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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 25, 2009  01:00


VOYAGEUR(EUSE)

Ce sont de grandes herbes folles
Dans cette plaine ouverte au vent,
Un arbre au feuillage dément,
Un plumage d'oiseau s'y colle.

Va voyageur des hautes terres,
Tout le désert enfle tes mains
Sans qu'il soit vrai qu'aux lendemains
Il ne reste que la poussière.

Ce ne sera que le murmure
Qu'on écoute dans les sentiers,
Le bruit que font tous les métiers
Dans le village en bas qui dure.

Et qu'il sonne une heure à l'église
Tu n'en comptes plus les échos
Toi qui vas répétant les mots
Qu'une bouche ne les redise.

Si seul déjà que tu t'en ailles
Suivant le glissement des eaux,
Et qu'il monte au soir des plateaux
Encore un appel des sonnailles

Vers un feu aussi loin qu'il brille
Reviens, voyageur (euse), redescends
La colline, et comme un passant
Fais le geste d'ouvrir la grille.

Rouben Mélik

***         

HIVER

Ce bruit de portes ma mémoire
Comme on s'y fait de vivre mal.
Que ce soit l'orgue d'une foire
Ou la fleur de tulle d'un bal

C'est longtemps avant qu'on ne parte
Avant que l'aube n'ait changé
Le bleu du ciel sur une carte
Que l'on devient cet étranger,

Que l'on regarde son visage
Comme pour la dernière fois
Et que l'on devine son âge
Aux déchirures d'une voix.

Mémoire avec toutes ces choses
Que l'on sait bien qu'on laissera
Ce mal de vivre qui repose
Si près du cœur s'y brisera.

Que ce soit l'orgue d'une foire
Ou la fleur de tulle d'un bal,
Ce rien d'un air dans la mémoire,
Cette couleur qu'on verra mal

Ils sont de loin comme on emporte
Avec sa vie un air de rien,
Si près du cœur ce bruit de portes
Comme un battant qui va et vient.

Rouben MELIK




Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 26, 2009  01:24


La mort de l'amour

Bientôt l'île bleue et joyeuse
Parmi les rocs m'apparaîtra;
L'île sur l'eau silencieuse
Comme un nénuphar flottera.

A travers la mer d'améthyste
Doucement glisse le bateau,
Et je serai joyeux et triste
De tant me souvenir bientôt!

Le vent roulait les feuilles mortes;
Mes pensées
Roulaient comme des feuilles mortes,
Dans la nuit.

Jamais si doucement au ciel noir n'avaient lui
Les mille roses d'or d'où tombent les rosées!
Une danse effrayante, et les feuilles froissées,
Et qui rendaient un son métallique, valsaient,
Semblaient gémir sous les étoiles, et disaient
L'inexprimable horreur des amours trépassés.

Les grands hêtres d'argent que la lune baisait
Etaient des spectres: moi, tout mon sang se glaçait
En voyant mon aimée étrangement sourire.

Comme des fronts de morts nos fronts avaient pâli,
Et, muet, me penchant vers elle, je pus lire
Ce mot fatal écrit dans ses grands yeux: l'oubli.

Le temps des lilas et le temps des roses
Ne reviendra plus à ce printemps-ci;
Le temps des lilas et le temps des roses
Est passé, le temps des œillets aussi.

Le vent a changé, les cieux sont moroses,
Et nous n'irons plus courir, et cueillir
Les lilas en fleur et les belles roses;
Le printemps est triste et ne peut fleurir.

Oh! joyeux et doux printemps de l'année,
Qui vins, l'an passé, nous ensoleiller,
Notre fleur d'amour est si bien fanée,
Las! que ton baiser ne peut l'éveiller!

Et toi, que fais-tu? pas de fleurs écloses,
Point de gai soleil ni d'ombrages frais;
Le temps des lilas et le temps des roses
Avec notre amour est mort à jamais.

MAURICE BOUCHOR

****         

La ressemblance

Sur tes riches tapis, sur ton divan qui laisse
Au milieu des parfums respirer la mollesse,
En ce voluptueux séjour,
Où loin de tous les yeux, loin des bruits de la terre,
Les voiles enlacés semblent, pour un mystère,
Eteindre les rayons du jour,

Ne t'enorgueillis pas, courtisane rieuse,
Si, pour toutes tes soeurs ma bouche sérieuse
Te sourit aussi doucement,
Si, pour toi seule ici, moins glacée et moins lente,
Ma main sur ton sein nu s'égare, si brûlante
Qu'on me prendrait pour un amant.

Ce n'est point que mon coeur soumis à ton empire,
Au charme décevant que ton regard inspire
Incapable de résister,
A cet appât trompeur se soit laissé surprendre
Et ressente un amour que tu ne peux comprendre,
Mon pauvre enfant ! ni mériter.

