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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


Ce sujet fait partie de la famille Poèsie d'aujourd'hui. Cette famille est semi-privée. Vous pouvez lire le contenu de cette famille mais vous devez vous y inscrire pour échanger.



Auteur

Sujet : Présence des poètes

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 20, 2009  00:41



Tous les soirs en rentrant,
je trouve un trou devant ma porte.
Je pense à ceux qui traînent leurs secrets
dans des cartables aux bretelles fleuries.
Ils les déposent quelquefois sur le pavé,
pour suivre la chaloupe d'une hanche,
la rive d'un regard
ou peut-être un chardonneret
(qui sait ce qu'il
regarde quand il voit ?)
Puis ils repartent les mains
vides et les secrets
continuent de creuser.
Le soir alors, avant de
regagner l'orage du repas,
je fais discrètement un petit bond devant l'entrée
sans savoir ce qui tombe de mes poches
ni pourquoi j'entends rire
au fond du trou.

autre chose qu'un bouclier - Lucien Noullez/éd. Tétras Lyre 1998 - ill. Christian Otte

    ****

Je vais m'occuper du possible aujourd'hui.
Un train passe.
Une géographie survit dans le tabac.
Ma poche est un tambour.
Je vais m'occuper des angles et du moteur,
secouer la journée comme un drap
et pousser des clameurs entre les ailes du moulin.
Il se peut que la mort me prenne à la tâche.
J'y pense souvent, je me demande si
la mort y pense ou si penser lui creuse un trou.
Aujourd'hui, je vais m'occuper de tout cela :
de la mort, du chemin de fer, du lit,
de l'eau, de la fumée, du vent
et de l'amour.
la journée sera rude, en somme.

Lucien NOULLEZ

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 21, 2009  23:29


En ouvrant les volets

Tu attends derrière les volets fermés
au bois déjà chaud. Dehors, tu devines
le soleil matinal, les sapins en cercle
autour de la maison comme dans les contes,
l’herbe haute et drue ; au-dessus, la montagne
reflète le visage brut de l’avenir
jusque dans la chambre impatiente qui craque.
Tu ouvres : ils font tous un pas en arrière,
Epiant on ne sait quel signe pour savoir
S’ils vont s’approcher, ou rester sans bruit
comme des écureuils à l’envers des troncs,
dans le pays étranger de l’enfance.

Jean-Pierre Lemaire, L’intérieur du monde, Cheyne / Manier-Mellinette / Editeur,

****   

Je recueille ton silence
comme les bulles du brochet qui passe
entre les racines des saules,
comme le mutisme de la forêt
qui se reforme après la promenade
devant la tanière des sangliers.
C'est ton pays, où Sisley mourut pauvre
en ayant ajouté de la lumière aux feuilles,
du ciel aux rivières.
Tu as rejoint l'énigme de tes pères
et, la sentant monter en moi,
je cherche des mots qui éclairent le temps,
des mots que nos enfants puissent interroger
quand il m'aura fermé la bouche à mon tour."

Jean-Pierre Lemaire, L'intérieur du monde, poème tiré de Simple mortel, à mon père, Cheyne
      


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 23, 2009  23:41

KYRIE ELEISON

Tout le monde est à l'appel
Quand c'est le soir de Noël
C'est plein de jolies musiques
Dans vos cornets acoustiques
On entend comme il se doit
La musette et le hautbois
Ce n'est pas la Marseillaise
Qu'on joue pour vos portugaises
C'est la Valse des Bouchons
Sur les huîtres d'Arcachon

Mais moi je n'entends personne
Kyrie eleison !

Le décor est si joli
Qu'on a les yeux ébouis
On voit sortir des flammèches
Du p'tit Jésus dans la crèche
Et tout en haut du sapin
La grande étoile en mass'pain
Le Père'Noël de sa hotte
Fait tomber des papillotes
Et pleuvoir des macarons
Au-dessus d'la dinde aux marrons

Mais moi je n'entends personne
Kyrie eleison !

C'est vrai que devant tout ça
Je n'ai pas les yeux d'Elsa
A l'opposé de Mireille
Je n'ai pas beaucoup d'oreille
D'ailleurs je ne suis qu'un mot
Un mot de vilain marmot
Je n'ai pas plus de cinq lettres
Et grâce à vos pifomètres
Vous devinez qui je suis
Sans qu'on vous fasse un croquis

Je suis le mot de Cambronne
Kyrie eleison !

