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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


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Auteur

Sujet : Présence des poètes

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 15, 2009  21:52


Geai

Au sous-bois s’il s’envole un geai
Coup de l’âme du bleu de l’aile
Lancé dans l’ombre des branches
Il semble qu’il t’ait blessée à vif
Et dirais-tu il dit des mots
Échappés d’un langage humain
Moins masculin que féminin pourtant
Que peut-être tu pourrais comprendre
Quoique nul n’y ait entendu jamais
Rien mais la jacasserie qui se perd
Comme se perdent poèmes ou discours
Laisse en toi une profondeur triste
Vers laquelle et vers la mousse du grand lit
Penche ton beau visage femme aimée
Quand du somnifère tu te déchaînes
Et qu’ainsi le songe sylvestre s’enfuit
Verte lueur sous la porte de craie
Qui va tourner pour ton éveil proche.

(21 septembre 1985)
André Pieyre de Mandiargues, Gris de perle, Gallimard, 1993 .

****         

EVE LUCIFUGE

Elle est massivement présente
Elle est la plus vivante et la plus noire
Au milieu de cette foule consumée
Entre tous ces hommes pauvrement recueillis
Ces femmes sauvages ces enfants mornes
Unis à l'ombre d'un théâtre froid
Où ils sont venus voir d'autres hommes
Mourir
D'autres femmes d'autres enfants
Mourir encore.
Ses cheveux ont l'éclat de la peau
Ses yeux brillent comme des scarabées
Ses genoux remuent une lave élémentaire
Qui roule sur la peluche cramoisie
L'or éteint les taches de charbon
Le crin bestial jailli hors du fauteuil
Au contact habituel de ses jambes.
Elle sait bien que la salive d'un ver
Gaine jusqu'en haut ses cuisses nues
Et son manteau de faux léopard
Exhale une atmosphère de bouc
Où dansent aussi des mouches roses
Comme à l'entour de la digitale pourpre
Vénéneuse et seule entre les simples de la forêt.
Sa croupe est trop large pour une femelle de
l'homme
Quel bras pourrait la ceindre
Quel poing pourrait l'abattre
A quel jeu la plier
Par quel ressort de gomme
Sur quel velours grinçant quelle fourrure musquée
Devant quel miroir blême ?
Quels mots l'apprêteraient enfin aux boues de
l'homme ?
Riant elle s'émeut d'une sueur chevaline
Qui dévore de feux sa tunique en viscose
Et son rire est un trophée de boucherie.
Nourrie de cendre elle se sait Carnivore
L'obscur l'épanouit.

André Pieyre de Mandiargues
      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 17, 2009  01:58


La peur du sommeil m'hypnotise...

La peur du sommeil m'hypnotise
Les roses de mes naissances frissonnent
Et, telles des grues fascinées par la sagesse des espaces
Les vertus nourrissent en moi d'étranges paysages
Apaisent les plaies de mes péchés
Et dardent sur mon angoisse leurs hautaines sensations
O Dieux ! la rumeur du passé
Vient frôler les ailes de mes élans
Comment chasser les hiérarchies des coutumes
Comment bannir le bombardement de la folie
Toute cette grattelle de mots
Et les récréments des remords

Avec la flèche de mes désirs
Je veux enfiévrer les aubes timides
Avec un verbe juste chargé de sève et de foi
Je veux empourprer les mots insomniaques
Et sauver quelques grandes espérances
Le ruban de l'espoir coiffe tous mes reposoirs

Jean Métellus

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 18, 2009  02:05


QUELQUES POÈMES DE L'ouïe fine
   

Giovanni Pierluigi da Palestrina

Des journées lentes dans l'oreille.
On voulait ouvrir les portes.
Dans ta poitrine
une caverne et des briquets
se jettent sur le monde.

Tu restes seul avec tes petits feux,
toujours inachevé, toujours blessé
dans l'ordre des chansons.

   

Edvard Grieg

Tu entends la neige
au bord d'un piano fort comme un yak.
Tu serres contre toi le châle d'espérance
et voilà d'autres larmes
et d'autres nids qui s'abandonnent dans tes yeux.

   

Benjamin Britten

Les enfants sont des boules de Noël.
Les enfants sont des gobelets de vin.

On leur tricote des raisons de vivre.
Les hirondelles sont assises
pour entendre chanter.

   

Claude Debussy

Tu n'imaginais pas ce qui te parlait dans les feuilles,
ni que les feuilles se parlaient.
L'image est au fond de l'ouïe
derrière les yeux.
Tu n'imaginais pas la mer.

