Amicalien - Pour créer des liens et des amitiés

Présentement sur Amicalien
Les membres en ligne : 147
Les nouveaux membres : 28
Anniversaires aujourd'hui : 35

Connexion des membres

  Se souvenir de moi sur cet ordinateur


Cjrs Radio, la radio des boomers


Le forum des familles Amicaliennes



  Famille : Révèlations poètiques.


Ce sujet fait partie de la famille Révèlations poètiques.. Cette famille est publique. Vous pouvez donc échanger dans cette famille sans vous y inscrire.



Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : juin 16, 2009  02:59



Une maison.

Dans cette maison
un rêve enveloppé d'une peau d'orange
s'est installé sur un tapis ancien
une page de Chine ou de Perse

Dans cette maison
la lumière d'une nuit blanche
a joué de la musique
des statuettes d'un temps aveugle
se sont mises à danser

Dans cette maison
un poisson d'argent
a mangé la poussière
puis s'est rangé sur une étagère
entre deux manuscrits,
à côté d'un miroir vénitien
Les murs se regardent dans le lent passage des jours
le rêve descend les marches du temps
une voix d'Orient habite le silence
et sort un soir de fête
caresser la mémoire des
vestiges émus.

Tahar Ben Jelloun ,Casablanca, avril 1994.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 17, 2009  10:19


Lieu secret

Cet étranger qui me détient des pieds à la tête
Ce sourd usurpateur que jamais je ne connaîtrai,
Qui vit chez moi, calme quand je suis tourmenté,
Et de mes troubles se tisse un nid douillet,
Qui jamais ne sourit, ne fronce le sourcil ne penche le visage,
Et qui n'est qu'insolence, comme les morts, quand j'enrage,
Tranquille, indifférent, ingrat, fidèle
Il est mon allié et mon seul ennemi

Viens donc, lève à nouveau l'épée qui purifie
Et détruit toute différence. Le rivage légendaire
Nous accueille à nouveau. Voici le combat prédestiné,
Le conflit ancestral, la faille originelle de la lumière :
Côte à côte, moi-même par moi-même tué,
Le mouvement du réveil, les yeux chargés
De l'obscurité océane, le lever, main dans la main,
Moi avec ma propre identité, le pays qui change,
Ma maison, ma patrie.
Mais ce précieux accord
S'effritera lentement, le temps voleur emportera
A pas comptés, morceau par morceau, le trésor sans limites
Que détenaient nos quatre mains.
Je reviendrai à ma mesure
Réelle, ma vieille mesure, rétrécirai aux dimensions de la chambre,
D'une planche, où je me rangerai moi-même discrètement,
Devenu son gardien anxieux, je servirai, gémissant
Ce maître sans gratitude
Qui dort et dort et ordonne.
Cette vie est la mienne
Oui, dans cette seule lutte et par l'arrière-goût de la lutte
Avec ce triste champion, ce roi à l'esprit épais.
A la première parole, il bondit sur le ring.

Edwin Muir

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 18, 2009  15:29


Eté.

Il est un jardin clair, herbe sèche et lumière,
entouré de murets, qui réchauffe sa terre
doucement. Lumière qui évoque la mer.
Tu respires cette herbe. Tu touches tes cheveux
et tu en fais jaillir le souvenir.

J'ai vu
bien des fruits doux tomber sourdement sur une herbe
familière. Ainsi tressailles-tu aussi
quand ton sang se convulse. Ta tête se meut
comme si tout autour un prodige impalpable avait lieu
et c'est toi le prodige. Dans tes yeux
dans l'ardent souvenir, la saveur est la même.

Tu écoutes.
Les mots que tu écoutes t'effleurent à peine.
Il y a sur ton calme visage une pensée limpide
qui suggère à tes épaules la lumière de la mer.
Il y a sur ton visage un silence qui oppresse
le coeur, sourdement, et distille une douleur antique
comme le suc des fruits tombés en ce temps-là.

Cesare Pavese extrait "Travailler fatigue".

***

Matin.

La fenêtre entrouverte enferme un visage
sur la plaine marine. Ses cheveux vagabonds
accompagnent la tendre cadence de la mer.

Il n'y a pas de souvenirs sur ce visage.
Rien qu'une ombre fugace, comme celle d'un nuage.
L'ombre est humide et douce comme le sable
d'une caverne intacte, quand vient le crépuscule.
Il n'y a pas de souvenirs. Rien qu'un chuchotement
qui est la voix de la mer devenue souvenir.