Guy Thomas.(Goualantes sataniques)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 27, 2009  00:40

LA MORT OUVRE LE COEUR

La rose à l'ombre des cyprès
danse.Inondée de ténèbres,
elle,au langage détourné
ne parvient plus à l'attention,
dans la distance accroît
le bruit du coeur désordonné.

Le soir descend dans chaque rose
et l'eau s'éclaire dans leur mort.
Dans les cyprès le coeur murmure.

Pierre Torreilles

   ****   

LE JUSTE ELOIGNEMENT

En ce lieu s'établit la parole désencombrée,
les oiseaux vivent dans leurs cris,
les arbres dans leur vibration,
l'herbe dans le souci de l'eau.

En ce jardin l'éloignement
est permanence du murmure
ou chaque tige se prononce exactement.

Demeure attentif au silence
et dans l'attente exerce ta vision;
c'est lentement que la distance devient signe,
et le calme, porteur de la proximité.

L'herbe libère le silence,
les graminées à l'horizon
de lumières et d'oiseaux.

Pierre Torreilles

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 29, 2009  00:21

« Je cherche un accord imprévu dans le bruit du monde, une coïncidence à défaut d’une rime. »
Gérard Macé

« Si je me vois, c'est couché dans le mystère des chambres
avec des ombres autour de la lampe,
les fausses cartes du rêve qu'on passe en fraude
et la messagerie des images qui va grand train :
des forêts qui s'ouvrent au coeur des livres,
des paysages où les sosies gardent l'espace,
puis des miroirs brisés où s'éternise le mauvais sort
pour annoncer le malheur d'un monde unique. »

Gérard Macé

   

Au moment de mourir je laisserai la main dans le livre des vieux mots la main refermée sur les
moineaux mobiles accouplés depuis toujours dans la volière de mon crâne au ciel souterrain les
moineaux retournés à la chair qui roucouleront le sens dont le baiser me lèche mais les moineaux
je les entends comme alouette ou miroir aux mouettes alors revient le peur de mille mensonges en
si peu de mots seraient-ils les seuls moteurs de l’horloge. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Gérard Macé, Le jardin des langues, préface d’André Pieyre de Mandiargues, Gallimard, 1974.

      


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 1, 2010  05:21


Trace plurielle

L'immensité offerte a charge de moissons
l'écriture est soc ou charrue, elle arase le sol et se découvre un cours, adresse un
paysage
Elle sème à l'envie
chaque trace est inscrite et germe, et tout hasard se comble, une étoile prend forme et
choisit sa réponse
L'amour étale un jaune au couchant de la joie.



Être guetteur d'un autre versant
d'une ligne en partage
et d'une aube
la découpe n'est pas limite, elle est surgissement, elle est forte clameur d'un monde à
contre-jour
Tu es belle arrivée
tout un matin reçu



Tu es plage
tu es l'orge profond
ta peau s'étend au ciel
c'est la plaine à saisir
la forme se domine et porte, elle est porte qui s'ouvre et livre sa clarté, respire un plein
espace
Tu sillonnes du doigt la poitrine du monde
les carreaux sont riants, la bouche est en appel, la couleur vibre à la fenêtre, ouverte à
ses amours
Soleil rouge grandit
il déborde le seuil
il a troué les murs
il voyage



D'un noir tendre et ce n'est que ce noir
ce plan secret de l'ombre
où l'on rêve
le ton et son point de rosée, un bercement d'azur au plus près de tes joues, tout
l'horizon bascule
La courbe se fait corps
sur l'aplat de ses nuits



Le martinet percute au ciel un son d'urgence
la ligne et sa brusque tension assaillent les regards, si le calme renaît, il fleurit sous
l'accord
Le bleu partout diffuse
l'eau vient couvrir un sable fin, le temps pose un miroir, le merveilleux amour réinvente
la lune
Il relance à demain les signes d'arrivée

Philippe Jones, Trace plurielle /extrait de Paroles données, 1981

                        
A ceux qui sont là, à ceux qui nous lisent...Poursuivons et aimons la Poésie, toujours...Ce que
je nous souhaite ,pour la nouvelle année.
            
                        

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 3, 2010  23:32

LA MORT EST NATURELLE
Je t'aurai tant aimée
que l'oubli ne pourra
donner une autre forme
au vide que j'habille.

Je m'en irai, manteau
de ta légère absence,
écharpe au cou du vent
qui portait ton visage.

Je passerai, serrant
les biens que tu me fus,
geôle de ton passé,
bouche de ton silence.

