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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


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Auteur

Sujet : Présence des poètes

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 17, 2009  15:14


Air Mail

A la recherche d'une boîte aux lettres
je portais l'enveloppe par la ville.
Ce papillon égaré voletait
dans l'immense forêt de pierre et de béton.

Le tapis volant du timbre-poste
les lettres titubantes de l'adresse
tout comme ma vérité cachetée
planaient à présent au-dessus de l'océan.

L'Atlantique argenté et reptile.
Les barrières de nuages. Le bateau de pêcheurs
tel un noyau d'olive qu'on recrache.
Et la cicatrice blafarde du sillage.

Le travail avance lentement ici-bas.
Je lorgne souvent du côté de l'horloge.
Dans le silence cupide
les ombres des arbres sont des chiffres obscurs.

La vérité repose par terrre
mais personne n'ose la prendre.
La vérité est dans la rue.
Et personne ne la fait sienne.

Tomas Tranströmer, Pour les vivants et les morts . Baltiques, Oeuvres complètes 1954-2004
   traduit du suédois par Jacques Outin (Le Castor Astral, 2004)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 18, 2009  01:45


Ecrire encore

Qui sait où la mort a dressé son camp volant
où elle tient son dernier concile
si c'est du côté des ecchymoses
que l'on voit sur la peau des villes
aux cloisons aux coursives
au long des grands panneaux aveugles
près des trous des chantiers
des terrains vagues
dans le petit matin des banlieues
Quand blafard vient aux lèvres
et solitude
ou dans l'effloraison de l'amandier
en neige
Tenez
Voici pour la vie des mots à coudre
jetés en pâture à l'urgence
ficelés tout rouges et criants
avec les parois des kiosques
Prenez ces déchets des fossoyeurs d'images
Dressez-leur une mémoire contre la mort
dans la vie brève
Et que se mettent en place
les blocs mouvants du poème

Jean-Marie Barnaud "Bleu et quoi d'autre"( Cheyne)

******         

Terre en vue

Le plus souvent
la joie court sa chance
loin des beautés somptuaires
se nouant impérieuse à vous
soudaine dans le temps gris
où le corps s'époumone
pieds et poings liés et le dos convulsif

Et la voilà chanteuse qui vous dresse
pour presque rien
rendu enfin au vrai labeur
à ce rien de liberté farouche

Et pour un peu on volerait
porté par elle depuis ces traces menues
abandonnées comme autant d'effilures :
un éclat de lumière
sur le vitrage plombé d'un immeuble
un regard dans les reflets d'une vitrine
où la foule tressaute
un visage posé là comme un phare
sur le quai
quand la dernière rame vous arrache
dans les soubresauts d'un voyage sans autre paysage
que sa boucle d'amertume
sans aventure pour les corps terrassés des voyageurs
indifférents à leur propore rumeur

une terre enfin
une Italie
dans ce profil dépris de soi
dépris du temps
comme un dormeur qui s'est confié aux dieux du seuil

Jean-Marie BARNAUD

            

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 19, 2009  01:47


Géologie

Parfois je me réveille avec un goût d'écorce
en bouche, un goût qui vient de la montée des sèves.
Peut-être ai-je connu un grand bonheur là-haut
et dormi dans la cérémonie des branchages
quand se faisait l'accouplement des eaux du ciel
après l'hiver velu dans le tronc paternel.

Peu- être dans l'enfance ou sa vaine poursuite
peut-être en ce délaissement de la lumière
ai-je entendu cela qui me dit à voix basse:
n'espère plus. tiens-toi ferme dans le silence.
Alors de rien, ainsi qu'un saut de truite à l'aube
je bondirai dans l'espérance, un bel instant.
Peut-être étant sorti du cercle de la lampe
dormeur , ai-je touché la trame de la nuit.
Peut-être ai-je entendu celle qui m'a guidé
depuis l'eau tendre et maternelle, par les fleuves
du temps griffu, vers le lieu où l'on doit se rendre,
disant:il ne faut plus vouloir. A quoi bon!
Etre ou vouloir, telle est la question qui se pose.
Arrête enfin cette machine, si tu veux
entendre l'être et l'épouser aux très profondes
noces. Alors dans cette aire bien nettoyée
vide et sans rien que les beaux présents de la terre
les forêts deviendront la volonté de l'arbre.

