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  Famille : Révèlations poètiques.


Ce sujet fait partie de la famille Révèlations poètiques.. Cette famille est publique. Vous pouvez donc échanger dans cette famille sans vous y inscrire.



Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 16, 2009  18:01


A tous les enfants

A tous les enfants qui sont partis le sac au dos
Par un brumeux matin d'avril
Je voudrais faire un monument
A tous les enfants qui ont pleuré le sac au dos
Les yeux baissés sur leurs chagrins
Je voudrais faire un monument

Pas de pierre, pas de béton, ni
de bronze qui devient vert sous la morsure
aiguë du temps
Un monument de leur souffrance
Un monument de leur terreur
Aussi de leur étonnement
Voilà le monde parfumé, plein de
rires, plein d'oiseaux bleus, soudain
griffé d'un coup de feu
Un monde neuf où
sur un corps qui va tomber grandit une tache
de sang
Mais à tous ceux qui sont restés les pieds
au chaud, sous leur bureau en calculant
le rendement de la guerre qu'ils ont voulue
A tous les gras, tous les cocus qui
ventripotent dans la vie et
comptent et comptent leurs vécus
A tous ceux-là je dresserais le monument
qui leur convient avec la schlague avec
le fouet, avec mes pieds, avec mes poings
Avec des mots qui colleront sur leurs
faux-plis, sur leurs bajoues, des marques
de honte et de boue.

Boris Vian

******

Décombres et source

leur corps saigne de toutes parts
leurs bandes se déciment traîtreusement,
ils se scalpent les uns les autres la peau du front,
ils arrachent l’image de l’homme
de leurs faces opposées mutuellement

à l’envi ils dérobent leur personnalité aux non coupables,
à l’envi il les humilient et les vendent
ou retrouvent à l’aube leur sang sous leurs ongles -

et vous qui levez les yeux sur eux
et aussitôt les fermez bien et fort avec le sceau des doigts
craignant de les connaître, épouvantés de vous reconnaître,
ce n’est pas cela, je le sais, que vous voulez vous entendre dire
pourtant il n’y a rien à quoi je pense plus passionnément -
elle parle haut, elle parle distinctement sous la grande coupole
de surdité mon âme bien petite
encore vivante parmi ses propres ruines. Et vous ? Muets.

MARIO LUZI .Pour baptiser nos débris .1985 (Voir post Poèsie pour aujourd'hui)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 22, 2009  00:26

MON COEUR BATTAIT

Mon coeur battait comme une voile dans ta voix
C'était un soir de toi quand les portes sont closes
Et comme un vêtement sur la chaise repose
Tout le long passé nu des choses que l'on voit

C'était un soir pareil à tous les soirs absents
Quand le monde a de tout mémoire machinale
Il est trop tard déjà pour lire le journal
On n'entend plus la voix que de son propre sang

Il saigne quelque part un sanglot de jardin
Ou peut-être c'était un chien d'inquiétude
L'oreille longuement fait du silence étude
J'écoute sur mon coude et voici que soudain :

TU RÊVES

LOUIS ARAGON, Le voyage de hollande, 1964

*******      

LA PEUR

Par les plaines de ma crainte, tournée au Nord,
Voici le vieux berger des Novembres qui corne,
Debout, comme un malheur, au seuil du bercail morne,
Qui corne au loin l'appel des troupeaux de la mort.

L'étable est là, lourde et vieille comme un remords,
Au fond de mes pays de tristesse sans borne,
Qu'un ruisselet, bordé de menthe et de viorne
Lassé de ses flots lourds, flétrit, d'un cours retors.

Brebis noires, à croix rouges sur les épaules,
Et béliers couleur feu rentrent, à coups de gaule,
Comme ses lents péchés, en mon âme d'effroi ;

Le vieux berger des Novembres corne tempête.
Dites, quel vol d'éclairs vient d'effleurer ma tête
Pour que, ce soir, ma vie ait eu si peur de moi ?

EMILE VERHAEREN
      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 23, 2009  00:47

EXTERIEUR DU CHAT

Etre le chat
faire un effort et être le chat
visiteur de l'aube, et sur le faîte
du monde visité, immuable.