LUCIEN NOULLEZ

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 19, 2009  15:16

Jacob
chanson au bord des âmes

L'amour, ce n'est pas seulement aimer
C'est être happé soudain par un ange
Qui vous élève et vous tire vers le haut
Comme au-dessus de vous même
Comme au-delà de votre histoire
Et le désir n'est plus le désir
Et la pesanteur n'est plus la pesanteur
Et l'incertitude n'est plus l'incertitude
L'amour ce n'est pas seulement aimer.

Etre aimé, ce n'est pas seulement l'amour
C'est être reconnu soudain par un regard
Qui vous enveloppe et vous guide vers vous-même
Comme au-desssus de notre condition
Comme au-delà de nos pulsions
Et l'égarement n'est plus possible
Et la trahison n'est plus possible
Et l'aliénation au passé lointain s'efface
Etre aimé, ce n'est pas seulement l'amour.

ALAIN SUIED

****      

De l'autre côté

1

Attention, de l'autre côté
il n'y a rien. J'en reviens.

Ni désir, ni rêve ni même leur retour.
Et la terreur d'exister a joué son dernier tour.

J'en reviens. De l'autre côté
il n'y a plus de liens.

Il y a un visage.
Il n'a pas d'ombre ni de reflet.

2
Il y a un visage.
Je suis égaré dans sa lumière.

Je dois revenir
du côté des vivants.

Je traverse la frontière
et je cherche ton regard absent.

De l'autre côté sauvage
un feu m'a brûlé.

C'était la griffe acérée
de tes yeux sans partage.

3

De l'autre côté, il n'y a rien
ou peut-être une blessure?

Un regard oublié, qui revient
ou sa mélancolie sans mesure?

Je me penche au bord du vide
et soudain ton absence a un poids.

C'est une trace inaperçue, ride
sur la face des eaux une voix

qui souffle soudain du passé
le vent muet de l'autre côté.

ALAIN SUIED   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 22, 2009  01:22


CHEMIN DES EMBOUCHURES

cette angoisse d'un blanc
d'un sol en poudreuse et qui rit
une icône s efface
tout le terrain demeure image
pour un autre tracé

entre le filtre et l'angle
que dire et qui ne fut pas dit
se dire autre et le même

fixer l'automne en ses rehauts
aborder les miroirs

*

brouillard en cet esprit et la mort, cette mort,
en taureaux affrontés, signe à signe se lie enchaînant
ses relais, la mort en ses stèles triomphe énumérant,
en regains et en creux, les emblèmes brisés de ses
déhanchements, l' a d n d'une lettre informe les jambages
en déliés du jour, volés à l'aventure

aux stèles des regards répondra le soleil

quand au soir revenu
les prédateurs ont dépecé
l'ombre des mots offerts
faisant du jeu la vérité
l'écrit n'est pas qu'un sens

le sens n'est pas écrit
la parole agite un feuillage
qui se glace aux croyances

le mot n'est pur que s'il est flèche
à travers les brisants

*

une robe de pierre entrave et
trace un nu, en mouvement à naître, en gonflement
d'écorce, empilement serré de cristaux à bâtir et de
possible ruine, un faucon vient sommer les serpents du discours, mais l'héra de samos
habite sa colonne et l'ammonite prise en un fossile joue son temps sédimentaire

une parole en pierre engage la durée

encerclant un rocher
en fleurs et feuilletés de neige
ainsi l'instant se fige
vivant la nuit de ses ressacs
sa frontière et le soi

entre le monde et ça
nombre d'écrans autant que fables
en jeux d'encre ou de mode

ta bouche apparaît au levant
à l'éveil en vrai jour

Philippe Jones

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 24, 2009  01:07


Légitime défense

Importuns tracassiers, que me veulent
ceux-là qui m’exhortent – morts et vivantes
créatures – au devoir courant ?

J’ai sachez-le mes cultes, mes rosiers
clandestins, mes lectures occultes
J’ai mes ports mes processions mes nuages
dans plus d’une acception

Ceux qui veulent, volent mon temps non déclaré
si je cède à leurs pressions
le mince filet fortifié de mes raisons
s’engorgera

Or la lutte est lassante
contre les autres, le sens commun,
le remords et le néant –
un corps à corps sans merci

Sachez que si je succombe
mon ombre n’aura pas de paix
pour avoir livré sans défense
le pays naissant de la dure
géologie de mon silence

Louise Herlin, L’amour exact, éditions de la Différence, 1990.

