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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


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Auteur

Sujet : Présence des poètes

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 13, 2009  08:09

Magnifique poèsie....
Dans un espace entre la vie et la mort, dans l'univers où l'homme évolue
Il parcours des chemins lointains pour nous en ramener avec infiniment de beauté, les
fruits de ses voyages....

Entendre, écouter, comprendre

I

Dans les épreuves vivantes
ton coeur tremble et ta main
semble lâcher toute prise:
non, tu gardes les yeux posés
sur la source - mais voilà:
elle surgit de la nuit
- ô nuit des peurs d'enfants
ô nuit de l'implacable géométrie
de la naissance et de la mort
ô source, tu t'écoules
dans nos regards, tu reviens
dans notre attente, ô nuit
de nos ombres indistinctement aimées!

Dans les joies espérantes
ton coeur vole et ta main
semble saisir toute énigme:
non, tu gardes les yeux fixés
sur la nuit - mais voilà:
ellle surgit de la source!

Nuit et source: ô pur instant
sans lieu et sans espace!
L'étoile saigne l'aube nouvelle

II

Je touche ta blessure et je parcours
ton histoire. Sous mes doigts
elle se déploie, la carte de ton rêve
oublié. Ton visage est une blessure
aussi. Je le sais: quand je devine
sous mes doigts la trace
du regard qui t'accueillit dans le monde.

Je respire ton secret et je retrouve
mon histoire. Dans mon rêve
elle se déploie, la carte de notre enfance
abolie. Ta naissance est une blessure
aussi. Je le sais: quand s'exhale
sous mon corps le cri
de ta venue dans le désert du monde.

Entendre, écouter, comprendre:
de pays en pays, je traverse
le monde inexploré de ton regard.
Les lieux, les sources, les seuils
se confondent et se reflètent
dans notre histoire commune.
Je touche ta blessure et j'ouvre

l'horizon de ton destin.

Alain Suied (MERCI YAELLE POUR CE BEAU POEME!)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 15, 2009  00:47

LA CHAMBRE DES ENFANTS
À Janine

Non, n'ouvre pas la fenêtre. Ils dormaient quand nous
nous coulions entre leurs lits jumeaux. Souviens-toi,
tu disais : comme ils sentent forts, mes petits renards,
dans leur tanière!

N'ouvre pas la fenêtre, que la chambre reste fermée,
maintenant qu'ils sont loin, inaccessibles, ailleurs.
Maintenant que nous sommes près du terme, solidement
amarrés à la lourde pierre qui nous retient ici, comme
leur odeur ferait battre nos coeurs!

N'ouvre pas la fenêtre. Écoute, il pleut dans la cheminée.
C'est la suie mouillée qui sent si fort.


***

On croit voir le soir
S'apaise l'énigme.
On croit que l'on sait,
Tout semble immobile.

Quand tout est limpide
Nous broutons l'obscur;
L'étoile est trop sûre,
Elle fend la nuit.

Reste le mystère,
Poème sans voix.
Comme tout s'éboule
Dans ce vide pur!

***

Dans l'odeur du pré
Comme un cheval docile
Parfois vient à moi
L'image paisible d'un mort.

Je l'ai aimé
Dans les jachères des usages,
Des rumeurs, des enclos.
Nous l'avons aimé
Dans l'ornière des jours
Sans savoir
Combien la lumière
De son visage
Durerait dans nos yeux
Y refluant les larmes.


Gaston Puel /extraits d'Une saveur mortelle

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 16, 2009  13:36

1
.
.
Ne prolonge pas la gravure de ces traits
.
.
j'ai ajouté une vie
pour finir de
ranger les chansons
les ombres que tu as laissées sur l'oreiller
.
.
que puis-je
devant cette absence
.
.
.
.
III
.
.
je quitte tes mains
le pré
ne chante pas comme un hiver
il ne comble pas
les failles restant d'une vie
.
.
je quitte ce pré
triant vie et hiver
.
.
.
.
VII
.
.
Jette cette douleur
.
.
insupportable est la vie
si la virgule quitte
le milieu de la phrase
.
.
jette cette douleur
comme nous jetons un caillou
dans une mer
.
.
il y a une histoire
nous ne l'avons pas encore écrite
.
.
.
.
X
.
.
De moi prends ces matins
les mots aussi
et le lait des amandes d'entre tes doigts
.
.
prends
la fleur du soir
avant que traverse
celui qui sort de l'ombre du miroir
.
.
j'avance vers ton visage
je n'ai pas touché
la fleur verte ni le sein fiévreux d'échos
je n'ai pas dit
un soleil m'est possible maintenant
à la mesure de l'univers
.
.
sans cesse j' hésite
entre ce jour
et les fleurs vastes
qui tombent de ta robe posée
sur ma main
.
.
de moi prends ces matins
avant que traverse
celui qui sort de l'ombre du miroir

..

