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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


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Auteur

Sujet : Présence des poètes

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 14, 2009  12:40


Saint-Brieuc

Cette ville je l’ai vue la première fois
avec des chemins de fleurs et une rue
bordée de draps suspendus frais de pétales
avec au loin à peine visible la tache bleue
de la mer.

Cette mer qui est une présence cachée
que l’on retrouve comme une promesse fidèle
pour qui le désir a creusé des vallées profondes
traversées par l’épreuve des ponts ailés
dont notre vie dédoublée garde mémoire.

Pouvoir marcher dans une rue envahie
par un or soudain où les passants apparaissent
en silhouette avec des auréoles de bordure d’ombre.
Sentir en soi les cartes des rues closes et ouvertes
les montées et les descentes par les voies du souffle.
C’est vivre dans un ailleurs souverainement ici.

Heather Dohollau

****         

Bird writing

Là, sur les vitres de ma chambre, tracée
à la pointe d'argent, est la calligraphie
d'un moineau qui jour après jour pendant
des heures venait frapper du bec avec ardeur
et/ou désespoir. Je lui ouvrais la fenêtre
mais alors il partait à l'étage au-dessus
comme si ce qu'il cherchait était moins
une entrée qu'une traversée. Un Narcisse
ailé, reflet ou retour ?

Reste la lecture de cette langue
de l'entre-deux qu'un soleil oblique illumine.

Tout livre vrai est un
comme cette écriture d'oiseau
sur la vitre que le soleil révèle
nous avons besoin de tracements
sur nos transparences et d'une
certaine lumière à la fenêtre

Heather Dohollau, Une suite de matins, Folle Avoine, 2005.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 17, 2009  00:46

Le fruit d’une couleur par le vert du jardin,
cet éclat d’écarlate par la trouée des tiges,
là-bas, au fond, sous les lilas,
juste avant la clôture, puis l’allée,
par le menu sous-bois que le chat noir, mélancolique et trapu,
de son pas prudent sur la pelouse humide, vient de quitter,

ce fruit de la couleur au calice d’une fleur,
ce rouge de cadmium foncé comme goutte à goûter
sur l’immense palette de ce qui nous est donné
pour peindre,
m’enchante et j’y puise ce mythe qui à vous me relie,
ce mythe de la couleur que le soleil avive,
ce mythe d’un regard qui s’empresse de ressentir
tout ce qu’il voit, voix mêlées, balbutiantes de leurs palpitations
au corps, au cœur, des mots.

Et les voici, les mots, qui flottent dans l’air entre vous et moi,
comme ces parfums au jardin,
avril, mai, et puis juin,
dans la paume ouverte, et la bouche, des dons.

Je ne demanderai pas davantage que ce qui rend possible ces
[éclats
de parole, le fruit d’une couleur, cet éclat d’écarlate,
la pulsation des mots,
là-bas, au fond, où muse l’inquiétude

Anne Mounic "Poussière amoureuse"

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 18, 2009  13:03


Parenthèse

bâillon
bouche cousue de l’enfance
- l’oreille collée au coquillage
sans savoir jamais de quel côté
se tient la mer

aujourd’hui encore quelques
paroles viennent s’échouer
sur le rivage – ce qu’elles
ne disent pas est une parenthèse
où la mer redevient possible
         
            

          Variante

dedans comme dehors
les souffles
les glaives
la salive des blasphèmes
le déchaînement des songes

qui parle l’oreille collée
au secret qu’il ne dit pas ?

quelle voix s’insinue entre les lèvres
afin que la mer soit annoncée ?

