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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


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Auteur

Sujet : Présence des poètes

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 23, 2009  00:59



Je recueille ton silence
comme les bulles du brochet qui passe
entre les racines des saules,
comme le mutisme de la forêt
qui se reforme après la promenade
devant la tanière des sangliers.
C'est ton pays, où Sisley mourut pauvre
en ayant ajouté de la lumière aux feuilles,
du ciel aux rivières.
Tu as rejoint l'énigme de tes pères
et, la sentant monter en moi,
je cherche des mots qui éclairent le temps,
des mots que nos enfants puissent interroger
quand il m'aura fermé la bouche à mon tour.

Jean-Pierre Lemaire, L'intérieur du monde

      

GIOTTO

Crucifié dans le bleu,
cerné de douceur,
source de douceur.

Les bourreaux s’y baignent
sans lever les yeux
comme des étrangers.

La mère douloureuse
et les saintes femmes
bouche ouverte, en défaillent.

Les anges recueillent
le sang de ses mains,
le sang de son cœur.

Marie-Madeleine
lui baise les pieds
et moi, plus bas encore,

enterré sous la croix
j’attends de renaître
avec les os d’Adam.

Jean-Pierre Lemaire, L’Intérieur du monde, Cheyne éditeur, 2002 .

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 24, 2009  01:04




TERMINAL

Vous aviez toute la vie Vous
n'attendiez plus Vous aviez tout
oublié des nuages Vous buviez
un café noir très noir
à l'ombre d'un camion rouge
Vous aviez posé vos poings
une bonne fois crié : « Lassitudes !
encore lassitudes ! »
Le ciel sur vous foisonnait
bousculait ses chanvres mués
l'air était bleu Vous marchiez
dans un jardin libre
La mer tricotait radoteuse
grignotait barboteuse
elle avance ravaleuse elle
recule dépoussière et
ravage ce fut
votre séjour admirable
à la fin sur un divan fané
Vous étiez dans la pure atteinte
du trop tard et de la douleur
tout soleil (ou sommeil ?) était
à la perte
et voilà tout

Henri Droguet

         

DANS LE NOIR

Ce fut le refuge du dragon
les lauriers sont coupés
les miroirs ternis
les huisseries dégondées
l'ascenseur est hors d'usage
la plomberie disloquée vert-de-grise
une vague carcasse hirsute écailleuse
montre ses dents jaunasses
dans un puant coin d'ombre où s'empilent
des paquets ficelés rongés
de journaux à diffusion restreinte
on entend très loin un cornet à piston
le rouet le ronron petit
patapon des tourterelles
le vent pour de vrai
en fait des mégatonnes il sème
à contretemps l'exquis laiteux désordre
des neiges indifférentes
sur une haie plus trop vive embrouillée
d'aubépine et de cynorrhodons
le chemineau a l'humeur cinéraire
et donc ne rêve plus
s'embarquer vers Cythère
et les oaristys il est ba-nal il chasse
le naturel (qui revient au goulot)
il se dédouble et n'oublie
pas de s'oublier
et c'est pas trop tôt l'aurore

Henri Droguet

Celyes
Modérateur
France

Date du message : février 24, 2009  04:53

En ouvrant les volets

"Tu attends derrière les volets fermés
au bois déjà chaud. Dehors, tu devines
le soleil matinal, les sapins en cercle
autour de la maison comme dans les contes,
l’herbe haute et drue ; au-dessus, la montagne
reflète le visage brut de l’avenir
jusque dans la chambre impatiente qui craque.
Tu ouvres : ils font tous un pas en arrière,
Epiant on ne sait quel signe pour savoir
S’ils vont s’approcher, ou rester sans bruit
comme des écureuils à l’envers des troncs,
dans le pays étranger de l’enfance."

