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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


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Auteur

Sujet : Présence des poètes

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 30, 2009  14:50


La vie furtive

Ce sera sûrement comme maintenant. Je serai éveillé,
je ferai les cent pas dans le couloir. Comme un mineur
qui sort d’un puits, montera vers moi
dans le silence total de la maison, brusque,
le ronflement de l’ascenseur. Je m’arrêterai pour écouter
le claquement des portes métalliques, et les pas
sur le palier, et je devinerai l’instant
où se mettra à trembler l’angoisse de la sonnette,
Je saurai qui ils sont. Je leur ouvrirai aussitôt. Ayant tout perdu,
qu’ils entrent, ceux à qui je devrai tout dire.

Gabriel Ferrater .Traduit par M. Bensoussan

******         

Chambre de l’automne

La persienne pas tout à fait close, comme
un effroi qui retient sa chute,
ne nous sépare pas de l’air. Vois
trente-sept horizons droits et minces s’ouvrir,
mais le cœur les oublie. Sans regret
la lumière se meurt, qui était couleur
de miel, qui est alors couleur d’odeur de pomme.
Qu’il est lent, qu’il est lent le monde, qu’elle est lente
la peine pour les heures qui s’en vont
à la hâte. Dis, t’en souviendras-tu,
de cette chambre?
« Je l’aime beaucoup.
Ces voix d’ouvriers — que sont-ils? »
Des maçons :
il manque ici une maison.
«Ils chantent
et aujourd’hui je ne les entends pas. Ils crient, ils rient,
et aujourd’hui qu’ils se taisent ils me manquent.»
Qu’elles sont lentes
les feuilles rouges des voix, et incertaines
quand elles viennent nous couvrir. Endormies
les feuilles de mes baisers voguent à travers
les plages de ton corps, et tandis que tu oublies
les hautes feuilles de l’été, les journées
ouvertes, sans baisers, au plus profond
le corps se souvient : ta peau est encore
moitié soleil et moitié lune.

Gabriel Ferrater .Traduit par M. Bensoussan
         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 1, 2009  01:46


Réalisme d'un dieu sur le toit brûlant

Fleuve de serpentins mer d'émeraudes et d'impudences le goéland
te parle avec son rire mélodieux vagues incertaines du plaisir
tu es le dieu qui s'abreuve le rutilant coursier des airs
bel oiseau libertin pour les vacances les plus chaudes
tu rôdes joyeux imperturbable parmi les commérages
l'indépendance est ta seule danse fontaines claires rivières neuves
pour ton destin étincelant il te suffit d'un seul élan d'une seule chiquenaude
pour faire tomber tous les satins harmonieux séjours de rêve
je rêve de toi dieu étrange en ta nonchalance parmi les semences du vent
tout en toi est glorieux tes chalands de mystères mille preuves en maraude
toi tu es l'orgueilleux le dernier chemin toujours hautain au festin des évidences
toujours radieux brûlant tu es le soleil qui minaude et les ombres tristes
se meuvent à chaque instant

Marcel PELTIER (14 août 2001)

**********         

Le poème ne dit pas le rêve qu'il énonce.
Pour que les essences de plantes
reflètent l'immensité du territoire et que l'été
la fraîcheur irrigue les gués
de tous ses mouvements de cour,
et de son itinérance ponctuée d'inventions;
la page ouverte est pour jour
et pour en équilibre et pas d'image
si le nerf se dévoile d'une lointaine étendue
et des reflets gavent doucement
l'antichambre d'autres éclats
et à s'endormir un peu assis un peu ailleurs
dans les échos de chamailleries d'hirondelles
saintetés toutes imbriquées et passantes
et les prés déjà s'échangent du vide
et leur sens de la clarté fragmentée dès l'humble
changement de lustre;
les ordres de l'amitié portent les chemins;
le relief climatique
fait fol b*****
de profil
la violence de la voie s'érode en cassures
et une citadelle évite la cicatrice répétant
l’estrade minérale,
aussi la répétition textile s’abroge
et cède l’instant au toucher fondu
où pas un seul trou ne retient le centre

Matthieu Messagier, Sorbets & Sentiments, Le Castor Astral, 2009,


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 2, 2009  03:30


Un contingent de solitude

Personne ne viendra, personne n’osera
Offrir la mansuétude, et je sais ton aversion
Pour nos symboles: ton souffle devant l’horloge
Ne signifie rien sinon le désarroi qui prolonge
Un faubourg aux ruelles ceintes de charmes.
Je connais ta plainte si l’espace
Absorbe peu à peu cette issue
Dont tu n’as pas mesuré le jeu d’équivalences.
Un oiseau couvert de neige porte conseil lorsque l’hiver
Change en couloirs, en dédales les vestiges de ta Foi.