***      

Le temps où j’avais tout le temps de chérir
le principe, l’ordre, la symétrie
– ou l’inverse – en toute chose la clé,
la règle du jeu, le fin mot
(je haïssais le récit long, les photos,
la conversation, le roman – sa prolixité)
au temps où j’aimais le chiffre plus que l’évènement,
le nombre, l’équation – non l’émotion, l’alchimie….

Ce temps un jour a passé où j’ai vu sous l’arbre
la forêt nombreuse, dans l’essence
le singulier – le détail fourmillant
sous la pierre
et le désir m’est venu
d’en dire
la lente, fabuleuse profusion

Louise Herlin, Les Oiseaux de Méryon, Éditions de la Différence, 1993.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 26, 2009  01:25


Si vifs, l'éclat jaune, l'éclat rouge
des arbustres en fleurs, les premiers dans la cour,
ne connaissant ni les noms ni les murs :
pourquoi nous retenir de voir, aujourd'hui
justement ? Ce n'est pas pour nous que nous regardons,
mais pour tous ceux dont les chambres sont closes
et les paupières. Quand ils rouvrent les yeux parfois,
nous croyons qu'ils nous scrutent, exigent-ils une présence
ou veulent-ils apaiser une image
venue d'eux-mêmes, d'eux-seuls ? Là où nous sommes,
du côté du spectacle, nous ne transmettons rien,
nous ne recevons rien non plus. Spontanément la main
tremble et s'avance et sur le front qu'elle caresse,
ride après ride, efface l'ombre et prononce les mots fidèles
à ce matin de mars comme aux visages.

Pierre Dhainaut

*****      

Confiance, dit le poème

Il vient de l’urgence, c’est toujours la nuit
tant que l’on ajoute à la mort
des supplices, des massacres,

il n’oublie rien, ni les cris ni les plaintes
ni le silence qui étouffe,
en écoutant ici, en lui plus loin que lui,

il élargit le poing jusqu’à la paume,
il n’a pas froid contre les murs,
pour les traverser il leur parle,

avec un peu d’air sous les portes
il a ce regard d’un enfant
face aux vents du rivage,

l’essor de l’arbre et l’envol des oiseaux
ensemble, il fend les pierres,
jamais il ne meurtrit l’espace :

confiance, dit le poème, dans chaque poème,
dans le matin libre, le souffle imprévoyant,
il a besoin seulement de nos lèvres.

Pierre Dhainaut   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 27, 2009  01:55


LES PETITS AVIONS

Comme si trop peu de soucis
surchargeaient mon front,
je vois sans cesse en rêve,
va savoir pourquoi, des petits avions.

Peu leur importe de quelle façon hanter
(mon sommeil :
sur ma paume tels des oisillons
ils picorent des graines. Dans ma maison,
pareils à des grillons, ils peuplent les murs.

Leurs nez naïfs m’effleurent,
ainsi tourne en rond un poisson
autour des jambes d’un enfant,
le chatouillant pour faire rire ses pieds menus.

Parfois ils encerclent mon feu,
ils se pressent, aveuglés,
et m’empêchent de lire, le balbutiement
de leurs ailes m’effleure.

Autre trouvaille : ils viennent
sous forme de bambins en larmes,
à peine descendus de mes genoux,
ils réclament : prends-nous dans tes bras

Parfois, j’ouvre les yeux : en rangs,
tous les petits avions,
pareils à des petits Salomon,
sont assis en cercle et savent tout.

Je les chasse, mais les revoilà
dans l’obscurité, dans l’éclat du cirage,
le blanc de l’œil luisant : on dirait des teckels,
leurs longs corps naviguent

Me seraient-il donné pour toujours,
ce rêve gentil et moderne,
avec au fond du rêve, apprivoisé,
un petit avion mal proportionné ?

Cependant, dessoûlée de mon songe,
je me rends à l’aérodrome
pour observer ces énormes tonnerres
qui sonorisent les temps présents.

Quand, à l’orée des hauteurs,
l’hélice omnipotente agit,
je me dis, as-tu tout contrôlé,
mon petit ? Tu n’as pas grandi.

De ton vaste éclat argenté,
ici, tu trompes le monde.
En fait tu es un enfant minuscule,
à peine visible sur fond de bleu.