Etre à l'extérieur du chat tout le chat possible
après la splendeur tigrée de la nuit
ultime, et l'étonnante contraction féline.
Commencer sur le zinc au bord des ongles,
dans le ciel qui s'égoutte de la gouttière vide
et dans la fleur spectrale qui pousse entre les barreaux.

Le chat qui réveille pas à pas les vieilles
épaules misérables de piètre fabrication
et l'air cotonneux des branches au sol,
et la terre rasée du mur jusqu'au chemin
et jusqu'au bidon sonore qui tremble sous son poids.

Etre chat de l'extérieur et parfait comme lui. Le monde
semble tenir dans cette pause ondulée,
précise comme un astre, qui t'appelle
et pour laquelle tu ne refuseras pas d'apparaître nue
là où personne ne t'aurait imaginée

aurore sur le mur décrépi,
aube rosée sur la grisaille d'un chat,
avec les pointes nocturnes des seins
pointant vers ces hommes soucieux
qui arrivent si lentement des faubourgs là-bas.

Carlos Barral(1928-1989)

Outre son oeuvre poétique, critique et romanesque, il laissera plusieurs volumes de
Mémoires, d'une grande richesse" Claude de Frayssinet

*****
Blues pour chrétiens

Jadis des hommes s'asseyaient pour fumer
et regarder lentement la terre.
Jadis, beaucoup d'hommes s'asseyaient pour fumer
et peu à peu comprenaient la terre;
maintenant on ne peut fumer quand vient la nuit
Maintenant il ne reste ni tabac ni espérance.

Sans doute le ciel et la terre sont passés
et toutes les maisons sont vides.
Sans doute le ciel et la terre sont passés
parce que toutes les maisons sont vides.
La mère ne peut plus retourner à ses fourneaux.
Ici tout le monde est très triste.

Maintenant Dieu viendra avec son madrier,
nous verrons sa veste usée.
Quand Jésus-Christ viendra vivre parmi nous,
il faudra voir son coeur fatigué.

Il n'est ici plus d'autre majesté que la douleur.
Oui, mon bon ami, il n'en est d'autre, sur la terre.

Blues castellano ("Blues espagnol")

Antonio Gamoneda, né en 1931 "un poète profondément sérieux, mélancolique et passionné. dit
Claude de Frayssinet)même anthologie de poésie espagnole .MERCI GRIMALKIN ,VOIR TON POST SEUL TON
AMOUR ET L'EAU.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 24, 2009  02:53

Le jour venu

Le jour venu, je devine
Des colombes, des corbeaux
Un soleil, cil après cil,
Qui roule dans les roseaux
La vie circule à nouveau
Comme sève dans les plantes
Et les hommes se demandent
Quel dieu commande au chaos.

Pour l'amour de l'autre Amour
Que le monde peut surprendre
L'arbre s'anime et s'enchante
Et l'abeille en fait le tour
Le lézard chauffe la pierre
Change de peau tout le jour
O pour l'amour de l'Amour
D'une main prompte et prudente
Je cueille un fruit, je le frotte
Au ciel simple de septembre
J'en fais une jeune fille
Que j'imagine innocente
O fruit furieux de son ventre
O femme tant bafouée
Entre le soleil et l'ombre
Elle devra se donner
Mourir dans le mouvement
Qui pousse vers le ponant
Ce jour déjà dépassé...

Charles Le Quintrec (1926-2008) Les Noces de la terre, Grasset, 1957

         

Licorne

Licorne au corps si doux de femme
Fine tête de demoiselle
Le verbe amour blesse ton âme
Ton rire tremble jusqu'au ciel
Dans les seigles tu dis : je t'aime
J'aime le feu que tu réclames.

Tu pratiques jeux de jeunesse
Licorne folle de mes yeux
Dans les seigles que le jour blesse
Ta voix veinulée qui me veut
Femme qui naît de ma tendresse
Tes jambes nues, ta bouche bleue.

Folle, ma folle je veux croire
À la vérité de ta peau
Tes yeux, tes seins réclament gloire
Ta bouche déchire les mots
Tu marcheras dessus les eaux
Je chevaucherai ta victoire.

Bouche contre bouche au galop
Par les seigles et les forêts
Folle, tous les cris que je te tais
Mes lèvres mouillées de tes mots
Tes mots rouges comme des plaies
Ton rire en moi comme un sanglot.