         

          Insistance


ruissellement des secondes
sur la gorge du merle

ne dites pas de son chant
qu’il recommence ne dites
rien non plus de l’achèvement

ne dites rien de l’écoute
meurtrière – rien de ce qui se
taira en vous aussi longtemps
que vivre ne l’aura pas rompu

         

            Poème avec oiseau

on ne sait ce que l’oiseau
a troublé dans l’errance
des poètes ou des fous

on ne sait s’il a disparu
si ailleurs ou nulle part
sont des images

on sait à peine les bouches transpercées
les pages blanchies par une sorte d’adieu

à peine ce que désigne le vide
et qu’il n’était pas venu pour le combler

MARC DUGARDIN

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 21, 2009  00:48

MENHIR

Tout est bien de ce qui est
Tout est bien de ce qui sera
J’ai vécu mes journées
Viendra ma nuit
La mort ailleurs continue les songes de la vie
Le soleil ne se lasse de caresser la stèle funéraire
Sans que la terre en tire ombrage
Et les pluies adoucissent la rigueur ossuaire
Tout ce qu’il est possible d’aimer
Je l’ai aimé
J’ai fait aller le mythe avec la théologie
Et le rêve toujours épousa ma raison
Ainsi par les chemins d’Argol
La pierraille chante avec l’ancolie
Menhir
Je veux une mort verticale
Parmi les ronces paysannes
Que nul féalement ne grave mon nom
Nulle épitaphe sur la pierre
Nulle dédicace au granit
Menhir
Je veux seulement des vocables de lichen
Et la jaune écriture que silencieusement burinent
Les bruines hivernales et les vents d’océan.

Xavier Grall

****      

Ainsi se décide l'impossible
comme une caresse

Entre le monde et l'amour
le lien est d'eau qui tremble

Tes mains sont un fruit
autant que la rondeur de l'été

Et la révolution et les désastres
sont l'oeuvre d'un regard
ou d'un baiser demeuré vide

Tout désir est une enfance revécue
au bord d'un ruisseau

Toute vaillance dans le pas
est nouée au sommeil le plus chaud

Ainsi l'avenir
cet ordinaire du pauvre
est la trace indécise
d'une main sur ta peau

Jean-Pierre Siméon .Extrait de" Fresque peinte sur un mur obscur"

MERCI A GRIMALKIN ET A YAELLE POUR CES BEAUX POEMES!


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 22, 2009  13:50

L’ATTENTE

Si tu viens pour rester, dit-elle, ne parle pas.
Il suffit de la pluie et du vent sur les tuiles,
il suffit du silence que les meubles entassent
comme poussière depuis des siècles sans toi.
Ne parle pas encore. Écoute ce qui fut
lame dans ma chair : chaque pas, un rire au loin,
l’aboiement du cabot, la portière qui claque
et ce train qui n’en finit pas de passer
sur mes os. Reste sans paroles : il n’y a rien
à dire. Laisse la pluie redevenir la pluie
et le vent cette marée sous les tuiles, laisse
le chien crier son nom dans la nuit, la portière
claquer, s’en aller l’inconnu en ce lieu nul
où je mourais. Reste si tu viens pour rester.

Guy Goffette, L’attente, I, La Vie promise, Éditions Gallimard, 1991 ;Éloge pour une cuisine de
province, Éditions Gallimard, Collection Poésie, 2000.

***      

Assieds-toi, mon âme

Et puis un jour arrive et le bonheur est là
comme la mer au pied de la mer, on touche
la fenêtre, le bois, pour apaiser ce sang
qu'on croyait disparu
avec le vieux cheval qui ruminait l'azur,
et le cri vert de l'herbe sous l'étouffoir
glacé ; on touche à ce qui n'est pas encore,
ce qui viendra : la vie
promise, mais on a trop de jambes, trop
de bras et le cœur fait des nœuds
- assieds-toi donc mon âme, assieds-toi, laisse
l'enfant de tes rides, l'enfant perdu
défaire le filet du pauvre pêcheur d'eau.