Au crépuscule, l'eau moelleuse de l'aube
s'abreuve de lumière, éclairant le visage.
Chaque jour sous le soleil, c'est un miracle.
sans âge: une lumière saline l'imprègne
et une saveur de vivant fruit marin.

Aucun souvenir ne vit sur ce visage.
Aucune parole ne peut le contenir
ou le lier aux choses du passé. Hier,
par l'étroite fenêtre il s'est évanoui
comme il s'évanouira tout à l'heure, sans tristesse,
sans paroles humaines, sur la plaine marine.

Cesare Pavese extrait "Travailler fatigue" traduction de Gilles de Van.

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : juin 20, 2009  02:43


Le corps de l’amour en rempart contre la mort

Dès que tu entres dans ma chambre
tu la fais se tourner vers le soleil.
Le front sur toi de la plus faible lueur
et c'est tout le ciel qui t'enjambe.
Pour que mes mains puissent te toucher
il faut qu'elles se fraient un passage
à travers les blés dans lesquels tu te tiens,
avec toute une journée de pollen sur la bouche.
Nue, tu te jettes dans ma nudité
comme par une fenêtre
au-delà de laquelle le monde n'est plus
qu'une affiche qui se débat dans le vent.
Tu ne peux pas aller plus loin que mon corps
qui est contre toi comme un mur.
Tu fermes les yeux pour mieux suivre les chemins
que ma caresse trace sous ta peau.

(Plein amour)

--------------------------------------------------------------------------------

Au-dessus de la terre, il y a une chambre
où la solitude et le papier peint sont éternels.
Quand je n'y suis pas, des femmes de clarté
vont au-devant du jour ou de l'armoire

et, dès que je rentre, rejoignent mes yeux.
Gardiennes de secrets, elles revivent en moi
comme un buisson éperdu de printemps.
Le coeur s'enfonce dans le corps

tiède de pleurs, de plantes et de sources.
La voix n'a plus d'ombre, ni de retard
et monte comme une lame ensanglantée
de la terre entr'ouverte par le ciel.

Une grande amertume envahit la fenêtre
qui dénu-de le front avec un reste de jour
en y laissant la cicatrice des veines
et partout le rire jaillit des bouteilles.

LUCIEN BECKER (La solitude est partout)


*Ce message a été édité le 20-Jun-2009 2:44 AM par -grimalkin-*

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : juin 21, 2009  03:43




EXISTENCE SOUS-MARINE


J'entrouvre l'eau, si l'on peut dire
que l'eau s'entrouvre comme on entr-
ouvre une porte, un vie, ou
un coeur, qui est normalement enfermé
dans ce que l'on appelle même
la cage thoracique. Mais l'eau, si je l'entrouvre,


c'est parce qu'au fond il y a des yeux qui sont ouverts
par le courant: ils recherchent les miens qui
cependant, dans l'eau, sont des yeux aveugles,
et ils essayent de me raconter ce qui se passe au fond,
entre les rochers, les coraux, les algues,
dont les doigts noirs me touchent quand j'écris,
me poussant vers la fn du vers. Puis
je referme l'eau. Je ne veux pas que
ces yeux voient par delà la surface
ni qu'ils me poursuivent quand je traverse la rue,
pour acheter le journal, et mes yeux
se croisent avec les tiens, dont je désire
l'amour, bien que je ne sache pas si c'est toi, en effet,
celle que je croise tous les jours
le matin, ou si je bute simplement dans l'ombre que
le soleil pose devant moi, dans un réflexe soudain.

Nuno Judice


   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 22, 2009  10:18


Ma ville est une joie

Bergues noble cité, pur symbole de Flandre
Au plein coeur de nos champs si vastement fertiles,
Vents rugueux, tournoyant ces miasmes de marais,
Tempêtes miaulées aux cingles du Beffroi.

Jaillies hors de nos plaines, sur la mer regagnées,
Ces maisons incurvant le fil calme des pierres
Tuiles douces, rosies en ces nuances fines,
Epandant en cascade l'équilibre des plans.

Vestiges de mystiques, l'abbaye, tant d'églises,
Monuments survivant aux morsures de guerres;
Et le cerne rugueux, traçant l'ancienne enceinte
Percée de portes mémorables...

Un soir rouillé évapore ma ville;
Pays du souvenir ou les reflets s'allument.
Au soleil frisant d'or, l'agonie des murailles,
Sombre tragiquement en ténèbres de pourpre...

