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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


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Auteur

Sujet : Présence des poètes

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 11, 2009  00:48


CONNAIS-TOI TA SOLITUDE

Ma main de gloire joue sur les fils de la vierge
La nuit est une grande lyre mélodieuse
Ma musique brûle l’ombrage des arbres mortels
Ma musique brûle d’accord avec l’eau
J’apporte ma flamme au cœur de la glace
Cristal silencieux de ma solitude
Libéré mon ombre mon reflet morts avec les feuillages
Je suis seul
Au bord d’une mer de lait où nagent des poissons fraternels
Mon sang perpétuel connaît sa profondeur

Pour aimer il faut être deux
L’amour est une grande solitude
Etoile de mer la femme est une eau méditative

Prisonnier des places des plaines multiples
J’ai fui en moi le monde
Bel espace restauré grandeur nature
Le monde lieu commun
Lieu humain
Chacun son centre intime égal à l’un à l’autre
Du pareil au même on va on vient
Tels qu’en nous-mêmes en fin de quête
La vérité nous baigne tout nus dans notre nudité rayonnante
Mille fois plus seul de se regarder dans les yeux
Et de s’y retrouver au fond du puits
Puits de science intime

Je suis si vaste d’être seul
Je me croirai multiple
Femme ton corps est une lune rousse
Ta nuit une gelée blanche
Ton corps de tous les jours est un matin
Mais tu es toutes les pluies de la mer
Et pour cela je t’aime

Stanislas Rodanski.Des proies aux chimères
      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 12, 2009  02:42


Dans le bronze ou le plomb
ces formes lisses de fesses,
cuisses et seins,
et l'asile obscur des bras
où parfois rêve un visage

Qui n'est visage de personne,
ou tête pensive dans la paume,
la Méditerranée et la Nuit.
Oublieuses, nues dans le sommeil noir des mots,
cette couleur étrangère
qu'ont les yeux fermés, cette couleur d'oubli

Qui coule de l'été dans les plis secrets
du coude et de l'aine,
dans l'entrejambe et l'absence de sexe,
là où rien ne parle, la source,
la bouche d’énigmes.

Claude Adelen « Les petites Maillol »



Les petites Maillol

Dans les labyrinthes frais et verts
on voit les petites Maillol, fluviatiles,
océanes, antiques, l'Eté, Flore et Pomone
nues, ou drapées bien en chair, les fruits

Désirables qu'elles portent ! Autre chose
que de la couleur, la forme des saisons,
autre chose que des mots. Simplement un désir

De mots. Comme si son ventre, seins et bras
et offrande de pomme ou d'orange
étaient matière de souffle et fougue du jour d'été
qui ébouriffe et irise les jets d'eau.

Dans le bronze ou le plomb
ces formes lisses de fesses,
cuisses et seins,
et l'asile obscur des bras
où parfois rêve un visage

Qui n'est visage de personne,
ou tête pensive dans la paume,
la Méditerranée et la Nuit. Oublieuses,
nues dans le sommeil noir des mots,
cette couleur étrangère
qu'ont les yeux fermés, cette couleur d'oubli

Qui coule de l'été dans les plis secrets
du coude et de l'aine,
dans l'entrejambe et l'absence de sexe,
là où rien ne parle, la source,
la bouche d'énigmes.

Claude Adelen

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 15, 2009  01:08

EN PLEINE TERRE

En pleine terre
les portes labourées portant air et fruits
ressac
blé d’orage
sec
le moyeu brûle
je dois lutter contre mon propre bruit
la force de la plaine
que je brasse
et qui grandit
tout à coup un arbre rit
comme la route que mes pas enflamment
comme le couchant durement branché
comme le moteur rouge du vent
que j’ai mis à nu

André du Bouchet, « En pleine terre », Dans la chaleur vacante, Gallimard, Collection « Poésie »,
1991.

****      

Là-bas où les *****és mouraient (de Vuoto d’amore, La Terra Santa)

Là-bas où les *****és mouraient
dans l’enfer décadent et fou
dans l’asile infini,
où les membres engourdis
s’enveloppaient dans le lin
comme un suaire sémite,
là-bas où les ombres du trépas
léchaient tes pieds nus
sortis de sous les draps,
et des bandelettes brûlantes
sillonnaient tes poignets ainsi que tes mains,
et tu sentais les fèces,
là-bas, dans l’asile
il était facile de s’envoler
toucher le paradis.