Guy Goffette .Extrait de "Le pêcheur d'eau"

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 24, 2009  01:08

Recueil "Combien de noms"
L’Improviste, 1999

les morts sont couverts de mots
mes mots sont pour ceux qui vivent
ils ne ferment pas une vie
je ne fais que commencer
de les dire des bouts de mots
qui sortent à peine de nos bouches
tant ils sont mêlés à nous
que la phrase à dire c'est nous
elle n'est pas pour les pierres je
ne sais pas ce qu'elle dit elle
continue si on s'arrête
se tait si on parle trop

on avait enterré un cimetière
pour le sauver
les pierres plus
fragiles que nous depuis
qu'on les dresse vers le ciel
pour qu'elles tournent avec les astres
qu'elles nous portent dans les temps
nous n'avons pas ce temps mais
nous sommes le temps du temps et
les pierres ne portent plus que
des mots dont l'air s'est perdu
on les déchiffre on écoute
l'absence
c'est nous sans nous
la force de ce qui n'est pas
écrit la main touche les lettres
et passe

***

oui
c'est moi
qui manque aux mots
non les mots qui me manquent j'ai
dû dormir quand il ne
fallait pas je n'étais pas
présent quand on leur a fait
dire ce que je ne voulais pas
depuis je travaille pour le silence
j'amasse l'absence des mots
je laisse une place vide dans
tout ce qui est dit c'est la
place du mot à dire pour que
la mer s'arrête
les pierres montent
je suis le vide
de ce mot


nous du temps que nous parlions
aux pierres
nous avons pris leur
sens leur temps et maintenant
leur mémoire est en nous elle
marche dans nos pas elle bouge
dans notre chaleur nous ne
faisons plus la différence
entre ce qu'elles disent et nous
le temps des pierres c'est nous et
nous sommes pleins de cris que nous
laissons sur nos passages comme
des pierres
en nous tenant l'un à l'autre
pour trouver parmi elles notre
chemin

Henri Meschonnic

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 26, 2009  00:50


Sonnet d'amour

L’amour-matière est une option pour vide
Ou pour fumée, l’abîme est son terrain ;
L’encre l’éprend de sa nature avide,
Sur le papier où se courbent ses reins.

L’amour-esprit, les émois s’en déplissent,
Qu’il soit d’hommage ou de cœur démotté.
Le verbe accroît ses maraudes complices,
Le long de vers inverses de beauté.

L’amour-silence ensemble nous façonne.
Nos corps fouillant l’un vers l’autre jetés
Créent le désir où l’autre à l’un se donne.


L’amour-silence est notre éternité,
Tel ce géant, près du rouet d’Omphale,
Toujours penché vers l’ombre conjugale.

Claude Albarède né à Sète en 1937

***   

Le nuage

Nuage changeant
où le poète a mis
le mystère à l’épreuve

Appuyé sur la terre
et le silence

Nuage qui prend forme
pour éprouver l’image

Le poète a toujours
une éclaircie d’avance.

Claude Albarède

***   

Le dit

On dit rumination
mais c’est de l’herbe folle
agitée par le vent

On dit même harmonie
c’est de la pierre qui refuse
d’aller plus loin contre l’abîme

Et parfois on dit rêve
c’est le troupeau
debout sur ces arêtes
et ruminant
l’herbe contrariée.

Claude Albarède

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 28, 2009  01:31

Le mystère

On croit voir le soir,
S’apaise l’énigme.
On croit que l’on sait,
tout semble immobile.

Quand tout est limpide
Nous broutons l’obscur ;
L’étoile est trop sûre,
elle fend la nuit.

Reste le mystère,
Poème sans voix.
Comme tout s’éboule
Dans ce vide pur !

GASTON PUEL

****
   

MOTS DE PASSE

Par son nom chaque chose m'appelle
La lampe, les draps blancs,
La chaude nuit d'été.
Dans le lointain silencieux
Tremblent quelques lueurs.
Une odeur de cendre
Dans un battement d'ailes
Monte de la terre nue.
Qui va là?
Les mots s'enchaînent :
Le feu rougit le fer,
Le boucher lave ses mains rouges,
Ses couteaux brillent sur l'étal.
Qui va là?
Mots paisibles, arrogants,
Qui me fuient, qui m'enlacent
Fantômes se coulant dans mes rêves,
Énigmes invalides, rébus à déchiffrer,
Nous allons dans ce labyrinthe...
— Qui va là?