Mais tu ne viendras pas; j’ai deviné quel océan te ligote
Dans ce siècle interminable où le piquant de tes doigts
Creuse un soleil frivole.
Et tel fut le préambule
À ces nuits de solitude entre mes ruines.

Bernard Hreglich

******         

Les migrants perdent mémoire

Aventurier, le grand silence se déchire sous ta loi.
Puis viennent les meubles chargés de vaisselle, les éternelles
Courtisanes au verbe d’arríère-saison, la pénultième abolition
De ces masques composites aussi laids qu’il est possible;
Mais en silence les cavernes dévoilent la disgrâce de ces femmes
Aux fronts brûlants, aux visages creusés d’épaves,
Couverts de sang multicolore (elles se meuvent lentement
Comme des oiseaux de plâtre). Un récit aléatoire
Conviendra aux migrants qui ont perdu le souvenir
De leurs coutumes, de leurs jeux et regardent tomber la pluie
Sur le pavé monotone sans penser au pays natal
Riche de bougainvillées, de lucioles musicales
(Certains vivaient en plein soleil avant de briser le fer
Et de troquer leurs dalmatiques pour des effets d’apprentissage).

Il n’existe pas de piège plus chaste que l’océan
Sous ces ruines symboliques où vivent des créatures
Picusement couvertes d’or mais soumises au deuil grégaire
Avant l’élucidation de telle ou telle charade, facon courtoise
De sertir de ligatures ces novices désemparées.

Bernard Hreglich


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 3, 2009  11:52


Geste parlé
Je t’aime. On n’entend rien

Parfois le mot aimer convient,
On le sait sans pouvoir se l’expliquer.
Il semble que cela emporte où c’est comme plus rien
Comme plus rien mais pourtant
Le plus solide contentement.
Ni désastre ni parousie, on ne saurait pas dire
Ni rien ni tout ni l’insignifiance,
On n’a que deux mots donnés tout entiers : je t’aime ;
Ou des formules qui sont
Des forces de ruine et d’enchantement
Qu’on s’imagine être des poèmes.

Dire « je t’aime » tout bêtement s’allonge.
Mais ça qui encombre fait aussi du bien.

Je t’aime dit tout le présent que voilà :
Juste un vers pour commencer un poème
Qui va d’un instant l’autre. S’il vraiment passe
(On voit mal comment)
Par le chas du temps ?

Le présent décousu, rien : je t’aime.

James Sacré, Un paradis de poussières, André Dimanche Éditeur, 2007

*****
         

Autrement dit, l'amour

Il y a,
il y a des jours de raisins doux, de pommes d'or,
de quoi faire taire notre très vieille soif.
Et l'eau qui court, torrents, rivières,
court sous la peau, enrobe nos cœurs, calme nos doigts.
Rien ne manque, rien n'est mieux,
et quand la nuit vient, elle affiche pour nous deux
un jeu complet d'étoiles.

Il y a des jours de fruits amers,
quand les pépins écrasés
nous blessent un peu la langue,
nous font former des mots moins beaux.

Il y a des jours de courte paille
où trois fois l'on tire la plus courte.
Les enfants sont un peu trop loin
pour qu'on entende leurs rires
et le chien qui murmure des rêves moroses
semble ne plus nous reconnaître.

Il y a des jours où tu m'aimes,
des jours où tu m'aimes bien.
ainsi nous avançons, nous souvenant
et oubliant, marée haute, marée plate,
que le bonheur est un mélange

et que jamais il ne ressemble
ni tout à fait à ce que nous croyons
ni à lui-même,
ni à lui-même.

