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Famille : Poèsie d'aujourd'hui
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Auteur
Sujet : Présence des poètes
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Epsilon |
Date du message : avril 15, 2009 21:52 |
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Geai Au sous-bois s’il s’envole un geai Coup de l’âme du bleu de l’aile Lancé dans l’ombre des branches Il semble qu’il t’ait blessée à vif Et dirais-tu il dit des mots Échappés d’un langage humain Moins masculin que féminin pourtant Que peut-être tu pourrais comprendre Quoique nul n’y ait entendu jamais Rien mais la jacasserie qui se perd Comme se perdent poèmes ou discours Laisse en toi une profondeur triste Vers laquelle et vers la mousse du grand lit Penche ton beau visage femme aimée Quand du somnifère tu te déchaînes Et qu’ainsi le songe sylvestre s’enfuit Verte lueur sous la porte de craie Qui va tourner pour ton éveil proche. (21 septembre 1985) André Pieyre de Mandiargues, Gris de perle, Gallimard, 1993 . **** EVE LUCIFUGE Elle est massivement présente Elle est la plus vivante et la plus noire Au milieu de cette foule consumée Entre tous ces hommes pauvrement recueillis Ces femmes sauvages ces enfants mornes Unis à l'ombre d'un théâtre froid Où ils sont venus voir d'autres hommes Mourir D'autres femmes d'autres enfants Mourir encore. Ses cheveux ont l'éclat de la peau Ses yeux brillent comme des scarabées Ses genoux remuent une lave élémentaire Qui roule sur la peluche cramoisie L'or éteint les taches de charbon Le crin bestial jailli hors du fauteuil Au contact habituel de ses jambes. Elle sait bien que la salive d'un ver Gaine jusqu'en haut ses cuisses nues Et son manteau de faux léopard Exhale une atmosphère de bouc Où dansent aussi des mouches roses Comme à l'entour de la digitale pourpre Vénéneuse et seule entre les simples de la forêt. Sa croupe est trop large pour une femelle de l'homme Quel bras pourrait la ceindre Quel poing pourrait l'abattre A quel jeu la plier Par quel ressort de gomme Sur quel velours grinçant quelle fourrure musquée Devant quel miroir blême ? Quels mots l'apprêteraient enfin aux boues de l'homme ? Riant elle s'émeut d'une sueur chevaline Qui dévore de feux sa tunique en viscose Et son rire est un trophée de boucherie. Nourrie de cendre elle se sait Carnivore L'obscur l'épanouit. André Pieyre de Mandiargues
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Epsilon |
Date du message : avril 17, 2009 01:58 |
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La peur du sommeil m'hypnotise... La peur du sommeil m'hypnotise Les roses de mes naissances frissonnent Et, telles des grues fascinées par la sagesse des espaces Les vertus nourrissent en moi d'étranges paysages Apaisent les plaies de mes péchés Et dardent sur mon angoisse leurs hautaines sensations O Dieux ! la rumeur du passé Vient frôler les ailes de mes élans Comment chasser les hiérarchies des coutumes Comment bannir le bombardement de la folie Toute cette grattelle de mots Et les récréments des remords Avec la flèche de mes désirs Je veux enfiévrer les aubes timides Avec un verbe juste chargé de sève et de foi Je veux empourprer les mots insomniaques Et sauver quelques grandes espérances Le ruban de l'espoir coiffe tous mes reposoirs Jean Métellus
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Epsilon |
Date du message : avril 18, 2009 02:05 |
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QUELQUES POÈMES DE L'ouïe fine Giovanni Pierluigi da Palestrina Des journées lentes dans l'oreille. On voulait ouvrir les portes. Dans ta poitrine une caverne et des briquets se jettent sur le monde. Tu restes seul avec tes petits feux, toujours inachevé, toujours blessé dans l'ordre des chansons. Edvard Grieg Tu entends la neige au bord d'un piano fort comme un yak. Tu serres contre toi le châle d'espérance et voilà d'autres larmes et d'autres nids qui s'abandonnent dans tes yeux. Benjamin Britten Les enfants sont des boules de Noël. Les enfants sont des gobelets de vin. On leur tricote des raisons de vivre. Les hirondelles sont assises pour entendre chanter. Claude Debussy Tu n'imaginais pas ce qui te parlait dans les feuilles, ni que les feuilles se parlaient. L'image est au fond de l'ouïe derrière les yeux. Tu n'imaginais pas la mer. LUCIEN NOULLEZ
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Epsilon |
Date du message : avril 19, 2009 15:16 |