Tu le faisais l’esprit en feu,
les mains molles de sueur,
le pénis dressé en l’air
comme une obscénité pour Dieu,
là-bas dans l’asile
où les hurlements étaient affaiblis
par les coussins sanguinaires
là-bas tu voyais Dieu
je ne sais pas, dans les idées translucides
de ta grande folie.

Dieu t’apparaissait
et ton corps s’émiettait
en des miettes blondes et odorantes
que descendaient dévaster
des essaims d’hirondelles soudaines.

ALDA MERINI

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 16, 2009  00:43


Autant consentir
A l'effacement
A la porte fermée
Au bouquet serré sur l'orage

Guy Viarre

***   

n'enlève pas la mue que tu n'aies d'abord déterré l'introuvable
un mur mitoyen
et les quatre angles
le souffle peut continuer
de se connaître
lettres du langage les battre et les noircir avec des fruits
pour qu'eux seuls sur le seuil aient demeuré
avec le détruit
la porte ouverte devant nous le distinguons écrasé
et à la portée d'aucune éclaircie nous jetons la
poignée lourde inconsciente silencieuse de graviers
ceux là notaires de leur propre langue
terre du toucher
il y a l'essence
et l'invention
telle aussi cette
neige distante
et praticable
par le regard
qui se rentre
nu tout seul
et se résiste
et se consiste
de se combler par la lisibilité
toute déchirure première
pour ménager le passage vers le dehors et de là
avoir pas envie de rentrer où la tête
où le souffle un témoin de la férocité oculaire quand
la bouche est ouverte et ne peut avancer
car c'est intolérable et avance tout de même parmi
les tertres plaies et les disparitions
voir qu'on a eu lieu
ce matin différemment
d'hier et de demain
distinguer nul battement proche d'aucune ressemblance
tenir la hache haute encore avec le souvenir épais
du cerisier de cette danse devant toi quand ledit se
leva avec les précautions des morts
de se combattre de se
couturer l'estomac celui
cassé par la langue
dure possession dure
comme il est impossible
de tenir cela qui est
rien la chose avec
sa crête et que
brûle
la page
mourant organisé et sentenciaire
ne plus rien tenir pour
elle que les doigts gelés
et transpercés de la
numération du monde
quelque chose d'incompréhensible
qui permet de passer et de voir de l'avant
voir qu'on a eu lieu
proche d'aucune ressemblance la pulmonation irritée
tel rideau feu
le rictus de l'être :
c'est tout cela que le corps exhibe et veut qu'on le détourne
de ce qu'il n'a appris nulle part, crier – ni à être l'enfant
première échéance pour toujours

Guy Viarre, Extrait de Le Museau Mis,
Rivaginaires, n°26, 2001

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 17, 2009  10:44


le soleil dans le capricorne

Trois jours de repos
Pourquoi pas la tombe
J’étouffe sans ta bouche
L’attente déforme l’aube prochaine
Et les longues heures de l’escalier
Sentent le gaz
À plat ventre j’attends demain
Je vois luire ta peau
Dans la grande trouée de la nuit
Le balancement lent d’un beau clair de lune
Sur la mer intérieure de mon sexe
Poussière sur poussière
Marteau sur matelas
Soleil sur tambour de plomb
Toujours souriant ta main tonne l’indifférence
Cruellement vêtu incliné vers le vide
Tu dis non et le plus petit objet qu’abrite un corps de femme
Courbe l’échine
Niche artificielle
Parfum factice de l’heure sur le canapé
Pour quelles pâles girafes
Ai-je délaissé Byzance
La solitude pue
Une pierre de lune dans un cadre ovale
Encore un poignard palpitant sous la pluie
Diamants et délires du souvenir de demain
Sueurs de taffetas plages sans abri
Démence de ma chair égarée

Joyce Mansour, poème de Carré blanc, Prose & poésie, Œuvre complète, éd. Actes Sud, 1991,(Carré
blanc, dédicacé à André Breton, a été premièrement publié en 1965 aux éd. du Soleil noir)

****   

Décembre

La nuit gouverne les branchages de mon coeur
Je vous parle à travers la brume et la distance,
Terre immobile où rien n'est vrai
Que ce murmure d'eau qui chante.