Francis Dannemark .Extrait de Poèmes et lettres d'amour .Cadex éditions 1997

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 4, 2009  21:30


Ceux qui sont seuls
portent en eux
leurs semblables.
Et le vent flotte
sur leur peine,
passée l'insulte de la pluie
qui tombe en égrenant
des pierres sur les chemins.

Peut-être
n'est-il pas suffisant
de frapper d'échos neufs
les choses retrouvées ?
Résumé du silence
ou musique du vide,
elles deviennent autre part
cette lenteur des années
qui regardent passer notre ombre,
usée par une vie
d'attente et de tristesse.


La solitude
chante haut dans la gorge,
et la mort ce grand vide
figé et insensible
où quelqu'un à la nuit,
danse la danse ancienne,
de celui qu'elle isole
et dont personne ne sait
que son chant tout entier
tremble et s'abandonne
au bruissement qu'accompagne
une vaine couleur.
(À Ian C.)

Claude Saguet "L'espace de la nuit"

***         

Je dis: lumière, et je vois bouger de tremblantes verdures.
Je dis: lac, et les vagues dansent à l'unisson.
Je dis: feuille, et je sens tes lèvres sur ma bouche.
Je dis: flamme, et tu viens, ardente comme un buisson.

Je dis: rose, et je vois la nuit qui s'ouvre à l'aube.
Je dis: terre, un sommeil aveugle, un chant profond.
Je dis: amour comme on dit tendre giroflée.
Je dis: femme, et déjà c'est l'écho de ton nom.

Jean-Pierre Schlunegger, Oeuvres, Editions de l'Aire, Collection Bleue, 1977

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 6, 2009  00:58


Sauvages

Tu demeures sur les ailes blondies
de la mer, ma délicate, dont
l'humble jouissance éparpille
les étoiles
Mendiant d'amour posé sur le
coeur gros des tournesols
le visage écarté en coeur de soleil ou de chagrin
tu ouvres la bouche de la mer
sur ta secrète jouissance
.
Tu demeures posé sur les contreforts du rêve
j'ai longtemps attendu ton espace
l'espace de ton corps qui emplit
le silence,
un plein dans un creux
Tu reposes désormais sur les
tombes des contreforts
ma délicate éparpillée secrète dans
l'éclatement bleu foncé d'une jouissance
.
je n'ai jamais pleuré ta mort
qu'aujourd'hui le temps des larmes,
allongée sur la tombe de ton enfance
tu reposes
à la fenêtre ouvre les bras
ma tendre, ma délicate
ma jouissante éparpillée sur les
tombes de ton silence

Béatrice Bonhomme

*****         

TERRE EN VUE

Le plus souvent
la joie court sa chance
loin des beautés somptuaires
se nouant impérieuse à vous
soudaine dans le temps gris
où le corps s'époumone
pieds et poings liés et le dos convulsif

Et la voilà chanteuse qui vous dresse
pour presque rien
rendu enfin au vrai labeur
à ce rien de liberté farouche

Et pour un peu on volerait
porté par elle depuis ces traces menues
abandonnées comme autant d'effilures :
un éclat de lumière
sur le vitrage plombé d'un immeuble
un regard dans les reflets d'une vitrine
où la foule tressaute
un visage posé là comme un phare
sur le quai
quand la dernière rame vous arrache
dans les soubresauts d'un voyage sans autre paysage
que sa boucle d'amertume
sans aventure pour les corps terrassés des voyageurs
indifférents à leur propore rumeur

une terre enfin
une Italie
dans ce profil dépris de soi
dépris du temps
comme un dormeur qui s'est confié aux dieux du seuil

JEAN-MARIE BARNAUD

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 7, 2009  00:36


NÉ DE RIEN ?

La nuit se vitrifie Douce et dure à la fois Je l’essuie
Car les étoiles sont embourbées C’est le moment
De s’allonger sous un drap de sable Il me semble
Être le rescapé d’un siècle antérieur d’une préhistoire
D’où l’on extrait les alphabets des ossuaires
Je suis tombé d’un arbre généalogique écorcé
Et le vent y perd son instinct d’oiseau migrateur
C’est le moment de soulever les pierres parentales
Afin d’y trouver l’agrément d’un signe d’appartenance
La nuit remonte ses rapides ses écueils
Et la mémoire est son chaos On ne revient jamais
De la matrice expurgée Des feuilles et des ronces
Dont les nervures sont implantées dans votre gorge
Mais qui est né de rien ? Qui ouvrit le néant
Pour un accouchement au forceps ? La nuit nomade
Passe d’un corps à l’autre goutte à goutte
Perfusant les non-dits des actes de naissance.