Alors s'endormiront et l'oiseau et la rue,
Gris-argent s'estompait la Nekerstorre étrange...
Ai-je vu par ces ombres aux joies d'un fier passé,
Ces Reusen fabuleux, déambulé silence...


Emmanuel Looten

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 23, 2009  01:00


Le poème lyrique est né d'un rosier. Je ne
dis pas que c'est la rose la plus haute, celle que tout le monde
voit, avant les autres, et pense à couper pour l'emporter. C'est
la rose ni blanche ni rouge, la rose pâle,
vêtue de la substance de la terre
celle qui prend la couleur des yeux qui la regardent, par
hasard, et qui accroche, comme si elle avait
des mains abstraites dans ses feuilles.

J'ai cueilli ce poème. Je l'ai mis dans l'eau,
comme la rose, pour qu'il flotte le long d'un fleuve
de poésie. Son corps, nu comme celui de la femme
que j'ai aimée lors d'un rêve obscur, a bu la sève
des lacs, les veines souterraines des humidités
ancestrales, et s'est ouvert comme le ventre de la
fleur. Il a emporté avec lui mes yeux,
dans une barque aussi profonde que celle de sa propre
mort.

J'ai embrassé ce poème. Je l'ai couché sur le sable
du rivage, couvrant sa nudité avec les branches
des arbustes du bord du fleuve. J'ai arraché les boutons
qui naissaient de ses seins, buvant sa couleur
verte comme les mares figées de l'automne. Je l'ai prié
de me parler, comme si lui seul savait encore
les dernières paroles de l'amour.

“(Métap***** filée d'un unique sentiment)”.

Nuno Júdice, Teoria geral do sentimento, Quetzal, 1999


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 24, 2009  14:14


DOUBLE CHANT

L’appel de la mer
tu l’entends
L’appel de la lune
tu l’entends

Longue plainte lumineuse
Sillonnant la surface mouvante
Depuis l’extrême bord
jusqu’à tes pieds

Toi l’Eucalyptus
Tu ne perds rien
du clair de lune
Qui caresse qui entaille
Le corps de la mer
rompu jusqu’aux entrailles

Tu es celle qui attend
Es-tu celle qu’on attend
Tu reprends

Feuille à feuille
branche à branche
Le cantique des épousailles

D’un coup libéré de l’écorce
flanc nu gonflé de lait
chevelure ruisselante de larmes
Tu renais soudain à toi
Tu renais enfin à toi

En toi s’achève
la voix nocturne
quand tu exultes
à ton nom propre
Eu-ca-lyp-tus !
éclats de lune
Sans fin mêlés
au chant des vagues…

François Cheng, Double chant [1998], À l’orient de tout,

   

Un jour si je me perds en toi..

Un jour si je me perds en toi
me rappelleras-tu mon nom
Un jour en toi si tu me retrouves
me révéleras-tu ton nom

Si de ma main je te heurte
m'ouvriras-tu ta paume
Si de ma main je te blesse
me donneras-tu ton sang

Jour après jour si je te harcèle
m'épargneras-tu la peur
Nuit après nuit si je t'enténèbre
me passeras-tu ton feu

Privé d'air, d'eau si je t'oublie
m'accueilleras-tu néammoins
Coquille éclatée si je m'oublie
m'habiteras-tu enfin.

François Cheng
   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 27, 2009  12:04


JOUR DE DEUIL

Ecrire un poème qui dirait combien nous sommes nus, faits de paille et de bois,
avec nos chevelures de feuilles tombant jusqu'au sol; un poème tissé de vents
où soufflent des réparties inattendues, fortes comme la tempête, douces
comme l'amour.

Nous marchons, les morts mystérieux sont une houppelande enveloppant nos
épaules nous protégeant des froids âpres et mouillés.

Nos yeux, pleins d'éclairs et de larmes, préfigurent des sources vives où nous
nous enchanterons et deviendrons torrent, forêt, herbe, renard.

Ainsi, de nos existences fragiles, démunies, viennent des naissances, croissent
des vouloirs, tout paille et bois que nous sommes, nos chevelures couronnent
les arbres et touchent au ciel.

ANNE BREGANI(Le livre des Séparations)

***      

PREMICES

Je n'ai pas fini de dire la marche. Marche d'abord la flûte,
le tambour, les pieds nus contre le sol, appelant la terre. Tracé
ténu et répété où j'ai parlé ce soir la fatigue de mon dos et le
goût du thé de menthe dans la cuisine.