Henry Bauchau "Géologie"

*****         

En traversant le pays des morts
en route vers Aden les terres d'Arthur Rimbaud.
Je suce mes doigts à cause de la soif
de la malaria, du cancer des os.
Je songe à la Bretagne,
aux femmes aux hautes coiffes.
Je songe aux piroguiers du fleuve Zaïre.
Je songe aux oiseaux bariolés d'Amazonie.
Je songe au sexe chaud de l'indienne
à la tombée de la nuit.
Je songe à une espèce de poème
déclamé par un fou de génie
qui ferait taire les perroquets verts.

André Laude

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 20, 2009  01:49


Quelques signes.

c'est con la mer,
ça lave les corps ..la mer
ça révèle les histoires interdites
la mer
ça chavire le raisonnable

les premiers signes sont des pas muets
les premiers pas sont électriques
les premiers signes sont toujours inconnus
les signes sont les premiers pas d'un chemin qui se dérobe
les premiers pas sont lourd d'histoires indéchifrables
les traces s'inscrivent par frôlement de paumes
les mains soupèsent le grain de peau

la peau frissonne ses espoirs
les paumes se rêvent immenses
à couvrir
les caresses sont des mots qu'eux seuls connaissent
et si les ventres se replient sur l'intérieur, c'est pour conserver
cet alphabet

Idéograins de peau ; Jean Pierre Clemençon

*******         

Adam chassé du jardin

Me voici découvert, nous voici provisoire.
Nus,
dérobons-nous au regard de Dieu.
Entre Lui et Nous, c'en est fini de se VOIR.
Nous allons nous inventer.
Eve, cache-toi, empoudre-toi, tatoue-toi,
efface-toi, enfeuille tes reins empalme ton ventre,
vigne ce sexe ébahi.
Femme vénéneuse, que je te ventrouille,
pile et face, à tout vent,
que je te converge et te cible,
te vrousse, t'empenne, te trille et t'empale.
Femme, tendre coquille, aux lèvres purpurines,
puis-je traverser en toi l'Ailleurs ?
Eclats de pomme rouge dans l'acide surprise
et les dents agacées.

André Brincourt - La mer, l'amour, la mort (poèmes) - Ed. Privat         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 21, 2009  01:51


