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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


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Auteur

Sujet : Présence des poètes

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 24, 2010  01:47


Je t'aime comme on aime un beau soir d'été,
Immobile et très haut entre le matin et le soir.
Je pense à toi d'une façon tellement forte
que ton absence bat en moi comme une porte dans le vent.

Seule, maintenant, une mémoire aveugle me rappelle
les caresses dont ton corps enfermait mon corps
comme dans des forêts infranchissables,
mais elle ne peut me rendre le poids de ta chair.

Je te cherche en moi comme dans une ville déserte
et pourtant à chaque instant je te rencontre
comme la terre à chaque pas rencontre des sources,
mais j'ai froid sans la chaleur de tes mains.

Et ta voix n'est nulle part même pas sur ma bouche
à laquelle elle se mêlait jusqu'au silence des baisers.

Lucien Becker /Rien que l'amour
   

Summertime
Suisse
Messages : 3720

Date du message : janvier 24, 2010  14:35

De Philippe Delaveau, qui avec les superbes variations de sa prose poétique,
(« Son nom secret d’une musique » poèmes, nrf Gallimard)
magnifie le monde de la musique dite classique, ses compositeurs
et les émotions suscitées par leurs oeuvres

SPRECHGESANG*

Je vois Mozart, un pied sorti de la berline. On lui demande :
où en est le morceau ? Et le concert, ce soir ?
Le train file si vite : on ne voit pas le nom des gares. Soleil dans la vitre et le fleuve.
Il fait jour encore, pour quelques heures.
Peut-être un concerto pour piano ou quelque sérénade. Il tend deux pages.
La main rapide du copiste avale le papier. L’homme s’enfuit
vers une obstination de plume qui tire un trait,
grappille des cerises. Dans une chambre terne d’autres copient.
L’orchestre gâche un ciment frais à coups de pelle : violons et cors.

Mozart déjà invente un autre trait : la mélodie s’élance.
Il se souvient. À peine a-t-il fini l’esquisse : une autre main l’arrache.
D’où vient cet air ? ses yeux s’isolent dans le vague.
Les chevaux piaffent. Les ressorts grincent aux roues de la berline.
L’envoyé du Prince Electeur est mécontent. Le receveur demande les billets.
Nîmes-Paris. L’arrivée à quelle heure ?

Pourtant on se dirige vers un autre pays. Page par page.
Mozart a son regard vers les horizons intérieurs : la grâce enfin visible.
Ou voit-il le morceau devant lui. Mémoire indéfectible. Il se souvient.
C’est une ville qi descend, habillée de lumière.
Les habitants gravissent les intervalles.

Toi malheureux, que devient ton poème ? Ainsi dans la rizière avance, pataugeant,
le buffle lourd de glaise. Enorme à son reflet. Jarrets huileux.
Cette lune qu’il porte, vase précieux : deux cornes claires.
Pas de musique ici. Pas cette inspiration qui frôle un seigle d’astre.
Invisibles étoiles.
Même les mots résistent. Je dis un chant, ce sont des phrases. Je rature et rature.

J’écris ceci dans le train. Des chaînes de montagnes drainent septembre
vers les brumes, où le soleil sombre et rougeoie de tous ses fils de cuivre.
Une ouverture : seulement les deux thèmes. Forme sonate. Forme parfaite.
Mais quelle forme a ce poème inexistant qui marie vers et prose
comme deux thèmes, dans la maison de MI ?

J’ai vu Mozart dans la vitre ou mon rêve. J’entends le concerto :
vingtième en UT mineur.
Aussi le vingt-troisième que joue Casadesus. George Szelle au pupitre.
Cette musique obsède. Dites-moi : d’où vient-elle ? Qui le sait : d’où vient-elle ?
Le train file trop vite vers la fin de la partition. Des villages s’éteignent.
L’eau d’un fleuve miroite. La nuit et rien.

Philippe Delaveau

*Le sprechgesang est une technique vocale apparue au début du XX° siècle
en Allemagne. Il s’agit d’une technique mêlant le parlé et le chanté.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 26, 2010  23:18

LECTURE

I

Oui, j'ai lu la Forêt, étage après étage ;

Je me suis ancré dans le noeud de ses racines, dans l'aubier de son aubier, dans le parfum de son
parfum .