Non : ces rires, ces pleurs, ces baisers, ces morsures,
Ce cou, ces bras meurtris d'amoureuses blessures,
Ces transports, cet oeil enflammé ;
Ce n'est point un aveu, ce n'est point un hommage
Au moins : c'est que tes traits me rappellent l'image
D'une autre femme que j'aimai.

Elle avait ton parler, elle avait ton sourire,
Cet air doux et rêveur qui ne peut se décrire.
Et semble implorer un soutien ;
Et de l'illusion comprends-tu la puissance ?
On dirait que son oeil, tout voilé d'innocence,
Lançait des feux comme le tien.

Allons : regarde-moi de ce regard si tendre,
Parle-moi, touche-moi, qu'il me semble l'entendre
Et la sentir à mes côtés.
Prolonge mon erreur : que cette voix touchante
Me rende des accents si connus et me chante
Tous les airs q'elle m'a chantés !

Hâtons-nous, hâtons-nous ! Insensé qui d'un songe
Quand le jour a chassé le rapide mensonge,
Espère encor le ressaisir !
Qu'à mes baisers de feu ta bouche s'abandonne,
Viens, que chacun de nous trompe l'autre et lui donne
Toi le bonheur, moi le plaisir !

Félix ARVERS (1806-1850) (Recueil : Mes heures perdues)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 29, 2009  00:39


Ce matin là
j'étais le premier homme
à t'annoncer le lever du soleil
à regarder tes yeux s'en eclairer

le premier à te dire
que tu es douce
que c'est trop peu
de le dire

que tu étais une chance pour la journée
que je préparais dans la cuisine
Elle nous serait longue
elle irait jusqu'à la rivière
jusqu'au bois
jusqu'à l'arbre et sa racine

Le premier à te dire que la vie est belle
que nous en sommes

Ce matin là
était bien né de sa nuit
et nous étions les premiers
à qui il souriait

Mais les fleuves ne passent-ils pas par les rocs

Toujours vont vers la mer
vers le lieu où ils ne sont plus
et deviennent l'océan

Yvon Le Men .Quand la rivière se souvient de la source chez Jean Picollec

***         

SONNET

La gomme coule en larmes d'or des cerisiers.
Cette journée, ô ma chérie, est tropicale :
Endors-toi donc dans le parterre où la cigale
Crie aigrement aux coeurs touffus des vieux rosiers.

Dans le salon où l'on causait, hier vous posiez...
Mais aujourd'hui nous sommes seuls - Rose Bengale !
Endormez-vous tout doucement dans la percale
De votre robe, endormez-vous sous mes baisers.

Il fait si chaud que l'on n'entend que les abeilles...
Endors-toi donc, petite mouche au tendre coeur !
Cet autre bruit ?... C'est le ruisseau sous les corbeilles

Des coudriers où dorment les martins-pêcheurs...
Endors-toi donc... Je ne sais plus si c'est ton rire
Ou l'eau qui court sur les cailloux qu'elle fait luire...

FRANCIS JAMMES (1868-1938)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 30, 2009  00:35


CASTA PIANA

Tes cheveux bleus aux dessous roux
Tes yeux très durs qui sont trop doux,
Ta beauté, qui n'en est pas une,
Tes seins que busqua, que musqua
Un diable cruel et jusqu'à
Ta pâleur volée à la lune.

Nous ont mis dans tous nos états,
Notre-Dame du galetas
Que l'on vénère avec des cierges
Non bénits, les Ave non plus
Récités lors des Angélus
Que sonnent tant d'heures peu vierges.

Et vraiment tu sens le fagot :
Tu tournes un homme en nigaud,
En chiffre, en symbole, en un souffle,
Le temps de dire ou de faire oui,
Le temps d'un bonjour ébloui,
Le temps de baiser ta pantoufle.

Terrible lieu, ton galetas !
On t'y prend toujours sur le tas
À démolir quelque maroufle,
Et, décanillés, ces amants
Munis de tous les sacrements,
T'y penses moins qu'à ta pantoufle !

T'as raison ! Aime-moi donc mieux
Que tous ces jeunes et ces vieux
Qui ne savent pas la manière,
Moi qui suis dans ton mouvement,
Moi qui connais le boniment
Et te voue une cour plénière !

Ne fronce plus ces sourcils-ci,
Casta, ni cette bouche-ci ;
Laisse-moi puiser tous tes baumes,
Piana, sucrés, salés, poivrés,
Et laisse-moi boire, poivrés,
Salés, sucrés, tes sacrés baumes !

PAUL VERLAINE



A Charles Baudelaire

Je ne t'ai pas connu, je ne t'ai pas aimé,
Je ne te connais point et je t'aime encor moins :
Je me chargerais mal de ton nom diffamé,
Et si j'ai quelque droit d'être entre tes témoins,

C'est que, d'abord, et c'est qu'ailleurs, vers les Pieds joints
D'abord par les clous froids, puis par l'élan pâmé
Des femmes de péché - desquelles ô tant oints,
Tant baisés, chrême fol et baiser affamé ! -

Tu tombas, tu prias, comme moi, comme toutes
Les âmes que la faim et la soif sur les routes
Poussaient belles d'espoir au Calvaire touché !

