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Famille : Poèsie d'aujourd'hui
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Auteur
Sujet : Présence des poètes
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Epsilon |
Date du message : mars 17, 2009 15:14 |
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Air Mail A la recherche d'une boîte aux lettres je portais l'enveloppe par la ville. Ce papillon égaré voletait dans l'immense forêt de pierre et de béton. Le tapis volant du timbre-poste les lettres titubantes de l'adresse tout comme ma vérité cachetée planaient à présent au-dessus de l'océan. L'Atlantique argenté et reptile. Les barrières de nuages. Le bateau de pêcheurs tel un noyau d'olive qu'on recrache. Et la cicatrice blafarde du sillage. Le travail avance lentement ici-bas. Je lorgne souvent du côté de l'horloge. Dans le silence cupide les ombres des arbres sont des chiffres obscurs. La vérité repose par terrre mais personne n'ose la prendre. La vérité est dans la rue. Et personne ne la fait sienne. Tomas Tranströmer, Pour les vivants et les morts . Baltiques, Oeuvres complètes 1954-2004 traduit du suédois par Jacques Outin (Le Castor Astral, 2004)
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Epsilon |
Date du message : mars 18, 2009 01:45 |
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Ecrire encore Qui sait où la mort a dressé son camp volant où elle tient son dernier concile si c'est du côté des ecchymoses que l'on voit sur la peau des villes aux cloisons aux coursives au long des grands panneaux aveugles près des trous des chantiers des terrains vagues dans le petit matin des banlieues Quand blafard vient aux lèvres et solitude ou dans l'effloraison de l'amandier en neige Tenez Voici pour la vie des mots à coudre jetés en pâture à l'urgence ficelés tout rouges et criants avec les parois des kiosques Prenez ces déchets des fossoyeurs d'images Dressez-leur une mémoire contre la mort dans la vie brève Et que se mettent en place les blocs mouvants du poème Jean-Marie Barnaud "Bleu et quoi d'autre"( Cheyne) ****** Terre en vue Le plus souvent la joie court sa chance loin des beautés somptuaires se nouant impérieuse à vous soudaine dans le temps gris où le corps s'époumone pieds et poings liés et le dos convulsif Et la voilà chanteuse qui vous dresse pour presque rien rendu enfin au vrai labeur à ce rien de liberté farouche Et pour un peu on volerait porté par elle depuis ces traces menues abandonnées comme autant d'effilures : un éclat de lumière sur le vitrage plombé d'un immeuble un regard dans les reflets d'une vitrine où la foule tressaute un visage posé là comme un phare sur le quai quand la dernière rame vous arrache dans les soubresauts d'un voyage sans autre paysage que sa boucle d'amertume sans aventure pour les corps terrassés des voyageurs indifférents à leur propore rumeur une terre enfin une Italie dans ce profil dépris de soi dépris du temps comme un dormeur qui s'est confié aux dieux du seuil Jean-Marie BARNAUD
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Epsilon |
Date du message : mars 19, 2009 01:47 |
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Géologie Parfois je me réveille avec un goût d'écorce en bouche, un goût qui vient de la montée des sèves. Peut-être ai-je connu un grand bonheur là-haut et dormi dans la cérémonie des branchages quand se faisait l'accouplement des eaux du ciel après l'hiver velu dans le tronc paternel. Peu- être dans l'enfance ou sa vaine poursuite peut-être en ce délaissement de la lumière ai-je entendu cela qui me dit à voix basse: n'espère plus. tiens-toi ferme dans le silence. Alors de rien, ainsi qu'un saut de truite à l'aube je bondirai dans l'espérance, un bel instant. Peut-être étant sorti du cercle de la lampe dormeur , ai-je touché la trame de la nuit. Peut-être ai-je entendu celle qui m'a guidé depuis l'eau tendre et maternelle, par les fleuves du temps griffu, vers le lieu où l'on doit se rendre, disant:il ne faut plus vouloir. A quoi bon! Etre ou vouloir, telle est la question qui se pose. Arrête enfin cette machine, si tu veux entendre l'être et l'épouser aux très profondes noces. Alors dans cette aire bien nettoyée vide et sans rien que les beaux présents de la terre les forêts deviendront la volonté de l'arbre. Henry Bauchau "Géologie" ***** En traversant le pays des morts en route vers Aden les terres d'Arthur Rimbaud. Je suce mes doigts à cause de la soif de la malaria, du cancer des os. Je songe à la Bretagne, aux femmes aux hautes coiffes. Je songe aux piroguiers du fleuve Zaïre. Je songe aux oiseaux bariolés d'Amazonie. Je songe au sexe chaud de l'indienne à la tombée de la nuit. Je songe à une espèce de poème déclamé par un fou de génie qui ferait taire les perroquets verts. André Laude
