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Famille : Révèlations poètiques.
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Auteur
Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil
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-grimalkin- |
Date du message : juin 16, 2009 02:59 |
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Une maison. Dans cette maison un rêve enveloppé d'une peau d'orange s'est installé sur un tapis ancien une page de Chine ou de Perse Dans cette maison la lumière d'une nuit blanche a joué de la musique des statuettes d'un temps aveugle se sont mises à danser Dans cette maison un poisson d'argent a mangé la poussière puis s'est rangé sur une étagère entre deux manuscrits, à côté d'un miroir vénitien Les murs se regardent dans le lent passage des jours le rêve descend les marches du temps une voix d'Orient habite le silence et sort un soir de fête caresser la mémoire des vestiges émus. Tahar Ben Jelloun ,Casablanca, avril 1994.
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Epsilon |
Date du message : juin 17, 2009 10:19 |
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Lieu secret Cet étranger qui me détient des pieds à la tête Ce sourd usurpateur que jamais je ne connaîtrai, Qui vit chez moi, calme quand je suis tourmenté, Et de mes troubles se tisse un nid douillet, Qui jamais ne sourit, ne fronce le sourcil ne penche le visage, Et qui n'est qu'insolence, comme les morts, quand j'enrage, Tranquille, indifférent, ingrat, fidèle Il est mon allié et mon seul ennemi Viens donc, lève à nouveau l'épée qui purifie Et détruit toute différence. Le rivage légendaire Nous accueille à nouveau. Voici le combat prédestiné, Le conflit ancestral, la faille originelle de la lumière : Côte à côte, moi-même par moi-même tué, Le mouvement du réveil, les yeux chargés De l'obscurité océane, le lever, main dans la main, Moi avec ma propre identité, le pays qui change, Ma maison, ma patrie. Mais ce précieux accord S'effritera lentement, le temps voleur emportera A pas comptés, morceau par morceau, le trésor sans limites Que détenaient nos quatre mains. Je reviendrai à ma mesure Réelle, ma vieille mesure, rétrécirai aux dimensions de la chambre, D'une planche, où je me rangerai moi-même discrètement, Devenu son gardien anxieux, je servirai, gémissant Ce maître sans gratitude Qui dort et dort et ordonne. Cette vie est la mienne Oui, dans cette seule lutte et par l'arrière-goût de la lutte Avec ce triste champion, ce roi à l'esprit épais. A la première parole, il bondit sur le ring. Edwin Muir
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Epsilon |
Date du message : juin 18, 2009 15:29 |
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Eté. Il est un jardin clair, herbe sèche et lumière, entouré de murets, qui réchauffe sa terre doucement. Lumière qui évoque la mer. Tu respires cette herbe. Tu touches tes cheveux et tu en fais jaillir le souvenir. J'ai vu bien des fruits doux tomber sourdement sur une herbe familière. Ainsi tressailles-tu aussi quand ton sang se convulse. Ta tête se meut comme si tout autour un prodige impalpable avait lieu et c'est toi le prodige. Dans tes yeux dans l'ardent souvenir, la saveur est la même. Tu écoutes. Les mots que tu écoutes t'effleurent à peine. Il y a sur ton calme visage une pensée limpide qui suggère à tes épaules la lumière de la mer. Il y a sur ton visage un silence qui oppresse le coeur, sourdement, et distille une douleur antique comme le suc des fruits tombés en ce temps-là. Cesare Pavese extrait "Travailler fatigue". *** Matin. La fenêtre entrouverte enferme un visage sur la plaine marine. Ses cheveux vagabonds accompagnent la tendre cadence de la mer. Il n'y a pas de souvenirs sur ce visage. Rien qu'une ombre fugace, comme celle d'un nuage. L'ombre est humide et douce comme le sable d'une caverne intacte, quand vient le crépuscule. Il n'y a pas de souvenirs. Rien qu'un chuchotement qui est la voix de la mer devenue souvenir. Au crépuscule, l'eau moelleuse de l'aube s'abreuve de lumière, éclairant le visage. Chaque jour sous le soleil, c'est un miracle. sans âge: une lumière saline l'imprègne et une saveur de vivant fruit marin. Aucun souvenir ne vit sur ce visage. Aucune parole ne peut le contenir ou le lier aux choses du passé. Hier, par l'étroite fenêtre il s'est évanoui comme il s'évanouira tout à l'heure, sans tristesse, sans paroles humaines, sur la plaine marine. Cesare Pavese extrait "Travailler fatigue" traduction de Gilles de Van.