LA FIN DU JOUR

Voici
dans la vitrine de comestibles fins
les noirs homards, les langoustes,
une antenne brisée, une patte arrachée,
l'œil un bouton de bottine très noir
très en colère
— mais comment y aurait-il
colère où il n'y a aucun apitoiement sur soi?
ni regret? ni peur? seulement
rupture, recherche encore,
la patte encore tâtant le sol obscur,
l'antenne qui cherche.
Ainsi, parfois, les vieux :
trop courbés pour prétendre encore,
trop cassés pour mentir.
Comme
les vieilles femmes russes de l'exil
quand vient le pope, ancien cosaque,
tirent, de dessous le lit, un pot de confiture,
et comme
les très vieux juifs,
regardant encore, au soleil qui ne réchauffe plus
les tétons de la jeune bouchère kosher et myope,
ou, le soir à la cuisine, du petit-fïls
debout dans la bassine d'eau tiède, les couilles où dort
la descendance de la douce et profonde Rachel,
et comme
le père R. K, crustacé de grand âge,
de grande saumure austro-morave,
le père K, un matin de neige, debout sur ses jambes
mortes,
mettant ses bretelles et parlant de
Colette (alors morte depuis peu) :
«Ja, die kannte die Leute.
Die kennt die Leute : bis in den Arsch hinein. »
et comme
le vieux Ludwig, après tant de
sonates inutilement explosives
s'amusant à présent
à fredonner pour lui seul, et peu lui importe
que le trait soit béatifique ou grinçant sur ces
vieilles boîtes à cigares de Stradivarius,
Guarnerius, Amati, Tutti Quanti, ce qui
l'intéresse, batifolage de baleine,
bourrée de kermesses stellaires, ce qui
l'intéresse, c'est ce bout de chanson transfiguré et
l'espace autour, l'immobilité, la nuit autour de la
chanson filée droite et sans mentir,
ainsi, au soleil qui ne réchauffe plus, les vieux :
dans la carcasse rompue, un regard s'est ouvert.
Ainsi, à l'Ermitage
parmi tant de noblement Poussins sur qui
La Neva pose ses reflets de gel,
le vieil Hendrijk, désormais se foutant d'être
de bon ton ou baroque ou structuré, peignant
à truellées de terres épaisses, à traînées
de couleur grattées au fond des pots, peignant
cette haute chose rectangulaire et, tout à droite,
sans raison anecdotique la moindre, ce personnage
indispensablement verdcal et
le dessous des
sandales de l'Enfant Prodigue et les
épaules courbées vers lui du Père.
Nous fûmes entiers, carapaces de noir et de dur.
Éternel, tu nous as rompus. Où est présentement
le dehors, le dedans ? Éternel, tu nous as
cassés.

Jean-Paul de Dadelsen

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 22, 2009  02:35


J'ai laissé tant d'amour dans les villes d'Europe
que je ne sais plus bien si j'ai aimé un jour
un visage un regard un sourire une épaule ou vos rues
villes vos rues à l'heure froide où je suis seul
rentrant au long des parcs des quais sous les brouillards
Quelle était la couleur de ses yeux je ne sais plus
son nom pour moi déjà celui que j'ai donné à d'autres
mon amour mon enfant mon salaud ma mésange
ou le nom d'une rue entrevu dans les branches
J'ai vu tomber des soirs tout pareils Où était-ce
peut-être à l'heure où s'allument les réverbères
de la Schwarzenberg Platz lorsque le ciel bleu fané
ne s'obscurcit pas encore dans ces Vienne vert pâle
où s'alanguit le soir sous les acacias clairs
Le Vienna Intercontinental dresse ses beautés Scandinaves
et ses fenêtres a giorno sur le jardin public
et la Sankt Paul Kirche brille dans le ciel d'opale
Le Danube est trop loin comme une enfance enfuie
Je pense à vous ce soir comme on pense à soi-même
à sa propre chair à ses désirs à ses limites
Fenêtres ou retours sur tout ce temps perdu
cartes de restaurants melons glacés homards
vins hongrois qui vous blessent et ces regards
sournois et ces trains qui manœuvrent
Le bar est d'acajou de tapis rouges
les toits verts les jardins les jets d'eau
et tous ces soirs de ma solitude européenne
Je ne sais plus ton nom l'odeur non plus de ta poitrine
J'ai besoin d'oublier cet amour dérisoire
ce long chemin dans la clarté qui se consume
l'odeur des tilleuls déchirante
pour moi cette aube bleue entre les nuages
Il n'est plus temps de veiller ton sommeil
soir de juin solitaire et rouge
Les roses de mon île ont séché dans la nuit
Quand les trains crient dans la fumée de la fatigue
tu te souviens des nuits des camélias de feu
mais quelle nuit dans quelle ville et quel était
l'amour cette nuit-là de bordel de sauna
ou d'alcools de fumées de poppers de sirènes
sur les quais de Lûbeck un soir de pluie
ou à Hambourg une nuit jaune au Tiergarten
quand les péniches de charbon glissent
aux canaux aux bassins fleuris de géraniums
ou bien sur les remparts d'Edimbourg en septembre
à Malmô dans les couloirs de l'hôtel Beau Rivage à Lausanne
et j'ai perdu le long d'un remblai couleur de myrtilles
dans un bosquet de ronces où chavirait la nuit
ton nom tes yeux jusqu'à l'identité de mon exil
et à Dublin à Monaco dans le murmure
des tamarins à Stockholm au camp des soldats
du roi à Copenhague où sont les bateaux blancs
au Café Intime et à Aarhus où l'hôtel couvre la nuit
et les départs à Toulon derrière l'Opéra
et à Lisbonne où les garçons ont les yeux tristes
et le ventre doré comme les sardines
Alicante Estoril Amsterdam où je suivais au long des eaux
et des oiseaux un marin entrevu dans un bar
dans l'odeur de la marijuana et des tulipes
à Côme au monastère à Zandvoort dans le bruit des motos
et j'oublie Londres Londres Londres
et tellement ailleurs que je ne sais plus je ne sais plus
Ah donnez-moi Christopher Street un soir de neige
et les quais de New York les camions la police
les cow-boys enchaînés au regard de bière chaude
et les ombres portées des chevaux de la mort descen-
dant vers le fleuve
Mais je n'ai pour domaine qu'un long regard perdu
sous les verrières des gares une valise aux feux de bali-
sage des aéroports bleus et verts
O solitude je n'ai qu'une clef de chambre d'hôtel
dans ma poche Je rentrerai très lentement