Edition du Filin,La Mort est naturelle.1948

    ****

Christine

J'écris en toutes langues;
je sais dire l'amour
en rose, en alouette;
causer flambeau;

je peux traduire l'homme
dans un vocabulaire
de couteaux; faire en nuit
le mot à mot du jour;

parlementer en arbre;
demander en caillou
ma route, l'heure en ombre:
mais toi, que parles-tu ?

*

Tu sens bon. Tu es simple.
Tu n'est que toi. Ni chaud
ni froid ne décomposent
le don que tu me fais.

La menthe qu'on écrase
reconnaît sa folie;
l'oeillet flétri confesse
qu'il habille la mort.

Vainement je te froisse.
Tu ne peux dépasser
le goût de mes paroles:
tu es ce que je dis.

AXEL TOURSKY

                        

                        

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 7, 2010  00:25

POUR SALUER LES MORTS

Ma mère s'avançait
me roulant dans son ventre
remuant ses verdures
la planète virait

je montais vers le jour
par l'étroit corridor
et soudain quels beaux antres
devant moi s'entouvrirent!

sous la haute futaie
ma mère disparut
mais sa voix m'appelait
dans le cri du coucou

ou es-tu?les torrents
écumaient aux clairières
j'étais là j'apprenais
à leur bruit quelle danse?

depuis ce temps je sais
que ce qui meurt commence
donc je souris aux morts
en toute confiance

ils sont si doux la terre
pleine de mères mortes
soulève chaque années
toutes ses graines vertes

Pericle Patocchi.Horizon vertical

    ***

SOLITUDE

On avait ouvert la porte
dans sa chambre d'hôpital
maintenant elle était seule

elle ouït une rengaine
qui venait du corridor
et voici les paysannes

le syndic et l'abbé
ondoyaient sur le seuil
entouré de regards

car c'était la Noêl
la pitié des chacals
les cornets de nougats

le vinaigre et le fiel

Pericle Patocchi

***      

ETANGS

Surgissant des roseaux
le pêcheur murmura
la mort
seule est juste
les aulnes
remuaient dans la mare
soudain
la brise du sud ploya
les hautes herbes
demain
il pleuvra

deux cygnes en amour
s'élevèrent en vombrissant

Pericle Patocchi





Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 8, 2010  10:26


Il n’y a pas d’oiseau
Dans la main sourde
Des forts
Que plombe le mal
Nécessaire

Et qu’y pouvons-nous
Si c’est la loi d’airain
Qui gagne encore
Avec ses chiffres pour flambeau

La force passe sur les villes
Comme le maître de la nuit
Sa poudre d’or entre les doigts
Et pour sa gloire
Elle fait le compte de ses morts

***

La force n’aime pas
Qu’on trouble ses rivières
Elle sait la rigueur des temps
Le goût amer que laisse aux pauvres
La défaite
Elle voit bien que par ici
On ne joue pas
Elle compatit et rend hommage
À ceux qui vont à petits pas
Jusqu’à la tombe

Elle a pour elle ses raisons
Elle sait faire propre
Quand il faut

Jean-Marie Barnaud

                     

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 10, 2010  23:28

évocation

il règne l'astre des astres
chauffe l'azur au blanc
l'argile à l'ocre pâle
l'esprit est sur le monde et c'est
ce souffle sec qui s'étend sur l'épaule
à l'infini austère et le milan
qui tourne ici comme partout
l'homme bâtit des murs aveugles
ses tanières resserre ses ruelles
baigne ses yeux cautérisés:
ainsi tu l'auras vue la face
de rigueur et d'absence son oeil
unique et nu
ne te plains pas
l'huile et le vin dans l'ombre amène
de l'antre-temps au secret lentement
suaves s'accumulent
les fleuves frais
descendent jusqu'à toi
le chien s'endort à l'ombre des rosiers

DENIS RIGAL. Aval

*****

Hêtre

est dangereux à abattre
se morcelle sous la hache
en éclats vindicatifs
et ne se fend pas
ses faînes sont une tromperie
des contrefaçons de châtaignes
des pyramides brunes à faces concaves
et rien dedans ou presque rien
il faudrait la fébrile
dextérité de l'écureuil
pour y trouver pitance
ou bien du sanglier la boulimie sommaire
mais
sa perruque énorme
où les oiseaux s'engouffrent
les ramiers bleu-gris
sur le gris-bleu des branches
et ce bois pâle moucheté
sans noeuds ni veines
sans rien d'âpre ni de rêche
cette mère matière
dense et lisse et qu'on caresse
cette orbe de paix terrestre
cette leçon de pénombre
ce bonheur