Plus vieux mais non vieilli,
J'ai le regard de l'enfant solitaire
Qui reflète longtemps les étangs et les arbres.
Il dure à l'épreuve, le coeur,
Malgré la nuit si longue.

Mon chant profond n'est que la pluie aux tresses pâles,
Mon chant n'est qu'un murmure sans paroles,
Et l'on dirait parfois la phrase interminable
Du vent qui se disperse à travers la campagne.

Jean-Pierre Schlunegger, Oeuvres, Editions de l'Aire, Collection Bleue,
Jean-Pierre Schlunegger, poète suisse, né à Vevey en 1925 et décédé à Montreux en 1964.

Celyes
Modérateur
France

Date du message : mai 18, 2009  06:44

Voyage au coeur du vent





je me suis posé sur une fleur
papillon qui referme ses ailes
dans le parfum d'un ciel d'été
la rivière s'enfuit pressée
au loin
elle serpente dans la fraîcheur
sous les arbres elle se cache
disparaît dans l'ombre du sous-bois
j'évite ses yeux trop vifs
elle qui coule sans fin
et qui scrute le visage du ciel
qui en connaît tous les secrets
tous les recoins
elle qui de son regard de nuit
fixe sans ciller les fragiles étoiles
les gigantesques galaxies
elle se perd dans le rêve
et s'insinue dans le mien
celui qu'elle tisse au jour le jour
et qui fait naître le soleil
à l'orée de l'aube livide
tout au bout du sommeil

                *


je plonge dans l'eau fraîche
aux profondeurs bleutées
où gisent tant d'objets familiers
des agates qui m'observent
de leurs iris multicolores
certaines ont des reflets d'innocence
elles brillent comme des lucioles
d'autres se cachent dans le noir
et laissent échapper des fumerolles
incandescence de volcans intérieurs
prudence à leur approche
instants qui viennent au coeur frapper
souvenirs presque oubliés
qui hantent les bas-fonds de la mémoire

que d'oubliettes dont j'ai perdu la clef
que d'endroits où j'évite d'entrer
je marche doucement
sur un sol mouvant
j'assure chacun de mes pas
l'angoisse me taraude
de son bec crochu
elle me torture les entrailles
me faut-il réveiller cet enfant qui dort
à poings fermés
qui serre dans ses mains vulnérables
des bribes d'un passé enterré

    *

le paysage s'étale fantomatique
devant moi
le jour brille en lambeaux
il déchire de ses doigts les nuages
là sous la lumière
s'épanouissent des fleurs enchantées
d'un éternel été
ailleurs les lueurs vespérales
cachent des arbres défeuillés
depuis longtemps sans vie
nul souvenir ne s'y accroche plus
ils ont rendu l'âme
ils ne parlent plus
ils se sont à jamais tus

je me souviens de mots
murmurés à l'oreille
au goût de miel
ils avaient la chaleur du sein
la douceur des caresses
l'âme s'y abreuvait
y trempait ses lèvres fluides
jusqu'à l'ivresse
je me souviens de chaleureuses étreintes
qui me serraient si fort
contre une poitrine aimante
épanchement rempli de moiteur
tendresse
je me souviens de ses mains
qui me collaient l'oreille attentive
contre les battements berceurs d'un coeur
ô félicité
ô bonheur

                      *

volières en fête
où frémissent des cris radieux
où s'entremêlent de multiples chants
les oiseaux se sont dispersés
par la porte entrebaîllée
gerbes colorées
qui ont réjoui l'air de leurs frémissements
un arc-en-ciel se cambre
sous mes paupières closes
coin de paradis
où mon enfance s'est endormie

au fond des eaux
une idole silencieuse veille
figure hiératique
qui surnage dans son sommeil
inoubliable spectre
emmuré dans son mutisme
enfermé dans le jardin de jadis
là où s'est engravée mon insouciance
quand le vautour charognard
m'a labouré les viscères
solitude qui s'est logée sous ma peau
où s'est inscrite à jamais ma peine