Iskandar Habache .Extrait de "Quelques pointes de nuit"Éditions Le Refuge (MERCI YAELLE !

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 18, 2009  00:47

L'espoir

Je ne dis pas : Il est trop tard,
Nous avons laissé se mourir la terre,
Elle ne portera plus
Les fruits de la lumière
Et ses graines de vie.
Je dis : Le ciel demeure
Ouvert au soleil, aux étoiles,
Tous les arbres n’ont pas péri,
Les feux brûlent aussi de joie.

Je ne dis pas : Il fait si noir
Que les hommes ne peuvent plus voir
Le visage de ceux qu’ils aiment,
Ils ont oublié le silence
Mais ne savent plus se parler.
Je dis : Chaque aube tient promesse,
Elle te rend ce que la nuit
Avait effacé pour toujours,
Les fleurs, l’espoir, le goût du vent
Sur les plages bleues du matin.

Je ne dis pas : Les sources sont taries.
Je dis que rien jamais n’est perdu,
C’est à toi de creuser plus profond
Pour que l’eau pure à nouveau jaillisse.

Pierre Gabriel

***   

La fête du bonhomme de neige.

Tête de neige, pieds de glace,
Ah ! s'il pouvait faire un seul pas !
Lui qui rêve D'Amérique,
Du Japon, des Pyramides,
Le voici cloué sur place
Sous la bise et les frimas.

Mais le matin de Noël
L'ami Soleil a décidé
De le fêter à sa façon.
Il s'est mis à brûler si fort
Sur le dos de son compagnon
Qu'il a fondu comme un glaçon
Et s'est envolé en fumée.

Regardez, là ! c'est ce nuage !
Ah ! mon Dieu, les beaux voyages
Qu'il va faire loin de nous !
De lui, il ne reste plus
Sur le sol tout détrempé
Que son vieux chapeau gibus,
Sa pipe et son cache-nez.

Pierre Gabriel

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 19, 2009  12:50

LA NUIT VERTICALE

"Que je sois - la balle d'or lancée dans le Soleil levant.
Que je sois - le pendule qui revient au point mort chercher la verticale nocturne du verbe.
Que je sois - l'un et l'autre plateau de la balance, Ie fléau. La période comprise entre les deux
extrêmes de la saccade universelle qui est le battement de coeur suivant celui dont on peut
douter au possible et tout attendre de son anxieux « rien ne va plus »
Je lance au possible ce défi : Que je sois la balle au bond d'un instant de liberté.
Je lance ce cri - que je sois la balle de son silence.
Mon départ s'appelle toujours, tous les jours et tous les instants du grand jour. Mon retour à
jamais, éternelle verticale nocturne, point mort, égal à lui-même, que l'autre franchit -
toujours.
Qui suis-je?
Toujours le même revenant, ce qui revient à dire encore un autre."


Stanislas Rodanski, Des proies aux chimères, Plasma 1983. Poèmes à dire, une anthologie de la
poésie française francophone, Poésie/Gallimard 2002.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 21, 2009  15:49

Apatride

Défendez l’homme solitaire
Et laissez le parler
Il a tant de choses à dire
Qu’il est bon de l’écouter

Ecoutons le muet
Et apprenons sa leçon
Il parle dans son coeur
Ouvert comme une fenêtre

Il est seul en sa demeure
Seul en son pays
Il est seul devant la mer

La mer elle même est seule
Et nul n’est venu

Les propos qu’il entend
Viennent de loin et lui tombent
Dessus comme pierres lancées

***

Fable

“La lune aveugle crie sous la voute du ciel”
Marie Paule Lavezzi


La lune aveugle cherche une vie sans eau
Sans soleil
Et sans bruit volant
Toujours cachée

Elle s’est grandie
Et s’est dit tant et tant de choses
Qu’elle s’est arrêtée
En plein ciel gris
Désespérée
Sans un pas sans une pierre
Et sans un mur
Pour cacher sa douleur