Avec les yeux du lynx, l'ivresse de la grive, je l'ai feuilletée, saisons après saisons.Rugueux
en sont les mots comme l'écorce.Mais frais ,encore ,de feuillages arrachés à l'enfance.

Toujours, derrière ma lecture,ce frissonement léger, affirmation de feuille!

II

Ma Forêt,sur la page blanche,la parenthèse verte!

Entre les guillemets des saisons, sa phrase lovée comme un serpent.Sa majuscule qui s'enferre
dans le point final.Toutes ses propositions si familières.Gland mièllé offert aux lèvres.Branches
nidifiées d'ou l'oiseau s'échappe.Insecte sous l'écorce,comme une promesse d'envol.

Ma Forêt, parenthèse faite de mille renaissances.

III

Cet alphabet d'eau et de lumière!

Avec ses lettres riches en sucs,en noeuds, en ramures.
Ses lettres qui forment touffes, qui s'étendent.Toutes les lettres que la forêt ne cesse
d'agiter,hors du temps.

Cet alphabet du premier jour,
à l'intention de ceux qui connaissent.

Maurice Bourg(Saisons qui portez tout).Saint-Germain -des-prés 1974.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 28, 2010  22:13

HORTENSIA ROSE

Qui supposait ce rose ? Et qui savait
qu'il amassait en ces ombelles?
Tels des objets dorés que leur or abandonne,
leur rose les abandonne, doucement, comme usé.

Pour n'avoir rien voulu en échange du rose,
reste-t-il donc pour elles, un sourire dans l'air ?
Des anges sont-ils prêts qui tendrement l'accueillent
quand il s'éteint, magnanime comme un parfum ?

Ou bien peut-être le sacrifient-elles
pour qu'il ne sache pas ce que c'est que flétrir ?
Mais sous ce rose un vert a écouté
qui se fane à présent, et sait tout.

Nouveaux poèmes
Rainer Maria Rilke/traduit de l'allemand par Lorand Gaspard et Jacques Legrand chez Points

***

Toute fleur n'est que de la nuit
qui feint de s'être rapprochée

Mais là d'ou son parfum s'élève
je ne puis esperer entrer
c'est pourquoi tant il me trouble
et me fait si longtemps veiller
devant cette porte fermée

Toute couleur, toute vie
naît d'ou le regard s'arrête

Ce monde n'est que la crête
d'un invisible incendie

Philippe Jaccottet.Airs/Gallimard



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 31, 2010  00:41


COLLINES

Le grand ciel noir était plus pâle que ses jambes,
avec l'obscurité il ne pouvait se fondre.
C'était le soir où près de notre feu
un cheval noir apparut à nos yeux.

Je n'ai pas souvenir de noir plus sombre.
Plus noires que charbon étaient ses jambes.
Il était noir comme la nuit, comme le vide.
Il était noir de la crinière au fouet.
Mais c'est d'un autre noir, déjà, qu'était
son dos qui ignorait la selle.
Il restait sans bouger. Endormi ,semblait-il.
Et la noirceur de ses sabots étaient terrible.

Il était noir, inaccessible à l'ombre.
Si noir, qu'il ne pouvait être plus sombre.
Aussi noir que l'est la nuit noire àminuit.
Aussi noir que l'est le dedans d'une aiguille.
Aussi noires que sont les futaies les plus hautes.
omme le trou sous trerre où se cache le grain.
Al'intérieur de nous c'est noir, je le crois bien.


Et pourtant oui, il devenait plus sombre !
Il n'était que minuit à notre montre.
Il était là, sans s'avancer d'un pas.
Sous son ventre régnaient des ténèbres insondables.
Son dos déjà disparaissait.
Plus rien de clair ne restait.
Ses yeux luisaient en blanc, comme une chiquenaude.
Sa prunelle en était plus effrayante encore.