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Jacob chanson au bord des âmes L'amour, ce n'est pas seulement aimer C'est être happé soudain par un ange Qui vous élève et vous tire vers le haut Comme au-dessus de vous même Comme au-delà de votre histoire Et le désir n'est plus le désir Et la pesanteur n'est plus la pesanteur Et l'incertitude n'est plus l'incertitude L'amour ce n'est pas seulement aimer. Etre aimé, ce n'est pas seulement l'amour C'est être reconnu soudain par un regard Qui vous enveloppe et vous guide vers vous-même Comme au-desssus de notre condition Comme au-delà de nos pulsions Et l'égarement n'est plus possible Et la trahison n'est plus possible Et l'aliénation au passé lointain s'efface Etre aimé, ce n'est pas seulement l'amour. ALAIN SUIED **** De l'autre côté 1 Attention, de l'autre côté il n'y a rien. J'en reviens. Ni désir, ni rêve ni même leur retour. Et la terreur d'exister a joué son dernier tour. J'en reviens. De l'autre côté il n'y a plus de liens. Il y a un visage. Il n'a pas d'ombre ni de reflet. 2 Il y a un visage. Je suis égaré dans sa lumière. Je dois revenir du côté des vivants. Je traverse la frontière et je cherche ton regard absent. De l'autre côté sauvage un feu m'a brûlé. C'était la griffe acérée de tes yeux sans partage. 3 De l'autre côté, il n'y a rien ou peut-être une blessure? Un regard oublié, qui revient ou sa mélancolie sans mesure? Je me penche au bord du vide et soudain ton absence a un poids. C'est une trace inaperçue, ride sur la face des eaux une voix qui souffle soudain du passé le vent muet de l'autre côté. ALAIN SUIED
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Epsilon |
Date du message : avril 22, 2009 01:22 |
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CHEMIN DES EMBOUCHURES cette angoisse d'un blanc d'un sol en poudreuse et qui rit une icône s efface tout le terrain demeure image pour un autre tracé entre le filtre et l'angle que dire et qui ne fut pas dit se dire autre et le même fixer l'automne en ses rehauts aborder les miroirs * brouillard en cet esprit et la mort, cette mort, en taureaux affrontés, signe à signe se lie enchaînant ses relais, la mort en ses stèles triomphe énumérant, en regains et en creux, les emblèmes brisés de ses déhanchements, l' a d n d'une lettre informe les jambages en déliés du jour, volés à l'aventure aux stèles des regards répondra le soleil quand au soir revenu les prédateurs ont dépecé l'ombre des mots offerts faisant du jeu la vérité l'écrit n'est pas qu'un sens le sens n'est pas écrit la parole agite un feuillage qui se glace aux croyances le mot n'est pur que s'il est flèche à travers les brisants * une robe de pierre entrave et trace un nu, en mouvement à naître, en gonflement d'écorce, empilement serré de cristaux à bâtir et de possible ruine, un faucon vient sommer les serpents du discours, mais l'héra de samos habite sa colonne et l'ammonite prise en un fossile joue son temps sédimentaire une parole en pierre engage la durée encerclant un rocher en fleurs et feuilletés de neige ainsi l'instant se fige vivant la nuit de ses ressacs sa frontière et le soi entre le monde et ça nombre d'écrans autant que fables en jeux d'encre ou de mode ta bouche apparaît au levant à l'éveil en vrai jour Philippe Jones
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Epsilon |
Date du message : avril 24, 2009 01:07 |
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Légitime défense Importuns tracassiers, que me veulent ceux-là qui m’exhortent – morts et vivantes créatures – au devoir courant ? J’ai sachez-le mes cultes, mes rosiers clandestins, mes lectures occultes J’ai mes ports mes processions mes nuages dans plus d’une acception Ceux qui veulent, volent mon temps non déclaré si je cède à leurs pressions le mince filet fortifié de mes raisons s’engorgera Or la lutte est lassante contre les autres, le sens commun, le remords et le néant – un corps à corps sans merci Sachez que si je succombe mon ombre n’aura pas de paix pour avoir livré sans défense le pays naissant de la dure géologie de mon silence Louise Herlin, L’amour exact, éditions de la Différence, 1990. *** Le temps où j’avais tout le temps de chérir le principe, l’ordre, la symétrie – ou l’inverse – en toute chose la clé, la règle du jeu, le fin mot (je haïssais le récit long, les photos, la conversation, le roman – sa prolixité) au temps où j’aimais le chiffre plus que l’évènement, le nombre, l’équation – non l’émotion, l’alchimie…. Ce temps un jour a passé où j’ai vu sous l’arbre la forêt nombreuse, dans l’essence le singulier – le détail fourmillant sous la pierre et le désir m’est venu d’en dire la lente, fabuleuse profusion Louise Herlin, Les Oiseaux de Méryon, Éditions de la Différence, 1993.