Charles Dobzynski

****            

La Pluie en tournée

Venez, ne restez pas dehors, me dit la pluie. J’entre dans son silo. Beaucoup de blé veille
sa putrescence. Beaucoup de vent vieillit dans ses barriques. La pluie fait toujours des
réserves. Dès qu’elle dort, elle a des fourmis dans le dos, des démangeaisons dans les
veines. Je me rouille, dit-elle, à garder la chambre. Chambre noire, il est vrai, pour tout le
linge qu’elle détrempe et tant d’images qu’elle délave. Chambre où l’œil couve une autre
vue.
On appelle la pluie. Son répondeur nasille : la pluie est en tournée, veuillez laisser votre
message. La pluie, dérangeaison dans le nerf optique du temps où dérape l’orage. Je
vous invite à déjeuner, dit-elle. Et elle m’offre ses reliefs de collines, ses arêtes de
prisme, ses chauds-froids de couleurs. Et vite elle ramasse sur la table les miettes de
l’arc-en-ciel. Bien sûr, je reste sur ma faim. Peu importe à la pluie. Elle fait sa toilette,
maquille son miroir. Son peigne passe et repasse dans sa crinière où les cheveux
blancs des étoiles se prennent.

Charles Dobzynski


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 7, 2009  22:03


Amour Kerné

à l’Ondine

Je te prendrai dans l’émotion des landes
muettement tu embrasseras ma terre
Je te prendrai dans la clarté des fontaines
avidement je te boirai

Tu portes mes amours mauves
dans la source des prunelles
écoute
les ajoncs et les plantes
vont chanter pour nous deux
la nuit fertile, la plage fraternelle

Nous referons cette Cornouaille mortelle
secrètement
dans le lit des hautes herbes
je te prendrai dans la grange verte
et ton corps aux semences mélangé
concevra tout un pays de fougères
et de genêts.

Ma belle amie sur la grève allongée
comme moi désire la mer
laisse-toi chavirer sous le vent des navires
dans la laine fragile des pluies
je te prendrai encore
tes bras ruisselant de désirs
serreront la bruyère de mes veines

Je te prendrai dans l’allée des grands chênes
sous tes reins efface la peine des tombeaux
il faut vaincre la mort au lever du soleil
chaque matin prends la vie à belles mains
dans ton regard affamé de merveilles
recrée pour moi les paysages que j’aimais

Ô femme, ma bourgade de gamines
mon dimanche d’écolier, ma chaumine
mon amour mauve, mon beau gilet
brode des bleuets sur le lin des détresses
et couvre-moi de la liesse des grands arbres
afin que je t’aime encore, une prochaine fois

XAVIER GRALL. extrait de "C'était hier et c'est demain", éd. Seghers, 2004

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 9, 2009  01:39


Île
Roches, cerclées de vos chemins qui dansent,
Île, sursaut figé, soudaine solitude,
o château de la mer qui voit s’évanouir
Nuages et bateaux! Non pas qu’elle t’épargne
Ni ne cesse jamais, l’érosion de tes jours!
Les eaux sapent sans fin le socle de tes grottes
Et vont rongeant le bras que tu tends vers la terre
Ce sont les hurlements de tes tréfonds mobiles
Qu’épouvantent surtout tes pins échevelés.

Debout quand même et toi et moi! Oui, notre jeu
Fut parfois de se voir comme des inconnus,
Car il se peut que l’amour même écarte.
Debout nous deux! Depuis le jour de ma naissance
Tu veilles sur mon souffle et tu créas pour moi
Des formes, des couleurs qui charmèrent mes heures
Et quand chaque matin j’entrouvre les paupières
Tu songes chaque fois à vivre encore un jour.
Car n’étaient mes matins, qui saurait te refaire?