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-grimalkin- |
Date du message : juin 20, 2009 02:43 |
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Le corps de l’amour en rempart contre la mort Dès que tu entres dans ma chambre tu la fais se tourner vers le soleil. Le front sur toi de la plus faible lueur et c'est tout le ciel qui t'enjambe. Pour que mes mains puissent te toucher il faut qu'elles se fraient un passage à travers les blés dans lesquels tu te tiens, avec toute une journée de pollen sur la bouche. Nue, tu te jettes dans ma nudité comme par une fenêtre au-delà de laquelle le monde n'est plus qu'une affiche qui se débat dans le vent. Tu ne peux pas aller plus loin que mon corps qui est contre toi comme un mur. Tu fermes les yeux pour mieux suivre les chemins que ma caresse trace sous ta peau. (Plein amour) -------------------------------------------------------------------------------- Au-dessus de la terre, il y a une chambre où la solitude et le papier peint sont éternels. Quand je n'y suis pas, des femmes de clarté vont au-devant du jour ou de l'armoire et, dès que je rentre, rejoignent mes yeux. Gardiennes de secrets, elles revivent en moi comme un buisson éperdu de printemps. Le coeur s'enfonce dans le corps tiède de pleurs, de plantes et de sources. La voix n'a plus d'ombre, ni de retard et monte comme une lame ensanglantée de la terre entr'ouverte par le ciel. Une grande amertume envahit la fenêtre qui dénu-de le front avec un reste de jour en y laissant la cicatrice des veines et partout le rire jaillit des bouteilles. LUCIEN BECKER (La solitude est partout) *Ce message a été édité le 20-Jun-2009 2:44 AM par -grimalkin-*
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-grimalkin- |
Date du message : juin 21, 2009 03:43 |
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EXISTENCE SOUS-MARINE J'entrouvre l'eau, si l'on peut dire que l'eau s'entrouvre comme on entr- ouvre une porte, un vie, ou un coeur, qui est normalement enfermé dans ce que l'on appelle même la cage thoracique. Mais l'eau, si je l'entrouvre, c'est parce qu'au fond il y a des yeux qui sont ouverts par le courant: ils recherchent les miens qui cependant, dans l'eau, sont des yeux aveugles, et ils essayent de me raconter ce qui se passe au fond, entre les rochers, les coraux, les algues, dont les doigts noirs me touchent quand j'écris, me poussant vers la fn du vers. Puis je referme l'eau. Je ne veux pas que ces yeux voient par delà la surface ni qu'ils me poursuivent quand je traverse la rue, pour acheter le journal, et mes yeux se croisent avec les tiens, dont je désire l'amour, bien que je ne sache pas si c'est toi, en effet, celle que je croise tous les jours le matin, ou si je bute simplement dans l'ombre que le soleil pose devant moi, dans un réflexe soudain. Nuno Judice
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Epsilon |
Date du message : juin 22, 2009 10:18 |
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Ma ville est une joie Bergues noble cité, pur symbole de Flandre Au plein coeur de nos champs si vastement fertiles, Vents rugueux, tournoyant ces miasmes de marais, Tempêtes miaulées aux cingles du Beffroi. Jaillies hors de nos plaines, sur la mer regagnées, Ces maisons incurvant le fil calme des pierres Tuiles douces, rosies en ces nuances fines, Epandant en cascade l'équilibre des plans. Vestiges de mystiques, l'abbaye, tant d'églises, Monuments survivant aux morsures de guerres; Et le cerne rugueux, traçant l'ancienne enceinte Percée de portes mémorables... Un soir rouillé évapore ma ville; Pays du souvenir ou les reflets s'allument. Au soleil frisant d'or, l'agonie des murailles, Sombre tragiquement en ténèbres de pourpre... Alors s'endormiront et l'oiseau et la rue, Gris-argent s'estompait la Nekerstorre étrange... Ai-je vu par ces ombres aux joies d'un fier passé, Ces Reusen fabuleux, déambulé silence... Emmanuel Looten