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Epsilon |
Date du message : mars 20, 2009 01:49 |
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Quelques signes. c'est con la mer, ça lave les corps ..la mer ça révèle les histoires interdites la mer ça chavire le raisonnable les premiers signes sont des pas muets les premiers pas sont électriques les premiers signes sont toujours inconnus les signes sont les premiers pas d'un chemin qui se dérobe les premiers pas sont lourd d'histoires indéchifrables les traces s'inscrivent par frôlement de paumes les mains soupèsent le grain de peau la peau frissonne ses espoirs les paumes se rêvent immenses à couvrir les caresses sont des mots qu'eux seuls connaissent et si les ventres se replient sur l'intérieur, c'est pour conserver cet alphabet Idéograins de peau ; Jean Pierre Clemençon ******* Adam chassé du jardin Me voici découvert, nous voici provisoire. Nus, dérobons-nous au regard de Dieu. Entre Lui et Nous, c'en est fini de se VOIR. Nous allons nous inventer. Eve, cache-toi, empoudre-toi, tatoue-toi, efface-toi, enfeuille tes reins empalme ton ventre, vigne ce sexe ébahi. Femme vénéneuse, que je te ventrouille, pile et face, à tout vent, que je te converge et te cible, te vrousse, t'empenne, te trille et t'empale. Femme, tendre coquille, aux lèvres purpurines, puis-je traverser en toi l'Ailleurs ? Eclats de pomme rouge dans l'acide surprise et les dents agacées. André Brincourt - La mer, l'amour, la mort (poèmes) - Ed. Privat
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Epsilon |
Date du message : mars 21, 2009 01:51 |
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LA FIN DU JOUR Voici dans la vitrine de comestibles fins les noirs homards, les langoustes, une antenne brisée, une patte arrachée, l'œil un bouton de bottine très noir très en colère — mais comment y aurait-il colère où il n'y a aucun apitoiement sur soi? ni regret? ni peur? seulement rupture, recherche encore, la patte encore tâtant le sol obscur, l'antenne qui cherche. Ainsi, parfois, les vieux : trop courbés pour prétendre encore, trop cassés pour mentir. Comme les vieilles femmes russes de l'exil quand vient le pope, ancien cosaque, tirent, de dessous le lit, un pot de confiture, et comme les très vieux juifs, regardant encore, au soleil qui ne réchauffe plus les tétons de la jeune bouchère kosher et myope, ou, le soir à la cuisine, du petit-fïls debout dans la bassine d'eau tiède, les couilles où dort la descendance de la douce et profonde Rachel, et comme le père R. K, crustacé de grand âge, de grande saumure austro-morave, le père K, un matin de neige, debout sur ses jambes mortes, mettant ses bretelles et parlant de Colette (alors morte depuis peu) : «Ja, die kannte die Leute. Die kennt die Leute : bis in den Arsch hinein. » et comme le vieux Ludwig, après tant de sonates inutilement explosives s'amusant à présent à fredonner pour lui seul, et peu lui importe que le trait soit béatifique ou grinçant sur ces vieilles boîtes à cigares de Stradivarius, Guarnerius, Amati, Tutti Quanti, ce qui l'intéresse, batifolage de baleine, bourrée de kermesses stellaires, ce qui l'intéresse, c'est ce bout de chanson transfiguré et l'espace autour, l'immobilité, la nuit autour de la chanson filée droite et sans mentir, ainsi, au soleil qui ne réchauffe plus, les vieux : dans la carcasse rompue, un regard s'est ouvert. Ainsi, à l'Ermitage parmi tant de noblement Poussins sur qui La Neva pose ses reflets de gel, le vieil Hendrijk, désormais se foutant d'être de bon ton ou baroque ou structuré, peignant à truellées de terres épaisses, à traînées de couleur grattées au fond des pots, peignant cette haute chose rectangulaire et, tout à droite, sans raison anecdotique la moindre, ce personnage indispensablement verdcal et le dessous des sandales de l'Enfant Prodigue et les épaules courbées vers lui du Père. Nous fûmes entiers, carapaces de noir et de dur. Éternel, tu nous as rompus. Où est présentement le dehors, le dedans ? Éternel, tu nous as cassés. Jean-Paul de Dadelsen