Jean-Pierre Lemaire, L’intérieur du monde, Cheyne / Manier-Mellinette, 2002

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 25, 2009  05:24




Avec mon pinceau je trace dans l’air
des signes d’encre
oh si légers !
ils sont nuages au couchant
Le soleil a sauté
les grillons parlent
eux seuls
ils strient finement l’espace
notre espace de nuit claire
la douleur n’est plus
que semence dans mes paumes

Pierre-Albert Jourdan, Le bonjour et l’adieu, Suite mineure, Mercure de France, 1991

         

L’allonge

Comme de grandes marges de silence
les terres touchées par le regard
ailes étendues

Tout se replie avec un bruit sec
le ciel ne fait pas mystère de son impatience

Ces oiseaux qui n’ont pas voulu s’envoler
terre si bien libre sans trace d’outils
je n’ai pas vu vieillir ce paysage
je soupèse un terreau si léger
qu’il élève au ciel de plus durables échos

je subis la distance

Pierre-Albert Jourdan, Le bonjour et l’adieu, préface de Philippe Jaccottet, Mercure de
France,1991

         

Donnez-moi une place au soleil
le creux d’une pierre
où le lézard s’est chauffé
si près du tremblement des herbes
qu’un autre espace s’y reflète

Les dimensions de la peur se sont réduites
à cette offrande secrète d’un corps
car les distances aussi s’amenuisent
qui ramènent à la terre
herbe pierre lézard
sont les pas qui s’en approchent

Paupières fermées sur le soleil
ô le rouge tremblement de ce couchant
la demeure inviolée dans les fibres de l’être
et son éclatement peut-être
quand l’autre place si longuement frôlée
soudain étouffera
l’impossible silence des mots
là sous la pierre nue

et le lézard sera pensée

Pierre-Albert Jourdan,Le bonjour et l’adieu, L’ombre du quotidien, Mercure de France, 1991,




Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 27, 2009  12:56

Plus que nos dents pour pleurer

L'océan déprime
sous les nuages grossiers
qui lui masquent l'empyrée
flaque flasque ondulante
geignant à l'aveuglette
dans le silence ouaté

ça fait un bruit étrange
dans les esgourdes des anges
mélopée branque qu'ils perçoivent
plus que niquedouille
que des froufrous de lune
dans le boxon lacté

les chicots d'ombre
mordent dans le cul de la nuit
et nous qui n'avons
que nos dents pour pleurer
à quel cul bienveillant
pourrions-nous les montrer

Alain Jégou . Cash suivi de Dérives et Ombres furtives . L'Autre Rive, 2007

****         

Même

Même si l'amour
est un abandon fugitif
même si je ne suis rien
et que je n'ai rien à t'offrir
même si je n'ai aucun talent
ni le pouvoir de modeler les mots
ni le pouvoir d'édifier des rêves
ni le pouvoir de défaire les préjugés
même si tu ne m'entends pas
même si tu me fuis
et même si tu m'as oublié
permets-moi de te dire
et ce sera mon dernier souffle
pardonne-moi de le faire
mais permets-moi de te dire
mon ange ma douce
permets-moi de te dire
que je t'aime

Umar Timol

****         

Silencieuse

La pudeur est ma défense
Certaines envergures me submergent.

Le poing ne frappe que l'apparence des pierres
les croix tracées dans le retardement
des longues insomnies de la nuit
cachent les grincements des volets que l'on ferme.

Une odeur persiste d'où dépend la nostalgie
L'instant est fait d'autres instants soigneusement préservés

Où l'abeille a son miel pour principale offense.

Ce n'est pas prouvé
Mais des feux brûlent sur la colline imaginaire
il faut le savoir puis secouer la cendre
devenir la pointe aiguë que la blessure protège.

Antoine Carrot.Extrait de " Les silencieuses /poèmes

         

Yannaelle
France
Messages : 1724

Date du message : février 27, 2009  16:11




Je ne sais pas encore


Je ne sais pas encore passer
à travers une ombre, comme on passe
dans une chambre d'hôtel, une salle d'attente;
ces liens minuscules du silence
enfoui en nous.

Je ne sais pas me perdre
dans ce qui vient
et ne reviendra pas;
aller parmi ces jours sans nom, ces heures
où l'on ne trouve rien
à poser de nous-même
mais dont nos mains gardent trace
comme d'inutiles déchirures.