Il était comme un négatif.
Pourquoi avait-il donc, suspendant son pas vif,
décidé de rester parmi nous si longtemps ?
Sans s'éloigner de nore feu de camp ?
Pourquoi respirait-il cet air si noir,
faisant craquer les branches sous son poids ?
Pourquoi ce rayon noir qu'il faisait ruisseler ?

Parmi nous tous, il se cherchait un cavalier.

Joseph Brodsky
traduit par Véronique Schiltz


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 1, 2010  11:07


CETTE NEIGE-LA
La neige qui nous apprit la mort de Paul Eluard fut la première de l'année.

Il neigeait sur sa mort
comme on feutre de ciel un poème trop rude,
comme les mains de l'épousée
ouvrent des draps de noce,
comme on parle d'amour pour la première fois.

Cette neige là apprenait à dire
son nom au silence,apprenait à croire
qu'une odeur de terre
fraîchement remuée
imprégnerait longtemps encore
les mots dont il creusait l'hiver
jusqu'à ce qu'il s'écroule
sous son poids d'arbres secs.

Cette neige là sculptait de mémoire
un pays caché dans le coeur des hommes,
un pays que nul ne saurait atteindre
si le sang de tous n'en montre la route
cette neige là c'était son visage,
celle qui fait la faim,celle qui fait la peur,
celle qui boit aussi le bourgeon éclaté,
celle qui sort de l'ombre à pas de loup en mars,
celle qui fait le fleuve
dans le ventre des sources,
celle qui protège
le sommeil du blé,
celle de tout espoir.

Cette neige là c'est son rendez-vous.

Paul Chaulot (Jour de béton)


-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : février 4, 2010  03:39

NORGE, ces charmantes petites contrefables écrites
dans une langue simple, tellement libre et vivante...

LA MER

Il est difficile de peindre la mer, mais il est simple de peindre des vagues.
Toutes les couleurs conviennent, elles sont toujours justes, car il existe
des vagues de toutes les couleurs. Voilà pourquoi l'artiste dessine beaucoup de vagues,
puis il étend des jaunes, des bleus, des verts, des gris, des bruns même.
Enfin, il peint le sentiment. C'est le plus important pour la mer...
_____________________

LE CHEVAL BLEU

On ne voit pas clairement pourquoi ce cheval bleu est si mélancolique,
mais il est très mélancolique, sans aucun doute. On ne voit pas clairement
pourquoi ce cheval bleu va connaître bientôt une joie immense, mais il va
la connaître, sans aucun doute. Le fond du tableau fait penser à une
grande pluie qui s'éloigne.
______________________

UN BOUQUET

Quelques roses vertes et quelques chardons (mais sans exagérer)
dans un vase rouge (mais sans exagérer). Ce bouquet donne une lumière
très vive et s'arrange pour danser sous le regard. On peut le considérer
comme un simple bouquet, mais il représente la fièvre. Le bouquet danse
réellement sous le regard (mais sans exagérer). C'est en cela que l'artiste fut habile...
_______________________

LE COULOIR (j'aime particulièrement....)

On dirait un couloir d'hôtel à cause de ces nombreuses portes. La porte du fond
est celle de l'amour, la première à droite est la porte du songe. Celle de l'avenir
est la deuxième à gauche. Rien n'y ferait penser si le peintre n'avait écrit cela
très lisiblement sur de petites pancartes
__________________________

Désert et pensée : PEINTURE

Je trouve que la plupart des peintres peignent un tableau qui ressemble
au tableau qu'ils auraient peint si le tableau qu'ils auraient voulu peindre
était absolument impossible à peindre. Est-ce que vous me comprenez ?
Parce que moi, je ne comprends pas encore très bien, mais je sens que c'est juste...

NORGE
("Poésies 1923-1988" nrf Poésie/Gallimard .MERCI SUMMERTIME!