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Epsilon |
Date du message : mars 22, 2009 02:35 |
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J'ai laissé tant d'amour dans les villes d'Europe que je ne sais plus bien si j'ai aimé un jour un visage un regard un sourire une épaule ou vos rues villes vos rues à l'heure froide où je suis seul rentrant au long des parcs des quais sous les brouillards Quelle était la couleur de ses yeux je ne sais plus son nom pour moi déjà celui que j'ai donné à d'autres mon amour mon enfant mon salaud ma mésange ou le nom d'une rue entrevu dans les branches J'ai vu tomber des soirs tout pareils Où était-ce peut-être à l'heure où s'allument les réverbères de la Schwarzenberg Platz lorsque le ciel bleu fané ne s'obscurcit pas encore dans ces Vienne vert pâle où s'alanguit le soir sous les acacias clairs Le Vienna Intercontinental dresse ses beautés Scandinaves et ses fenêtres a giorno sur le jardin public et la Sankt Paul Kirche brille dans le ciel d'opale Le Danube est trop loin comme une enfance enfuie Je pense à vous ce soir comme on pense à soi-même à sa propre chair à ses désirs à ses limites Fenêtres ou retours sur tout ce temps perdu cartes de restaurants melons glacés homards vins hongrois qui vous blessent et ces regards sournois et ces trains qui manœuvrent Le bar est d'acajou de tapis rouges les toits verts les jardins les jets d'eau et tous ces soirs de ma solitude européenne Je ne sais plus ton nom l'odeur non plus de ta poitrine J'ai besoin d'oublier cet amour dérisoire ce long chemin dans la clarté qui se consume l'odeur des tilleuls déchirante pour moi cette aube bleue entre les nuages Il n'est plus temps de veiller ton sommeil soir de juin solitaire et rouge Les roses de mon île ont séché dans la nuit Quand les trains crient dans la fumée de la fatigue tu te souviens des nuits des camélias de feu mais quelle nuit dans quelle ville et quel était l'amour cette nuit-là de bordel de sauna ou d'alcools de fumées de poppers de sirènes sur les quais de Lûbeck un soir de pluie ou à Hambourg une nuit jaune au Tiergarten quand les péniches de charbon glissent aux canaux aux bassins fleuris de géraniums ou bien sur les remparts d'Edimbourg en septembre à Malmô dans les couloirs de l'hôtel Beau Rivage à Lausanne et j'ai perdu le long d'un remblai couleur de myrtilles dans un bosquet de ronces où chavirait la nuit ton nom tes yeux jusqu'à l'identité de mon exil et à Dublin à Monaco dans le murmure des tamarins à Stockholm au camp des soldats du roi à Copenhague où sont les bateaux blancs au Café Intime et à Aarhus où l'hôtel couvre la nuit et les départs à Toulon derrière l'Opéra et à Lisbonne où les garçons ont les yeux tristes et le ventre doré comme les sardines Alicante Estoril Amsterdam où je suivais au long des eaux et des oiseaux un marin entrevu dans un bar dans l'odeur de la marijuana et des tulipes à Côme au monastère à Zandvoort dans le bruit des motos et j'oublie Londres Londres Londres et tellement ailleurs que je ne sais plus je ne sais plus Ah donnez-moi Christopher Street un soir de neige et les quais de New York les camions la police les cow-boys enchaînés au regard de bière chaude et les ombres portées des chevaux de la mort descen- dant vers le fleuve Mais je n'ai pour domaine qu'un long regard perdu sous les verrières des gares une valise aux feux de bali- sage des aéroports bleus et verts O solitude je n'ai qu'une clef de chambre d'hôtel dans ma poche Je rentrerai très lentement Bernard Delvaille
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Epsilon |
Date du message : mars 22, 2009 11:03 |