Tu réjouis mes sens de tes métamorphoses:
Le vent vêtu d’écume et de vaine poussière,
Le ciel et ses troupeaux qui voyagent en rond,
Protée, vieux magicien des moindres changements,
Et la vie parcourue de désirs inutiles,
Le plaisir éperdu qu’allument dans le sang
Les seuls miroitements d’une pauvre apparence
Et la vertu qui n’a de gîte ni d’ami
Cherchant d’inscrire au ciel les angles de son vol.

Tout est signe à nos yeux, mais le signe ne dure!
Rocher vermeil, que pourrais-tu
Avalé par les flots de l’éternel transit?
Même réel ton poids de pierre,
Inflexibilité de pentes et d’arêtes,
Même devenu vrai, ô roc imaginaire
Fait et parfait et n’habité qu’en rêve,
Bâti du souvenir de tous les impossibles
Et seulement à mon esprit commensurable!

O île, trois fois île au milieu de trois cercles!
Le premier sait au loin m’appeler sans répondre,
L’autre, procession des ombres égarées,
Et le plus proche empli de brouillards et de plaintes.
De la terre déjà mes yeux sont oublieux
Et glisse le reflux entre mes doigts distants,
Car du tout j’ai désir qui perce la lumière,
Moi qui demeure au fond de l’anse abandonnée,
Centre d’un arc qui me protège - et me trahit!
Qu’aujourd’hui le soleil qui devant moi descend
Me trouve encor dispos à recueillir les bûches
Pour un feu qui sera l’œil tendre de la nuit,
De mes couchants, dernier souci. Mon île,
Quand donc dormirons-nous le songe irrévocable?
Ah, je voudrais te voir, ta pesanteur perdue,
Voguant, tel un vaisseau, au travers des ténèbres,
Sans trace de sillon dans la mer du silence,
Les mâts tordus - la voile vive!

Josep Carner .Traduit par Émilie Noulet

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 10, 2009  12:35

La voie nomade I (extraits)

O rompre les amarres
Partir partir
Je ne suis pas de ceux qui restent
La maison le jardin tant aimés
Ne sont jamais derrière mais devant
Dans la splendide brume
Inconnue
* * *
Pour aller jusqu'au bout du temps
Quelles chaussures quelles sandales d'air
Non rien
O tendre jour qu'un mince fil d'été
Autour de la cheville
* * *
Si je m'égare
O que ce soit à l'heure de midi
Et au milieu d'étincelantes
Dunes leurs dômes de cannelle
Et leur fuite dorée
De gazelles
* * *
Endormez-vous mes terres
Mes atlantides endormez-vous
Je garde en moi l'appel
Ébloui des rivières
J'emporte la flûte
Ardente de tous les chants
* * *
Je sais que la nuit sera longue
Et que le froid me brûlera
Les yeux que le scorpion me guette
En silence et que des chiens avides
Gardent la porte du jour
* * *
Peut-être qu'à la fin du jour
Se lèvera d'entre les harpes
La brise du désert
Plus ineffable que le rossignol
Et que seul peut entendre
Le cœur intemporel
* * *
Si le temps me touche
Si la mort m'arrête
Alors que ce soit
D'un doigt éblouissant
* * *
Ce n'est pas l'ombre que je cherche
Ni l'humble signe
De la halte sous les palmiers
Tranquilles ni l'eau ni l'ange
Gardien d'oasis
Je cherche le chemin qui dure
Toujours toujours toujours
* * *
L'âme bleuie de froid
Quelle surprise pour la mort
Qui l'ouvrira
D'y trouver la fraîcheur sucrée
De la figue mûre
* * *
Si les ombres sur le chemin
Si les tristesses n'étaient rien
Que mirages mirages sur le sel
De nos larmes
* * *
Le bleu des lointains me transperce
Et tout le bleu du vent
Et jusqu'à l'âme
Le bleu cavalier de la mort
* * *
Je m'arrête parfois sous un mot
Précaire abri à ma voix qui tremble
Et qui lutte contre le sable
Mais où est ma demeure
O villages de vent
Ainsi de mot en mot je passe
A l'éternel silence
* * *
A la fin de la traversée
M'attend la souveraine saison
Sous ma tête
Le sable chaud du long sommeil
Une pelisse d'étoiles
Sur mon ombre humaine
* * *
Plus avant plus avant
Vers les terres extrêmes
Où il n'y a ni routes ni refuges
Rien que les plis laissés par le dernier repos
Du vent
* * *
Ce là-bas
Ce chant cette aube
Cet envol de ramiers
Cet horizon comme un jardin
Qui repose dans la lumière
Et les aromates