Je ne sais pas encore donner
ni recevoir cette beauté
qui reparaît en nous, pour un instant
une éternité que l'on sait périssable.

Hélène DORION,
"Un visage appuyé contre le monde"

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 28, 2009  10:02

CONNAIS-TOI TA SOLITUDE

Ma main de gloire joue sur les fils de la vierge
La nuit est une grande lyre mélodieuse
Ma musique brûle l’ombrage des arbres mortels
Ma musique brûle d’accord avec l’eau
J’apporte ma flamme au cœur de la glace
Cristal silencieux de ma solitude
Libéré mon ombre mon reflet morts avec les feuillages
Je suis seul
Au bord d’une mer de lait où nagent des poissons fraternels
Mon sang perpétuel connaît sa profondeur

Pour aimer il faut être deux
L’amour est une grande solitude
Etoile de mer la femme est une eau méditative

Prisonnier des places des plaines multiples
J’ai fui en moi le monde
Bel espace restauré grandeur nature
Le monde lieu commun
Lieu humain
Chacun son centre intime égal à l’un à l’autre
Du pareil au même on va on vient
Tels qu’en nous-mêmes en fin de quête
La vérité nous baigne tout nus dans notre nudité rayonnante
Mille fois plus seul de se regarder dans les yeux
Et de s’y retrouver au fond du puits
Puits de science intime

Je suis si vaste d’être seul
Je me croirai multiple
Femme ton corps est une lune rousse
Ta nuit une gelée blanche
Ton corps de tous les jours est un matin
Mais tu es toutes les pluies de la mer
Et pour cela je t’aime

Stanislas Rodanski.Des proies aux chimères


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 2, 2009  01:07


Ils se tiennent par la main...

Ils se tiennent par la main
Fragiles
D’avoir traversé le temps
Sur des échasses de sable
Et des marées d’amour
Ils vont dans leur lueur
Comme un soleil couchant
Chavire un bord de mer
Les feuilles d’érable ont rougi leurs paupières
Et quand souffle le vent
Leurs yeux s’envolent
Tourbillonnent
Comme les plumes du temps
Où l’oiseau saluait leur printemps
D’un chant de sentinelle
Gardienne de leurs minuits

Etonnés du voyage
Ils se tiennent par la main
Leurs pas fidèles racontent
Un chemin sans retour
Un chemin quotidien
Bordé de souvenirs
Brodé de cheveux blancs
Ils n’ont qu’un seul miroir
Pour se faire un visage
Ils n’ont qu’une seule patience
Pour demeurer encore
Ils savent que leur amour
A mangé toute leur chair
Et que ce qu’il leur reste
Est-ce pas siamois qui jumelle leurs ombres
Et cette main qui tremble
De s’être donnée à l’autre
En défaite habitable
En murmure de lumière

Ils se tiennent par la main
Misérables
Splendides
Comme des cailloux semés dans leur conte d’enfant
Ils sont les passants
Les passeurs
Que l’amour tient debout
Quand il dresse une tendresse
Que l’amour tient debout
En marins de l’extrême

Ils sont l’exemple vivant
De ceux qui vont au port
Pour jeter à la terre la raison de leurs rides
De leurs vagues effeuillées
Depuis la première voile
Avant de s’amarrer à des ailes d’oiseaux

Ils se tiennent par la main
Par les pieds
Par le cœur
Par ce oui sans défaut
Qui leur sert de mémoire
Par ce oui de l’horloge
Qui bégaie dans leurs pas


Ernest Pépin

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 2, 2009  15:40


L'homme que vous voyez
à genoux
ne croyez pas qu'il prie.
Il fait de sa vie
maladroitement
un paquet
qu'il remettra ce soir
à la mort.

André Schmitz

***   

Adieu,
je m'en vais,
(griffonna-t-elle).
le poème est sous le paillasson.
Il ouvre les portes intérieures.
Moi j'en ai besoin pour sortir.

André Schmitz

***      

Libre au ciel de contenir de
gros oiseaux et des nuages obèses
et un dieu gras, ventru, à gros appétit,
et des saintes bombées pour cause
de grossesses mystiques.
Et libre au poème d'y aller voir, là où
on voit le rien, le tout, l'os et la graisse.
Et libre à des riens d'être lourdement fabuleux.