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Epsilon |
Date du message : juin 23, 2009 01:00 |
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Le poème lyrique est né d'un rosier. Je ne dis pas que c'est la rose la plus haute, celle que tout le monde voit, avant les autres, et pense à couper pour l'emporter. C'est la rose ni blanche ni rouge, la rose pâle, vêtue de la substance de la terre celle qui prend la couleur des yeux qui la regardent, par hasard, et qui accroche, comme si elle avait des mains abstraites dans ses feuilles. J'ai cueilli ce poème. Je l'ai mis dans l'eau, comme la rose, pour qu'il flotte le long d'un fleuve de poésie. Son corps, nu comme celui de la femme que j'ai aimée lors d'un rêve obscur, a bu la sève des lacs, les veines souterraines des humidités ancestrales, et s'est ouvert comme le ventre de la fleur. Il a emporté avec lui mes yeux, dans une barque aussi profonde que celle de sa propre mort. J'ai embrassé ce poème. Je l'ai couché sur le sable du rivage, couvrant sa nudité avec les branches des arbustes du bord du fleuve. J'ai arraché les boutons qui naissaient de ses seins, buvant sa couleur verte comme les mares figées de l'automne. Je l'ai prié de me parler, comme si lui seul savait encore les dernières paroles de l'amour. “(Métap***** filée d'un unique sentiment)”. Nuno Júdice, Teoria geral do sentimento, Quetzal, 1999
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Epsilon |
Date du message : juin 24, 2009 14:14 |
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DOUBLE CHANT L’appel de la mer tu l’entends L’appel de la lune tu l’entends Longue plainte lumineuse Sillonnant la surface mouvante Depuis l’extrême bord jusqu’à tes pieds Toi l’Eucalyptus Tu ne perds rien du clair de lune Qui caresse qui entaille Le corps de la mer rompu jusqu’aux entrailles Tu es celle qui attend Es-tu celle qu’on attend Tu reprends Feuille à feuille branche à branche Le cantique des épousailles D’un coup libéré de l’écorce flanc nu gonflé de lait chevelure ruisselante de larmes Tu renais soudain à toi Tu renais enfin à toi En toi s’achève la voix nocturne quand tu exultes à ton nom propre Eu-ca-lyp-tus ! éclats de lune Sans fin mêlés au chant des vagues… François Cheng, Double chant [1998], À l’orient de tout, Un jour si je me perds en toi.. Un jour si je me perds en toi me rappelleras-tu mon nom Un jour en toi si tu me retrouves me révéleras-tu ton nom Si de ma main je te heurte m'ouvriras-tu ta paume Si de ma main je te blesse me donneras-tu ton sang Jour après jour si je te harcèle m'épargneras-tu la peur Nuit après nuit si je t'enténèbre me passeras-tu ton feu Privé d'air, d'eau si je t'oublie m'accueilleras-tu néammoins Coquille éclatée si je m'oublie m'habiteras-tu enfin. François Cheng
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Epsilon |
Date du message : juin 27, 2009 12:04 |
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JOUR DE DEUIL Ecrire un poème qui dirait combien nous sommes nus, faits de paille et de bois, avec nos chevelures de feuilles tombant jusqu'au sol; un poème tissé de vents où soufflent des réparties inattendues, fortes comme la tempête, douces comme l'amour. Nous marchons, les morts mystérieux sont une houppelande enveloppant nos épaules nous protégeant des froids âpres et mouillés. Nos yeux, pleins d'éclairs et de larmes, préfigurent des sources vives où nous nous enchanterons et deviendrons torrent, forêt, herbe, renard. Ainsi, de nos existences fragiles, démunies, viennent des naissances, croissent des vouloirs, tout paille et bois que nous sommes, nos chevelures couronnent