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Epsilon |
Date du message : avril 26, 2009 01:25 |
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Si vifs, l'éclat jaune, l'éclat rouge des arbustres en fleurs, les premiers dans la cour, ne connaissant ni les noms ni les murs : pourquoi nous retenir de voir, aujourd'hui justement ? Ce n'est pas pour nous que nous regardons, mais pour tous ceux dont les chambres sont closes et les paupières. Quand ils rouvrent les yeux parfois, nous croyons qu'ils nous scrutent, exigent-ils une présence ou veulent-ils apaiser une image venue d'eux-mêmes, d'eux-seuls ? Là où nous sommes, du côté du spectacle, nous ne transmettons rien, nous ne recevons rien non plus. Spontanément la main tremble et s'avance et sur le front qu'elle caresse, ride après ride, efface l'ombre et prononce les mots fidèles à ce matin de mars comme aux visages. Pierre Dhainaut ***** Confiance, dit le poème Il vient de l’urgence, c’est toujours la nuit tant que l’on ajoute à la mort des supplices, des massacres, il n’oublie rien, ni les cris ni les plaintes ni le silence qui étouffe, en écoutant ici, en lui plus loin que lui, il élargit le poing jusqu’à la paume, il n’a pas froid contre les murs, pour les traverser il leur parle, avec un peu d’air sous les portes il a ce regard d’un enfant face aux vents du rivage, l’essor de l’arbre et l’envol des oiseaux ensemble, il fend les pierres, jamais il ne meurtrit l’espace : confiance, dit le poème, dans chaque poème, dans le matin libre, le souffle imprévoyant, il a besoin seulement de nos lèvres. Pierre Dhainaut
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Epsilon |
Date du message : avril 27, 2009 01:55 |
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LES PETITS AVIONS Comme si trop peu de soucis surchargeaient mon front, je vois sans cesse en rêve, va savoir pourquoi, des petits avions. Peu leur importe de quelle façon hanter (mon sommeil : sur ma paume tels des oisillons ils picorent des graines. Dans ma maison, pareils à des grillons, ils peuplent les murs. Leurs nez naïfs m’effleurent, ainsi tourne en rond un poisson autour des jambes d’un enfant, le chatouillant pour faire rire ses pieds menus. Parfois ils encerclent mon feu, ils se pressent, aveuglés, et m’empêchent de lire, le balbutiement de leurs ailes m’effleure. Autre trouvaille : ils viennent sous forme de bambins en larmes, à peine descendus de mes genoux, ils réclament : prends-nous dans tes bras Parfois, j’ouvre les yeux : en rangs, tous les petits avions, pareils à des petits Salomon, sont assis en cercle et savent tout. Je les chasse, mais les revoilà dans l’obscurité, dans l’éclat du cirage, le blanc de l’œil luisant : on dirait des teckels, leurs longs corps naviguent Me seraient-il donné pour toujours, ce rêve gentil et moderne, avec au fond du rêve, apprivoisé, un petit avion mal proportionné ? Cependant, dessoûlée de mon songe, je me rends à l’aérodrome pour observer ces énormes tonnerres qui sonorisent les temps présents. Quand, à l’orée des hauteurs, l’hélice omnipotente agit, je me dis, as-tu tout contrôlé, mon petit ? Tu n’as pas grandi. De ton vaste éclat argenté, ici, tu trompes le monde. En fait tu es un enfant minuscule, à peine visible sur fond de bleu. Et nous scintillons, toi et moi, à deux pôles de l’espace. Sans doute crains-tu de me quitter, moi qui suis si grande ? Où ton ascension s’effectue, dans l’obscurité des signaux, que mon doux rêve étrange te garde, petit avion ! Bella Akhmadoulina (1962) ___________________ LEçONS DE MUSIQUE J’aime ceci : comme à tout un chacun, Marina, comme à moi, d’un gosier frissonnant – je ne dis pas : comme à la lumière, à la neige -, cou tendu : on dirait que j’avale de la glace, j’essaye de prononcer : comme à tout un (chacun, on t’enseignait la musique. (Apprentissage vain ! faisant pleurer et rire Dieu, vouloir apprendre au cierge les lois de l’éclai- (rage.) Deux obscurités égales ne s’entendaient pas : le piano et toi, deux cercles impeccables, dans le chagrin d’un sourd mutisme réciproque supportant le langage étranger