Charles Le Quintrec (1970)[La Marche des arbres]

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 25, 2009  01:12

Amour Kerné

à l’Ondine

Je te prendrai dans l’émotion des landes
muettement tu embrasseras ma terre
Je te prendrai dans la clarté des fontaines
avidement je te boirai

Tu portes mes amours mauves
dans la source des prunelles
écoute
les ajoncs et les plantes
vont chanter pour nous deux
la nuit fertile, la plage fraternelle

Nous referons cette Cornouaille mortelle
secrètement
dans le lit des hautes herbes
je te prendrai dans la grange verte
et ton corps aux semences mélangé
concevra tout un pays de fougères
et de genêts.

Ma belle amie sur la grève allongée
comme moi désire la mer
laisse-toi chavirer sous le vent des navires
dans la laine fragile des pluies
je te prendrai encore
tes bras ruisselant de désirs
serreront la bruyère de mes veines

Je te prendrai dans l’allée des grands chênes
sous tes reins efface la peine des tombeaux
il faut vaincre la mort au lever du soleil
chaque matin prends la vie à belles mains
dans ton regard affamé de merveilles
recrée pour moi les paysages que j’aimais

Ô femme, ma bourgade de gamines
mon dimanche d’écolier, ma chaumine
mon amour mauve, mon beau gilet
brode des bleuets sur le lin des détresses
et couvre-moi de la liesse des grands arbres
afin que je t’aime encore, une prochaine fois

Xavier GRALL

         

Pêcheur de songes

J’habite l’inquiétude fertile, l’île,
Poisson d’angoisse, à la lisière des récifs écarlates,
L’île giratoire ignorant son centre subtil.
Au loin, cette ligne calme des eaux m’est ineffable ordalie.

Pêcheur, dans les goémons rouges, par ton œil
Cruel et doré, j’entre dans les criques florales.
Mon cœur est houle de mer et l’impatience a gréé
ses vaisseaux étrangers.
Epaule : ma falaise aux saveurs refusées.
Sourire : une mouette entre dans mon cœur.

Je t’ai retrouvé au petit matin sur la grève du songe.
Nous avons découvert ce visage taillé dans le sel,
lavé d’une aube antérieure.
A cause de sa ressemblance avec cet enfant inconnu,
promesse tacite d’une alliance sacrée,
nous sommes morts parmi les coquillages.

Extrait de “l’Épreuve du temps”, Double Cloche.

Emilienne KERHOAS ;(Pour en savoir plus, voir post Bretagne mon amour)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 27, 2009  01:07

TOI, MA BELLE

Toi, ma belle, en qui dort un parfum sacrilège
Tu vas me dire enfin le secret de tes rires.
Je sais ce que la nuit t'a prêté de noirceur,
Mais je ne t'ai pas vu le regard des étoiles.
Ouvre ta bouche où chante un monstre nouveau-né
Et parle-moi du jour où mon cœur s'est tué !…

Tu vas me ricaner
Ta soif de me connaître
Avant de tordre un pleur
En l'obscur de tes cils !
Et puis tu vas marcher
Vers la forêt des mythes

Parmi les fleurs expire une odeur de verveine :
Je devine un relent de plantes en malaises.
Et puis quoi que me dise ma Muse en tournée,
Je n'attendrai jamais l'avis des moissonneurs.

Lorsque ton pied muet, à force de réserve,
Se posera sur l'onde où boit le méhari,
Tu te relèveras de tes rêves sans suite
Moi, j'aurai le temps de boire à ta santé.

KATEB YACINE - Extrait de L'Oeuvre en fragments, inédits rassemblés par Jacqueline Arnaud.

.......

POUSSIÈRES DE JUILLET

Le sang
Reprend racine
Oui
Nous avions tout oublié
Mais notre terre
En enfance tombée
Sa vieille ardeur se rallume

Et même fusillés
Les hommes s’arrachent la terre
Et même fusillés
Ils tirent la terre à eux
Comme une couverture
Et bientôt les vivants n’auront plus où dormir

Et sous la couverture
Aux grands trous étoilés
Il y a tant de morts
Tenant les arbres par la racine
Le cœur entre les dents

Il y a tant de morts
Crachant la terre par la poitrine
Pour si peu de poussière
Qui nous monte à la gorge
Avec ce vent de feu

N’ enterrez pas l’ancêtre
Tant de fois abattu
Laissez-le renouer la trame de son massacre

Pareille au javelot tremblant
Qui le transperce
Nous ramenons à notre gorge
La longue escorte des assassins.