                *

sur une plage
ma barque éventrée s'est échouée
blessée
les vagues viennent y mourir
à bout de souffle
qui font tressaillir de tristesse
mon âme
écorchée
estropiée
qui a tant vécu de détresses
réminiscences douloureuses
qu'a emportées avec elle
dans ses voiles diaprées
l'aurore laiteuse

               *

dans la pénombre du temple
des volutes d'encens embaument l'air
des psaumes retentissent
sous la voûte
entremêlés de prières
murmurées
dans une tiédeur feutrée
par des voix d'autrefois
depuis longtemps tombées dans l'oubli

la mer qui rugit
n'est pas loin
elle s'étale obscure sur la plage
sous la clarté crépusculaire
elle fait miroiter
les crêtes écumeuses de ses vagues
qui furieuses
captent la lune de leurs mains
et lacèrent le sable
de leurs griffes pointues

                   *

le vaisseau dort au quai
et je sens sur ma chair les embruns du départ
le vent souffle vers l'exil
alors que le matin sort du brouillard
devant moi s'étend la mer indéfinissable
au large front pensif
et soucieux
au regard profond et sombre

le vent gonfle les voiles
et la goélette déploie ses fines ailes
l'équipage largue les amarres
dans sa hâte de gagner le large
et je quitte ce pays
jetant par-dessus bord
les traces du passé
je pars
lège de mes jeunes années
vers l'horizon indéfini
qui mène partout vers les ailleurs
vers ces cieux inconnus
qui se mirent dans des eaux turquoises
vers ces paysages modelés de songes
où les toucans fleurissent les ramures exotiques
de forêts foisonnantes
où le soleil marbré
se voit filtrer par la jungle mystérieuse
lieux inexplorés
où je veux perdre la naïveté
la candeur de mes illusions

                   *

craquement de la coque
qui creuse son sillon
malgré la colère de la mer
je nargue la furie des flots
qui fouettent le ventre nu du navire
appuyé sur le bastingage
je file sans regret
prêt à affronter les hurlements des vents
et à braver la nausée du tangage

jours et nuits
l'embarcation fonce tout droit
sans l'ombre du doute
le havre se repose là-bas
au bout de la route
c'est de là qu'arrivent les mouettes rieuses
criardes au-dessus des mâts
elles suivent avec avidité notre sillage
elles escortent le navire volage
qui déposera sa fatigue sur le môle
apaisement de l'arrivée
déjà une brise légère
m'accueille de loin
avec l'odeur paisible de la terre

                     *

frénésie du bourlingueur
quand il arrive à l'escale
sitôt qu'il met le pied sur le sol
encore secoué par les mouvements de la mer
il se retrouve au zinc d'un bar mal famé
qui accueille les navigateurs
il se soûle
il perd aux dés la moitié de ses gages
et gage l'autre moitié
avant de se blottir aviné
dans les bras d'une fille à marin
et de se réveiller nu
dans la solitude du matin

j'ai les yeux brouillés par la nuit blanche
après avoir cueilli tout ébahi
sur le ventre d'une inconnue
la fleur odorante du plaisir
vite fanée
vite retrouvée
parfum capiteux qui m'enivre
délire
soif de ta peau blanchâtre
ô femme cajoleuse
qui m'a dévoilé
dans l'obscénité d'une alcôve
les secrets de l'éden
la griserie de la jouissance
la délectation du corps en folie
l'exaltation des sens assouvis

                   *

le temps signale le départ
il me faut repartir
toujours et sans cesse
et plus loin
et je me précipite insouciant
dans le sang des heures
je louvoie
naviguant d'un port à l'autre
les tempêtes enragées déchirent la voilure
et fracassent l'embarcation
sur une batture
cauchemar du naufragé
quand la quille s'éventre
et qu'il doit radouber la carène
afin de reprendre le souffle du vent