-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : février 6, 2010  03:28



UNE FERME DANS LES ANNÉES 50

Le soleil éclairait la table par
la grande fenêtre
La lame du couteau claqua contre le manche
Le maître de maison dit au valet :

       « Il faut saillir les deux vierges
       du pré de Lesbos
       L’autel est à remonter dans
       le champ du Christianisme. Un ermite
       sera là demain de bon matin.
       J’irai décharger une charretée
       d’anxiété à la plage.
       En ce qui concerne les chiens,
       Je les nourrirai avec du chenopode
                               de la moelle d’os
                     et de la liqueur vulnéraire »

Ils se levèrent pour la sieste.
La femme et les enfants restèrent
pour la vaisselle.

Bernez Tangi

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : février 8, 2010  04:16



Lorsque René Pons écrit (extraits de "Carnet des poussières)


(...)" Brutalement, tandis que j’écris, apparaît la haine de moi-même,
l’envie de tout brûler, et pourquoi le doute me retient-il
au bord de ce geste de sanité ?
*
Emily D i c kinson. Sa concision mystérieuse. Si compréhensible
pourtant, lorsqu’on songe que, pour elle, le mot carrière n’avait
pas de sens.
*
Ma tête: un grelot dont la peur serait le pois.
*
Ce sont les mots qui m’inventent: je les choisis, mais en
même temps ils s’imposent.
*
Rêve: encore une fois une gare, un départ hasardeux depuis
une petite ville inconnue – il y avait un morceau de façade peint
en bleu et la lumière était grise – où, dans un magasin de tissu (?),
au milieu des coupons, on trouvait des livres dont l’un contenait
une phrase de moi. Hâte. Sensation de salissure. Angoisse. Une
faute a été commise et le jugement paternel tombera.
*
Je n’ai jamais cessé d’être jugé, et ravalé, dans mon esprit.
*
La dissimulation est le bien commun. Derrière, en général,
une souffrance plus ou moins honteuse.
*
Le terrible est bien là, invisible la plupart du temps.
Menace ouatée de tous les instants. Horreur masquée des
organes. Misères du hasard.(...)

René Pons

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : février 10, 2010  03:58


Totems d'ailleurs

à Belle-île
à Georges Le Bayon

Un ciel nous enlumine dans la tiédeur
d'un matin d'été. les mots sont simples
qui dévalent, se dévoilent ou s'écoulent
avec fièvre et ferveur des reflets, des tein-
tes, des paysages, qui nous environnent.

D'une île qu'il nous est permis d'étrein-
dre, pleurèquent les champs et nostalgient
des senteurs trop vite évaporées, enfuies,
enfouies, dans les vapeurs d'échappe-
ments qui meurent nos saisons froides.

Des espaces où nous fûmes qu'il nous
est permis de caresser encore et encore du
regard et de l'espoir.

Les sens s'ébouriffent et l'imaginaire
adhère au rituel d'un spectacle d'une gran-
diose simplicité, au délit de vie paisible, au
défi de lumière qui s'offre, au délire d'une
nature seconde microcosme de sa création
et de sa créativité latente. ....


Alain Jégou

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 13, 2010  01:00

"L'arche de Noé ", d'après Chagall





         
UNE FERVEUR BRÛLEE...Extrait

Je suis devant toi comme un enfant, plein de pluie et de ravage, ai
cour d'un automne de silence comme au centre d'une place assiégé
par l'herbe brûlée. Je t'écris pour alléger le temps. Cette page que je
griffonne est un miroir. D'elle va surgir un destin inattendu. Car ma
lutte contre le temps est ancienne. J'écris toujours la même chose: elle
est nouvelle. Que je lise à l'envers, à l'endroit, l'inquiétude est éclairée
Je n'y peux rien. Les années passent, me révèlent. Mon visage
s'affirme sous la pluie fine des jours qui vient vers nous sur ses milliers,
de pas agiles. J'écris pour être avec toi dans la paille douce et chaud
de la vie.

************

(...) Ne serait ce qu'une fois, si tu parlas de liberté
tes lèvres pour l'avoir connue, en ont gardés le goût du sel
Je t'en prie,
Par tous les mots qui ont approchés l'espoir et qui tressaillent
Sois celui qui marche sur la mer
Donne-nous l'orage de demain

Les hommes meurent sans connaître la joie
Les pierres au gré des routes attendent la lévitation
Si le bonheur n'est pas au monde nous partirons à sa rencontre
Nous avons pour l'apprivoiser les merveilleux manteaux
de l'incendie

Si ta vie s'endort
Risque-la.