KATEB YACINE (1929-1989)

      




Epsilon
Admin famille
France

Date du message : février 28, 2009  01:06

DANS UN PAYS ETRANGE

Dans un pays étrange, la folie.
Un coeur sans mémoire, ivre de songes,
brûle les heures dans les prés rouges.
Avant que le soleil disparaisse des prodiges surgiront
en ce printemps de mes tempes,
en ce printemps des roses
et des scorpions.
Dans les étangs morts de Chine des poissons vivants
plus profonds que la nuit,
plus doux que les violettes.
Un cerf perd son sang dans les violettes.
Et la folie en toutes choses,
le froid percutant des grottes,
l'aimable dragon de mon enfance,
les pays extrêmes de l'Orient.
Une belle endormie qui ne s'éveille jamais
repose dans les violettes, avec les deux violettes de ses yeux.
Il ne reviendra plus le prince
qui est demeuré dans la forêt
pour écouter une vieille femme et ses contes bleus.
Nuit plus pure que ce rêve
que le vert poison de la coupe
et de la poésie.
Tout finit par s'emmêler dans la mémoire.
Le coeur s'accroche à n'importe quoi.
Alors j'accours et je bois dans chaque rêve,
il y a longtemps que j'habite dans le pays du rêve,
de chaque violette torturée
par la pluie et le vent violent des saisons.
Pour une violette la folie,
le silence et l'émotion de la pureté,
le coeur sans mémoire.

Antonio Colinas, traduction Claude de Frayssinet

********

COMME LE BRUISSEMENT DES FEUILLES DES PEUPLIERS

La vraie douleur ne fait pas de bruit :
elle laisse comme un bruissement de feuilles
de peupliers agitées par le vent,
une rumeur intime, d'une vibration
si profonde, si sensible au moindre frôlement,
qu'elle peut devenir solitude, discorde,
injustice ou dépit. Je suis là à écouter
ses murmures qui, loin de troubler,
sont porteurs d'harmonie, si effilés
et subtils, avec un tel son de spacieuse
sérénité en cette fin d'près-midi,
qu'ils sont presque sagesse douloureuse,
résignation pure. Trahison qui est venue
d'un mauvais conseil de la bouche flétrie
de la jalousie. C'est égal. Je suis là à écouter
ce qui me contraint et m'enrichit, au prix
de blessures qui suppurent encore. Douleur que j'entends
avec grand recueillement, comme le frémissement
d'un feuillage, sans chercher ni signes, ni mots
ni sens. Musique seule,
sans énigmes,murmures solitaires qui transpercent
mon coeur, douleur qui est ma victoire.

Claudio Rodriguez .Traduction Claude de Frayssinet (Voir post de Grimalkin"Seul ton amour et
l'eau" )


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 1, 2009  01:03

L'ange

Et puis après, voici un ange,
Un ange en blanc, un ange en bleu,
Avec sa bouche et ses deux yeux,
Et puis après voici un ange,

Avec sa longue robe à manches,
Son réseau d'or pour ses cheveux,
Et ses ailes pliées en deux,
Et puis ainsi voici un ange,

Et puis aussi étant dimanche,
Voici d'abord que doucement
Il marche dans le ciel en long
Et puis aussi étant dimanche,

Voici qu'avec ses mains il prie
Pour les enfants dans les prairies,
Et qu'avec ses yeux il regarde
Ceux de plus près qu'il faut qu'il garde ;

Et tout alors étant en paix
Chez les hommes et dans la vie,
Au monde ainsi de son souhait,
Voici qu'avec sa bouche il rit.

Max ELSKAMP (1862-1931)(Recueil : Huit chansons reverdies

*****

L’AIMÉE

Voici l’aimée qui dit sa chair,
Baise les bagues à ses doigts,

C’est ton âme qui se repère
Dans tout l’amour qui fut en toi,

Et ta vie lors qui s’élucide
En sa somme tout d’une fois,

Vin remonté aux coupes vides
Que tu sus pleines autrefois.