Bernard Delvaille

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 22, 2009  11:03


JANVIER

Ce que j'aime en hiver, c'est l'élan nu des branches
Contre un ciel sombre ou bien à peine lumineux
Où le jour assourdit encore ses nuances
En les mêlant de gris pâles, fuligineux,
Pour faire avec ce noir un saisissant contraste.
On imagine une écriture au sens secret
Dont l'encre indélébile imprime sur le chaste
Horizon le poème obscur de la forêt.
Mais ce n'est qu'une vieille image. Une autre encore,
De croire que la branche inerte, sans couleur,
Se dresse comme un bras de malheureux implore
Et se tord sous le vent pour dire sa douleur.
En vérité l'hiver est la saison parfaite
Où chaque branche emplit la forme exactement
D'une branche; rien d'autre. Et, fixe, elle projette
Sa présence accomplie entre le fond dormant
De l'espace et le flot sans rumeur des nuages.
Non: pas même un élan, ni la tranquillité;
Aucun enseignement caché, pas de présages -
Mais là, droite dans l'air qui semble inhabité,
Pur comme on l'est parfois d'espérance ou d'images.

JACQUES REDA

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 22, 2009  21:51

Mes amis rassemblés qu'un même amour dépasse,
C'est pour vous que je pars.
Je vous offre déjà l'ardeur de mon absence
Qui sera votre part.

Mangez ces fruits amers dont la pulpe est saignante
Et buvez du vin blanc.
Que je sois près de vous dans vos soirées brûlantes,
Sur le Port innocent.

Lorsque mon souvenir viendra dans vos paroles,
Faites-lui bon accueil.
Vous resterez toujours dans la dernière escale
Au plus sûr de mon coeur.

Si quelqu'un ne sait pas mon nom, ne le lui dites
Gardez-le tendrement.
S'il vous presse: "Quel est cet ami qui navigue?"
"C'est un homme vivant."

C'est un homme vivant qui part et se déchire
Comme un ciel sur les mâts;
L'homme le plus tenté par l'amour des navires
Et la forme du monde.

Louis BRAUQUIER

*****      

ÉTENDUE STÉRILE

À l’écoute : j’attends le passage des mots
Qui viennent parfois tournoyer près de ma tête
Sensibles au désir grave de l’appelant.

Je sais un oiseleur de la tour solitaire
En haut d’un cap, dont les vitres, comme d’un phare
Les déroutent de loin.

Ils s’abattent, ravis,
Sous cette belle main de l’homme qui les charme
En leur restituant l’enfance de leur âme.

Mais moi, suis-je en état de grâce, ou condam-né ?
Il m’en faut peu: la mesure de la mémoire.
À l’espère du silence l’attente est longue.