ANNE PERRIER .Extrait de: Œuvre Poétique (1952-1994)

******   

Je ne sais si la nuit

Je ne sais si la nuit vient plus douce que toi,
Douceur plus épaisse que toi,
Et blanche ainsi que toi, douceur.
Les cerisiers sont transparents,
La nuit lointaine.
On ne meurt pas dans la lumière.
Ses périodes viennent de loin,
Durent toujours car il n’est pas de différence
Entre l’instant et quelque éternité.
Aujourd’hui nulle différence.
J’ai vécu pour aboutir
A ce bonheur.

JEAN TORTEL

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 11, 2009  23:54


Un jour quelconque

vieillirons-nous ensemble au pas de la porte
têtes couvertes de branches blanches et de corbeaux oubliés
nos plaies confondues sous un soleil pâle mains effilées
momies d'un amour qui nous ressemble

ton bras à mon bras mon épaule contre la tienne
merveille alors de s'éveiller comme on ressuscite
le matin n'a pas une ride sur la peau des draps

viens sortons au grand jour la rue n'a point d'âge
pas encore

tu ne dis rien près de tes lèvres le souffle se fait rare
j'écoute pour la millième fois le commencement du monde

le temps se déplie s'explique en espace le lait tinte
aux yeux du laitier
est-ce l'hiver est-ce l'été nous ne savons plus
entre nous l'instant tombe
des moineaux fusent de rire les journaux crient à tue-tête
nos veines si bleues se répondent

tremblerons-nous ensemble au bout du trottoir
transis de nous voir enfin ombres illuminées

Jacques Brault

*****   

Et maintenant j'ai rendez-vous avec le petit jour
Comme on n'aimerait pas en rencontrer au coin d'un bois.
Comme il fait froid
Dans un grand cœur qui s'ensommeille
Versez la vie.
Deux doigts,
Deux doigts de femme
De la tisane des grands vents.
Cinq heures, dit l'horloge. La mousse du café s'assemble au bord de
la tasse.
On dit que ce sont les baisers perdus.
La buée sur la vitre
Est une femme qui regarde.
Effacez la vitre.
C'est vite le geste de l'adieu.
L'air est une fourrure soluble.
Dans la glace est restée une épaule de jour.
Les ongles des ronces en sont à leur premier quartier.
Je salue, comme la fougère,
Du poing fermé de la forêt.

JEAN MALRIEU (Les maisons de feuillages)   

Summertime
Suisse
Messages : 3720

Date du message : avril 12, 2009  04:07

De Pierre Minet (1909-1975),   écrivain et poète français.....

UNE CHOSE TROUBLE

Une chose trouble
marque le corps de sa valeur imperceptible,
grandit
vient habiter le tabernacle du regard,
laisse se fondre les plaisirs de l'oeil,
engendre dans le coeur une ligne blanche -
L'affaire naturelle: l'alliage conduit,
chaque mouvement fait languir et renaître:
depuis l'origine
la graduation des silences;
le fol alignement du coeur -
Sur nos deux bouches court le voyageur de l'amour.

Poème tiré du recueil "Les Poètes du Grand Jeu"
Ed. Poésie/Gallimard

(La Revue "Le Grand Jeu" a été créée en 1928 par
quelques écrivains poètes (dont Pierre Minet )
"qui savent jouer de la dérision comme du plus salutaire
des vertiges" et dont le credo fut ce qu'en dit René Daumal,
également l'un des fondateurs de cette revue:
"Pas de libre arbitre
Pas de caprice, de fantaisie
Pas de jolies choses"

Trois numéros seulement parurent mais extrêmement
foisonnant en textes et poèmes à découvrir encore.
Je commence seulement...
"Le Grand Jeu est primitif, sauvage, antique, réaliste"

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 12, 2009  10:47

Un poète à découvrir en effet, merci Summertime, on voit bien qu'ils jouaient tous dans la cour
des grands, ces poètes du Grand jeu!