André Schmitz

***   

J'affirme sur l'honneur
que je n'ai rien à voir avec
moi-même.
Je ne suis pas propriétaire
du corps où je réside...
Je suis le fils d'un enfant qui n'est
pas encore né,
L'époux sauvages d'une femme que je traverse
et qui ne m'appartient pas.
Une jeune fille quelque part tente encore
d'être ma mère.

André Schmitz

         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 3, 2009  16:54


L' île lointaine

Je suis né dans une île amoureuse du vent
Où l'air à des odeurs de sucre et de vanille
Et que berce au soleil du tropique mouvant
Les flots tièdes et bleus de la mer des Antilles

Sous les brises au chant des arbres familiers
J'ai vu les horizons où planent les frégates
Et respirer l'encens sauvage des halliers
Dans ses forêts pleines de fleurs et d'aromates

Cent fois je suis monté sur ses mornes en feu
Pour voir à l'infini la mer splendide et nue
Ainsi qu'un grand désert mouvant de sable bleu
Border la perspective immense de la vue

A l'heure où sur les pics s'allument les boucans
Un hibou miaulait au coeur de la montagne
Et j'écoutais pensif au pied des noirs volcans
L'oiseau que la chanson de la nuit accompagne

Contre ses souvenirs en vain je me défends
Je me souviens des airs que les femmes créoles
Disent au crépuscule à leurs petits enfants
Car ma mère autrefois m'en appris les paroles

Et c'est pourquoi toujours mes rêves reviendront
Vers ses plages en feu ceintes de coquillages
Vers les arbres heureux qui parfument ses monts
Dans les balancement des fleurs et des feuillages

Et c'est pourquoi du temps des hivers lamentables
Où des orgues jouaient au fond des vieilles cours
Dans les jardins de France où meurent les érables
J’ai chanté ses forêts qui verdissent toujours

Ô charme d'évoquer sous le ciel de Paris
Le souvenir pieux d'une enfance sereine
Et dans un Luxembourg aux parterres flétris
De respirer l'odeur d'une Antille lointaine

Ô charme d'aborder en rêve au sol natal
Où pleure la chanson des longs filaos tristes
Et de revoir au fond du soir occidental
Flotter la lune rose au faîte des palmistes !

Daniel Thaly (1879-1950) (poète martiniquais)


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 5, 2009  00:27


Éteindre la lumière, chaque nuit,..

Éteindre la lumière, chaque nuit,
est comme un rite d'initiation:
s'ouvrir au corps de l'ombre,
revenir au cycle d'un apprentissage toujours remis:
se rappeler que toute lumière
est une enclave transitoire.

Dans l'ombre, par exemple,
les noms qui nous servent dans la lumière n'ont plus cours.
Il faut les remplacer un à un.
Et plus tard effacer tous les noms.
Et même finir par changer tout le langage
et articuler le langage de l'ombre.

Éteindre la lumière, chaque nuit,
rend notre identité honteuse,
broie son grain de moutarde
dans l'implacable mortier de l'ombre.

Comment éteindre chaque chose ?
Comment éteindre chaque homme ?
Comment éteindre ?

Éteindre la lumière, chaque nuit,
nous fait palper les parois de toutes les tombes.
Notre main ne réussit alors
qu'à s'agripper à une autre main.
Ou, si elle est seule,
elle revient au geste implorant
de raviver l'aumône de la lumière.

ROBERTO JUARROZ (traduit par Jacques Ancet.)

         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 5, 2009  01:58


La nuit commence.

Berçant la vie et berçant la mort
Entre les draps.

Mais un doigt s'enfonce
Pour rejoindre l'étoile vraiment solitaire.

Elle se contracte, c'était donc l'anémone
— mouillée par moi, pas par la mer —
Qu'il faut lécher
Lorsque la langue comme l'enfance

A tout le temps.

Courbant ma pensée, je viens sourire dans les poils,
Une vraie joie sans raconter d'histoire.