GASTON PUEL


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 29, 2009  22:37

Hommes dit-il enfin en vous tout est absence
Vous n’avez pas fermé les cendres sur le feu
Vous avez laissé choir votre sang sur le sol
Et sans ensemencer vos poumons d’un air libre
Vous avez trébuché dans votre vérité
Comme on refuse un pauvre en lui rendant sa main
Et je vous tiens rancune pour vos foules sans tête
Pour votre peu de voix à tant de bouches bées

Châtelaine ce chemin s’ouvre autant que tes bras
Tant mes pas l’ont fait naître au bout de mon regard
Et tant parmi les fleurs j’ai vu l’aube flancher
Car mon corps me quittait et j’étais en déroute
Dans mon mal de mêler mon haleine à la tienne
Et je n’ai pas laissé la folie m’envahir
Au point d’être passible de silence et de paix
J’ai simplifié le monde à jamais dans mon œil

Fait-il calme au château qu’il domine la plaine
Un brin d’herbe a suffi pour qu’il serve l’exil
Et que notre salive y baptise l’amour
Tel qu’en secret le ciel répond de l’avenir
Ainsi à deux pas de déserter mon ombre
Et de te retrouver au lieu dit du destin
À cet amas de pierres je dédie ma patience

La nuit comme le jour nous font place déjà
Dans le temps les objets quittent leur promontoire
La magie lève ses toiles autour de nous
Et même si la flamme doit finir dans la cire
Le monde mal éteint nous invite à le suivre

Juan Garcia . Corps de gloire .l’Hexagone

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 1, 2009  00:57

Offrir et ne jamais finir

... offrir sur la vitre
la première buée. Tu rêverais
uniquement d'être ici en avril,
tu n'esquisserais que les initiales
des prénoms que tu aimes, et toujours
ce serait, venant vers toi,
le vent pur, les nuages, l'écume...

... offrir un peu d'eau
qui croupit au bas des trottoirs.
A peine entre les mains
tu ne dirais plus qu'elle est sale,
tu t'en laverais le visage,
tu écouterais à l'instant
ce bruit de source où le ciel se découvre...

... offrir un papier
froissé, jeté. L'origine perdue, les lettres
devenues grises, l'encre et la pluie
mélangées à la terre, chaque ligne,
chaque tache, tu les déchiffrerais,
tu les rendrais arborescentes,
tu en ferais le début d'un poème...

... offrir une graine
tombée de l'érable, écrasée.
Tu la tiendrais au bout des doigts,
il te viendrait un souffle
déjà pour disjoindre tes lèvres
en épelant le mot « samare »
et partir, partir très loin avec elle...

... offrir un fragment
d'écorce, quel que soit l'arbre,
mais de préférence un bouleau,
la plus fragile. Sans cesse,
en le pressant, tu ranimerais le regard,
tu sentirais en plein essor
le tronc clair qui frémit...

... offrir un caillou
que tu ne prends que pour le reposer
dans le lit du torrent. Tu saurais bien
quelle est ta place à genoux sur la rive,
la sienne aussi entre tant d'autres
au milieu des remous, toi silencieux,
lui lumineux ensemble...

…offrir dans le sable
ces empreintes d'oiseaux
que la brise interprète en effaçant.
Tu ne pèserais plus,
sans savoir où, te saisirait
le claquement d'une aile,
tu ruissellerais sous la vague...

Pierre Dhainaut

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 3, 2009  00:54


LES MUETS DEVANT LA MER

Debout, les amants s'appuyaient contre la rambarde,
Sentaient l'obscurité, et chacun l'obscurité de l'autre,
Sentaient la pierre et le fer, et muet
Chacun savait anxieuse la bouche de l'autre.

Les vagues berçaient la solitude dans le ressac,
Les quais muets glissaient jusqu'au fond.
Un bateau sombre, immobile, portait son étoile à l'aplomb de la proue,
Soudain calme, le bateau sous ordre et une mort.

