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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


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Auteur

Sujet : Présence des poètes

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 24, 2009  23:15

REQUIEM

Qui est sans nuit ? Que fuit celui qui aime ?
Est-ce toi ? Non. Ni moi. Dans l’éboulis
De tant d’années qui sont un requiem
Tout prend pour nous la couleur de l’oubli.
Ton corps est-il pareil au pare-brise
Que constelle la pluie ? Est-ce le mien
Qui de très haut choit dans ma tête grise
Comme en un gouffre et n’y reconnaît rien ?
Es-tu mon paysage insomniaque,
En moi ce tas de feuilles recrachées
Par tous les mots que j’écris maniaque,
Ou ceux qu’à ta margelle j’ai cherchés ?
La source nous sépare et sur ta bouche
Jamais ma soif ne se calme. Un dibbouk
Parle la langue expulsée de ma souche
Qui a franchi la Vistule et le Boug.
Et mon passé m’arrache bribe à bribe
Au verbe vase où l’algue se dénoue.
Des cris perdus je redeviens le scribe
Et de l’amour, palimpseste de nous.

Charles Dobzynski(Liturgie profane)

    ***

l’infini,
J’attache à ton désir un désir absolu,
J’appelle de ton nom le chant des solitudes.
Il y a je le sais des traces sur le vide,
Des blessures qui dessinent le chaos de mon coeur.
Je suis au labyrinthe où je me suis perdu,
En rêvant de me perdre sans retour avec ton désir absolu
Entre visions et reflets mon amour,
Je prends l’empreinte de tes yeux,
Le cristal de ton corps jeté dans la lumière.
Je pars nous mettre à l’abri de ce temps.
Je donne ton sourire à une bouche d’or,
Je laisse tes cheveux recoudre i.
Je te veux dans mes bras comme au ciel,
Je te veux à tous les échos essoufflés,
Je te veux à bout portant accordée,
Je te veux avec moi dans un néant solitaire.
En ton visage est au creux de mes mains,
Je le presse si fort sur mon propre visage,
Que je traverse monts et désastres, ruines ou glaciers,
Jusqu’à toucher encore cette merveille de nous,
Entre visions et reflets mon amour.

André Velter

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 25, 2009  23:20

Un éclat

Tes mots sont ma maison, j'y entre. Tu as posé le café sur la table et le pain pour ma
bouche. Je vois des fleurs dans la lumière bleue, ou verte. C'est exactement le paysage
que j'aime, il a le visage de ta voix. La pluie rince finement une joie tranquille. Aucune
barrière, aucune pièce vide. Désormais tout s'écrit en silence habité. De cette plénitude,
je parcours la détermination des choses. L'arbre porte fièrement ses cerises comme une
belle ouvrage. Il installe une trêve dans l'interstice des branches. Pas de passion
tapageuse mais la rondeur du rouge. Un éclat. Des fleurs, encore lasses d'hiver, se sont
maquillées depuis peu. Le soleil astique le cuivre des terres. Peut-on apprendre à
reconnaitre l'existence ? La rivière miraculeusement pleine, inonde son layon. La carriole
du plaisir est de passage. Des oiseaux aux poissons, les rêves quotidiens font bonne
mesure. Tout est bien.

Ile Eniger - "Un cahier ordinaire"



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 26, 2009  23:31

SEUL

une peau morte
au mieux tendue dessous
encore

voilà

on continue sur ce qui reste
commun de quoi d'enfance comment
commune

ça va vite jusqu'à sans voir
si vite on se dit c'est pas grave
il en reste assez
et non

garder qui quelle mémoire
au fond dans ce qui bouge

arbres
si long pour monter
et puis coupés
net avec leur odeur partis
leurs écureuils rapides

d'un coup de scie l'enfance
on ne la retrouve plus
à quoi bon
depuis combien d'années déjà l'absence
des passe-crassanes

et pourtant non
bien sûr pour rien mais
quelque chose au moins comme
dire que résiste net sec clair
le goût de cette poire
ou l'odeur de cette résine sur des doigts sales
qui collent

Antoine Emaz

   ***

Ah! depuis ma naissance

Légèreté souriante d'automne
là dans ce soleil de prix
l'espérance d'être de longues courbes
m'emporte
bras s'étirant des bras
jusqu'aux douces températures
Ah ! depuis ma naissance
ma première étendue
je cherche
Dire les fils
où septembre s'unit à l'air
dans la phrase sensible
la mise en avant des mots
dont j'allège les sommes
Ainsi importe parler
résonne l'être
autour
peut-être dans
l'espace à prendre
jusqu'à toi.