l’un de l’autre. Deux sombres froncements unis dans une rencontre insoluble et hostile : le piano et toi : deux silences puissants, deux faibles gorges : musique et parole. Mas la prépondérance de ta solitude est décisive. Le piano et toi ? Un prisonnier de l’aphonie tant que dans le do dièse un allié ne trempe pas son petit doigt. Toi tu es seule. Personne pour t’aider. Pour la musique ta leçon est difficile : sans importuner d’objet blessant ouvrir en soi le saignement du son. Marina, prélude à l’enfance, au destin, do mi, avant l’or des paroles amies, ré, prélude à tout ce qui viendra après, inclinaison commune de nos fronts pianistiques, agrippée comme toi au tabouret, ô carrousel, inanité de Gedike ! Faire tourner le rond qui siffle autour du crâne et qui arrache le béret. Marina, tout ça, c’est inventé pour faire joli, au petit bonheur, en comptant sur la chance de pouvoir crier pour une fois : je suis comme (toi ! Je crierais volontiers, mais voici que je pleure. Bella Akhmadoulina (octobre 1963) Deux poèmes tirés du recueil « Histoire de pluie et autres poèmes »
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Epsilon |
Date du message : avril 28, 2009 10:11 |
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CE N'EST PAS LA COULEUR Ce n'est pas la couleur que je porte qui fera le ciel moins bleu Ni même mon cœur scalpé la terre moins riche Mais le deuil que je suis accuse cette absence qui pèse à la terre Ma mémoire est lisse comme un œuf à faire l'examen du trou cicatrice de tous les chants futurs. PATRICE CAUDA (1925-1996) *** ELLE DISAIT SI UN JOUR JE MEURS Elle disait si un jour je meurs nous haussions les épaules à la Libération elle est morte nous n'avons pu sécher nos pleurs Sa chambre pauvre lac ciré les vastes coussins de cretonne jaunie l'armoire de famille penderie étroite le grand lit où elle dormait seule Elle faisait des ménages d'autres faisaient l'amour nous l'attendions harcelants nous étions ses amants aux froides caresses Chaque jour nous inventions des jeux elle regardait l'air vague elle semblait éternelle nous avons grandi sans la voir A nos cris elle s'effrayait vivait nourrie de nous-mêmes chaque soir sur notre front elle se posait nous n'avons pas vu comme elle vieillissait Ses grandes mains blanches de lavandière chacun de nos repas en était fait nous étions pétris de son travail un peu de nous pour chaque goutte de sa sueur Un soir elle a dit je suis fatiguée nous n'écoutions pas le sommeil elle est morte sans nous déranger nous nous sommes dispersés dans l'ombre. PATRICE CAUDA(1925-1996)
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Epsilon |
Date du message : avril 29, 2009 11:51 |
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L'AIR DANS NOS TRACES Lumière qui nous imprègne par les lèvres. Le seuil, lorsque tu ignores si c'est l'air qui tremble, si c'est toi. On ne traverse pas la montagne, on se traverse. Au vent des crêtes érodant le corps, l'affûtant comme les pierres. Ce que la vie n'a pas ouvert, la mort nous le refuse. Tu te préserves ou tu prévois : la buée sur les vitres ne parle pas d'elle. Tempête assourdissante où s'obstine à tinter une cla- rine. De quel soleil, comme l'aubier, sommes-nous la mémoire ? L'attention nous allège, nous enracine. Oiseaux migrateurs, éclat des galets, nous faisons plus que voir. Oreille sur la roche comme à l'orifice des conques. Ah, si nos yeux un matin de brume attiraient la grive... On nous jugera comme on juge les murs aux parié- taires. Tu as manqué d'amour, tu ne désirais que l'autre ver- sant. Qui accompagnons-nous dès que nous quittons les routes? De pierre en pierre une eau consciente, de mot en mot un souffle. Tu n'es plus seul, tu te sais vulnérable. Pour viatique une poignée de neige. La main qui tâtonne, la main qui déploie. Avec la nuque, avec les tempes, nous n'ajouterons que des dieux allègres. La durée juste, le bruissement des feuilles. Vague plus forte, plus présente, qui annonce une vague nouvelle. Ne dis pas que la plaine est vide, découvre-toi. Regard comme une fleur de mars, pour toutes les sai- sons. Envier l'éclair, envier la graine. Pour ne pas oublier l'amont, suivre le cours du fleuve. Aimer aussi la flamme pour son ombre. Maisons, chemins, une concentration prodigue. L'inconnu n'a pas un autre visage, celui de nos enfants. Un silence fidèle, partout, à la vision des chardons bleus. Nous cacherons le plus possible la honte, l'essouffle- ment. Bon signe : les obstacles n'ont pas disparu, ce ne sont plus des ennemis. Qui croyait la paume si profonde, bienveillante ? Ne pas laisser un souvenir, mais une source. Pierre Dhainaut