                      *

mon regard se perd dans le lointain
incertitude
au-delà du visible
l'avenir brille d'espoir
il gît dans l'obscurité
celle des profondeurs océanes
où se recueillent les astres
nimbés d'une luminosité spectrale
l'espoir se cache là
il s'éveille dans les plis de la nuit
il s'échappe des vapeurs nocturnes
et voilà que des scintillements éclatants
projettent vers demain
l'itinéraire phosphorescent du voyage

malgré les dangers
je me confie aux flots courroucés
et je me dirige vers l'île hospitalière
où s'apaise l'impétuosité des flots
c'est sur ce calme rivage
que tu m'attends
femme au doux visage
patiente
bienveillante
qui à mon arrivée me tendra la main
à la paume de satin
tu noueras à mon cou
tes bras de firmament
me donnant l'univers à adorer

                  *

ô amour
dès le premier instant
nous nous reconnaîtrons
tes yeux de jais m'embraseront
luminescence
véhémence
ils recréeront à travers ta vue
ma vie passée
et je revivrai la tienne en parcourant ta peau
coup de foudre
qui nous étreindra de sa chaleur
fatigué par l'incertitude du voyage
je me jetterai à tes genoux
pour embrasser tes pieds
et nous sombrerons ensemble
dans le sommeil de l'émerveillement
de nos corps retrouvés
et l'un à l'autre liés

sur le rivage
doux comme ta peau
déferleront
dans le calme de l'aube
les longues lames
à saveur d'éternité

Yves Brillon est un poète Québécois
Novembre 1999

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 19, 2009  01:26


LIMBÉ
Pour Robert Romain

Rendez-les moi mes poupées noires
qu'elles dissipent
l'image des catins blêmes
marchands d'amour qui s'en vont viennent
sur le boulevard de mon ennui
Rendez-les moi mes poupées noires
qu'elles dissipent
l'image sempiternelle
l'image hallucinante
des fantoches empilés féssus
dont le vent porte au nez
la misère miséricorde
Donnez-moi l'illusion que je n'aurai plus à contenter
le besoin étale
de miséricordes ronflant
sous l'inconscient dédain du monde
Rendez-les moi mes poupées noires
que je joue avec elles
les jeux naïfs de mon instinct
resté à l'ombre de ses lois
recouvrés mon courage
mon audace
redevenu moi-même
nouveau moi-même
de ce que Hier j'étais
hier
sans complexité
hier
quand est venue l'heure du déracinement
Le sauront-ils jamais cette rancune de mon coeur
A l'oeil de ma méfiance ouvert trop tard
ils ont cambriolé l'espace qui était le mien
la coutume
les jours
la vie
la chanson
le rythme
l'effort
le sentier
l'eau
la case
la terre enfumée grise
la sagesse
les mots
les palabres
les vieux
la cadence
les mains
la mesure
les mains
le piétinement
le sol
Rendez-les moi mes poupées noires
mes poupées noires
poupées noires
noires
noires

Léon Gontran Damas
(PiGMENTS)
viré-monté
      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 20, 2009  06:21


Je ne sais donc rien du vide ni des îles ni du désert ni des
oasis Je l’ai affirmé inconsidérément Car je n’appartiens pas
à la vie ni au sol Oui je décide d’interrompre mon rêve Tout
l’inconnu d’un enfant que nulle mère n’a initié s’agite en moi
Il crie dans la confusion du réveil pressentant que sa mémoire
est l’étrangeté à venir où il renifle seul
Chacun est ainsi nommé deux fois Et la deuxième fois est la seconde
Et que sait la poésie de cela de ces instants où l’aiguille de la vie
oscille et n’indique rien pas même le fantôme côtier d’une île Rien
te dis-je Il n’y eut jamais rien qu’une vie inapparue de telle sorte
que le passage n’a rien montré encore moins révélé André Breton
l’a dit Nous n’arrivons jamais à la gare

MATHIEU BENEZET

***
      
Étrange affaire

J'ai vécu O longtemps au fond d'un enfant triste
A tromper mon ennui sous des longs ciels de traîne
Doublure de mon double en cette mise en scène
Le pion chauve c'est sûr était un piètre artiste
Ma folie je veux dire ces accès de poème
Qui me montaient parfois comme une fièvre obscure
Je la cachais rageur la secrète brûlure
Sous des masques bon teint pressentant l'anathème

Mais j'entendais la voix celle de l'intérieur
Celle qui vient du sang des veines et des artères
Triturant forcené dans mon vocabulaire
Les mots incandescents qui diraient ma fureur