«je suis la peur et le corps» disait dans l'ombre
la bouche muette,
«toi qui me connais, emmène-moi et moi avec la nuit.»
«je suis le souhait sans baume, le désir, qui s'éfondre en lumières»,
Gémissait l'autre bouche dans une douleur gardée muette.

****

GRUES

Grondements fondus des bateaux là-bas dans le brouillard.
Des grues tournent,
Piquent des coeurs de fer dans le désordre des chantiers.

Sur les yeux vides les bonnets, des hommes sur des passerelles blêmes
Glissent et sifflent sous les grues.
Les flancs écailleux de la mer se frottent à la suie de la ville.

La mer n'a pas de fierté, les hommes sont sans yeux.
Froid et libre
Le squelette fixe l'image au plomb, ordre engrené à l'obéissance.

Franz Baermann Steiner

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 5, 2009  01:26

Le poème ne dit pas le rêve qu'il énonce.
Pour que les essences de plantes
reflètent l'immensité du territoire et que l'été
la fraîcheur irrigue les gués
de tous ses mouvements de cour,
et de son itinérance ponctuée d'inventions;
la page ouverte est pour jour
et pour en équilibre et pas d'image
si le nerf se dévoile d'une lointaine étendue
et des reflets gavent doucement
l'antichambre d'autres éclats
et à s'endormir un peu assis un peu ailleurs
dans les échos de chamailleries d'hirondelles
saintetés toutes imbriquées et passantes
et les prés déjà s'échangent du vide
et leur sens de la clarté fragmentée dès l'humble
changement de lustre;
les ordres de l'amitié portent les chemins;
le relief climatique
fait fol b*****
de profil
la violence de la voie s'érode en cassures
et une citadelle évite la cicatrice répétant
l’estrade minérale,
aussi la répétition textile s’abroge
et cède l’instant au toucher fondu
où pas un seul trou ne retient le centre

Matthieu Messagier, Sorbets & Sentiments, Le Castor Astral, 2009

*****   

Intérieur du son
(La légende du val Roseg)

Plusieurs enfants
coulaient des cailloux
dans l’eau exotique
de leur insouciance

Comme l’indique départ
leurs directions torrides
demeureront
à chacun
son pluriel absolu
précoce et précaire
le chef des pirates
portait le bateau
sur son dos de Chant

Matthieu Messagier

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 7, 2009  00:54


Shunga 6

Le trait est clair de lune et de mer emmêlés
d’ombres et de blancs au mystère excités

elle a noué ses jambes autour des reins qui s’arquent
elle a noué ses bras au cou de son amant

il la porte debout dans le rythme des vagues
et c’est deux fois la mer en elle et autour d’eux

à son torse elle agace les dauphins de ses seins
se soulève et puis s’ouvre sur le sexe dressé

vers le bord des baies noyées des lueurs de villes tremblent
phosp h o rescente la mer d’été sur leurs corps met des voies lactées

corps immergés et disparus dans tout l’obscur et cet écart
jusqu’au fond d’eux ils ne sont plus que l’univers qui se cadence

flots ciel et sang pins et bambous griffés de lune
cerclent la nuit de frissons noirs

glissements d’eau et de la peau langue à langue sans mots
sa croupe mince dans les mains si légère sous les flots

elle le gaine elle se comble de tout son sexe qui l’exige
frénétique et très divine écartée jusqu’à la garde

alors au fond d’un ventre liquide comme la mer
au coeur du tourbillon des vies multipliées

par les deux hanches au plus étroit soudant l’entaille contre lui
sous la voûte universelle il lance en elle sa semence.