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Epsilon |
Date du message : mai 1, 2009 11:50 |
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Je me suis retrouvée dans une histoire sans suspense, seulement un faucon sourd tournant en rond sourdement, et cette sauvage étudiante d’à côté criant à sa mère au téléphone. Mon coeur, un homard en or, une étoile dans une tombe, un métro au sang chaud filant… et toutes mes rêveries matinales détachées comme des termites dans les murs d’une église déserte. Oh, j’ai instantanément reconnu mon agonie. Le chien hurlant de la vie diurne, les années de luxure avaient ouvert une auberge permanente aux fantômes dans mon cerveau. Puis j’ai eu quarante ans. Chaque matin, Chassant les ombres des recoins pleins de toiles d’araignée, ratissant les feuilles des caniveaux, et enlevant les cheveux des c*****isations… Et le sommeil, la douce ondulation de ses m. Une promenade à travers les belles ruines de mes rêves. Une quincaillerie dans une ville inhabitée. Toutes les étagères dévolues aux clés, luisant, et nulle raison de fermer la porte. Pas de porte. Laura Kasischke .Traduction Stéphane Chabrières **** Je suis ton grain pesé Je suis ton grain pesé, ta paille remuée Ton pain sorti du four et la lampe allumée Qui marque ta maison. Pourquoi chercher ailleurs l'oubli qui me ressemble? L'amour est sans repos. Si tu meurs avant moi, nous partirons ensemble, Mon plaisir dans tes os. Andrée SODENKAMP extrait de "Femmes des longs matins"
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Epsilon |
Date du message : mai 3, 2009 09:52 |
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AIMER Il est minuit dans les cages vertes Minuit comme un chardon bleu dans du verre bleu Comme une ombrelle ouverte dans le ciel vert Il est minuit un feu mouillé coule sous l'écorce Un feu biseauté et de roseau tranché Un feu de fruit coupé Derrière le rideau soulevé des rapaces écarlates Il est minuit et le verre nocturne Fend doucement la chair nocturne Il est minuit comme un prisme Au bout des seins de cette femme amoureuse Qui tient une aile entre ses dents Minuit comme un diamant Sur le sexe tremblant de cette femme abandonnée Qui jette des dragées blanches aux orties blanches Il est minuit comme un pavot éclaté Dans les yeux démesurés de cette femme solitaire Qui fait tinter tout son sang dans la nuit Minuit comme un couteau dans une orange Au cœur rouge de cette femme triste Qui veille au pied de ses statues mortes Il est minuit comme un corbeau sur un œuf Dans les mains pâles de cette femme nue Qui joue avec de petits sabliers nus Il est minuit entre les hommes Comme un fût d'air entre deux faux. MARC PATIN (1919-1944) Chemins de traverse (2002) Si la mer cessant son va-et-vient S'éternisait dans l'instant... Par un après-midi de décembre D'un coup de baguette ôtée - Magie - d'entre les choses de la vie Avec écume, vagues, balancement, Faite vue ou vision, paysage Au mur cadré à notre usage - un Corot Sous ciel d'hiver transmissible Par héritage, à jamais un tableau Nous de partenaires familiers devenus Spectateurs, au lieu de jouer avec elle - Ses festonnements, fêtes, allées venues, Mis à distance, observant, l'observant Infidèle à sa danse immense, Fuyant l'influx de l'astre lunaire, Ses marées ramenées à zéro... LOUISE HERLIN
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Epsilon |
Date du message : mai 4, 2009 06:27 |