La matière des mots est parfois trop fine. Mais mes pieds
ont leur propre écriture. Récit des jambes, vois comme je
m'en vient du large : souviens-toi qu'en moi vit un arbre qui marche.

Aux muscles, aux mouvements des articulations, aux secrètes nervures,
gît une mémoire qui, dans ma geste, m'enchante de présence.
Le dire du corps : son être-là. Ainsi, mon corps m'habite autrement
et ma plus grande peine m'adoucit.

ANNE BREGANI "Territoire de l'Oiseau")

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 29, 2009  01:02


Oraison

Ô les mots, tous les mots blancs, verts, bleus, jaunes, rouges, noirs, du gouffre et de la cime,
tous les mots semblables et contraires, unissez-vous en frères de la primitive famille de la
phrase originelle. Laissez-vous cueillir comme on fait pour les fleurs, laissez-vous récolter
comme on fait pour les fruits. Acceptez que de tous on compose une gerbe d’amour évoquant le
sonore serpent aux longs anneaux d’éternité, que par vous il remonte entre les lèvres demeurées
au seuil de l’Aurore Première.

Parmi la misère farouche du siècle en folie, ô mots de la Nature, du Mystère, de l’Humanité, mots
émanés du Verbe qui fit la Lumière Physique, mots depuis en refuge dans les gorges des êtres et
failles des choses, reconstituez-vous dans une équivalente énergie, capable d’extraire cette
fois, du fond de la Ténèbre envahissante, une Lumière Morale aux rayons tout fleuris de la
fraternité. Condensez-vous, Mots redivinisés, dans la bouche d’un Être unique fait de tout et de
tous, et, par Lui, nous tous ensemble, parmi cette heure sombre où nos âmes s’égarent aveugles,
clamons, pour un magique éveil de l’entière Beauté, clamons en retour, éperdument, nous les
infiniment petits de l’infiniment grand, nous les atomes, nous les hommes, nous les monstres,
nous les efforts et les génies épars de l’Univers, clamons à notre tour dans les oreilles d’Or de
l’Avenir par cette bouche formidable de l’espoir qui deviendra la nôtre, la phrase initiale du
Semeur universel :

- « Que la Lumière soit !!! »

Saint-Pol-Roux, La Besace du Solitaire, Rougerie      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 29, 2009  23:53


Je t'embrasse. Je prends ta bouche avec ma bouche, tu prends ma bouche avec ta
bouche, elle se touchent. J'ouvre tes lèvres avec ma bouche, tu ouvres mes lèvres à tes
lèvres, à ta bouche, à ta langue, tu tournes sa langue dans sa bouche, je tourne ta langue
dans ma bouche, je découvre ta bouche, tu découvres la sensation de ma bouche, ma
langue douce, avec ta langue, j'enveloppe ta langue dans ma langue, je la mélange, tu
tournes ta langue, tu la mélanges, elles se touchent, ils se mélangent, je caresse ta
langue, je t'aime, tu me laisses entrer, je laisse glisser ma langue, elles s'aiment, ta
langue est dans ma bouche, tu caresses ma langue, tu m'aimes.

Christophe Tarkos.Extrait du recueil "Oui"

****      
Soir

Le monde est en repos, dit-on ;
les princes sont en paix, peut-être.
Entre la nue basse de l’horizon convexe
s’éloigne une gloire exténuée
de lumière inaccessible. Le monde
à travers fastes et largesses demeure
établi dans l’exil.

Il faut rentrer. L’haleine de la nuit
descend sur nos visages aveugles.
L’âme écoute approcher tes pas ;
entre chez nous, Seigneur :
Il se fait tard.

Jean-Paul de DADELSEN.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juillet 1, 2009  00:37


LES FRUITS DU CORPS

Dans les fruits du corps
tout est bon
La peau
le jus
la chair
Même les noyaux
sont délicieux

Misérables hypocrites
qui montez au lit
du pied droit
et invoquez le nom de Dieu
avant de copuler
De la porte
donnant sur le plaisir
vous ne connaîtrez
que le trou aveugle
de la serrure

Je peine à lire
les traités d’érotologie
La gymnastique m’ennuie

Si l’amour
n’était pas
création
œuvre personnelle
j’aurais déserté son école

Abdellatif Laâbi.(Éditions de la Différence, 2003)

***
      
Soir

Le monde est en repos, dit-on ;
les princes sont en paix, peut-être.
Entre la nue basse de l’horizon convexe
s’éloigne une gloire exténuée
de lumière inaccessible. Le monde
à travers fastes et largesses demeure
établi dans l’exil.