les arbres et touchent au ciel. ANNE BREGANI(Le livre des Séparations) *** PREMICES Je n'ai pas fini de dire la marche. Marche d'abord la flûte, le tambour, les pieds nus contre le sol, appelant la terre. Tracé ténu et répété où j'ai parlé ce soir la fatigue de mon dos et le goût du thé de menthe dans la cuisine. La matière des mots est parfois trop fine. Mais mes pieds ont leur propre écriture. Récit des jambes, vois comme je m'en vient du large : souviens-toi qu'en moi vit un arbre qui marche. Aux muscles, aux mouvements des articulations, aux secrètes nervures, gît une mémoire qui, dans ma geste, m'enchante de présence. Le dire du corps : son être-là. Ainsi, mon corps m'habite autrement et ma plus grande peine m'adoucit. ANNE BREGANI "Territoire de l'Oiseau")
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Epsilon |
Date du message : juin 29, 2009 01:02 |
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Oraison Ô les mots, tous les mots blancs, verts, bleus, jaunes, rouges, noirs, du gouffre et de la cime, tous les mots semblables et contraires, unissez-vous en frères de la primitive famille de la phrase originelle. Laissez-vous cueillir comme on fait pour les fleurs, laissez-vous récolter comme on fait pour les fruits. Acceptez que de tous on compose une gerbe d’amour évoquant le sonore serpent aux longs anneaux d’éternité, que par vous il remonte entre les lèvres demeurées au seuil de l’Aurore Première. Parmi la misère farouche du siècle en folie, ô mots de la Nature, du Mystère, de l’Humanité, mots émanés du Verbe qui fit la Lumière Physique, mots depuis en refuge dans les gorges des êtres et failles des choses, reconstituez-vous dans une équivalente énergie, capable d’extraire cette fois, du fond de la Ténèbre envahissante, une Lumière Morale aux rayons tout fleuris de la fraternité. Condensez-vous, Mots redivinisés, dans la bouche d’un Être unique fait de tout et de tous, et, par Lui, nous tous ensemble, parmi cette heure sombre où nos âmes s’égarent aveugles, clamons, pour un magique éveil de l’entière Beauté, clamons en retour, éperdument, nous les infiniment petits de l’infiniment grand, nous les atomes, nous les hommes, nous les monstres, nous les efforts et les génies épars de l’Univers, clamons à notre tour dans les oreilles d’Or de l’Avenir par cette bouche formidable de l’espoir qui deviendra la nôtre, la phrase initiale du Semeur universel : - « Que la Lumière soit !!! » Saint-Pol-Roux, La Besace du Solitaire, Rougerie
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Epsilon |
Date du message : juin 29, 2009 23:53 |
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Je t'embrasse. Je prends ta bouche avec ma bouche, tu prends ma bouche avec ta bouche, elle se touchent. J'ouvre tes lèvres avec ma bouche, tu ouvres mes lèvres à tes lèvres, à ta bouche, à ta langue, tu tournes sa langue dans sa bouche, je tourne ta langue dans ma bouche, je découvre ta bouche, tu découvres la sensation de ma bouche, ma langue douce, avec ta langue, j'enveloppe ta langue dans ma langue, je la mélange, tu tournes ta langue, tu la mélanges, elles se touchent, ils se mélangent, je caresse ta langue, je t'aime, tu me laisses entrer, je laisse glisser ma langue, elles s'aiment, ta langue est dans ma bouche, tu caresses ma langue, tu m'aimes. Christophe Tarkos.Extrait du recueil "Oui" **** Soir Le monde est en repos, dit-on ; les princes sont en paix, peut-être. Entre la nue basse de l’horizon convexe s’éloigne une gloire exténuée de lumière inaccessible. Le monde à travers fastes et largesses demeure établi dans l’exil. Il faut rentrer. L’haleine de la nuit descend sur nos visages aveugles. L’âme écoute approcher tes pas ; entre chez nous, Seigneur : Il se fait tard. Jean-Paul de DADELSEN.