Et nous scintillons, toi et moi,
à deux pôles de l’espace.
Sans doute crains-tu de me quitter,
moi qui suis si grande ?

Où ton ascension s’effectue,
dans l’obscurité des signaux,
que mon doux rêve étrange
te garde, petit avion !

Bella Akhmadoulina (1962)
___________________

      

LEçONS DE MUSIQUE

J’aime ceci : comme à tout un chacun, Marina,
comme à moi,
d’un gosier frissonnant –
je ne dis pas : comme à la lumière, à la neige -,
cou tendu : on dirait que j’avale de la glace,
j’essaye de prononcer : comme à tout un
(chacun,
on t’enseignait la musique. (Apprentissage vain !
faisant pleurer et rire Dieu,
vouloir apprendre au cierge les lois de l’éclai-
(rage.)

Deux obscurités égales ne s’entendaient pas :
le piano et toi, deux cercles impeccables,
dans le chagrin d’un sourd mutisme réciproque
supportant le langage étranger l’un de l’autre.

Deux sombres froncements unis
dans une rencontre insoluble et hostile :
le piano et toi : deux silences puissants,
deux faibles gorges : musique et parole.

Mas la prépondérance de ta solitude
est décisive. Le piano et toi ? Un prisonnier
de l’aphonie tant que dans le do dièse
un allié ne trempe pas son petit doigt.

Toi tu es seule. Personne pour t’aider.
Pour la musique ta leçon est difficile :
sans importuner d’objet blessant
ouvrir en soi le saignement du son.

Marina, prélude à l’enfance, au destin,
do mi, avant l’or des paroles amies,
ré, prélude à tout ce qui viendra après,
inclinaison commune de nos fronts pianistiques,

agrippée comme toi au tabouret,
ô carrousel, inanité de Gedike !
Faire tourner le rond qui siffle
autour du crâne et qui arrache le béret.

Marina, tout ça, c’est inventé pour faire joli,
au petit bonheur, en comptant sur la chance
de pouvoir crier pour une fois : je suis comme
(toi !
Je crierais volontiers, mais voici que je pleure.

Bella Akhmadoulina (octobre 1963)

Deux poèmes tirés du recueil « Histoire de pluie et autres poèmes »

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 28, 2009  10:11


CE N'EST PAS LA COULEUR

Ce n'est pas la couleur que je porte
qui fera le ciel moins bleu

Ni même mon cœur scalpé
la terre moins riche

Mais le deuil que je suis
accuse cette absence
qui pèse à la terre

Ma mémoire est lisse comme un œuf
à faire l'examen du trou
cicatrice de tous les chants futurs.

PATRICE CAUDA (1925-1996)

***      

ELLE DISAIT SI UN JOUR JE MEURS

Elle disait si un jour je meurs
nous haussions les épaules
à la Libération elle est morte
nous n'avons pu sécher nos pleurs

Sa chambre pauvre lac ciré
les vastes coussins de cretonne jaunie
l'armoire de famille penderie étroite
le grand lit où elle dormait seule

Elle faisait des ménages
d'autres faisaient l'amour
nous l'attendions harcelants
nous étions ses amants aux froides caresses

Chaque jour nous inventions des jeux
elle regardait l'air vague
elle semblait éternelle
nous avons grandi sans la voir

A nos cris elle s'effrayait
vivait nourrie de nous-mêmes
chaque soir sur notre front elle se posait
nous n'avons pas vu comme elle vieillissait

Ses grandes mains blanches de lavandière
chacun de nos repas en était fait
nous étions pétris de son travail
un peu de nous pour chaque goutte de sa sueur

Un soir elle a dit je suis fatiguée
nous n'écoutions pas le sommeil
elle est morte sans nous déranger
nous nous sommes dispersés dans l'ombre.

PATRICE CAUDA(1925-1996)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 29, 2009  11:51