Et les heures et les jours les mois et les années
Et les adolescences et les maturités
Tout cela passe vite et le temps vous surine
Coin du bois dans le dos d'une lame assassine

Va je m'y suis brûlé à tous ces incendies
A tous ces feux de paille allumés dans ma vie
J'y ai brûlé d'amour autant que de révolte
Mais qui sème son Chant son seul écho récolte

O tout brinquebalé dans l'ornière des routes
Au long de ces années poussières envolées toutes
Ces nuits toutes ces nuits trouées de braseros
Quand le cœur bat de l'aile là bas plus loin plus haut

Quel ange aveugle en moi planta sa banderille
Et quelle flamme bleue dans mes circuits grésille
J'en sais si peu l'ami sur cette étrange affaire
Mais le peu que j'en sais m'empêche de me taire

Jean Vasca

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 21, 2009  15:03


Le jour venu

Le jour venu, je devine
Des colombes, des corbeaux
Un soleil, cil après cil,
Qui roule dans les roseaux
La vie circule à nouveau
Comme sève dans les plantes
Et les hommes se demandent
Quel dieu commande au chaos.

Pour l'amour de l'autre Amour
Que le monde peut surprendre
L'arbre s'anime et s'enchante
Et l'abeille en fait le tour
Le lézard chauffe la pierre
Change de peau tout le jour
O pour l'amour de l'Amour
D'une main prompte et prudente
Je cueille un fruit, je le frotte
Au ciel simple de septembre
J'en fais une jeune fille
Que j'imagine innocente
O fruit furieux de son ventre
O femme tant bafouée
Entre le soleil et l'ombre
Elle devra se donner
Mourir dans le mouvement
Qui pousse vers le ponant
Ce jour déjà dépassé...

Charles Le Quintrec (1926-2008) Les Noces de la terre, Grasset, 1957
      
***
Licorne

Licorne au corps si doux de femme
Fine tête de demoiselle
Le verbe amour blesse ton âme
Ton rire tremble jusqu'au ciel
Dans les seigles tu dis : je t'aime
J'aime le feu que tu réclames.

Tu pratiques jeux de jeunesse
Licorne folle de mes yeux
Dans les seigles que le jour blesse
Ta voix veinulée qui me veut
Femme qui naît de ma tendresse
Tes jambes nues, ta bouche bleue.

Folle, ma folle je veux croire
À la vérité de ta peau
Tes yeux, tes seins réclament gloire
Ta bouche déchire les mots
Tu marcheras dessus les eaux
Je chevaucherai ta victoire.

Bouche contre bouche au galop
Par les seigles et les forêts
Folle, tous les cris que je te tais
Mes lèvres mouillées de tes mots
Tes mots rouges comme des plaies
Ton rire en moi comme un sanglot.

Charles Le Quintrec (1970)[La Marche des arbres]

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 25, 2009  01:12


A PRESENT QUE TON ABSENCE...

A présent que ton absence
a nettoyé mes lèvres bien mieux que tes baisers
que seul demeure dans ma bouche
le feu amer de ton passage
Je déchire d'eaux caressées
les jours que tu m'a donnés et les parfums du temps

Je dis désir je dis délire
ma solitude prend la courbe
amère et longue de ton ventre
Je te veux toi pour chaque nuit

Il est noire nuit sur ton cri
Sur le silence après l'amour
Sur le pleur que rien n'enferme
Sur ton corps irréprochable
Sur l'envie que j'ai de toi

Je dis désir, je dis sagesse
Aucun amour sans désespoir
et aucun désespoir qui ne prenne le goût
intarrissable de ton rire

Je te veux pour chaque nuit
pour la paix enfin conquise
sur l'oubli de toute peur
pour le vertige et pour la mort
de toute joie que l'on dépense

J'avais cru pouvoir t'oublier
Je te chantais à en devenir fou
J'avais crevé les yeux du ciel
pour te garder dans la nuit de mes mains

Nuit ô nuit de mon délire
Nuit de mes nuits vécues sans toi
nuit de ma quête sans visage
Je ferai de toi un cachot
une rive sans barreaux
pour enfermer sa nudité

Nuits de désirs et de douleurs
Je prend racine dans ta chair
au nom de la joie que j'exige
le soleil s'ouvre comme un ventre.

