Un soir de 1978 à Paris où, après un récital, un grand dîner était donné en son honneur, elle se dépêchait. N'importe. Jetant un dernier regard sur sa loge, elle avisa sa bonne dizaine de Perrier vides, les verres en carton. Elle dit : « Je ne sais pas où est ma mère en ce moment, mais, sûrement, elle me voit. » Et elle a tout remis en ordre. Jessye Norman, qui vient de disparaître à l'âge de 74 ans, était large alors, grande, avec de splendides bras et mains qui l'allongeaient. La voix, nourrie par un souffle à sa taille, était inépuisable de nuances, d'émotion, de profondeur. Ayant débuté en Allemagne, elle avait décidé de conquérir Paris. Maladroite pour l'opéra (où il fallait lui trouver des partenaires assortis), elle régna par le concert. Au Châtelet, elle alignait une soirée Mozart, une soirée Verdi, une soirée Wagner, linguiste et musicienne de premier ordre. Boulez la réclamait en soliste, c'est dire.