Pourquoi chercher lorsqu’on ne peut trouver

Norbert Paganelli

***

Le pardon

« Je demande pardon aux poètes que j’ai pillés »
Gaston Miron

Je vous ai dérobé la musique
Et vous m’avez laissé faire
Je vous ai mixés
Nuit de l’un or de l’autre
Vous ne m’avez rien dit
Je vous ai maltraités et vous m’avez tendu la main

Vous de toutes les contrées et même de nulle part
Du Nord le plus froid
A l’Afrique brûlante
Vous m’avez laissé aller

Aujourd’hui je vous remercie
De n’avoir pas estampillé le grain planté
Dans le jardin paternel
Ou le potager maternel

Peut-être pensiez-vous que ce grain
Vous aussi l’aviez pris quelque part
Sans rien demander

Grain terre grain
Et à nouveau terre pour faire que le grain
Nous donne demain plus de grain
Et que la terre une fois encore soit
Terre de tous les temps espérant les mots
Du monde entier

Norbert Paganelli

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 23, 2009  00:06

LA CHANSON DE LA CHAIR
ANDRÉ MARTEL

Poème en trois Chants

Sont présentés
Détails tiré du Chant Premier Les Visibles
Fièvre tiré du Chant Deuxième Les Cachés
Pouls tiré du Chant Troisième Les Mystérieux.

   

Détails

Oreilles, ourlets de soierie
D'où deux pierres d'orfèvrerie
Pendent.

Nez si gentiment minaudé
Qu'un tout petit mouchoir brodé
Cache.

Piquants au bouquet de Chloris,
Cils noirs qui sur les lacs iris,
Pointent.

Sur ta joue, ô fossette pour
Charmer! où tout rose l'amour
Rêve.

Mouche, au seuil du buste profond,
Vers toi, combien de regards font
Mouche!

Moulés au creux des mains, fruits lourds,
Blancs chéris qui, lorsque tu cours,
Sautent.

25 Août 1926.

***

Fièvre

Quarante et un ! succès subtil
De ma flamme partout cachée:
Je brûle tout à coup le fil
Qui tient l'âme aux chairs attachée
Et je laisse le corps tout seul.

31 Août 1926.

***

Pouls

Pouls, tu rythmais les bonds de mon sang qui circule,
Au souffle de mon sein qui s'avance et recule,
Et partout dans les chairs où frémit la cellule.

Est-ce amour qui, triste, retarde, dans mes veines,
Ta mesure qui compte, sans cesse, mes peines,
De revivre, disparues, des heures sereines?

Est-ce haine? A coups sourds frappe ma tempe et brise
Ton rythme, comme ces bleus marteaux que grise
D'abattre un bronze consacrant une traîtrise.

Ah! si ton cours, lorsque des soirs verse l'amp*****,
S'alanguissait pour le sommeil où peut éclore
La fleur des rêves qu'on croit réelle jusqu'à l'aurore!

10 Août 1926.


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 25, 2009  02:39

Le bruit des couleurs

La nuit
A repris
Le rouge des roses
Qui brûlait
Dans l'or
Du soir
On écoute maintenant
Pour encore
Voir

Depuis le temps qu'il neige
La terre maintenant
Bouche close

Les arbres bleus et hauts
dans les cuivres du soir
Et la nuit, à quelques pas,
qui attend

La nuit dans les branches s'est prise
Imperceptible échange dans les feuilles
Les oiseaux n'y sont pour rien
Le tamis d'ombre bouge à peine
Et il faut se faire aux ténèbres
Pour entendre ce loisir discret

Une journée candide : l'oeil partout du printemps : ce pointillé du branchage, avant qu'il
ne déferle.

Le rouge des roses
En bas de la nuit :
Veille intense


Gabriel Le Gal,
Extrait de "Lumière ressassée"

   


" Qu'il se lève en blanc ou rouge
Au ciel des icônes
En pâtre
Ou athlète à la longue perche
La tombe lui est auréole déjà
Et les gardiens ronflent
C'est un monde
Et la ferveur des matins
Qui commence
Et comme quelque chose de précieux au
coeur
Qu'on n'ira pas ébruiter
Car le jour sera long
Et midi sans pitié. "


Gabriel LE GAL,
"Icone,,Ecrire,peindre...,"



La lumière de Juin
Après pluie de trois jours
Est une vaste loupe
L’ombre de Juin
Est sans ombre
Est limpide
C’est vaste air meuble
Où l’on n’ose marcher
Seul respirer va de soi
Une femme pourtant s’y aventure
Elle est de même clarté de même silence
Son pas
N’entame pas la lumière