Henri Heuretebise "Chant profond"

   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 27, 2009  15:31

Ce soir, même une feuille
qui bouge
fait trop de bruit.

Au premier mot
j'ai compris que je faisais fausse route
dans ma bouche

Ni l'équerre ni le compas
n'ont pu mesurer
un arbre .

N'ajoute pas de la poussière
à la poussière
laisse devant la chambre tes souliers.

peut-être qu'on respire encore
sous les racines
et que le ciel oublie

Quelqu'un crie
que tout est noir , mais c'est dans sa tête
qu'il se cogne

Dans la mémoire des autres
nos blessures
guérissent toujours

J'ai compté sept gouttes de pluie
sur un pétale
sept bonnes pensées

Je porterai
le temps sur l'épaule
pour marcher mieux

la lumière qu'on cherchait
ensemble
n'est plus jamais revenue

A moi, rien qu'à moi
je ne partage avec personne
querelle de moineaux

ce papillon je l'ai vu
dans un autre rêve
il y a mille ans

A ne désaltérer que l'absolu
l'eau
devient sèche

Il se trompe le soleil
il écrit chaque jour
de droite à gauche

Et sur le mur
cette ombre
qui n'appartient à personne

Cette rumeur , c'est peut être
une étoile
tombée dans l'herbe

Au temps de l'encrier
même les mots
avaient une odeur violette

Avant de quitter le jardin
il embrassa
l'écorce d'un saule

Claude Esteban "Morceaux de ciel, presque rien"

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 29, 2009  10:43

Voyage d'hiver

Ô mon amour, parmi les herbes qui blanchissent
Je te cherche, tu n'es plus
là,
et cet hiver que tu voulais
grandit seul maintenant sur les marges de ma mémoire.

Il a neigé, sais-tu.
La montagne qui portait ton nom
lance vers le soleil sa haute masse triomphante.
Il a neigé. Le givre
envahit les chemins. C'est à nouveau
dans le sol dur
le même assoupissement des coquilles.

Je te cherche, j’ai
tout laissé.
La maison est aveugle malgré les lampes.
Froide aussi,
malgré tous les feux, secrètement
blessée par ton absence.
qui d'autre
marcherait que moi ? Il est tard
dans le temps.
Un homme se soucie de ce qu'il aime
et ce qu'il aime
le maintient plus haut que lui.
Il est tard, maintenant,
pour dire tout, pour le sauver peut-être.
Je marche, j'ai
marché.
Dis-moi que ce voyage est beau,
toi, mon amour, parmi les herbes qui blanchissent.

Il a neigé, sais-tu,
sur tous les mots que je gardais pour toi.
Sur tous les mots, c'est une couche de silence
ou de détresse.
C'est la peur si petite
avec ses doigts. Je la connais depuis toujours
et chaque fois
elle étouffe mon cœur
quand tu t'éloignes.
Les mots qui restent sont des mots
d'effroi. Ô mon amour,
réchauffe-moi parmi ces mots qui tremblent.

Il a neigé, sais-tu,
sur les arbres qui nous cachaient.
tu voulais que je t'embrasse, là, sous les branches.
tu voulais cette houle qui montait
toujours plus fort, jusqu'à l'ultime voûte
de ton ventre.
C'était l'automne encore
et tu riais
de tous ces fruits que nous allions cueillir ensemble.
Ô le jardin, nos chairs
si chèrement unies,
ô la sève soudaine et bienfaisante !
Puis cet enfant qui surgirait de nous,
plus neuf que nous,
dans la lumière franche.

C'est la nuit, maintenant,
sur tous les arbres du jardin. Les branches
cassent.
C'est la nuit pour toujours, puisque
je marche seul
dans ce jardin, et que la nuit
m'enferme dans sa glace.

Ô mon amour, mon amie
de si loin
retrouve-moi parmi les jours qui se ressemblent.