Il faut rentrer. L’haleine de la nuit
descend sur nos visages aveugles.
L’âme écoute approcher tes pas ;
entre chez nous, Seigneur :
Il se fait tard.

Jean-Paul de DADELSEN.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juillet 2, 2009  00:04

Paysages

Derrière le visage et le geste
Les êtres taisent leur réponse
Et la parole dite alourdie
De celles qu'on ignore ou qu'on tait
Devient trahison
Je n'ose parler des hommes je sais si
Peu de moi
Mais le Paysage
Livré à mes yeux pour son reflet qui
Est aussi son mensonge glisse dans
Mes mots j'en parle sans remords
Reflet qui est moi-même et le visage
Des hommes mon unique tourment
Je parle de Désert sans quiétude
Sillonné des tourmentes du vent
Soulevé aux entrailles
Aveuglé de ses sables
Laissé aux solitudes sans toit
Jaune comme la mort
Qui parchemine
Face contre le soleil
Je parle
Des pas de l'homme si rares
En son aridité
Mais chéris comme le refrain
Jusqu'à l'autre passage
Du vent jaloux
Et de l'oiseau si rare
Qui de son ombre fuyante
Panse les blessures que donne le soleil
Et de l'arbre et de l'eau
Que l'on nomme Oasis
Du nom d'une femme aimée
Et je parle de la Mer rapace qui reprend
Les coquillages aux grèves
Les vagues aux enfants
Mer sans visage
Aux cent visages de noyés
Qu'elle enroule d'algues
Rend glauques et glissants
Comme les bêtes marines
Mer insensée telle une histoire sans fin
Détachée de l'angoisse
Pleine de contes de mort
Et je parle de vallées ouvertes
Aux pas fertiles de l'homme
Au désordre de la fleur
De cimes confinés
De montagnes de clarté
Que dévore la fauve course des sapins
Et des sapins qui savent
L'accueil des lacs
La noirceur des sols
Et les sentiers qui errent
Échos de ces visages
Qui hantent nos matins.

Andrée Chedid


À ***

Tu es mon amour depuis tant d'années,
Mon vertige devant tant d'attente,
Que rien ne peut vieillir, froidir ;
Même ce qui attendait notre mort,
Ou lentement sut nous combattre,
Même ce qui nous est étranger,
Et mes éclipses et mes retours.

Fermée comme un volet de buis,
Une extrême chance compacte
Est notre chaîne de montagnes,
Notre comprimante splendeur.

Je dis chance, ô ma martelée ;
Chacun de nous peut recevoir
La part de mystère de l'autre
Sans en répandre le secret ;
Et la douleur qui vient d'ailleurs
Trouve enfin sa séparation
Dans la chair de notre unité,
Trouve enfin sa toute solaire
Au centre de notre nuée
Qu'elle déchire et recommence.

Je dis chance comme je le sens.
Tu as élevé le sommet
Que devra franchir mon attente
Quand demain disparaîtra.

1948-1950 .René Char, Recherche de la base et du sommet/Gallimard

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juillet 2, 2009  22:49


Cantiques
I

Je voudrais posséder pour dire tes splendeurs,
Le plain-chant triomphal des vagues sur les sables,
Ou les poumons géants des vents intarissables ;

Je voudrais dominer les lourds échos grondeurs,
Qui jettent, dans la nuit des paroles étranges,
Pour les faire crier et clamer tes louanges ;

Je voudrais que la mer tout entière chantât,
Et comme un poids le monde élevât sa marée,
Pour te dire superbe et te dresser sacrée ;

Je voudrais que ton nom dans le ciel éclatât,
Comme un feu voyageur et roulât, d'astre en astre,
Avec des bruits d'orage et des heurts de désastre.

II

Les pieds onglés de bronze et les yeux large ouverts,
Comme de grands lézards, buvant l'or des lumières,
Se traînent vers ton corps mes désirs longs et verts.

En plein midi torride, aux heures coutumières,
Je t'ai couchée, au bord d'un champ, dans le soleil ;
Auprès, frissonne un coin embrasé de méteil,

L'air tient sur nos amours de la chaleur pendue,
L'Escaut s'enfonce au loin comme un chemin d'argent,
Et le ciel lamé d'or allonge l'étendue.

Et tu t'étends lascive et géante, insurgeant,
Comme de grands lézards buvant l'or des lumières,
Mes désirs revenus vers leurs ardeurs premières.