L'AIR DANS NOS TRACES

Lumière qui nous imprègne par les lèvres.
Le seuil, lorsque tu ignores si c'est l'air qui tremble, si
c'est toi.
On ne traverse pas la montagne, on se traverse.
Au vent des crêtes érodant le corps, l'affûtant comme
les pierres.
Ce que la vie n'a pas ouvert, la mort nous le refuse.
Tu te préserves ou tu prévois : la buée sur les vitres ne
parle pas d'elle.
Tempête assourdissante où s'obstine à tinter une cla-
rine.
De quel soleil, comme l'aubier, sommes-nous la
mémoire ?
L'attention nous allège, nous enracine.
Oiseaux migrateurs, éclat des galets, nous faisons plus
que voir.
Oreille sur la roche comme à l'orifice des conques.
Ah, si nos yeux un matin de brume attiraient la grive...
On nous jugera comme on juge les murs aux parié-
taires.
Tu as manqué d'amour, tu ne désirais que l'autre ver-
sant.
Qui accompagnons-nous dès que nous quittons les
routes?
De pierre en pierre une eau consciente, de mot en mot
un souffle.
Tu n'es plus seul, tu te sais vulnérable.
Pour viatique une poignée de neige.
La main qui tâtonne, la main qui déploie.
Avec la nuque, avec les tempes, nous n'ajouterons que
des dieux allègres.
La durée juste, le bruissement des feuilles.
Vague plus forte, plus présente, qui annonce une vague
nouvelle.
Ne dis pas que la plaine est vide, découvre-toi.
Regard comme une fleur de mars, pour toutes les sai-
sons.
Envier l'éclair, envier la graine.
Pour ne pas oublier l'amont, suivre le cours du fleuve.
Aimer aussi la flamme pour son ombre.
Maisons, chemins, une concentration prodigue.
L'inconnu n'a pas un autre visage, celui de nos enfants.
Un silence fidèle, partout, à la vision des chardons
bleus.
Nous cacherons le plus possible la honte, l'essouffle-
ment.
Bon signe : les obstacles n'ont pas disparu, ce ne sont
plus des ennemis.
Qui croyait la paume si profonde, bienveillante ?
Ne pas laisser un souvenir, mais une source.

Pierre Dhainaut

         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 1, 2009  11:50


Je me suis retrouvée dans une histoire
sans suspense, seulement
un faucon sourd tournant en rond sourdement, et cette
sauvage étudiante d’à côté
criant à sa mère au téléphone.

Mon coeur, un homard en or, une étoile
dans une tombe, un
métro au sang chaud filant…
et toutes mes rêveries matinales détachées
comme des termites dans les murs
d’une église déserte.

Oh, j’ai instantanément reconnu mon agonie.
Le chien hurlant de la vie diurne, les années de luxure
avaient ouvert une auberge permanente aux fantômes dans mon cerveau.

Puis j’ai eu quarante ans.
Chaque matin,

Chassant les ombres des recoins pleins de toiles d’araignée, ratissant
les feuilles des caniveaux,
et enlevant les cheveux des c*****isations…

Et le sommeil, la douce
ondulation de ses m.
Une promenade à travers les belles
ruines de mes rêves.
Une quincaillerie
dans une ville inhabitée. Toutes
les étagères dévolues aux clés, luisant,

et nulle raison
de fermer la porte.

Pas de porte.

Laura Kasischke .Traduction Stéphane Chabrières

****      

Je suis ton grain pesé

Je suis ton grain pesé, ta paille remuée
Ton pain sorti du four et la lampe allumée
Qui marque ta maison.

Pourquoi chercher ailleurs l'oubli qui me ressemble?
L'amour est sans repos.
Si tu meurs avant moi, nous partirons ensemble,
Mon plaisir dans tes os.

Andrée SODENKAMP extrait de "Femmes des longs matins"

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 3, 2009  09:52


AIMER

Il est minuit dans les cages vertes
Minuit comme un chardon bleu dans du verre bleu
Comme une ombrelle ouverte dans le ciel vert
Il est minuit un feu mouillé coule sous l'écorce
Un feu biseauté et de roseau tranché
Un feu de fruit coupé

Derrière le rideau soulevé des rapaces écarlates
Il est minuit et le verre nocturne
Fend doucement la chair nocturne
Il est minuit comme un prisme
Au bout des seins de cette femme amoureuse
Qui tient une aile entre ses dents
Minuit comme un diamant
Sur le sexe tremblant de cette femme abandonnée
Qui jette des dragées blanches aux orties blanches
Il est minuit comme un pavot éclaté
Dans les yeux démesurés de cette femme solitaire
Qui fait tinter tout son sang dans la nuit
Minuit comme un couteau dans une orange
Au cœur rouge de cette femme triste
Qui veille au pied de ses statues mortes
Il est minuit comme un corbeau sur un œuf
Dans les mains pâles de cette femme nue
Qui joue avec de petits sabliers nus

Il est minuit entre les hommes
Comme un fût d'air entre deux faux.

MARC PATIN (1919-1944)   



Chemins de traverse (2002)

Si la mer cessant son va-et-vient
S'éternisait dans l'instant...