JEAN MALRIEU
                  


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 14, 2010  01:33

         

Étreintes

Les plats et mon assiette préparés sur la table, riz et crudités dans leur bol, le plateau et
le pain, tes yeux quand je te quitte, moi pleine de ta patience et ta joie,

Quand tu rentres, ton pas dans le couloir, sans bouger, je l’entends, merci pour les
journées que le futur embrasse, me fait renaître et vivre,

Moi, des ombres où je guette le feu, je vois tes yeux, si beaux dans leur tomber, ta
bouche, je devine ce ciel, ta voûte d’origine, tremble la vague à peine,

Les joues, les seins, le ventre, un tableau que je voudrais peindre en jouant avec les
fleurs, un vol de papillon sur ta peau, étendre la fourrure d’une herbe méditerranéenne,

T’envelopper de cistes, t’offrir l’olivier, te coucher au sein des narcisses du printemps,
forcer le haut plateau où poussaient des garigues sèches à revenir vers toi.

Te redonner l’enfantine allégresse sous les palmes d’un pin, dessin sur le bleu révélé
où rien ne t’échappait de ce qui chante vrai.

Que ma main revienne, naturelle et n’ait d’autre passé que tes flancs, ton dos, tes
membres, ronde au bord des falaises, avec le rayon du soleil sur ta course.

ANNE MICHEL

    ****

ROSE DU JOUR (Extraits)

Bouquet pour vous, Marie
L'averse est sur les rose
leurs corolles flamboient
il faut qu'avant la nuit,
la pluie se soit enfuie,
mais les fleurs en criant
butent dans la tempête,
est-ce ainsi que jadis,
les femmes valsaient,
tandis que rouge et haute
leur souveraine oblige
les épines à dresser
leurs têtes hérissées
Les tiges à se tenir
Arquées contre le vent
A sentir le printemps
qui court dessous les veines
sa couleur est vivante
dont la fleur se nourrit
à sa verte allégresse
une fois partie l’ondée.

ANNE MICHEL

                  


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 15, 2010  23:47


T'es-tu servie de ces oiseaux pour ton corsage?
La chaleur ronde comme un sein,
Cercle du bleu,
Plongeuse d'air
Au travers des chemins que construit le soleil,
De ses éclats brisés que tu ramasses
Pour voir au-delà du ciel.

Comme une boule d'arbre, jouet du vent,
Comme une ombre debout dans le ciel délirant,
Comme une gerbe en feu,moissonneur d'étincelles,
Tous les objets épars dans le monde m'appellent
Sous la gangue des nuits qu'il me faut traverser,
Mineur au souffle plus large que l'espace.

Quand je t'ai dépassée,
tournant la tête vers l'arrière,
La saison morte des poussières,
Les marais herbeux des journées,

Il saigne des oiseaux dans le fleuve de l'aube.
Il flotte des manteaux,méduses de l'autan.
Les vaisseaux sont brûlés.Il meurt de la lumière.

Déjà tu montes au ciel de ta prière
Et le monde en rumeur se rue à la frontière
Ou presque en cendre je t'attends.

         ***

MIDI

Lorsque le temps s'oublie dans ce pays de feuilles fraîches,
L'amour s'allonge au soleil.
Il est midi et nous aurons à paresser
Dans l'ombre chaude,tout entourés des vents qui soulèvent les mots de ce poème ou tu reposes plus
que nue,
Très douce, laissant sans le savoir entrevoir le temps si beau, si clair,
La chair lisse sans attendre, le désir qui n'a pas encore de nom
Mais qui, feuille à feuille , se construit avec l'odeur de la terre sèche et de la jeunesse.

Midi! La moitié d'un jour ou d'une vie,
Ou que je regarde des deux versants,l'amour repose.
Les petites vagues que les rides apportent autour des yeux
Ont la violence du jour étale.
Ce furent de beaux vaisseaux que les mots d'un poème pour toi et l'été confondus
Tandis que bat le coeur d'un homme
Avant que les lèvres mordent à pleine bouche les fruits lourds de la nature abandonnée.