Choses de rêve qui saluent
Femmes peintes comme en grisaille,

Dans la mémoire qu’on voit nues,
Avec des colliers de corail ;

Fidélité qui t’est restée,
De la chair que tu as vécue,

Amours d’un jour, dans des années
Loin au monde en des ports perdus,

Mon Dieu, doux à ceux des navires,
C’est vous qui les avez jugées,

Amours bonnes, même les pires,
Parce qu’en l’instant sûres, vraies.

Or jardin lors, dans les rochers,
Aux lointains mauves de ta vie,

Où si souvent tu es monté
Chercher des fins tout d’harmonie,

A ton désir ou tes souhaits
Les yeux fermés ainsi qu’on prie.

Jardin clos, de tes rêves faits
Qui s’enchaînent ou se délient,

Voici l’aimée qui dit sa chair,
Baise les bagues de ses doigts,

Amours premières ou dernières,
Toutes en une et seule en toi.

Max Elskamp(1862-1931

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 2, 2009  00:56

109

La volupté
De l’escargot
Est
Filiforme.

110

Dans l’éclat
La lumière
Tient
Echoppe.

111

Tous les
Gens
Cruels
Sont
Un peu
Clowns.

112

Le centre
Se vit
A travers
Et
Se découvrit
Cercle.

113

L’auto
Abrutie
Par les cris
Des voyageurs
Fit
Une embardée.

114

La route
Usée
Ne sentit
Plus
Sa fatigue.

115

Le charbon
Flambant
Eut
La mémoire
De ses origines.

116

Ses branches
Voyageaient
En
Sac postal.

117

Les premiers dessins
Donnèrent
Aux hommes
Le visage de leurs
Idées.

118

Le trottoir
S’arrêtait
A chaque
Homme
Qui passait
Pour voir
La rue.

119

La main
Se faisait
Nid
Pour attraper
L’oiseau.

120

Le diamant
Ne s’attendrit
Que
Quand
On le sème
Parmi les perles.

121

Nul fruit
N’a
De l’embonpoint.

MALCOLM DE CHAZAL(1902-1981)(Voir post De grands yeux peuvent se permettre toutes les bouches)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 3, 2009  01:06

Le cœur naviguant

Loin des cultes
qui nous réduisent en cendres
Des temples
où le ciel se force en vain une entrée,
Loin des puissances d’airain
que d’autres puissances culbutent,

Élisons encore la vie
Au sommet du jour blessé.

Plutôt le fruit hasardeux
Que la lettre de marbre,
Plutôt toujours chercher
Et ne jamais savoir :

Arc à travers buissons,
Aile à travers pièges,
Que la sinistre fresque
d’une vérité bouclée.

Le temps fond comme cire,
Et les verrous ne cèdent
qu’au cœur naviguant.

Andrée Chédid

***                  

Toi-Moi

Par l'univers-planète
un univers à toute bride
Par l'univers-bourdon
dans chaque cellule du corps

Par les mots qui s'engendrent
Par cette parole étranglée
Par l'avant-scène du présent
Par vents d'éternité

Par cette naissance qui nous décerne le monde
Par cette mort qui l'escamote
Par cette vie
Plus bruissante que tout l'imaginé

TOI
Qui que tu sois
Je te suis bien plus proche qu'étranger.

Andrée Chedid ("Contre Chant" - Éditions Flammarion - 1968 et 1971)(Voir post de Yannaelle Andrée
Chédid)         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 4, 2009  01:08