Louis Brauquier, Hivernage, Attentes, . Je connais des îles lointaines, La Table Ronde, 2000
(Voir post plus bas de Celyes, Le bar de l'escale)
         

Celyes
Modérateur
France

Date du message : mars 24, 2009  02:20

MA HÂTE

« qui que tu sois
mais tu n’es jamais
laide jamais fanée
pour peu que tes yeux
aient la transparence
de tes eaux fertiles

qu’ils me laissent
pénétrer dans tes terres
déambuler par tes ravins
tes collines

pour peu qu’ils disent
un limon promis
aux féconds labours

la grotte où clapotent
tes eaux

l’asile où pouvoir
s’enfouir naître
susciter l’origine
la perpétuelle naissance

toi qui n’es jamais
laide jamais flétrie
si je te croise dans la rue
inconnue et lointaine
rayonnante
maternellement proche
entends la voix qui murmure
ô mon amour
sur ton passage »

.

CHARLES JULIET

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 25, 2009  00:46


Ce n'est pas l'envie qui manque

Le Bonheur ne comprend-il plus le français ? Pauvre de moi qui craque en poésie
comme la poutre maîtresse d'un château en Espagne. — Non pas ! je suis caryatide. Le
poète doit porter la parole, et non être supporté par elle. Ce siècle doit voir les mots en
bloc, les mots taillés dans le roc. Un athlétisme sain ! la pensée architectonique ! Nos
lèvres feront un aveu immense et complet au Soleil. — Je ne suis pas à jeter aux
ombres. Les poètes sont les enfants de leurs enfants. Ma fenêtre appelle à rire dans la
rue. — Je propulse la parole, je bats le silex des mots. Je serai verbe être, ou j'aurai ma
peau. — Il se trouvera toujours quelqu'un pour, m'écoutant, croire à des délires de lyrique.
Eh bien, je ne suis pas de la confrérie, qu'on se le dise ! Ma passion : la prise du sujet
par les épaules, et hardi ! l'ardeur à le faire tourner. Cela me rappelle la Terre, le cyclone,
la valseuse, la toupie. — (Mais j'ai assez le souci de la vérité pour vous dispenser de me
croire.)

(Henri Pichette, Apoèmes)

****         

Ta voix
manque aujourd 'hui
à la cuisine, à la chambre
aux draps
qui traversent la nuit
en blanc
à la mélancolie qui traverse la voix
en creux
Ta présence
manque a chaque instant
à mon âme, à mon coeur
aux pensées
qui transpercent la vie
en sang
au desespoir qui change ta présence
en vide

YVON LE MEN

            

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 25, 2009  04:31



De la terre

      vient la neige

Au ciel

       retourne la sève

Au bout de l'univers

       commence la vie


Dans le vent

       marche le temps.

Nanao Sakaki







                                                                  POURQUOI


                                                   Pourquoi escalader une montagne

                                                   Tiens! y a une montagne là.

                                                   Je n'escalade pas montagne

                                                   Montagne m'escalade.


                                                 Montagne c'est moi

                                                 Je m'escalade.


                                                 Il n'y a ni montagne

                                                             ni moi.

                                                             Quelque chose

                                                             monte et descend dans l'air.
                                                                  
                                                                Nanao Sakaki

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 26, 2009  13:15


Je ne cherche pas où brillent
les feux extrêmes du langage
signaux des fêtes somptueuses
que d’autres donnent dans leurs mots.

Les miens glissent sans laisser trace
autour de leur propre miracle.
Les miens, la fraîcheur d’un outil
en est l’escorte redoutable.

Les miens quel alcool les échauffe
mieux que le rythme d’une artère
et quel orage les foudroie
mieux qu’une trille de l’alouette

Je vis du soleil que les arbres
emprisonnent pour tenir tête
au vertige de leurs racines.

Je divulgue l’envers d’un chant
si je vois que le ciel s’y perd
comme une piste dans le sable.