Il a neigé, sais-tu. Les dieux
sont morts. Ceux qui portaient
le ciel, ceux qui frappaient aussi
avec la foudre et les paroles vengeresses.
Les dieux sont morts, c'est vrai,
plus morts que nous,
mais les blessures continuent, les cris
renaissent,
et sur les membres du voleur de feu
ce sont les mêmes chaînes qui meurtrissent.
Moi, dont le lot est de ne pas mourir,
la seule issue pourtant
mais il n'est point de terme à mon supplice

Claude Esteban, Le nom et la demeure, Flammarion 1985.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 30, 2009  23:19

LE TRANSIT DE SATURNE

Chaque jour
je reçois de moi-même
ce que l’usage est d’appeler
de « mauvaises nouvelles »
et ces lettres bordées de noir
je les déchire
je les jette aux corneilles

Chaque aube
dans la forêt que j’avais plantée
je m’égare
jusqu’à l’arbre seigneurial
jusqu’à la plus haute branche
jusqu’au plus ancien souvenir
et je m’y pends

Chaque matin
je me porte en terre
mais je suis seul à marcher derrière moi
maigre cortège
dans ces campagnes obscures
qui n’ont ni horizon ni forme

Chaque midi je renais
et je creuse
d’autres chantent moi je creuse
cela fait quelques années déjà
suis bien enfoui dans ce terrier magique
ne perçois plus vos voix
et pour mes oreilles aujourd’hui
même le mot solitude
sonne comme une rumeur nombreuse
comme un refrain presque frivole

De la nuit à la nuit je fouille la montagne
ombres m’entendez-vous ?
m’entends-tu l’imposteur ?
m’entendez-vous creuser ?
j’en atteindrai le cœur
où le rire et le sel ont la même saveur
j’en atteindrai le cœur et le ferai sauter

Nicolas Bouvier (« Le dedans », Kyoto, 1966, Genève, 1971) MERCI SUMMERTIME!

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 1, 2009  23:03

La dormeuse

Puisqu’elle dort,
dans la forêt de ses cheveux
nous démêlons feuilles et lianes
ailes et griffes, fruit et poison,
nous démêlons les lourdes mèches de la mort.

Dans la forêt,
passent le cerf, le renard et la biche
et passe le veneur,
le brutal vêtu d’orgueil,
ganté de sang.

Nous démêlons, nous démêlons
les mèches dans la douleur.

Et la dormeuse, l’errante,
poursuit un rêve de sang.

Est-ce bien le cerf qui brame au loin
ou bien le cor :
la voix de l’ogre ?

Avant la nuit,
dans la douleur et le désir
nous démêlons.

Belle est pourtant la sombre chevelure
où le jour et la nuit, bouche à bouche mêlés,
s’étreignent et se mordent.


Jean Joubert .Etat d’urgence(Editions Editinter)

****   

Peut-on encore parler de la rose?

Refus de la rose noire;
rose pendue, crucifiée
dans les forêts de l'orage.

Des hommes noirs sont venus
par les chemins de l'orage:
mains barbelées, bouches noires
pour le déni de la rose.

Rose travestie, rose noire,
visage nié sous le manque.

Pourquoi dans le jardin d'enfance
la rose brûlait-elle si rouge?
Rose rouge si lointaine,
et si rouge dans la mémoire
et dans le jardin d'enfance
où le le coeur brûlait plus rouge.

Coeur égaré, coeur fané:
métaphore de la rose.

Rose rouge ressuscitée
dans le jardin du poème.

Jean Joubert .Poème inédit( mai 2008 )

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 2, 2009  23:06

AU PIED DE L'ARBRE

Au pied du mur le lierre s’enracine dans l’arborescence de l’ombre –
nul ne saurait contraindre l’éclair,
ni la foudre à tomber.
Les glissements de terrain, et de sens,
parfois nous emportent vers
l’impromptu,
grâce auquel advient
la résurgence du jour.
Là, sous le houppier
d’un arbre incalculable,
je demeure
dans le discours du monde ;
ce qui tente de vivre
se répercute
par delà les frontières.
Le fourmillement d’un ruisseau
effleure mes oreilles,
comme si ce qui va
se presse
contre l’abîme.
N’y aurait-il pas de tiges
à tailler,
d’élans
à sarcler,
de vertiges
à émonder –
que les souffles
nous traversent
enfin ?
Et les crampons du lierre
vont-ils
fissurer l’ombre ?
C’est la demeure
où tout voyage,
l’espace entre l’aube et le vent,
je
est un mobile,
au pied de l’arbre /
la vie
s'implante /
dans l’oscillation
des soleils.
Entrenœuds,
les signes
fixeraient-ils –
ce qui s’éloigne /
avant
de s’éclipser

Daniel Leduc, né à Paris le 30 juillet 1950, est un écrivain français.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 4, 2009  12:53

LA MORT OUVRE LE COEUR

La rose à l'ombre des cyprès
danse.Inondée de ténèbres,
elle,au langage détourné
ne parvient plus à l'attention,
dans la distance accroît
le bruit du coeur désordonné.