Vieille Clameur

Une tige dépouillée dans ma main c’est le monde
La serrure se ferme sur l’ombre et l’ombre met son œil à la serrure
Et voilà que l’ombre se glisse dans la chambre
La belle amante que voila l’ombre plus charnelle que ne l’imagine
perdu dans son blasphème le grand oiseau de fourrure blanche
perché sur l’épaule de la belle,
de l’incomparable pu-tain qui veille sur le sommeil
Le chemin se calme soudain en attendant la tempête
Un vert filet à papillon s’abat sur la bougie
Qui es-tu toi qui prends la flamme pour un insecte
Un étrange combat entre la gaze et le feu
C’est à vos genoux que je voudrais passer la nuit
C’est à tes genoux
De temps à autre sur ton front ténébreux et calme
en dépit des appparitions nocturnes,
je remettrai en place une mèche de cheveux dérangée
Je surveillerai le lent balancement du temps et de ta respiration
Ce bouton je l’ai trouvé par terre
Il est en nacre
Et je cherche la boutonnière qui le perdit
Je sais qu’il manque un bouton à ton manteau
Au flanc de la montagne se flétrit l’edelweiss
L’edelweiss qui fleurit dans mon rêve et dans tes mains quand elles s’ouvrent :

Salut de bon matin quand l’ivresse est commune
quand le fleuve adolescent descend d’un pas nonchalant
les escaliers de marbre colossaux
avec son cortège de nuées blanches et d’orties
La plus belle nuée était un clair de lune récemment transformé
et l’ortie la plus haute était couverte de diamants
Salut de bon matin à la fleur du charbon
la vierge au grand cœur qui m’endormira ce soir
Salut de bon matin aux yeux de cristal aux yeux de lavande aux yeux de gypse
aux yeux de calme plat aux yeux de sanglot aux yeux de tempête
Salut de bon matin salut
La flamme est dans mon cœur et le soleil dans le verre
Mais jamais plus hélas ne pourrons-nous dire encore
Salut de bon matin tous ! crocodiles yeux de cristal orties vierge
fleur du charbon vierge au grand cœur.

Corps et biens — Robert Desnos

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 5, 2009  00:58

MA DOULEUR

L'on ne sait pas,
L'on ne saura pas,
Au juste quand
Elle est venue.
Gratuite
Comme la Grâce
Et la nuit,
Ma douleur
Est venue.
Depuis longtemps,
Sans doute,
Elle avait creusé là
Sa place en nous.
Présence invisible,
Présence qui pèse
Sans encore se nommer
Puis quel est ce mal,
Cette souffrance centrée
Qui se découvre
Un jour tout établie
Sans connivence,
Libre et nue,
Sans conscience,
Elle travaille en nous.
Elle n'a pas de figure
Monstrueuse,
Ni griffes,
Ni cornes ;
Elle est plate,
Telle une bête à bois
Dans le bois,
Entre les chairs,
Confondue au bois,
Mêlée aux chairs.
C'est le signe de sa perte
Et de son désintéressement,
Ce grugement aveugle
Dans le bois ;
Plus elle avance,
Moins elle est sûre
D'en jamais sortir.
Quand je dors, j'entends
Ma douleur qui veille.
Ma douleur ne dort pas,
Elle n'entend pas ;
Elle veille.
Lorsqu'elle sera devenue
Si grande,
Plus grande que moi,
Que je ne serai plus moi,
Qu'elle ne sera plus elle,
Lorsqu'il ne sera plus nécessaire
De lui prendre la main
Pour avancer,
Laquelle des deux
Sera reconnue
Au bout des chemins Laquelle des deux
Pourra plus justement dire :
"Me voici, Seigneur"

ANNE HEBERT

***         

IL Y A CERTAINEMENT QUELQU' UN ...

Il y a certainement quelqu'un
Qui m'a tuée
Puis s'en est allé
Sur la pointe des pieds
Sans rompre sa danse parfaite.
A oublié de me coucher
M'a laissée debout
Toute liée
Sur le chemin
Le cœur dans son coffret ancien
Les prunelles pareilles
À leur plus pure image d'eau
A oublié d'effacer la beauté du monde
Autour de moi
A oublié de fermer mes yeux avides
Et permis leur passion perdue

ANNE HEBERT

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 6, 2009  01:03

Qui est là
toujours là dans la ville
et qui pourtant sans cesse arrive
et qui pourtant sans cesse s’en va

C’est un fleuve répond un enfant
un devineur de devinettes
Et puis l’œil brillant il ajoute
Et le fleuve s’appelle la Seine
quand la ville s’appelle Paris
et la Seine c’est comme une personne