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 13, 2009  01:20


SALUT

L’île s’enfuit
Et encore une fois la fille gravit le vent
et découvre la mort de l’oiseau prophète
A présent
c’est le feu soumis
A présent
c’est la chair
la feuille
la pierre
égarés dans la source du tourment
comme le navigateur dans l’horreur de la civilisation
qui purifie la tombée de la nuit
A présent
la fille trouve le masque de l’infini
et casse le mur de la poésie.

   

QUELQUE CHOSE

nuit qui t’éloignes
donne-moi la main

œuvre d’un ange bouillonnant
les jours se suicident

pourquoi ?

nuit qui t’éloignes
bonne nuit

   

CELLE DES YEUX OUVERTS

la vie joue dans le jardin
avec l’être que je ne fus jamais
et je suis là

danse pensée
sur la corde de mon sourire

et tous disent ça s’est passé et se passe

ça va passer
ça va passer
mon cœur
ouvre la fenêtre

vie
je suis là

ma vie
mon sang seul et transi
percute contre le monde

mais je veux me savoir vivante
mais je ne veux pas parler
de la mort
ni de ses mains étranges.

   

ORIGINE

Il faut sauver le vent
Les oiseaux brûlent le vent
dans les cheveux de la femme solitaire
qui revient de la nature
et tisse des tourments
Il faut sauver le vent

Fermer la fenêtre

PIZARNIK, Alejandra

   

Xambo

Les fouets brûlaient mes paroles
et des bruits mystérieux découpaient l'ombre pâle
où chaque mot s'inscrit en plainte de carène.

Ces mots m'intentaient aux méandres,
étranglaient de lumière mes syllabes tranquilles,
forgeaient dans l'or des pailles une clé indéchiffrable.

Je me levais en foule, je les passais en foule
par cette langue oubliée que retracent les frondes.
O vérité des signes
Tous les mots sont des chiens qui se couchent à ma voix.

Claude Saguet.(XAMBO éditions Multiples 1980)

   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 14, 2009  01:47


TONNERRE ET DOUCEUR

Très loin de nous en nous je sais
que des réserves de splendeur
s’accroissent métal blanc porphyre en flammes,
fleurs de feu ! Gerbes ! Fusées ! Rivières
incandescentes couleur de lait !

Toute misère
éclate quelque part. Mais la cendre amoureuse
la poudre blanche et bleue des distances infinies
endort des milliards d’assourdissants tonnerres
et la chaleur redevient pâle et douce – et le souci
de l’énorme soleil
est la culture des jacinthes.

Jean Tardieu

***      

Le dilemme

J’ai vu des barreaux
je m’y suis heurté
c’était l’esprit pur.

J’ai vu des poireaux
je les ai mangés
c’était la nature.

Pas plus avancé !
Toujours des barreaux
toujours des poireaux !

Ah ! si je pouvais
laisser les poireaux
derrière les barreaux
la clé sous la porte
et partir ailleurs
parler d’autre chose !

Jean Tardieu ("Monsieur monsieur" Gallimard 1951)

***         

tombeau de Monsieur Monsieur

Dans un silence épais
Monsieur et Monsieur parlent
c'est comme si Personne
avec Rien dialoguait.

L'un dit : Quand vient la mort
pour chacun d'entre nous
c'est comme si personne
n'avait jamais été.
Aussitôt disparu
qui vous dit que je fus ?

- Monsieur, répond Monsieur,
plus loin que vous j'irai :
aujourd'hui ou jamais
je ne sais si j'étais.
Le temps marche si vite
qu'au moment où je parle
(indicatif-présent)
je ne suis déjà plus
ce que j'étais avant.
Si je parle au passé
ce n'est pas même assez
il faudrait je le sens
l'indicatif-néant.

- C'est vrai, reprend Monsieur,
sur ce mode inconnu
je conterai ma vie
notre vie à tous deux :
À nous les souvenirs !
Nous ne sommes pas nés
nous n'avons pas grandi
nous n'avons pas rêvé
nous n'avons pas dormi
nous n'avons pas mangé
nous n'avons pas aimé.

Nous ne sommes personne
et rien n'est arrivé.

Jean Tardieu ("Monsieur monsieur" Gallimard 1951)
      

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