Par un après-midi de décembre
D'un coup de baguette ôtée
- Magie - d'entre les choses de la vie
Avec écume, vagues, balancement,
Faite vue ou vision, paysage
Au mur cadré à notre usage - un Corot
Sous ciel d'hiver transmissible
Par héritage, à jamais un tableau

Nous de partenaires familiers devenus
Spectateurs, au lieu de jouer avec elle
- Ses festonnements, fêtes, allées venues,
Mis à distance, observant, l'observant

Infidèle à sa danse immense,
Fuyant l'influx de l'astre lunaire,
Ses marées ramenées à zéro...

LOUISE HERLIN

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 4, 2009  06:27


Entre Mars et Vénus
L'haleine du futur sur le dos de la main comme une plus claire visitation
Doutance du corps au temps confié ô remuement de l'arbre passager
Toute chose connaît sa chair à l'approche de l'appeau et de la glu
Toute chose ainsi qu'une petite bête mouillée qui sécrète son souffle
Toute chose retirée en la coquille de son refus
Voici l'heure où le minéral cherche sa respiration la pierre bouge dans sa peau
Ô le cri de l'être arraché de son agonie
Chacun est pauvre d'une voix que le temps violente

Le temps coule sa pâte en chaque fissure
Le temps ramène la nuit au giron du jour
Et les morts sans cesse au bras du souvenir renaissent

La terre se retourne sur les peuples qui la composent la terre où j'éprouve du pied ma
place
Vieille berceuse où dorment les millénaires vieille rassembleuse

Terre où s'emmêlent nos racines où nos haines fraternisent
Terre aux mille sourires des morts réconciliés

Tes bras autour de ta nichée attendent celui qui va naître à sa mort
Et pour un qui tombe et rentre en sa fin en voici mille debout et durs comme le désir

Terre que le temps séduit terre naïve et toujours exacte au rendez-vous
Terre vieille femme vieille radoteuse qui écosse les heures
Terre vieille gare vieille rumeur de rires et de pleurs
Vieille peau fragile comme l'eau
Vieille main pourvoyeuse de lendemains
Vieille chanteuse au coin des rues
Vieille balayeuse de matins maussades
Et seule encore parmi les astres qui roulent en nos regards

Seule planète amoureuse de l'homme

         Jacques Brault   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 8, 2009  11:15


tombe, coeur

tombe, coeur de l'arbre du temps,
vous feuilles tombez, depuis les branches gelées
qui jadis enlaçaient le soleil,
tombez, comme les larmes tombent des yeux dilatés!

la boucle vole encore tout le jour dans le vent
autour du front bruni du dieu de ce pays,
sous la chemise le poing presse
déjà la blessure béante.

Pour cela tu dois être dur, quand le tendre dos des nuages
se penche encore une fois vers toi,
prends le pour du rien, quand du mont Hymettos les rayons de miel
te remplissent pleinement encore.

Car pour le paysan une tige dans la sécheresse
ne vaut pas grand-chose,
pas grand-chose l’été de nos grands lignages.

Et que témoigne déjà ton cœur ?
il balance entre hier et demain.,
muet et étranger,
et ce qu’il bat
et déjà sa chute hors du temps.

Ingeborg Bachmann

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 9, 2009  11:33


La Bohème est au bord de la mer

Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore y entrer.
Si les ponts ici sont intacts, j’y marche de pied ferme.
Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi.

Si un mot ici touche à mes confins, je le laisse y toucher.
Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers.
Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

Si c’est moi, c’est tout un chacun, qui est autant que moi.
Pour moi, je ne veux plus rien. Je veux toucher au fond.

Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.
Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.
Resurgie, je connais le fond maintenant et plus rien ne me perd.


Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires
jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous, Illyriens,
gens de Vérone et Vénitiens ? Jouez ces comédies qui font rire

Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois,
comme je me suis trompée et n’ai jamais surmonté les épreuves,
et pourtant les ai surmontées, une fois ou l’autre.

Comme les surmonta la Bohême, et un beau jour
reçut la grâce d’aller à la mer, et maintenant se trouve au bord.

Ma frontière touche encore aux confins d’un mot et d’un autre pays,
ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus aux autres confins,

Bohémien, vagabond, qui n’a rien, ne garde rien,
n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée,
que de voir
le pays de mon choix

Ingeborg Bachmann . Traduit de l’allemand par Françoise Rétif.

      

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