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Epsilon |
Date du message : juillet 1, 2009 00:37 |
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LES FRUITS DU CORPS Dans les fruits du corps tout est bon La peau le jus la chair Même les noyaux sont délicieux Misérables hypocrites qui montez au lit du pied droit et invoquez le nom de Dieu avant de copuler De la porte donnant sur le plaisir vous ne connaîtrez que le trou aveugle de la serrure Je peine à lire les traités d’érotologie La gymnastique m’ennuie Si l’amour n’était pas création œuvre personnelle j’aurais déserté son école Abdellatif Laâbi.(Éditions de la Différence, 2003) *** Soir Le monde est en repos, dit-on ; les princes sont en paix, peut-être. Entre la nue basse de l’horizon convexe s’éloigne une gloire exténuée de lumière inaccessible. Le monde à travers fastes et largesses demeure établi dans l’exil. Il faut rentrer. L’haleine de la nuit descend sur nos visages aveugles. L’âme écoute approcher tes pas ; entre chez nous, Seigneur : Il se fait tard. Jean-Paul de DADELSEN.
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Epsilon |
Date du message : juillet 2, 2009 00:04 |
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Paysages Derrière le visage et le geste Les êtres taisent leur réponse Et la parole dite alourdie De celles qu'on ignore ou qu'on tait Devient trahison Je n'ose parler des hommes je sais si Peu de moi Mais le Paysage Livré à mes yeux pour son reflet qui Est aussi son mensonge glisse dans Mes mots j'en parle sans remords Reflet qui est moi-même et le visage Des hommes mon unique tourment Je parle de Désert sans quiétude Sillonné des tourmentes du vent Soulevé aux entrailles Aveuglé de ses sables Laissé aux solitudes sans toit Jaune comme la mort Qui parchemine Face contre le soleil Je parle Des pas de l'homme si rares En son aridité Mais chéris comme le refrain Jusqu'à l'autre passage Du vent jaloux Et de l'oiseau si rare Qui de son ombre fuyante Panse les blessures que donne le soleil Et de l'arbre et de l'eau Que l'on nomme Oasis Du nom d'une femme aimée Et je parle de la Mer rapace qui reprend Les coquillages aux grèves Les vagues aux enfants Mer sans visage Aux cent visages de noyés Qu'elle enroule d'algues Rend glauques et glissants Comme les bêtes marines Mer insensée telle une histoire sans fin Détachée de l'angoisse Pleine de contes de mort Et je parle de vallées ouvertes Aux pas fertiles de l'homme Au désordre de la fleur De cimes confinés De montagnes de clarté Que dévore la fauve course des sapins Et des sapins qui savent L'accueil des lacs La noirceur des sols Et les sentiers qui errent Échos de ces visages Qui hantent nos matins. Andrée Chedid À *** Tu es mon amour depuis tant d'années, Mon vertige devant tant d'attente, Que rien ne peut vieillir, froidir ; Même ce qui attendait notre mort, Ou lentement sut nous combattre, Même ce qui nous est étranger, Et mes éclipses et mes retours. Fermée comme un volet de buis, Une extrême chance compacte Est notre chaîne de montagnes, Notre comprimante splendeur. Je dis chance, ô ma martelée ; Chacun de nous peut recevoir La part de mystère de l'autre Sans en répandre le secret ; Et la douleur qui vient d'ailleurs Trouve enfin sa séparation Dans la chair de notre unité, Trouve enfin sa toute solaire Au centre de notre nuée Qu'elle déchire et recommence. Je dis chance comme je le sens. Tu as élevé le sommet Que devra franchir mon attente Quand demain disparaîtra. 1948-1950 .René Char, Recherche de la base et du sommet/Gallimard
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Epsilon |
Date du message : juillet 2, 2009 22:49 |