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JANVIER Ce que j'aime en hiver, c'est l'élan nu des branches Contre un ciel sombre ou bien à peine lumineux Où le jour assourdit encore ses nuances En les mêlant de gris pâles, fuligineux, Pour faire avec ce noir un saisissant contraste. On imagine une écriture au sens secret Dont l'encre indélébile imprime sur le chaste Horizon le poème obscur de la forêt. Mais ce n'est qu'une vieille image. Une autre encore, De croire que la branche inerte, sans couleur, Se dresse comme un bras de malheureux implore Et se tord sous le vent pour dire sa douleur. En vérité l'hiver est la saison parfaite Où chaque branche emplit la forme exactement D'une branche; rien d'autre. Et, fixe, elle projette Sa présence accomplie entre le fond dormant De l'espace et le flot sans rumeur des nuages. Non: pas même un élan, ni la tranquillité; Aucun enseignement caché, pas de présages - Mais là, droite dans l'air qui semble inhabité, Pur comme on l'est parfois d'espérance ou d'images. JACQUES REDA
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Epsilon |
Date du message : mars 22, 2009 21:51 |
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Mes amis rassemblés qu'un même amour dépasse, C'est pour vous que je pars. Je vous offre déjà l'ardeur de mon absence Qui sera votre part. Mangez ces fruits amers dont la pulpe est saignante Et buvez du vin blanc. Que je sois près de vous dans vos soirées brûlantes, Sur le Port innocent. Lorsque mon souvenir viendra dans vos paroles, Faites-lui bon accueil. Vous resterez toujours dans la dernière escale Au plus sûr de mon coeur. Si quelqu'un ne sait pas mon nom, ne le lui dites Gardez-le tendrement. S'il vous presse: "Quel est cet ami qui navigue?" "C'est un homme vivant." C'est un homme vivant qui part et se déchire Comme un ciel sur les mâts; L'homme le plus tenté par l'amour des navires Et la forme du monde. Louis BRAUQUIER ***** ÉTENDUE STÉRILE À l’écoute : j’attends le passage des mots Qui viennent parfois tournoyer près de ma tête Sensibles au désir grave de l’appelant. Je sais un oiseleur de la tour solitaire En haut d’un cap, dont les vitres, comme d’un phare Les déroutent de loin. Ils s’abattent, ravis, Sous cette belle main de l’homme qui les charme En leur restituant l’enfance de leur âme. Mais moi, suis-je en état de grâce, ou condam-né ? Il m’en faut peu: la mesure de la mémoire. À l’espère du silence l’attente est longue. Louis Brauquier, Hivernage, Attentes, . Je connais des îles lointaines, La Table Ronde, 2000 (Voir post plus bas de Celyes, Le bar de l'escale)
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Celyes |
Date du message : mars 24, 2009 02:20 |
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MA HÂTE « qui que tu sois mais tu n’es jamais laide jamais fanée pour peu que tes yeux aient la transparence de tes eaux fertiles qu’ils me laissent pénétrer dans tes terres déambuler par tes ravins tes collines pour peu qu’ils disent un limon promis aux féconds labours la grotte où clapotent tes eaux l’asile où pouvoir s’enfouir naître susciter l’origine la perpétuelle naissance toi qui n’es jamais laide jamais flétrie si je te croise dans la rue inconnue et lointaine rayonnante maternellement proche entends la voix qui murmure ô mon amour sur ton passage » . CHARLES JULIET
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Epsilon |
Date du message : mars 25, 2009 00:46 |
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Ce n'est pas l'envie qui manque Le Bonheur ne comprend-il plus le français ? Pauvre de moi qui craque en poésie comme la poutre maîtresse d'un château en Espagne. — Non pas ! je suis caryatide. Le poète doit porter la parole, et non être supporté par elle. Ce siècle doit voir les mots en bloc, les mots taillés dans le roc. Un athlétisme sain ! la pensée architectonique ! Nos lèvres feront un aveu immense et complet au Soleil. — Je ne suis pas à jeter aux ombres. Les poètes sont les enfants de leurs enfants. Ma fenêtre appelle à rire dans la rue. — Je propulse la parole, je bats le silex des mots. Je serai verbe être, ou j'aurai ma peau. — Il se trouvera toujours quelqu'un pour, m'écoutant, croire à des délires de lyrique. Eh bien, je ne suis pas de la confrérie, qu'on se le dise ! Ma passion : la prise du sujet par les épaules, et hardi ! l'ardeur à le faire tourner. Cela me rappelle la Terre, le cyclone, la valseuse, la toupie. — (Mais j'ai assez le souci de la vérité pour vous dispenser de me croire.) (Henri Pichette, Apoèmes) **** Ta voix manque aujourd 'hui à la cuisine, à la chambre aux draps qui traversent la nuit en blanc à la mélancolie qui traverse la voix en creux Ta présence manque a chaque instant à mon âme, à mon coeur aux pensées qui transpercent la vie en sang au desespoir qui change ta présence en vide YVON LE MEN