Tu appuies tes fesses, un peu froid.
Embrasse-moi pour que la nuit ne me défigure pas.


Ariane Dreyfus, « La nuit commence », in section Le périlleux retour, in L'Inhabitable, Éditions
Flammarion, Collection Poésie, 2006

Celyes
Modérateur
France

Date du message : mars 5, 2009  04:47

A tous les reconduits

Fils des murailles
Nous avons transporté les bosses du désert
Jusqu'aux portes du refus
La terre sous nos pieds déroulait ses frontières
Hissait des barbelés
Et refusait nos mains de pèlerins
Les passeurs cassaient nos âmes
Nos corps marqués au fer du soleil
Nos langues sèches de barbares errants
Et froidement tétaient l'argent de nos exils
C'est l'heure d'une folie douce
Nos genoux ont balisé l'enfer
Notre faim a mangé la poussière
Et nos silences ont grimpé la tour de Babel
C'est l'heure d'une folie douce
Là-bas
La ville amarre la misère
Le visage de l'épouse allume une feuille morte
L'enfant qui naît enjambe l'avenir
Là-bas la mort embarque les jours
Et les nuits dévorent la chair des étoiles
Nous sommes d'un long voyage
Un voyage d'ancêtres au cœur maigre
Un voyage de sauterelles affamées
Un voyage de pays sous perfusion
Un voyage d'ombres sans corps
Nous sommes de ce voyage
Où les nuits font contrebande de chair
Où les jours ont honte de leur soleil
Où les hommes quémandent le droit de respirer
Nous sommes de ce voyage
Nos yeux chavirent comme des pirogues blessées
Nos mains dénouent le nombril des vents
Et nul arbre n'accueille l'ombre de nos rêves
Partir n'est pas partir
Quand les murs sont vivants
Partir n'est pas partir
Quand l'oiseau est sans nid
Partir n'est pas partir
Quand la terre se cloisonne
Dans la peur des peuples
Nos pas effraient la tour Eiffel
Les capitales repues du sel des colonies
Les usines à chômage
Les bourreaux d'arc-en-ciel
Les bourses mondialisées
Et les marchands de peau
Nos pas dérangent la marche du monde
Nos pas vont en fraude supplier l'horizon
Ils ne savent pas ouvrir les monnaies de l'accueil
Et ils s'en retournent humiliés
D'avoir à retourner
Au seuil de nous-mêmes
Est-ce la peau qui refoule
Est-ce l'homme qui dit non
Nous sommes les arpenteurs du refus
Les déserteurs sans papiers
Les capitales ont tissé nos douleurs
Et leurs lumières sont des flocons de sang
Des feux rouges sans paupières
Des enseignes interdites
Insectes saisonniers
Nous jouons
A recoudre l'espace
Derrière l'incendie
Nous jouons des jeux de prisonniers
Le monde entier est notre prison
Et nous jouons nos vies
Au casino des riches
Voici venue la saison des fleuves vides
Voici venue la saison des barbelés
Voici venue la saison des marées humaines
Voici venue la saison des esclaves volontaires
Même le village a mangé son midi
Et nos villes drapées dans la poussière
Sortent des seins maigres comme des aiguilles
Ô pays !
Nous avions rendez-vous avec les pays du rêve
Avec une autre géographie
Avec les grandes puissances de l'or et de l'euro
Leurs villes sont des vallées de miel
Des cornes d'abondance
Et leur pain quotidien récite sa prière
A l'ombre des cathédrales
Nous n'avons rien à déclarer sinon la faim
la faim n'a pas de passeport
Nous n'avons rien à déclarer sinon la vie
la vie n'est pas une marchandise
Nous n'avons rien à déclarer sinon l'humanité
L'humanité n'est pas une nationalité
La misère ne passe pas
Passager clandestin
Elle retourne au pays
Nos sandales ont usé les nuits
Nos pieds nus ont écorché les dunes
La rosée pleurait une terre inhumaine
Et nos mains mendiaient une autre main
Les drapeaux ont peur de leurs promesses
Ils se sont enroulés comme des scolopendres
Notre soif est retournée au feu de notre gorge
Et la vie nous a tourné son dos
Tout homme qui s'en va défie l'entour
Dessouche une nation
Et lézarde une étoile
Et dans ses yeux grésillent une autre vie
Son feuillage est d'outre-mer
Quand tout au loin luit son désastre
Il fait troupeau vers les quatre saisons
Il fait tombeau aux bornages
O nègres marrons !
Ce sont forêts de béton et d'arbres chauves
Souviens-toi de l'enfant mort d'atterrir
En un seul bloc de froidure
Dessous le ventre de l'avion
Souviens-toi de sa mort d'oiseau gelé
Souviens-toi
Et toi reconduit
Econduit
Déviré
Jeté par-dessus bord
Taureau d'herbe sèche
Regarde toi passer sur ta terre
Les yeux baissés
Et sur la joue le crachat des nations