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Cantiques I Je voudrais posséder pour dire tes splendeurs, Le plain-chant triomphal des vagues sur les sables, Ou les poumons géants des vents intarissables ; Je voudrais dominer les lourds échos grondeurs, Qui jettent, dans la nuit des paroles étranges, Pour les faire crier et clamer tes louanges ; Je voudrais que la mer tout entière chantât, Et comme un poids le monde élevât sa marée, Pour te dire superbe et te dresser sacrée ; Je voudrais que ton nom dans le ciel éclatât, Comme un feu voyageur et roulât, d'astre en astre, Avec des bruits d'orage et des heurts de désastre. II Les pieds onglés de bronze et les yeux large ouverts, Comme de grands lézards, buvant l'or des lumières, Se traînent vers ton corps mes désirs longs et verts. En plein midi torride, aux heures coutumières, Je t'ai couchée, au bord d'un champ, dans le soleil ; Auprès, frissonne un coin embrasé de méteil, L'air tient sur nos amours de la chaleur pendue, L'Escaut s'enfonce au loin comme un chemin d'argent, Et le ciel lamé d'or allonge l'étendue. Et tu t'étends lascive et géante, insurgeant, Comme de grands lézards buvant l'or des lumières, Mes désirs revenus vers leurs ardeurs premières. III Et mon amour sera le soleil fastueux, Qui vêtira d'été torride et de paresses Les versants clairs et nus de ton corps montueux, Il répandra sur toi sa lumière en caresses, Et les attouchements de ce brasier nouveau Seront des langues d'or qui lècheront ta peau. Tu seras la beauté du jour, tu seras l'aube Et la rougeur des soirs tragiques et houleux ; Tu feras de clartés de splendeurs ta robe, Ta chair sera pareille aux marbres fabuleux, Qui chantaient, aux déserts, des chansons grandioses, Quand le matin brûlait leurs blocs, d'apothéoses. IV Hiératiquement droit sur le monde, Amour ! Grand Dieu, vêtu de rouge en tes splendeurs sacrées, Vers toi, l'humanité monte comme le jour, Monte comme les vents et comme les marées ; Nous te magnifions, Amour, Dieu jeune et roux, Qui casse sur nos fronts tes éclairs de courroux, Mais qui décoche aussi dans le fond de nos moelles, L'électrique frisson au plaisir éternel, Et nous te contemplons, sous ton ciel solennel, Où des coeurs mordus d'or flambent au lieu d'étoiles, Où la lune arrondit son orbe en sein vermeil, Où la chair de Vénus met des lacs de soleil. Émile VERHAEREN : Cantiques
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-grimalkin- |
Date du message : juillet 4, 2009 03:35 |
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RECITAL DE PIANO Le piano lourd de son poids, de sa vigueur. On ne voit que son dos. Comme un gorille avec les bras au ras du sol. Il attend l'agression des pensées vives et des fugues. Pourtant une pianiste sort des coulisses, bras nus, craintive. De ses mains précises, comme l'infirmière qui apaise la brûlure, elle emplit le clavier de ses doigts. Le pelage du lourd instrument frémit. Les touches d'ivoire jettent des éclairs. Les mains fragiles savent précisément. Pourtant leur mouvement gracieux, timide. Puis de grands coups sur le sternum et les vertèbres. De durs accords. Maintenant l'instrument se redresse, il obéit. Comme un cheval de cirque à l'écuyère, il obéit. Nous chevauchons dans la tempête. Beethoven. Opus 111. L'instrument change : on voit une île, un continent, une planète. Les doigts vivants d'une bilocation savante vont et viennent. Le temps ouvre le temps : pellicules d'oignon. Toujours plus de mémoire. Le coeur est cet oignon. Et sautillant. Descendant une échelle. Escaladant le soir. Inventant le grenier et le toit. Heurtant la porcelaine, jetant bouteille sur bouteille. Puis le tuba assourdissant des graves. Nous sommes suspendus à la voûte céleste. Comme l'ermite instruit près de la source, nous vivons dans l'ascèse du roc. Plaine et rivière nous entourent. Puis une galaxie, puis le feu. Le piano est devenu l'univers. L'incendie. Les débuts et la fin ensemble voguent. Et du porte-avions noir sur la scène, décollent rêves et chimères. Jusqu'à l'ultime accord. Plusieurs secondes de silence. La salle explose de ses mains. La pianiste debout. Saluant. Le piano immobile. Meuble mort. Et nous, redevenus des hommes de ce temps. Habitant la forme des corps. Philippe Delaveau Hommage à Cotàn Le plus sublime sur fond noir dans l'ouverture pratiquée sur l'obscur et sans profondeur : la poire suspendue, la laitue retenue par la ficelle. Une pastèque ouverte Un quartier de melon Une aubergine Tout objet se réduit à l'énigme entre l'abscisse et les coordonnées du bord. Les fruits empoignent la musique palpée par les mains qui les rangent. Silence - et sur le noir instrument de la méditation l'ombre - sa part d'énigme. Philippe Delaveau ( Voir tableaux de Sanchez Côtan plus bas)
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