Le soir descend dans chaque rose
et l'eau s'éclaire dans leur mort.
Dans les cyprès le coeur murmure.

Pierre Torreilles

****
LE JUSTE ELOIGNEMENT

En ce lieu s'établit la parole désencombrée,
les oiseaux vivent dans leurs cris,
les arbres dans leur vibration,
l'herbe dans le souci de l'eau.

En ce jardin l'éloignement
est permanence du murmure
ou chaque tige se prononce exactement.

Demeure attentif au silence
et dans l'attente exerce ta vision;
c'est lentement que la distance devient signe,
et le calme, porteur de la proximité.

L'herbe libère le silence,
les graminées à l'horizon
de lumières et d'oiseaux.

Pierre Torreilles

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 6, 2009  08:14

Légitime défense

Importuns tracassiers, que me veulent
ceux-là qui m’exhortent – morts et vivantes
créatures – au devoir courant ?

J’ai sachez-le mes cultes, mes rosiers
clandestins, mes lectures occultes
J’ai mes ports mes processions mes nuages
dans plus d’une acception

Ceux qui veulent, volent mon temps non déclaré
si je cède à leurs pressions
le mince filet fortifié de mes raisons
s’engorgera

Or la lutte est lassante
contre les autres, le sens commun,
le remords et le néant –
un corps à corps sans merci

Sachez que si je succombe
mon ombre n’aura pas de paix
pour avoir livré sans défense
le pays naissant de la dure
géologie de mon silence

Louise Herlin, L’amour exact, éditions de la Différence, 1990.

   
****

En des rondes d'or et de sang
Aux printemps des années bissextiles
Elles entraient par les fenêtres


Très vite, s'imposaient
Des explosions de nerfs, de lèvres saoules
La crucifixion de l'aube

Nos draps de lit défaits
Célébraient chaque matin la création du monde

Innombrables les papillons bleus
De nos nuits blanches
Innombrables les levers du jour, en équilibre
Sur nos corps confondus

Innombrables, les aveux faibles et tièdes
Qui déchirèrent un silence
Anéanti et fiévreux

Aux printemps des années bissextiles,
Elles entraient par les fenêtres
Mais avant les étés
Elles disparaissaient dans leurs cafés
Avec des morceaux de sucre blanc

A toutes les femmes avec qui j'ai fait l'amour et dont il ne me reste rien
Nice 2005
Paul Mari
      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 9, 2009  00:00

CHANTS À CÔTÉ

Pour tout vous dire (ou presque)
Voilà. J'habite par 49°39' de latitude Nord et 2°01' de longitude Ouest. J'y prends le vent
(secteur dominant nord-quart-nord-ouest) dans tous les sens ; j'y prends la mer (quelquefois) ;
je prends mon temps ; des mots me surprennent. Je n'écris pas de poésie figurative. C'est Pierre
Soulages qui a dit : « Je ne représente pas, je présente. » Eh bien voilà, je ne figure pas, je
défigure et c'est du tohu-bohu élémentaire et verbal que je mets en espace, en musique, en crise,
en désordre, que je bricole avec ma caisse à outils rhétoriques et intertextuels. Je connais la
manœuvre mais je me soucie peu d'acrobaties, d'installations, de dispositifs, de performances
formalistes post-modernes ou post-post-modernes… Je règle des comptes avec d'obsolètes soudards
et dieux à ferrailles, toges ou barbes, avec moi-moi-moi (par hygiène). J'ajoute des paquets
d'oiseaux et de mer, un ébouriffé foutoir botanique, du bleu, beaucoup de bleu. Il y a dans
certains coins, dans les ombres de cet état de choses (pourquoi ne pas le dire ?), le
formidablement discret sourire, le désordre limpide et déchirant de Dieu. Ce sont les viscères ou
l'écume du monde et de la réalité dans leur tout, leur moins que tout, leur presque plus que tout.