Ils ont faim du soleil
Mais le soleil a faim aussi
(Parole de poète)
Demande-toi où est ton lieu
Ton seul lieu d'accueil
Tu inventeras ta terre

Ernest Pépin, Lamentin le 29 octobre 2

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 6, 2009  01:11


Prendre corps

Je te narine je te chevelure
je te hanche
tu me hantes
je te poitrine je buste ta poitrine puis te visage
je te corsage
tu m'odeur tu me vertige
tu glisses
je te cuisse je te caresse
je te frissonne tu m'enjambes
tu m'insuportable
je t'amazone
je te gorge je te ventre
je te jupe
je te jarretelle je te bas je te Bach
oui je te Bach pour clavecin sein et flûte

je te tremblante
tu me séduis tu m'absorbes
je te dispute
je te risque je te grimpe
tu me frôles
je te nage
mais toi tu me tourbillonnes
tu m'effleures tu me cernes
tu me chair cuir peau et morsure
tu me slip noir
tu me ballerines rouges
et quand tu ne haut-talon pas mes sens
tu les crocodiles
tu les phoques tu les fascines
tu me couvres
je te découvre je t'invente
parfois tu te livres

tu me lèvres humides
je te délivre je te délire
tu me délires et passionnes
je t'épaule je te vertèbre je te cheville
je te cils et pupilles
et si je n'omoplate pas avant mes poumons
même à distance tu m'aisselles
je te respire
jour et nuit je te respire
je te bouche
je te palais je te dents je te griffe
je te vulve je te paupières
je te haleine je t'aine
je te sang je te cou
je te mollets je te certitude
je te joues et te veines

je te mains
je te sueur
je te langue
je te nuque
je te navigue
je t'ombre je te corps et te fantôme
je te rétine dans mon souffle
tu t'iris

je t'écris
tu me penses

Ghérasim Luca « Paralipomènes » (La Fin du Monde)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 7, 2009  01:05


Elle me disait

Elle me disait
Viens il faut faire trembler les peurs
S’enfuir les corbeaux d’au-dessus de nous
Voyage avec moi
Détaille mes comptoirs d'épices
arrive avant les caravanes de l’oubli
Elles sont déjà en route
Je vois leur poussière
Sois le grand dérangement
Moi je serai tambour d’orages
Ricochets d’étoiles filantes
Viens
Deviens nomade dans mon corpsEt quand elle se taisait
Montaient les odeurs des herbes mouillées
Et des infusions de sa bouche
Elle reprenait
Viens
Je suis juste derrière le vingtième arbre de la forêt
Contre la millième étoile de la nuit
Viens trembler tes peurs
Et tes oiseaux de pluie
Mon sexe guérit
Il vient de si profond de sous la terre
Si tu deviens mouvement
Tu seras mon amant
Viens
Je suis celle de du bout de l’horizon
Mes seins sont les gréements fertiles
Qui t’apportent les indes
Je suis le train qui roule vers toi
Avec tous tes destins comme passagers
Puis elle se taisait
Comme rosée aux aguets
Je sais maintenant mon pays perdu
Sans porte ni retour
Mes peurs tremblent encore

Gil Pressnitzer (Voir post Visiteurs du plein jour)

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