Yves Rouquette, poète occitan, né en 1936 à Sète,

****            

Une vague de vie

Etoile blanchâtre
des dimanches aux chairs vives
escalade de désirs
le sillage de ta voix
fait mousser des furolles* nues

Tu éblouis la pâleur des tropiques
Tu terrasses l’envie de mordre
aux versants de ta bouche azurée

J’ai suivi la courbe de tes hanches
élastiques
soleil des lumières
flèche des soirs de mai
ton remous nageait
dans le jeu des feuilles de marronniers

L’éclair ramifié de tes dents
échauffait la vie hallucinante
de boire à souhait pour goutter ton délire
les voluptés de ta peau
récif des frissons de corail
Je t’érige la statue du désir

ROBERT RIUS (1914-1944)Frappe de l’Echo, Ed. Surréaliste, mai 1940.
*furolle.feu-follet



À

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 27, 2009  00:53


Je m'appelle personne

Je n'ai pas de nom. Je m'appelle Personne.
Les riches ont l'or,
mes maigres mains creusent le rio.
Mes maigres mains creusent un sillon de mort.

J'ai enterré tant d'enfants que ma mémoire
est une encre sauvage.

Je n'ai plus de mains. Je n'ai plus d'âge.
J'ai la sagesse des grands arbres brisés par les Américains.

Je suis un Peau-Rouge. Jamais je ne marcherai
dans une file indienne.

J'ai très mal au cœur, au sexe, aux entrailles.
Je prie. Je suis Sioux.
Je prie. Je crois à la revanche.
Je suis celui qu'on ne peut pas tuer au cœur de la bataille.
ANDRE LAUDE
      
***
J'étais je suis je serai

J'étais pierre éclatée, soleil-sida,
j'étais cadavre sous les brassées de fleurs.

J'étais silence mural. J'étais cimetière de campagne.
J'étais oiseau aux ailes brisées, mazoutées.
J'étais vieux, alcool
parlant sans cesse de guerre dans les djebels.

Je suis un scénario de suicide. Je contemple le fleuve.
Je vois passer des cadavres de veuves.
Je me hais et je veux mourir. Je me hais
et je veux mourir.

Fermez les yeux. Songez une dernière fois
à mon profil de poète grec,
dans la plus pouilleuse île.

Je serai, à partir de ce jour, ciel, ciel et ciel.
Ciel au-delà de vos folies meurtrières.
Je serai ciel. Je serai éternel.
ANDRE LAUDE

****      

Dernier poème

Ne comptez pas sur moi
je ne reviendrai jamais
je siège déjà là-haut
parmi les Elus
Près des astres froids

Ce que je quitte n’a pas de nom
Ce qui m’attend n’en a pas non plus
Du sombre au sombre j’ai fait
un chemin de pèlerin

Je m’éloigne totalement sans voix
Le vécu mille et une fois m’abuse, vaincu.
Moi le fils des Rois.
ANDRE LAUDE

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 29, 2009  00:32


LA MORT EST NATURELLE

Je t'aurai tant aimée
que l'oubli ne pourra
donner une autre forme
au vide que j'habille.

Je m'en irai, manteau
de ta légère absence,
écharpe au cou du vent
qui portait ton visage.

Je passerai, serrant
les biens que tu me fus,
geôle de ton passé,
bouche de ton silence

AXEK TOURSKY

****            

Quelquechose mais pas tout


Mon village est fait de pierres
De pierres grises
Et d’eau de fontaine

Les maisons se touchent
Comme je touche l’herbe et la terre
Sans avoir
A me salir les mains

Un vieux passe
Il ressemble à grand-père
Il a quelque chose de lui
Mais je m’en doute
Ce n’est pas lui

Les maisons se touchent toujours
Mais il n’y a plus d’herbe
Il nous reste quand même
Deux poignées de terre

MARIE-PAULE LAVEZZI

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 30, 2009  04:05


Le vent

Fait chanter les feuilles
Sans musique.
A pas lents
Sur le chemin entre les arbres
Je m'adonne au soleil.
La douce amère fleurit
Près de l'enchanteresse
Avec la Toute Bonne
Parmi les ombres.
Je me déserte et m'abîme
Dans l'ivresse lucide
Des multiples présences
Où le soir mêle
Comme dans un premier rêve
Les mots, les choses,
Et le souvenir de la pluie.
Surpris de mon pas lourd
De métaphysicien fatigué
Un lézard se cache
Sous une pierre.