Il n'y a qu'un piéton anonyme, une figure nomade et bancroche en marche dans les nuits
dévorées/dévorantes, sous les mansardes hirsutes chevelues des cieux en bataille ; la mer bossue
s'affuble et se démène ; une étoile fume ; les pluies picotent un lièvre, des schistes, un
deltaplane ; la forêt sent le bétail bleu et le poumon froid. Le passant pisse aux lisières, il
bée dans la rature des choses ; les vents bourrus effacent ses traces provisoires ; éberlué il
dégoise et dégobille ses rengaines, ses palimpsestes, ses psaumes sans trémolos lacrymogènes ou
pathétiques (il ne regarde pas lyriquement son nombril) ; il court plus loin, il baguenaude, il
passe outre, droit devant, droit devant…

Tout ça s'écrit à la va comme je te pousse, et c'est l'aubaine et c'est l'absence. Il y a,
heureusement, ce que j'oublie et ce que j'ignore. Cherchez bien, ça vous trouvera.

HENRI DROGUET

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 12, 2009  00:26

Je recueille ton silence
comme les bulles du brochet qui passe
entre les racines des saules,
comme le mutisme de la forêt
qui se reforme après la promenade
devant la tanière des sangliers.
C'est ton pays, où Sisley mourut pauvre
en ayant ajouté de la lumière aux feuilles,
du ciel aux rivières.
Tu as rejoint l'énigme de tes pères
et, la sentant monter en moi,
je cherche des mots qui éclairent le temps,
des mots que nos enfants puissent interroger
quand il m'aura fermé la bouche à mon tour."

Jean-Pierre Lemaire, L'intérieur du monde, poème tiré de Simple mortel, à mon père, Cheyne /
Manier-Mellinette Editeur, 2002

****
LE ROI MALADE
à Jeanne-Marie

Le miracle est si lent qu’on ne peut le suivre ;
à la fin, tu verras le soleil du soir,
plus haut dans le ciel,
te rendre la terre un long après-midi.

Que faire de ce temps
nouveau avant le terme ?
Un vent léger moire les champs de luzerne.
Bientôt, tu reprendras la tâche abandonnée.

Bientôt. Mais d’abord,
tendre la main vers le soleil,
invisible tant qu’il était au zénith,
familier maintenant,

dans le pommier, au bord des toits
et sur le mur à ton chevet.
Devenu dans ton cœur mortel
un visage sans déclin.

(Jean-Pierre Lemaire (inédit)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 13, 2009  23:31


L'amour au premier regard

ils pensent tous deux
qu'un sentiment subit les a unis
belle est cette certitude
plus belle encore l'incertitude
ils croient que ne se connaissant pas
rien n'a jamais eu lieu entre eux
mais ces rues ces escaliers ces couloirs
où depuis longtemps ils ont pu se croiser

j'aimerais leur demander
s'ils n'ont pas souvenir
peut-être dans une porte tournante
ou un jour face à face
quelque part non dans la foule
au téléphone mais c'est une erreur
mais je sais leur réponse
non ils ne s'en souviennent pas

mais tout commencement
n'est qu'une suite

depuis si longtemps déjà
le hasard a joué avec eux
pas tout à fait prêt
à se changer en destin
qui les rapproche les éloigne
leur coupe la route
et étouffant un rire
se sauve un peu plus loin

il y a eu des signes
indéchiffrables qu'importe
il y a trois ans peut-être
ou bien mardi dernier
cette feuille qui a volée
d'une épaule à l'autre
un objet perdu ramassé
qui sait peut-être un ballon déjà
perdu dans les fourrés de l'enfance

mais tout commencement
n'est qu'une suite
le livre du destin toujours ouvert

il y a eu des poignées
des sonnettes où sur la trace d'une main
une autre s'imprimera
des valises côte à côte à la consigne
et peut être une nuit un même rêve
dès le réveil au matin effacé

mais tout commencement
n'est qu'une suite
le livre du destin toujours ouvert
au milieu
W.Szymborska

****   

ENCORE

Dans les wagons plombés
des noms traversent le pays,
mais où s'en vont-ils ainsi
et quand descendront-ils enfin,
cela ne me le demandez point,
je ne le dirai pas, n'en sais rien.