Denis Rigal .Aval /Gallimard

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 12, 2010  23:39

Tu auras beaucoup appris des feuilles
de la tendresse avec laquelle
elles houssent de vert les arbres en avril
de leur façon à peine nées
de s'offrir à la pluie et au soleil
de cacher l'oiseau avec le fruit
Tu auras beaucoup appris des feuilles
des frissons qu'elles mêlent aux rires
dans le torrent des vents
dans l'averse des lumières
de leur mille façons de mourir
entre résistance et abandon
de leur mort même
et de la musique qui suit

Albert Strickler

****   

Pour Claude Vigée

J’ai rêvé de vous cette nuit Vous longiez la Seine
Et un peu de la neige de vos cheveux remontait en flocons
Vers le ciel car vous marchiez vite comme affranchi
De la peine qui vous lestait depuis la mort d’Evy
En fait vous sautilliez presque mû par une allégresse
Aussi soudaine que l’angoisse lorsqu’elle fond
Sur nous pour nous emporter dans ses serres d’aigle
Mozart me suis-je dit Mozart est toujours en vous
De la même façon qu’il piaffait dans votre sang
Avant même les longues heures d’écoute quand le fouet
De la joie flagellait d’effervescence tout votre être
Mozart toujours en vous mais avec le rappel lancinant
Que s’il est beau de valser avec une morte
Seul importe de poursuivre la danse au-dessus de l’abîme
Et de dégager jusqu’à la fin l’étoile qui palpite dans la boue

Poussé par ce Lebenstrieb dont l’allegretto déchire les violons

Albert Strickler

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 15, 2010  00:30


Ô pays de silence

Voici le train du soir
C'est la fin de l'été
Je suis debout Je veille
comme un grand tronc malade
J'ai les yeux pleins d'abeilles
Mais je vois la montagne
et la ville et la plaine
Tout un pays à moi
qui ne fut pas à moi
Une vie où j'étais
sur le point de gagner
Où je n'ai pas gagné
Et rien que de le voir
ce pays de douceur
ses lacs ses promontoires
ses villages le soir
pareils à des colliers
Avec son autostrade
et ses bruits réguliers
Moi qui voulais tout dire
dans cette fin d'été
Je n’ai pas pu parler

Georges Haldas (1917, Genève), "Sans feu ni lieu"

    ***

Faubourg de l'hôpital
(A la mémoire de Francis Giauque)

Tranquille une douleur
est là parmi les branches
Mais toi tu n'es plus là
Je n'entends plus ton pas
le long de l'allée claire
Je n'entends plus ta voix
C'est un parc immobile
et bourgeois Le beau temps
ajoute au désarroi
Hier encore on parlait
de ce mal d'exister
qui te clouait le foie
Au fond de la souffrance
tu avais un œil fixe
et rempli d'épouvante
Tu avais vu des rats
passer par la serrure
pénétrer dans la chambre
Et ta vie était comme
une montée de rats
dans l'angoisse où tout seul
plus seul toujours plus bas
dans un puits de silence
tu fumais regardant
la pendule parfois
Répétant à voix basse
pour la centième fois :
Demain je me descends
On n'y croyait pas trop
Tu as tenu parole
Et c'est l'eau maintenant
qui te tient Je la vois
au bout de l'allée noire
Faubourg de l'Hôpital
où tu renonces même
quand les amis te parlent
à leur tendre les bras

Georges Haldas (1917), "Sans feu ni lieu"

      




Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 17, 2010  00:21

Fin du monde

Je suis le cri et la blessure, je suis la femme à ton flanc qu'on outrage et qu'on viole.
L'Apocalypse t'enchaîne à son char, l'horreur te lie les mains, amour, amour qui t'a crevé
les yeux ?
Mon cœur de paix violente, je te l'avais donné, plus nu que mon corps,
J'ai des caresses ruisselantes, la mort et les larmes sont mes parures,
Mon âme, sous un feu si noir, sèche comme le sel, et ta soif s'y pose, bel oiseau fou.
Amour, amour ; ni pain, ni jour, la terre flambe, l'éclair s'étend entre nous, malédiction !
Le feu lâché, bête infinie, l'âge de la terre se rompt par Ie milieu,
Tout l'horizon, bel anneau bleu, d'un seul coup, se raye à jamais, ceinture de roc tordue.
Passé, avenir abolis, règne Ie présent, vaste empire des furies ; l'agonie du monde se
fonde. démence au poing.
Au centre de la femme germent l'ange-poisson, la licorne aveugle et mille fougères
bistre, pour fleurir de vastes plaines sans air, ni eau, absence aux crosses brûlées,
Toute enfance annulée, notre fils, comme du sable, file entre nos doigts,
Souviens-toi. Encore un peu, souviens-toi ; nos mains jointes ensemble. Souviens-toi !
L'injustice roule un flot de boue. Tendre mémoire craque à nos tempes.
Tes yeux, tes yeux sur moi, le ciel se déchire de haut en bas, l'effroi dessine un tableau
vide,
La fièvre court en ce désert, tremble la terre, vieille échine broyée.
Tes mains, tes mains sur mon cœur, encore un peu de temps, un peu de temps, folle
prière,
Le sang dans tes veines fait des bonds terribles, se change en monstre, toute fureur
moquée, entends ce rire énorme secouer mille forêts abattues,
Ta bouche sur la mienne, viennent la poussière et la cendre amour, amour perdu.
Haine et guerre, souviens-toi, souviens-toi, amour blessé, quelle longue jarre fraîche à
ton flanc renversée, c'était l'été.
Grondent les hivers noirs amassés ; ta force, ta force, ami, qui l'a désarmé, te prenant le
cœur comme une fronde ? toi et moi, et moi et toi, et toi avec moi ! Vivre ! Nous sortirons
de ce puits, la mort n'a pas si grand visage qu'elle barre l'entrée à jamais.
Le silence pousse dans ma bouche comme une herbe. Tous les mots, un jour, me furent
livrés. Ne trouve que ce cri.
Maison pillée. Coeur ouvert. Dernière saison. Plus que ce cri en plein ventre. Fontaine de
sang. Cri. Qui te rappelle en vain, amour, amour tué.

Note: Ce poème a été écrit à la demande de Frank Scott, en 1962, au moment de l'affaire
des missiles à Cuba.

Anne Hébert, Le jour n'a d'égal que la nuit, "Poèmes anciens 1960-1981

(j'aime particulièrement ce poème...je l'ai sans doute édité ailleurs....) MERCI GRIMALKIN!      


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 19, 2010  00:24


GUIGNOLS

Les arbres sont vêtus
De leurs chemises blanches

Les arbres sont coiffés
De leurs caleçons gris

Les arbres sont chaulés
Ont les yeux bandés

Et leurs larmes de vie
Ne peuvent plus couler

Les oiseaux de malheur
Croissent dans le ciel

-Sais-tu ce qui se passe
Dans cette carapace?

Les arbres sont tout pâles
Rongés de teigne humide

Les arbres sont muets
Dans leurs pyjamas froids

Les arbres sont mourants
Dans leur sale blancheur

La terre vivra seule
De sa propre noirceur

PAUL VALET. Les poings sur les I.Julliard

    ***

SOIR DE PARIS

Le soir s'ouvrit de bonne heure
Plus vaporeux que jamais
Les arbres étaient en deuil
Et les maisons en grand feu

Sur le visage du ciel
Savonné rasé massé
Coula le jus de cerise
Avec des larmes de joie

Les fantômes s'en allèrent
Des maisons pleines de portes
Ils rampèrent jusqu'à l'ombre
De la Seine tremblotante

L'apaisement devint moite
Tous cigares allumés
Les autos glissaient sans bruit
Sur leurs patnoires molles

PAUL VALET

   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 21, 2010  23:09


Un jour quelconque
vieillirons-nous ensemble au pas de la porte
têtes couvertes de branches blanches et de corbeaux oubliés
nos plaies confondues sous un soleil pâle mains effilées
momies d'un amour qui nous ressemble

ton bras à mon bras mon épaule contre la tienne
merveille alors de s'éveiller comme on ressuscite
le matin n'a pas une ride sur la peau des draps

viens sortons au grand jour la rue n'a point d'âge
pas encore

tu ne dis rien près de tes lèvres le souffle se fait rare
j'écoute pour la millième fois le commencement du monde

le temps se déplie s'explique en espace le lait tinte
aux yeux du laitier
est-ce l'hiver est-ce l'été nous ne savons plus
entre nous l'instant tombe
des moineaux fusent de rire les journaux crient à tue-tête
nos veines si bleues se répondent

tremblerons-nous ensemble au bout du trottoir
transis de nous voir enfin ombres illuminées

Jacques Brault

   

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