J’habite la fièvre de l’homme
quand le froissement d’une robe
façonne sous ses doigts la houle
d’un fleuve au cours imprévisible.

O ma vie offerte sans cesse
à la bise de mes impasses,
cent fois j’ai voulu que leurs ombres
me séparent de mon poème
mais toujours la sente escarpée
qu’entre les cils ouvre un sourire
le menait vers un nouveau sacre.

Ma faim commence où l’âtre crée
d’une flambée la chair des murs.

Mes mains apprennent leur chaleur
aux frontières d’une écuelle.

Je dis "j’ai chaud" pour qu’un brin d’herbe
définisse l’été de tous.

Je dis "source" pour que la peur du cerf altéré les concerne.

O ma vie à jamais livrée
aux exigences de ma voix
comme à l’aube le con*****é
aux premiers pas d’un corridor ,
ô ma voix j’ai besoin pourtant
qu’il fasse clair loin de mes lèvres.

Paul Chaulot, L’Herbe de chaque Escale, Editions Seghers, 1956

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 28, 2009  01:56


MER DU PARADIS

Me voici face à toi, mer, encore...
La poussière de la terre sur les épaules,
encore imprégné de l'éphémère désir épuisé de l'homme,
me voici, lumière éternelle,
vaste mer infatigable,
ultime expression d'un amour sans limites,
rose du monde ardent.

Lorsque j'étais enfant,
c'était toi la sandale si fraiche à mon pied nu.
Une blanche montée d'écume au long de ma jambe
doit m'égarer en cette lointaine enfance de délices.
Un soleil, une promesse
de bonheur, une félicité humaine, une candide corrélation de
lumière --
avec les yeux d'autrefois, de toi, mer, de toi, ciel,
régnaient, généreux~ sur mon front ébloui,
étendant sur mes yeux leur immatérielle mais accessible palme,
éventail d'amour ou éclat continu
qui imitait des lèvres pour ma peau sans nuages.

Au loin la rumeur pierreuse des sombres chemins
où les hommes ignoraient leur fulguration vierge encore.
Pour moi, enfant gracile, l'ombre du nuage sur la plage
n'était pas le pressentiment menaçant de ma vie dans sa
poussière,
ce n'était pas le contour bien précis où le sang un jour
finirait par se figer, sans éclair, sans divinité.
Comme mon petit doigt, plutôt, tandis que le nuage suspendait
sa course,
je traçai sur le sable fin son profil ému,
et j'appuyai ma joue sur sa tendre lumière transitoire,
tandis que mes lèvres disaient les premiers noms d'amour:
ciel, sable, mer...

Le grincement au loin des aciers, l'écho tout au long des arbres
fendus par les hommes,
c'était pour moi là-bas un bois sombre mais beau.
Et mes oreilles confondaient le contact blessant de la lèvre
crue,de la hache sur les chênes
avec un implacable baiser, sûrement d'amour, dans les branches.

La présence de poissons près du bord, leur argent nubile,
l'or non souillé encore par les doigts de personne,
la glissante écaille de la lumière, c'était comme un éclat dans
les miens.
Jamais je ne serrai cette forme fuyante d'un poisson dans
toute sa beauté,
la resplendissante liberté des êtres,
ni ne menaçai une vie, parce que j'aimais beaucoup: j'aimais
sans connaître l'amour; je vivais seulement...

Les barques qui au loin
confondaient leurs voiles avec les crissantes ailes des mouettes
ou laissaient une écume pareille à des soupirs légers,
trouvaient dans ma poitrine confiante un envoi,
un cri, un nom d'amour, un désir pour mes lèvres humides,
et si je les voyais passer, mes petites mains se levaient
et gémissaient de bonheur à leur secrète présence,
devant le rideau bleu que mes yeux devinaient,
voyage vers un monde promis, entrevu,
auquel mon destin me conviait avec très douce certitude.