Le nom Nathan frappe sur la portière,
le nom Isaac, dément, se met à chanter,
le nom Sarah implore de l'eau pour le nom
Aaron qui dès lors à la soif succombe.

Ne saute pas du train en marche, nom David,
nom qui con*****e à être vaincu
et que nul ne veut plus donner, nom sans abri,
trop lourd à porter dans ce pays.

Que mon fils ait un nom bien slave
car ici on compte chaque cheveu,
car ici on distingue le bien du mal
suivant le nom et la coupe des yeux.

Ne saute pas du train. Miroslaw sera le fils.
Ne saute pas. Il n'est pas encore temps.
Ne saute pas. La nuit retentit comme le rire
et singe le grincement des roues sur les rails.

Un nuage d'hommes a couvert le pays,
du grand nuage une petite pluie,
une petite pluie, une larme, un temps sec.
Les rails mènent dans un bois noir.

C'est comme ça, crie la roue. Le bois est sans clairières.
Comme ça, comme ça. Un transport d'appels s'en va.
Comme ça, comme ça. Réveillée la nuit, j'entends
les coups sourds du silence dans le silence.

Traduction. Lucienne Rey
Wislawa Szymborska, Dans le fleuve d’Héraclite, Maison de la Poésie Nord/Pas de
Calais, 1995

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 16, 2009  00:38

LES DEMI-VÉRITÉS

L’intimité de ceux qui ont écrit, en vérité,
nous est inconnue. Les poèmes intimes, peutêtre,
nous touchent. Et cela suffit.
Celui qui souvent nous fait le plus de mal, celui
qui nous encourage le plus,
n’est pas celui qui d’ordinaire a fréquenté
les puits de la douleur, ni celui que le bonheur
capricieux, respecte, mais celui qui en nommant
le mal et le plaisir sait nous faire le plus grand mal
ou prodiguer l’encouragement le plus sûr.
Les demi-vérités, qui sont, comme nous,
insuffisantes, vaines, tortueuses,
souvent nous rendent plus proche l’entière vérité.
En fin de compte la vérité nue
est un territoire toujours aussi étroit que stérile,
et ce n’est pas parce qu’il est connu
qu’il se montre généralement moins ridicule.
Nue, la vérité, en fin de compte,
apparaît comme un personnage à demi-dévêtu.
Que peut nous apprendre la certitude ?
Où nous conduit le fait d’avoir deviné
l’étrange condition du monde mérité ?
Elle nous conduit au silence, ou peut-être à
raconter
nos demi-vérités. Ce sont deux actes
d’essence très différente : l’un est triste et stérile
et l’autre est stérile et tout aussi triste.
De La vie de frontière

Carlos Marzal.Traduction de Claude LE BIGOT

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 18, 2009  01:28


Encre du cri

J’habite à la pointe des terres venteuses
entre les seins d’une femme océane
avec les éléphants de mer
et leurs cohortes de vestales
avec les armuriers géants
qui mûrissent les métaux
avec les seigneurs des eaux
les prophètes hallucinés
je suis le fils des morts
et de la poussière
l’amant sacrifié
d’une sorcière exilée
sur une ’île transparente
j’entends battre le cœur du soleil
dans le sel de mon sang
j’entends respirer la terre
dans sa robe vespérale
une mémoire me manque
pour dire toute la vérité
pour dire l’horreur
et la beauté d’exister
je n’ai que le cri
pour résister
au silence de ce dieu irrité
qui dresse des murailles
entre les vies que nous rêvons
je n’ai que mes mains
pour serrer dans mes bras
l’enfant à la tête de dragon
je cherche ce que nul ne trouve
à moins de s’exposer vivant
à la rose des sables
la belle aventurière
dans son château d’énigmes
celle qui fait rêver
les troubadours errants
celle qui guide les gitans
à travers les arcanes du temps
la fée des fous qui fait tomber
la tête de ses amants
dans un gouffre sans fin
de voluptés cruelles
celle qui défait
les nœuds serrés des rubans noirs
celle qui saigne
lorsque le jour la surprend nue
dans le courant de la rivière
celle qui aime un prince dément
à califourchon sur un loup
celle qui s’évapore
lorsque j’ouvre les yeux
pour rétablir l’irréalité
profonde de ce monde
qui est de nous-mêmes un reflet
notre seul accomplissement possible.
j’habite au bord des tempêtes
et des grandes marées

ANDRE CHENET

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