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Epsilon |
Date du message : mars 25, 2009 04:31 |
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De la terre vient la neige Au ciel retourne la sève Au bout de l'univers commence la vie Dans le vent marche le temps. Nanao Sakaki POURQUOI Pourquoi escalader une montagne Tiens! y a une montagne là. Je n'escalade pas montagne Montagne m'escalade. Montagne c'est moi Je m'escalade. Il n'y a ni montagne ni moi. Quelque chose monte et descend dans l'air. Nanao Sakaki
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Epsilon |
Date du message : mars 26, 2009 13:15 |
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Je ne cherche pas où brillent les feux extrêmes du langage signaux des fêtes somptueuses que d’autres donnent dans leurs mots. Les miens glissent sans laisser trace autour de leur propre miracle. Les miens, la fraîcheur d’un outil en est l’escorte redoutable. Les miens quel alcool les échauffe mieux que le rythme d’une artère et quel orage les foudroie mieux qu’une trille de l’alouette Je vis du soleil que les arbres emprisonnent pour tenir tête au vertige de leurs racines. Je divulgue l’envers d’un chant si je vois que le ciel s’y perd comme une piste dans le sable. J’habite la fièvre de l’homme quand le froissement d’une robe façonne sous ses doigts la houle d’un fleuve au cours imprévisible. O ma vie offerte sans cesse à la bise de mes impasses, cent fois j’ai voulu que leurs ombres me séparent de mon poème mais toujours la sente escarpée qu’entre les cils ouvre un sourire le menait vers un nouveau sacre. Ma faim commence où l’âtre crée d’une flambée la chair des murs. Mes mains apprennent leur chaleur aux frontières d’une écuelle. Je dis "j’ai chaud" pour qu’un brin d’herbe définisse l’été de tous. Je dis "source" pour que la peur du cerf altéré les concerne. O ma vie à jamais livrée aux exigences de ma voix comme à l’aube le con*****é aux premiers pas d’un corridor , ô ma voix j’ai besoin pourtant qu’il fasse clair loin de mes lèvres. Paul Chaulot, L’Herbe de chaque Escale, Editions Seghers, 1956
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Epsilon |
Date du message : mars 28, 2009 01:56 |
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MER DU PARADIS Me voici face à toi, mer, encore... La poussière de la terre sur les épaules, encore imprégné de l'éphémère désir épuisé de l'homme, me voici, lumière éternelle, vaste mer infatigable, ultime expression d'un amour sans limites, rose du monde ardent. Lorsque j'étais enfant, c'était toi la sandale si fraiche à mon pied nu. Une blanche montée d'écume au long de ma jambe doit m'égarer en cette lointaine enfance de délices. Un soleil, une promesse de bonheur, une félicité humaine, une candide corrélation de lumière -- avec les yeux d'autrefois, de toi, mer, de toi, ciel, régnaient, généreux~ sur mon front ébloui, étendant sur mes yeux leur immatérielle mais accessible palme, éventail d'amour ou éclat continu qui imitait des lèvres pour ma peau sans nuages. Au loin la rumeur pierreuse des sombres chemins où les hommes ignoraient leur fulguration vierge encore. Pour moi, enfant gracile, l'ombre du nuage sur la plage n'était pas le pressentiment menaçant de ma vie dans sa poussière, ce n'était pas le contour bien précis où le sang un jour finirait par se figer, sans éclair, sans divinité. Comme mon petit doigt, plutôt, tandis que le nuage suspendait sa course, je traçai sur le sable fin son profil ému, et j'appuyai ma joue sur sa tendre lumière transitoire, tandis que mes lèvres disaient les premiers noms d'amour: ciel, sable, mer... Le grincement au loin des aciers, l'écho tout au long des arbres fendus par les hommes, c'était pour moi là-bas un bois sombre mais beau. Et mes oreilles confondaient le contact blessant de la lèvre crue,de la hache sur les chênes avec un implacable baiser, sûrement d'amour, dans les branches. La présence de poissons près du bord, leur argent nubile, l'or non souillé encore par les doigts de personne, la glissante écaille de la lumière, c'était comme un éclat dans les miens. Jamais je ne serrai cette forme fuyante d'un poisson dans toute sa beauté, la resplendissante liberté des êtres, ni ne menaçai une vie, parce que j'aimais beaucoup: j'aimais sans connaître l'amour; je vivais seulement... Les barques qui au loin confondaient leurs voiles avec les crissantes ailes des mouettes ou laissaient une écume pareille à des soupirs légers, trouvaient dans ma poitrine confiante un envoi, un cri, un nom d'amour, un désir pour mes lèvres humides, et si je les voyais passer, mes petites mains se levaient et gémissaient de bonheur à leur secrète présence, devant le rideau bleu que mes yeux devinaient, voyage vers un monde promis, entrevu, auquel mon destin me conviait avec très douce certitude. Sur mes lèvres d'enfant chanta la terre; la mer chantait doucement fouettée par mes mains innocentes. La lumière, faiblement mordue par mes dents très blanches, chanta; sur ma langue chanta le sang de l'aurore. Tendrement dans ma bouche, la lumière du monde m'illuminait. Toute la montée de la vie grisa mes sens. Et les bois murmurants me désirèrent parmi leurs verts feuillages, car la lumière rose était le bonheur dans mon corps. C'est pourquoi aujourd'hui, mer, la poussière de la terre sur les épaules, encore imprégné de l'éphémère désir épuisé de l'homme, me voici, lumière éternelle, vaste mer infatigable, rose du monde ardent .Me voici face à toi, mer, encore... Vicente Aleixandre, Ombre du paradis (1939-1943)
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Epsilon |
Date du message : mars 28, 2009 03:37 |
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ARTISAN DE LA PÂQUE artisan de la pâque j’avais choisi l’outil feu perclus d’écriture et ma main endeuillée le douloureux orgueil de ne remuer que cendres en imitant la pierre au compromis des flammes que faire de ces midis à l’aiguille arrêtée ? que faire de ces midis boursouflés de faconde ? les sarments desséchés à flanc de solitude une monnaie courante pour la terre à tombeau ! mon sang mon sang sourcier en avance en retard pareil au blé versé et cependant mon sang cri violence encore violence non n’accepte pas l’alchimie des fontaines les haillons d’opéra ! nul besoin de l’étrille chevaux morts à l’étape j’incise je taille puis j’ennoblis faute de mieux ailleurs où ? la foudre solidaire versant autre ton visage sauvé à l’aplomb de mon sang GUY BENOIT LA PAROLE PERDUE la rivière en toi mais toi tu t’éloignes je ne cours plus mon bras s’engourdit bleuit mais tu demeures cet homme qui cherche une raison de courir l’âme claudicante à la surface des mares plus haute que son faîte et plus profonde que ses racines nul Seigneur nul visage ou fiancée forgée dans le sel de l’inceste géographie des ressemblances mes mains par trop amoureuses et l’aimée par trop mon enfant un regard s’entr’ouvre sur le néant jumeau désir à mi-chemin salve salve une salve une salve d’oiseaux hisse l’humeur allégée de nombreux éventaires avenir blanchi par la chaux morte et vive c’est Elle ou votre corps sa naissance et ma mort résilions tout sursis l’esprit borgne ranimant la parole perdue GUY BENOIT
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Epsilon |
Date du message : mars 29, 2009 10:07 |
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Le temps des arbres Il est en toi, le temps des arbres, Depuis que nous avons fait l’amour. Endormie sur le lit, Couverte de tes seules paupières. Ne prête pas attention à la peur, Ne dis pas toujours, ne dis pas jamais, Laisse le monde Aller de l’avant. Il est en toi, le temps des arbres, Depuis que nous avons fait l’amour. Enveloppée de plaisir Pareille à l’œil noyé de larmes. Ne prête pas attention à la peur, Ne dis pas toujours, ne dis pas jamais, Laisse le monde Aller de l’avant. Il est en toi, le temps des arbres, Depuis que nous avons fait l’amour. Kirmen Uribe, "Le temps des arbres" .Entre-temps, donne-moi la main", Éditions le Castor Astral, 2006. ****** un arbre en forme de bourrasque fiché dans le garrot d'une colline depuis longtemps ne grandit plus survit de granit délité d'humus austère et d'eau entre les rocs s'épaissit insensiblement par cercles durs sombres serrés son tronc lacunaire dans le vent hulule ou bourdonne accompagne une musique d'en dessous inaudible ses feuilles sont poison pour les chevaux et pour toutes les bêtes des landes et des naufrages on ne sait rien de sa vie il fait signe intransitif il fixe le coeur DENIS RIGAL
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