Jean Pérol

****   

Shunga 8

C’est l’usure des forces la fatigue vertige
le désir d’être néant dans un corps qui se consume
les secousses des saillies pour dissoudre mieux sa vie
la folie d’être emporté sans contrôle sur son cri

hypertélie du membre dans sa gorge enfoncé
cherchant le grand trou noir où la vie se finit
elle le suce impitoyable l’arrachant jusqu’au cerveau
pour vivre dans sa bouche de sa mort les sursauts

elle tient à pleines mains ce qui se dresse hors du chaos
pour freiner de l’assaut ces à-coups qui l’étouffent
et d’un baiser profond sur le membre exultant
console entre ses lèvres la splendeur du mourir.

Jean Pérol

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 8, 2009  23:36

Je ne cherche pas où brillent
les feux extrêmes du langage
signaux des fêtes somptueuses
que d’autres donnent dans leurs mots.

Les miens glissent sans laisser trace
autour de leur propre miracle.
Les miens, la fraîcheur d’un outil
en est l’escorte redoutable.

Les miens quel alcool les échauffe
mieux que le rythme d’une artère
et quel orage les foudroie
mieux qu’une trille de l’alouette

Je vis du soleil que les arbres
emprisonnent pour tenir tête
au vertige de leurs racines.

Je divulgue l’envers d’un chant
si je vois que le ciel s’y perd
comme une piste dans le sable.

J’habite la fièvre de l’homme
quand le froissement d’une robe
façonne sous ses doigts la houle
d’un fleuve au cours imprévisible.

O ma vie offerte sans cesse
à la bise de mes impasses,
cent fois j’ai voulu que leurs ombres
me séparent de mon poème
mais toujours la sente escarpée
qu’entre les cils ouvre un sourire
le menait vers un nouveau sacre.

Ma faim commence où l’âtre crée
d’une flambée la chair des murs.

Mes mains apprennent leur chaleur
aux frontières d’une écuelle.

Je dis "j’ai chaud" pour qu’un brin d’herbe
définisse l’été de tous.

Je dis "source" pour que la peur du cerf altéré les concerne.

O ma vie à jamais livrée
aux exigences de ma voix
comme à l’aube le condam-né
aux premiers pas d’un corridor ,
ô ma voix j’ai besoin pourtant
qu’il fasse clair loin de mes lèvres.

Paul Chaulot, L’Herbe de chaque Escale, Editions Seghers, 1956


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 11, 2009  00:17


LA VILLE

la ville revêt des guenilles de l'automne,
La bruine et la tristesse de la rouille
sont ses voiles et ses rubans,
et la lune meurt
en fuyant dans le brouillard rampant comme un merle
à la tête vermeil parmi les tourbillons de la neige;
Et du vieux pont (ou débarquaient,
jadis,les ambassadeurs flamands).
la marchande de journaux regarde le fleuve
tel un dictionnaire aux mots inconnus;
Et la lumière des cuisines des prolétaires ouvre
des brèches
dans la grande muraille,les mendiants entassent des
cartons
ou les mouettes auraient aimé faire leur nid;
face à la fatalité des rails les trains perdent la mémoire
et partent comme des apatrides.
Et un peu plus loin,les feux de la gare,
les poivrots,le cri jaune et perçant des balayeurs,
un autre pont , des prostituées, et c'est fini.
Près du parc, les chauffeurs de taxi parlent du boxeur
mort,
qui mourut comme meurent le rebec et les chanteurs
de rue.
Le temps est un fragile brocart,
fait de crépiuscules toujours sombres.

Bernard Atxaga.Traduit de l'espagnol par André Gabastou .La prsqu'île

******

LA VIE QUE JE VOIS

La vie que je vois
appelle les confins extrêmes,
Le Désert, la Forêt, et rien d'autre.

Je vois que Septembre,
celui des Rouges Fougères,
déplore sa matière;
il eût préféré n'être
que neige,Loups et Immensité.

Je vois que le Soleil
rêve de pure Lumière
et que la Nuit
regrette les temps immémoriaux ou tout n'était que nuit.

Je regarde aussi mon coeur,
et découvre que ses désirs
se résument,hélas,
à deux mots:
le mot toujours,
le mot Jamais.

Bernard Atxaga

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