Sur mes lèvres d'enfant chanta la terre; la mer
chantait doucement fouettée par mes mains innocentes.
La lumière, faiblement mordue par mes dents très blanches,
chanta; sur ma langue chanta le sang de l'aurore.

Tendrement dans ma bouche, la lumière du monde m'illuminait.
Toute la montée de la vie grisa mes sens.
Et les bois murmurants me désirèrent parmi leurs verts feuillages,
car la lumière rose était le bonheur dans mon corps.

C'est pourquoi aujourd'hui, mer,
la poussière de la terre sur les épaules,
encore imprégné de l'éphémère désir épuisé de l'homme,
me voici, lumière éternelle,
vaste mer infatigable,
rose du monde ardent
.Me voici face à toi, mer, encore...

Vicente Aleixandre, Ombre du paradis (1939-1943)

         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 28, 2009  03:37


ARTISAN DE LA PÂQUE

artisan de la pâque j’avais choisi l’outil

feu perclus d’écriture et ma main endeuillée

le douloureux orgueil de ne remuer que cendres

en imitant la pierre au compromis des flammes

que faire de ces midis à l’aiguille arrêtée ?

que faire de ces midis boursouflés de faconde ?

les sarments desséchés à flanc de solitude

une monnaie courante pour la terre à tombeau !

mon sang mon sang sourcier en avance en retard

pareil au blé versé et cependant mon sang

cri violence encore violence non n’accepte pas

l’alchimie des fontaines les haillons d’opéra !

nul besoin de l’étrille chevaux morts à l’étape

j’incise je taille puis j’ennoblis faute de mieux

ailleurs où ? la foudre solidaire versant autre

ton visage sauvé à l’aplomb de mon sang

GUY BENOIT



LA PAROLE PERDUE

la rivière en toi mais toi tu t’éloignes je ne

cours plus mon bras s’engourdit bleuit mais tu

demeures cet homme qui cherche une raison de

courir

l’âme claudicante à la surface des mares plus

haute que son faîte et plus profonde que

ses racines

nul Seigneur nul visage ou fiancée forgée dans

le sel de l’inceste géographie des ressemblances

mes mains par trop amoureuses et l’aimée par

trop mon enfant

un regard s’entr’ouvre sur le néant jumeau

désir à mi-chemin

salve salve une salve une salve d’oiseaux

hisse l’humeur allégée de nombreux éventaires

avenir blanchi par la chaux morte et vive

c’est Elle ou votre corps sa naissance et ma mort

résilions tout sursis l’esprit borgne ranimant

la parole perdue

GUY BENOIT

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 29, 2009  10:07


Le temps des arbres

Il est en toi, le temps des arbres,
Depuis que nous avons fait l’amour.

Endormie sur le lit,
Couverte de tes seules paupières.

Ne prête pas attention à la peur,
Ne dis pas toujours, ne dis pas jamais,
Laisse le monde
Aller de l’avant.

Il est en toi, le temps des arbres,
Depuis que nous avons fait l’amour.

Enveloppée de plaisir
Pareille à l’œil noyé de larmes.

Ne prête pas attention à la peur,
Ne dis pas toujours, ne dis pas jamais,
Laisse le monde
Aller de l’avant.

Il est en toi, le temps des arbres,
Depuis que nous avons fait l’amour.

Kirmen Uribe, "Le temps des arbres" .Entre-temps, donne-moi la main", Éditions le Castor Astral,
2006.

******         

un arbre en forme de bourrasque
fiché dans le garrot d'une colline

depuis longtemps ne grandit plus
survit de granit délité
d'humus austère
et d'eau entre les rocs

s'épaissit insensiblement
par cercles durs
sombres
serrés

son tronc lacunaire
dans le vent hulule
ou bourdonne
accompagne une musique d'en dessous
inaudible

ses feuilles sont poison
pour les chevaux et pour toutes les bêtes
des landes et des naufrages

on ne sait rien de sa vie
il fait signe
intransitif

il fixe le coeur

DENIS RIGAL

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