III

Et mon amour sera le soleil fastueux,
Qui vêtira d'été torride et de paresses
Les versants clairs et nus de ton corps montueux,

Il répandra sur toi sa lumière en caresses,
Et les attouchements de ce brasier nouveau
Seront des langues d'or qui lècheront ta peau.

Tu seras la beauté du jour, tu seras l'aube
Et la rougeur des soirs tragiques et houleux ;
Tu feras de clartés de splendeurs ta robe,

Ta chair sera pareille aux marbres fabuleux,
Qui chantaient, aux déserts, des chansons grandioses,
Quand le matin brûlait leurs blocs, d'apothéoses.

IV

Hiératiquement droit sur le monde, Amour !
Grand Dieu, vêtu de rouge en tes splendeurs sacrées,
Vers toi, l'humanité monte comme le jour,

Monte comme les vents et comme les marées ;
Nous te magnifions, Amour, Dieu jeune et roux,
Qui casse sur nos fronts tes éclairs de courroux,

Mais qui décoche aussi dans le fond de nos moelles,
L'électrique frisson au plaisir éternel,
Et nous te contemplons, sous ton ciel solennel,

Où des coeurs mordus d'or flambent au lieu d'étoiles,
Où la lune arrondit son orbe en sein vermeil,
Où la chair de Vénus met des lacs de soleil.

Émile VERHAEREN : Cantiques

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : juillet 4, 2009  03:35



RECITAL DE PIANO

Le piano lourd de son poids, de sa vigueur. On ne voit que son dos.
Comme un gorille avec les bras au ras du sol. Il attend l'agression
des pensées vives et des fugues.
Pourtant une pianiste sort des coulisses, bras nus, craintive.
De ses mains précises, comme l'infirmière qui apaise la brûlure,
elle emplit le clavier de ses doigts.

Le pelage du lourd instrument frémit. Les touches d'ivoire jettent
des éclairs. Les mains fragiles
savent précisément. Pourtant leur mouvement gracieux, timide.
       Puis de grands coups sur le sternum et les vertèbres. De durs accords.
Maintenant l'instrument se redresse, il obéit. Comme un cheval de cirque
à l'écuyère, il obéit.
Nous chevauchons dans la tempête. Beethoven. Opus 111.
L'instrument change : on voit une île, un continent, une planète.
Les doigts vivants d'une bilocation savante vont et viennent.
Le temps ouvre le temps : pellicules d'oignon. Toujours plus de
mémoire. Le coeur est cet oignon.
Et sautillant. Descendant une échelle. Escaladant le soir.
Inventant le grenier et le toit. Heurtant la porcelaine, jetant
bouteille sur bouteille. Puis le tuba assourdissant des graves.
Nous sommes suspendus à la voûte céleste. Comme l'ermite
instruit près de la source, nous vivons dans l'ascèse du roc.

Plaine et rivière nous entourent. Puis une galaxie, puis le feu.
Le piano est devenu l'univers. L'incendie. Les débuts et la fin
ensemble voguent.
Et du porte-avions noir sur la scène, décollent rêves et chimères.
Jusqu'à l'ultime accord.
Plusieurs secondes de silence. La salle explose de ses mains.
La pianiste debout. Saluant. Le piano immobile.
Meuble mort. Et nous, redevenus des hommes de ce temps.
Habitant la forme des corps.

Philippe Delaveau



Hommage à Cotàn

Le plus sublime sur fond noir
dans l'ouverture pratiquée
sur l'obscur et sans profondeur :

la poire
suspendue, la laitue retenue par la ficelle.
Une pastèque ouverte
Un quartier de melon
Une aubergine

Tout objet se réduit à l'énigme
entre l'abscisse
et les coordonnées du bord.
Les fruits empoignent
la musique palpée par les mains qui les rangent.
Silence - et sur le noir instrument de la méditation
l'ombre - sa part d'énigme.

Philippe Delaveau ( Voir tableaux de Sanchez Côtan plus bas)

Page 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14

Messages suivants >  Dernier message


Ajouter cette page à :  Ajouter cette page à Facebook  Ajouter cette page sur MySpace  Ajouter cette page à del.ico.us  Ajouter cette page à Google  Ajouter cette page à Netscape.  Ajouter cette page à Windows Live  Ajouter cette page à Yahoo Ajouter cette page à Ask.com  Ajouter cette page à Stumble.  Ajouter cette page à Digg.  Ajouter cette page à reddit.com  Ajouter cette page à NewsVine  Ajouter cette page dans Simpy