Le feu qui court le monde
Et l’herbe et la rosée
Et sous la peau
Et qui chauffe la vie
Et nous fait veiller
Ou courir dans les mots
Plus vite que la mort
Ce petit feu d’ardeur
Et qui aussi
Pourrait nous lâcher
Et nous aurions l’air de quoi
Sinon de bois mort
Charrié par la rivière
Ou pas mêmes lambeaux d’herbe
Rouillés ou restés accrochés aux ronces de la berge
Ce feu quand il nous quitte que faire
Sinon attendre d’être repris dans le courant
Et supporter le froid et l’effroi
De l’attente
Aléatoire
Et pas même pouvoir se réjouir
De ce qui continue sans vous

Gabriel Le gal.Extraits .MERCI YAELLE!

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 26, 2009  11:38


SUR LE PAS

Rien ne distingue la route
des accidents de ce ciel.
Nous allons sur la paille molle et froide de ce ciel, à
peine plus froide que nous, par grandes brassées,
comme un feu rompu dont il faut franchir le genou,
qui s'éclipse.
Je tiens deux mains chaudes, deux mains de paille. Un
front de paille avance près de moi dans le champ obscur,
sous ce genou blanc. Entre mes membres
et ma voix,
le sol, avant le matin.
L'horizon est proche du seuil de la pièce où je suis
perdu.
L'air sur lequel s'ouvrent mes yeux
est encore l'air du jour.
Le lent travail du métal des faux à travers les pierres.
La terre houleuse fulmine.
Une nouvelle clarté, plus forte, nous prend les mains.
L'espace, entre nous, s'agrandit comme si le ciel, où le
double visage s'embue, reculait démesurément.
Je vis de ce que l'air délaisse, et dont je démêle à peine
ce regard qui finit de s'épuiser dans la terre froide au
goût de brûlé.
La clarté n'atteint pas le jour.
L'eau ne la fait pas siffler.
Je regarde l'air animé comme si, avant l'horizon lisse,
j'étais embarrassé de cette étendue que j'embrasse.
Sur le sol à nouveau retourné, où le jour en suspens
s'abreuve à notre pas,
fixe, dans sa blanche indécision.
Comme le vêtement de ce glacier que l'usure couvre de
son givre.
La paroi,
au devant, qui, si possible, se fait
plus proche, bien que nos pieds soient libres
de la poussière qui anéantit comme du sol froid. Je sais
encore, sur ce foyer piétiné et froid qui se sépare lente-
ment de son feu, que derrière moi l'oreille brûlante du
soleil me suit, sans même relever la tête vers le champ
rose, avant que la nuit roule et nous ait anéantis.
Comme une goutte d'eau en suspens, avant que la terre
se dilue.
Je vois la terre aride.
Je reviens,
sans être sorti,
du fond des terres
à ces confins,
à l'heure où le jour brûle encore sur les
bords, ou y fait courir un cordon de feu.
Mais la paroi blanche,
dorée,
glacée
par la lumière qui la rehausse et y fait courir de faibles
montagnes.
L'air dans lequel je me dissipe.
Même lorsque le cadre terrestre est dans le feu, que
l'évidence se dissipe sur ce dos excorié, comme le pas
sur le cadre des routes,
plus qu'il ne fuit.
Devant cette paroi qui s'ouvre, front traversé par le
vent qui devance le visage et s'approfondit, un arbre
comme un mur sans fenêtre,
à côté de la route basse
et froide qu'il regagne,
comme une porte déjà ouverte.
Elle,
l'éclat,
la tête impérieuse du jour.
À l'instant où le feu communiqué à l'air
s'efface, où la blancheur du jour gagne, sans soleil.
Le champ dont nous sépare ce jour,
ce talus.
Cheminant vers le mur inaltéré devant lequel j'ai tou-
jours fait demi-tour, j'avance lentement dans l'air pour
atteindre à l'immobilité de l'autre mur.
L'air qui s'empare des lointains nous laisse vivants
derrière lui.