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Entre Mars et Vénus L'haleine du futur sur le dos de la main comme une plus claire visitation Doutance du corps au temps confié ô remuement de l'arbre passager Toute chose connaît sa chair à l'approche de l'appeau et de la glu Toute chose ainsi qu'une petite bête mouillée qui sécrète son souffle Toute chose retirée en la coquille de son refus Voici l'heure où le minéral cherche sa respiration la pierre bouge dans sa peau Ô le cri de l'être arraché de son agonie Chacun est pauvre d'une voix que le temps violente Le temps coule sa pâte en chaque fissure Le temps ramène la nuit au giron du jour Et les morts sans cesse au bras du souvenir renaissent La terre se retourne sur les peuples qui la composent la terre où j'éprouve du pied ma place Vieille berceuse où dorment les millénaires vieille rassembleuse Terre où s'emmêlent nos racines où nos haines fraternisent Terre aux mille sourires des morts réconciliés Tes bras autour de ta nichée attendent celui qui va naître à sa mort Et pour un qui tombe et rentre en sa fin en voici mille debout et durs comme le désir Terre que le temps séduit terre naïve et toujours exacte au rendez-vous Terre vieille femme vieille radoteuse qui écosse les heures Terre vieille gare vieille rumeur de rires et de pleurs Vieille peau fragile comme l'eau Vieille main pourvoyeuse de lendemains Vieille chanteuse au coin des rues Vieille balayeuse de matins maussades Et seule encore parmi les astres qui roulent en nos regards Seule planète amoureuse de l'homme Jacques Brault
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Epsilon |
Date du message : mai 8, 2009 11:15 |
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tombe, coeur tombe, coeur de l'arbre du temps, vous feuilles tombez, depuis les branches gelées qui jadis enlaçaient le soleil, tombez, comme les larmes tombent des yeux dilatés! la boucle vole encore tout le jour dans le vent autour du front bruni du dieu de ce pays, sous la chemise le poing presse déjà la blessure béante. Pour cela tu dois être dur, quand le tendre dos des nuages se penche encore une fois vers toi, prends le pour du rien, quand du mont Hymettos les rayons de miel te remplissent pleinement encore. Car pour le paysan une tige dans la sécheresse ne vaut pas grand-chose, pas grand-chose l’été de nos grands lignages. Et que témoigne déjà ton cœur ? il balance entre hier et demain., muet et étranger, et ce qu’il bat et déjà sa chute hors du temps. Ingeborg Bachmann
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Epsilon |
Date du message : mai 9, 2009 11:33 |
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La Bohème est au bord de la mer Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore y entrer. Si les ponts ici sont intacts, j’y marche de pied ferme. Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré. Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi. Si un mot ici touche à mes confins, je le laisse y toucher. Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers. Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre. Si c’est moi, c’est tout un chacun, qui est autant que moi. Pour moi, je ne veux plus rien. Je veux toucher au fond. Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême. Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement. Resurgie, je connais le fond maintenant et plus rien ne me perd. Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous, Illyriens, gens de Vérone et Vénitiens ? Jouez ces comédies qui font rire Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois, comme je me suis trompée et n’ai jamais surmonté les épreuves, et pourtant les ai surmontées, une fois ou l’autre. Comme les surmonta la Bohême, et un beau jour reçut la grâce d’aller à la mer, et maintenant se trouve au bord. Ma frontière touche encore aux confins d’un mot et d’un autre pays, ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus aux autres confins, Bohémien, vagabond, qui n’a rien, ne garde rien, n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée, que de voir le pays de mon choix Ingeborg Bachmann . Traduit de l’allemand par Françoise Rétif.
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