Des fois elle court elle va très vite
elle presse le pas quand tombe le soir
Des fois au printemps elle s’arrête
et vous regarde comme un miroir
et elle pleure si vous pleurez
ou sourit pour vous consoler
et toujours elle éclate de rire
quand arrive le soleil d’été

Jacques Prévert

****               

Mais oui, je suis une girafe
M’a raconté la tour Eiffel.
Et si ma tête est dans le ciel,
C’est pour mieux brouter les nuages,
Car ils me rendent éternelle.
Mais j’ai quatre pieds bien assis
Dans une courbe de la Seine.
On ne s’ennuie pas à Paris.
Les femmes, comme des phalènes,
Les hommes, comme des fourmis,
Glissent sans fin entre mes jambes
Et les fous, les plus ingambes,
Montent et descendent le long
De mon cou comme des frelons.
La nuit, je lèche les étoiles.
Et si l’on m’aperçoit de loin
C’est que très souvent j’en avale
Une sans avoir l’air de rien.

Maurice Carême

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 7, 2009  01:00

LE VENT D'ÉTÉ…
À Léon Tillot.

Le vent d’été baise et caresse
La nature tout doucement :
On dirait un souffle d’amant
Qui craint d’éveiller sa maîtresse.

Bohémien de la paresse,
Lazzarone du frôlement,
Le vent d’été baise et caresse
La nature tout doucement.

Oh ! quelle extase enchanteresse
De savourer l’isolement,
Au fond d’un pré vert et dormant
Qu’avec une si molle ivresse
Le vent d’été baise et caresse !

MAURICE ROLLINAT— Les Névroses

****                  

VENT D'ÉTÉ…
À Ulysse Rocq, peintre.

Vent d'été, tu fais les femmes plus belles
En corsage clair, que les seins rebelles
Gonflent. Vent d'été, vent des fleurs, doux rêve
Caresse un tissu qu'un beau sein soulève.

Dans les bois, les champs, corolles, ombelles
Entourent la femme ; en haut, les querelles
Des oiseaux, dont la romance est trop brève,
Tombent dans l'air chaud. Un moment de trêve.

Et l'épine rose a des odeurs vagues,
La rose de mai tombe de sa tige,
Tout frémit dans l'air, chant d'un doux vertige.

Quittez votre robe et mettez des bagues ;
Et montrez vos seins, éternel prodige.
Baisons-nous, avant que mon sang se fige.

CHARLES CROS

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 8, 2009  01:12

Complainte de la Lune en province

Ah ! la belle pleine Lune
Grosse comme une fortune !
La retraite sonne au loin,
Un passant, monsieur l'adjoint ;
Un clavecin joue en face,
Un chat traverse la place :
La province qui s'endort !
Plaquant un dernier accord,
Le piano clôt sa fenêtre.
Quelle heure peut-il bien être ?
Calme Lune, quel exil !
Faut-il dire : ainsi soit-il ?
Lune, ô dilettante Lune,
A tous les climats commune,
Tu vis hier le Missouri,
Et les remparts de Paris,
Les fiords bleus de la Norvège,
Les pôles, les mers, que sais-je ?
Lune heureuse ! ainsi tu vois,
A cette heure, le convoi
De son voyage de noce !
Ils sont partis pour l'Ecosse.
Quel panneau, si, cet hiver,
Elle eût pris au mot mes vers !
Lune, vagabonde Lune,
Faisons cause et mœurs communes
O riches nuits ! je me meurs,
La province dans le cœur !
Et la lune a, bonne vieille,
Du coton dans les oreilles.

Jules Laforgue

         

Sanglot perdu

Les étoiles d'or rêvaient éternelles;
Seul, sous leurs regards, songeant, loin de tous,
Devant leur douceur tombant à genoux,
Moi je sanglotais longuement vers elles.

« Ah! pourquoi, parlez, étoiles cruelles !
La Terre et son sort? Nous sommes jaloux!
N'a-t-elle pas droit aussi bien que vous
À sa part d'amour des lois maternelles ?

« Quelqu'un veille-t-il, aux nuits solennelles ?
Qu'on parle! Est-ce oubli, hasard ou courroux?
Pourquoi notre sort? C'est à rendre fous! »...
- Les étoiles d'or rêvaient éternelles...

Jules Laforgue (1860-1887)

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