André du Bouchet

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 27, 2009  23:53

Une caméra à la place du coeur

les filles en maillot sec
cherchent le sel
coquille d’œuf c’est sa couleur
comme l’attrait
expériences du langage solitude
partenaire je reste non-mariée

tous mes jouets
au sol + trois valises
deux ouvertes pour les dessins
une “ pour de vrai ”
quand partir soulage

tricoter est une affaire de femme
il faut descendre dans le livre
le front équipé
d’un casque d’éclairage

les adjectifs se pincent d’autres
s’éloignent c’est une leçon
sans grammaire

l’enfant écrivant “ rose salie ”
ignore tout du pampre
comme de la grotte.
entre-cuisses rouge renard
il aime la tanière
son homobiographie la réclame


théorie noire dorsale
saugrenue je cherche
mon format.
quinze ans pour comprendre
A4 ne convient pas



l’amour des mouches serait-il
une composition
le parallèle n’échappera à personne
il est convaincant
comme la baie des singes

colonnes de vapeur
autour du mimosa
tout le livre est un stage
quelle est cette chose
si l’homme en mange trop
elle le tue
tout le monde sait
avec trop de rien l’homme
meurt de faim

quelque chose me trouble
vers le soir la chose
s’aggrave avec le temps

on brûle les marges on enfume
le désastre ne fait pas
disparaître la pensée
simplement il l’éloigne suivez-moi
sur la route il a cessé de pleuvoir

leur chat porte la patte à son oreille
ensemble nous relirons Marie Shelley
on dit que les mots sont frits
dans les nuages caramels
mous c’est un dessert pour les anges.

mes poèmes sont des objets en suspension
attente de placement dans une structure
corridor ou chambre d’herbes
pour en estomper les contours
en adoucir les formes
on les trempe dans du lait de plâtre

Liliane Giraudon

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 29, 2009  00:04


NEIGE

Neige dehors neige dedans
neige lente sur les frissons
neige noire à crever les yeux
pas un humain qui vous réponde
il doit leur neiger sur la voix
est-ce que tout le monde est mort
est-ce que je suis le dernier vivant
enfoui sous quelques flocons de rien
(posant le rien tout autour je veux dire)
corrompu jusqu’à l’os par le deuil et le froid
car il neige à n’en plus finir
de plein fouet sur le chagrin
comme autrefois doucement sans pardon
neige légère à serrer le cœur
neige lourde à tuer le temps
c’est bien l’éternité comme prévu
qui précipite exactement sur moi
c’est tout simple il ne fallait pas naître

Ludovic Janvier, La mer à boire, Gallimard, 1987,



On voit les chiens   

On voit les chiens tirant leurs maîtres vers mourir
suivant les voies imprévisibles de l'odeur
ou les freinant - selon - pour obéir
aux manigances incalculables du regret

Nous marchons retournés comme chez Dante les pleureurs
mais au lieu d'arroser nos fesses avec nos larmes
c'est nos chiens nous qu'on trempe de repentirs
pendant que les clébards eux compissent le chemin
où notre temps se ralentit se précipite

Ludovic Janvier, La Mer à boire .   Gallimard, 1987



DOUCEMENT AVEC L’ANGE

Pense à tes grimaces de fou entre tes murs
À ta passion d’enfant puni pour le rien faire
À la honte de ton nom la honte de parler
À tes hurlements de rage en direction du monde
À tes longs pets les soirs de contrariété
Au désespoir de jamais réussir à être toi
À tous ces ratés queue en main bel étonné
Aux hommes évalués d’un sale œil tout rancune
À ton envie parfois de mordre en pleine chair
À tes sursauts de peur au moindre bruit dans le silence
À tes adieux de lâche aux femmes abandonnées
À tes injures en secret vers les contradicteurs
Aux bestioles massacrées à tes coups de pied au chien
À tes stations devant la glace en murmurant pauvre con
Alors doucement avec l’ange hein doucement

LUDOVIC JANVIER

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 30, 2009  23:56

Le temps des arbres

Il est en toi, le temps des arbres,
Depuis que nous avons fait l’amour.

Endormie sur le lit,
Couverte de tes seules paupières.

Ne prête pas attention à la peur,
Ne dis pas toujours, ne dis pas jamais,
Laisse le monde
Aller de l’avant.

Il est en toi, le temps des arbres,
Depuis que nous avons fait l’amour.

Enveloppée de plaisir
Pareille à l’œil noyé de larmes.

Ne prête pas attention à la peur,
Ne dis pas toujours, ne dis pas jamais,
Laisse le monde
Aller de l’avant.

Il est en toi, le temps des arbres,
Depuis que nous avons fait l’amour.

Kirmen Uribe, "Le temps des arbres" .Entre-temps, donne-moi la main", Éditions le Castor Astral,
2006.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 2, 2009  05:29

L’amante…

Voici ma fenêtre. Je viens
de m’éveiller si doucement.
Il me semblait flotter.
Où donc atteint la vie,
où commence la nuit ?