JEAN MALRIEU
      
         


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 18, 2010  23:23


EXPLORATIONS

Je cherche des pays pareils à l'aventure,
végétaux, traversés d'enchanteurs inconnus,
des pays d'albatros que mon cœur a perdus
dans les brumes du Sud, dans les terres obscures.

Ils flottent sous la mer et leurs amours sont noirs
et mon amour mortel ne sait plus qu'ils m'attendent
avec des corps d'arums, de cuivre et de lavande
et que dort dans mon sang la couleur de leurs soirs.

J'ai dit le mot nocturne et bu les eaux sauvages,
j'ai touché l'or, le feu, j'ai suivi des voyages
d'où je n'ai rapporté que des oiseaux mourants...

Où sont ensevelis les pays qui m'appellent,
dans les algues, le sel, dans la chair des enfants,
N'ont-ils pas transmué ma race rituelle ?

Jean-Claude Renard, Explorations [extrait], Haute-mer, Points et Contrepoints, 1950.

****
   

EN UN PAYS ANTÉRIEUR

Mon beau mystère est mûr au milieu des raisins,
est mûr comme un enfant ramant dans le sommeil,
comme un enfant d'amants est mûr, est souterrain,
et la mer met en moi de grands amours vermeils.


Et je m'y multiplie et m'y mêle à mes membres
et je suis en voyage au milieu de la mer
et la mer amarrée aux lunes de ma chair
me plonge en des courants secrets comme des chambres.


Et la mer maintenant mon amour et ma mort
meut en elle ma chair ruisselante d'oiseaux,
et je me sens marcher dans un amas de corps
qui ne sont plus d'ici, les blancs, les musicaux,


dans des corps consumés par d'anciennes mémoires
où tournent des manoirs, des vergers et des roses
je m'en vais vers celui que je fus dans la gloire
et reconnais l'odeur de mes métamorphoses,


et je m'ouvre à moi-même et remonte mes traces
et reprends la couleur végétale et profonde
que la mer d'autrefois répandait sur ma race
et redeviens le chant des naissances du monde...

Jean-Claude Renard

         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 22, 2010  23:18


Allez dire à la ville...

Terre dure de dunes et de pluies
c'est ici que je loge
cherchez, vous ne me trouverez pas
c'est ici, c'est ici que les lézards
réinventent les menhirs
c'est ici que je m'invente
j'ai l'âge des légendes
j'ai deux mille ans
vous ne pouvez pas me connaître
je demeure dans la voix des bardes
0 rebelles, mes frères
dans les mares les méduses assassinent les algues
on ne s'invente jamais qu'au fond des querelles

Allez dire à la ville
que je ne reviendrai pas
dans mes racines je demeure
Allez dire à la ville qu'à Raguénuès et Kersidan
la mer conteste la rive
que les chardons accrochent la chair des enfants
que l'auroch bleu des marées
défonce le front des brandes

Allez dire à la ville
que c'est ici que je perdure
roulé aux temps anciens
des misaines et des haubans
Allez dire à la ville
que je ne reviendrai pas

Poètes et forbans ont même masure
les chaumes sont pleins de trésors et de rats
on ne reçoit ici que ceux qui sont en règle avec leur âme sans l'être avec la loi
les amis des grands vents
et les oiseaux perdus
Allez dire la ville
que je ne reviendrai pas

Terre dure de dunes et de pluies
pierres levées sur l'épiphanie des maïs
chemins tordus comme des croix
Cornouaille
tous les chemins vont à la mer
entre les songes des tamaris
les paradis gisent au large
Aven
Eden
ria des passereaux
on met le cap sur la lampe des auberges
les soirs sont bleus sur les ardoises de Kerdruc
O pays du sel et du lait
Allez dire à la ville
Que c'en est fini
je ne reviendrai pas
Le Verbe s'est fait voile et varech
bruyère et chapelle
rivage des Gaëls
en toi, je demeure.

Allez dire à la ville
Je ne reviendrai pas.

XAVIER GRALL

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