***

C'est aujourd'hui ce jour
Où les oiseaux se taisent.
L'été règne seul sur les chênes,
Ouvre les gouffres du silence.
Le fils de la maison sort,
Vêtu comme un homme;
Il ferme le portail
Monte dans la voiture
Dont les chromes redisent
La solitude des nuages.
Puis le soir vient la rumeur
D'une tondeuse un peu machinale
Qui veut rendre l'herbe folle
A des jeux imaginaires.
Autour de la chapelle abandonnées
Les tombes lentement s'effacent.

EMMANUEL HIRIART

****            

La neige tombe dans la cour

O neige ! neige ! neige ! avalanche en parcelles !
Tourbillonnement clair par ma vitre aperçu...
Hallucination de blanches étincelles
Dont je subis la griserie à mon insu...

C'est un vol à l'envers de plumes, de pétales,
Que le ciel jette au sol, où je ne les vois pas :
Et j'éprouve l'étrange impression mentale
De quelque ascension faite de haut en bas.

Sous mes yeux fascinés la chute continue
Vertige de flocons, vous troublez ma raison !
Et je crois voir monter, monter jusqu'à la nue,
A l'encontre de vos fleurs blanches, ma maison.

MARGUERITE DUPORTAL

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 31, 2009  22:05


Comme il est bon d'aimer

Comme il est bon d'aimer
Il suffit d'un mot
Pour prendre le monde
Au piège de nos rêves

Il suffit d'un geste
Pour relever la branche
Pour apaiser le vent

Il suffit d'un sourire
Pour endormir la nuit
Délivrer nos visages
De leur masque d'ombre

Mais cent milliards de poèmes
Ne suffiraient pas
Pour dire
Comme il est bon d'aimer



Saisons

Si je dis
Les corbeaux font la ronde
Aux dessus du silence
Tu me dis c'est l'hiver.

Si je dis
Les rivières se font blanches
En descendant chez nous
Tu me dis le printemps.

Si je dis
Les arbres ont poussé
leurs millions de soleils
Tu me dis c'est l'été.

Si je dis
Les fontaines sont rousses
Et les chemins profonds
Tu me diras l'automne.

Mais si je dis
Le bonheur est à tous
Et tous sont heureux
Quelle saison diras-tu ?
Quelle saison des hommes ?



Nous ne vieillirons pas

Nous ne vieillirons pas
mon ami
je le jure
si nous faisons du temps
le jardin de nos rives
si nous suivons les pas de l'été
dans les fleurs
si nous marions nos mains
aux fontaines prodigues
si chaque jour nouveau
est un nouveau voyage
et le beau partage du fruit
pour nos lèvres

Nous ne vieillirons pas
l'eau est née pour la source
nous sommes nés pour vivre

JEAN-PIERRE SIMEON

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 3, 2009  00:18


Saccades (trois extraits...)

Langue de pain noir et d'eau pure,
Lorsqu'une bêche te retourne
Le ciel entre en activité.

Nos bras amoureux noircissent,
Nos bras ouvriers se nouent.

Juste la force
De basculer dans le ravin
Notre cadavre successif

Et ma bibliothèque de cailloux.

***   


Ta nuque, plus bas que la pierre,
Ton corps plus nu
Que cette table de granit...

Sans le tonnerre d'un seul de tes cils,
Serais-tu devenue la même
Lisse et insaisissable ennemie
Dans la poussière de la route
Et la mémoire du glacier ?

Amours anfractueuses, revenez,
Déchirez le corps clairvoyant. .

***   


L'immobilité devenue
Un voyage pur et tranchant,

Tu attends ta décollation
Par la hache des ténèbres
De ce ciel monotone et fou.

Ah, qu'il jaillisse et retombe,
Ton sang cyclopéen,
Sur les labours harassés,
Et nos lèvres mortes !

JACQUES DUPIN .Le corps clairvoyant, 1963-1982.Editions Gallimard (Coll. Poésie),
1999            

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