Il me semble que tout
autour de moi soit Moi;
clair comme l’épaisseur
d’un cristal, muet et noir.

Je pourrais prendre encore
les étoiles en moi;
mon coeur paraît si vaste;
il laisse sans regret

celui-là que j’allais
peut-être aimer, garder…
Etranger, page vierge
mon destin me regarde.

Pourquoi suis-je placée
dans cette immensité,
embaumant comme un pré,
bercée de tous côtés,

appelant et craignant
qu’on entende l’appel,
destinée à sombrer
dans un Autre.

Rainer Maria Rilke.

***   

Dame à son miroir…

Comme on fait fondre en la boisson
du soir des épices,
elle dissout ses gestes las
dans la fluide transparence du miroir;
et elle y met tout son sourire,

puis elle attend que le liquide monte;
versant alors sa chevelure
dans le miroir, et faisant ressortir
de la robe du soir son épaule adorable,

elle boit, calme, son image. elle boit
ce qu’un amant boirait dans le vertige,
goùtant, pleine de défiance; et ne fait
signe à la soubrette que lorsqu’au fond
de son miroir elle découvre des lumières,
des armoires et le trouble de l’heure tardive.

Rainer Maria Rilke .Traduction Philippe jaccottet.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 3, 2009  22:09

La rose des années

Non moins que les momies des pharaons,
que les masques d'or de Mycènes,
m'émeut ce bouton de rose désséché,
ultime bouton, qui ne s'est pas épanoui,
où la couleur est comme exténuée,
lerose aux joues de décembre, l'adieu
de tous les soleils éteints, du Nil
à Mycènes, aux collines de Bourgogne
qui portaientt ce petit nuage rose,
aujourd'hui sec, friable, dépouille
d'une princesse d'un autre règne

***   


Perplexité

Au sixième chiffre, il s'arrête :
"C'est beau quand même, l'amour !"
s'exclame-t-il, sur le point de faire ce numéro
qu'il ne compose plus depuis si longtemps
et qui fut chaque soir appelé :
le numéro de son amour
- et il se dit encore : "ma mémoire est-elle
plus fidèle que moi ou est-ce
mon coeur à travers ma mémoire ?"

Paul de Roux.Allers et retours/ Gallimard

****   

Stèle

Bien avant moi, bien après moi
ils voient ce pont métallique,
les arbres sous la pluie,
ils sont moi, ils sont toi,
en proie aux affres du temps,
à l'anxiété de la mort rencontrée
dans une autre vie

Paul de Roux.Allers et retours/ Gallimard

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 4, 2009  23:50

Non pas en exil.
Non pas étranger.
Solidaire des hommes et des bêtes
Solidaire des eaux, de la boue,
de la roche et des champs des forêts et forêts de constellations.
Graine de la grande tribu des sables et cailloux
de toute cellule vivante,
pétales de floraison dans le vent,
solidaire de la joie et de la douleur.
D’une patrie de pensée infinie
de toute connaissance limitée
clairières de notre pensée finie.
Solidaire d’une commune ignorance
de tous nos forages, explorations, recherches
de notre désir infini de comprendre —
de toute lumière et de promesse de lumière
qu’elle témoigne d’elle-même ou de la nuit,
de celle à certaines heures que respirent
au désert de Judée les pierres —
Solidaire d’une patrie de mouvement infini
des limites de nos ici et maintenant innombrables

Non, je ne suis pas en exil,
chez moi dans le jaillissement
dans la chute et dans l’usure
dans le diamant et la pacotille

chez moi dans la jubilation des eaux et des airs
et comment parler du mouvement sans bornes
sous les averses d’averses de photons
les vitesses de tant de rayonnements
dans la fraîcheur fragile du verger en fleur
rencontré ce matin de février sans nombre
dans l’éventail d’années et d’années de lumière —

je suis le marcheur qui respire l’ouvert
de tous ses poumons et dont le corps-cerveau
compose des images, musiques et langues,
je suis celui qui chante dans le chant
hors métrique et hors vocabulaire
les matins de toute vie et les soirs
et les nuits de solitude peuplées
de pensées qui s’envolent de leurs fenêtres

de tout ce qui se déplie, telles les eaux
que parcourt un battement d’aile dans la nuit
de l’eau solidaire de celui qui dort,
comme de celui qui écoute le poème au-dedans, au-dehors —

Lorand Gaspar

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