- Calvaire juste et vrai, Calvaire où, donc, ces doutes,
Ci, çà, grimaces, art, pleurent de leurs déroutes.
Hein ? mourir simplement, nous, hommes de péché.

PAUL VERLAINE.(recueil, Liturgies intimes )

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 31, 2009  22:08


IL NOUS EST ARRIVÉ DES AVENTURES

Il nous est arrivé des aventures du bout du monde
Quand on vient de loin ce n'est pas pour rester là
(Quand on vient de loin nécessairement
c'est pour s'en aller)
Nos regards sont fatigués d'être fauchés
par les mêmes arbres
Par la scie contre le ciel des mêmes arbres
et nos bras de faucher toujours à la même place.
Nos pieds n'étaient plus là pour nous attacher
dans la terre
Ils nous attiraient tout le corps pour des journées
à perte de vue.

Il nous est arrivé des départs impérieux
Depuis le premier jusqu'à n'en plus finir
À perte de vue dans l'horizon renouvelé
Qui n'est jamais que cet appel au loin
qui module le paysage
Ou cette barrière escarpée
Qui fouette la rage de notre curiosité
Et ramasse en nous de son poids
Le ressort de notre bond

On n'a pas eu trop de neiges à manger
On n'a pas eu à boire trop de vents et de rafales
On n'a pas eu trop de glace à porter
Trop de morts à porter dans des mains de glaçons

Il en est qui n'ont pas pu partir
Qui n'ont pas eu le courage de vouloir s'en aller
Qui n'ont pas eu la joie aux yeux d'embrasser l'espace
Qui n'ont pas eu l'éclair du sang dans les bras
de s'étendre
Ils se sont endormis sur des bancs
Leur âme leur fut ravie durant leur sommeil
Ils se sont réveillés en sursaut comme des domestiques
Que le maître surprend à ne pas travailler

On n'a pas eu envie de s'arrêter
On n'a pas eu trop de fatigues à dompter
Pour l'indépendance de nos gestes dans l'espace
Pour la liberté de nos yeux sur toute la place
Pour le libre bond de nos coeurs par-dessus les monts

Il en est qui n'ont pas voulu partir
Qui ont voulu ne pas partir, mais demeurer,

On les regarde on ne sait pas
Nous ne sommes pas de la même race.

Ils se sont réveillés des animaux parqués là
Qui dépensent leurs ardeurs sans âme dans les bordels
Et s'en revont dormir sans s'en douter
Ils se sont réveillés des comptables, des tracassiers,
Des mangeurs de voisins, des rangeurs de péchés,
Des collecteurs de revenus, des assassins à petits coups,
Rongeurs d'âmes, des satisfaits, des prudents,
Baise-culs, lèche-bottes, courbettes
Ils abdiquent à longue haleine sans s'en douter
N'ayant rien à abdiquer.

C'est un pays de petites bêtes sur quoi l'on pile
On ne les voit pas parce qu'ils sont morts
Mais on voudrait leur botter le derrière
Et les voir entrer sous terre pour la beauté de l'espace inhabité.

Les autres, on est farouches, on est tout seuls
On n'a que l'idée dans la tête d'embrasser
On n'a que le goût de partir comme une faim
On n'est déjà plus où l'on est
On n'a rien à faire ici
On n'a rien à dire et l'on n'entend pas de voix d'un compagnon.

HECTOR SAINT-DENYS GARNEAU

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 2, 2009  12:40


Les maisons

Les maisons aux pieds fatigués
ont davantage d’escaliers.
Les maisons aux mains crispées
n’ont plus de balustrades.
Les maisons aux yeux qui s’aveuglent
ont davantage de lumières.
Les maisons aux cœurs qui éclatent
sont en ciment.
Les maisons de la mort lente
ont un night-club au rez-de-chaussée.

Trad. Dominique Grandmont


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Là-bas

L'enfer, ou le présent?
Et qu'y a-t-il avant? Cela continuerait
à cause de nous-mêmes ? Ou bien
n'y a-t-il que folie commune, jusqu'au délice
d'une destruction protéiforme ? Combien
de serpents empêchent notre rencontre
dans la cendre, le sable et la poussière
du désert, lequel grandira
de toute incertitude ? Ah, il n'y a que dans la mère
que ce qui a été pleuré depuis longtemps
continue à verser des larmes…


(La Mère)
Traduction Clarice Cloutier, Benoit Meunier, J. G. Páleníãek


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Comme des enfants

Présence d'une femme ! À tout moment ? Oh non!
Notre vécu commun peut être
un amour allant contre l'amour.
Seulement dans la douleur, nous sommes comme des enfants :
nous cherchons la mère. L'enfant :
il ne sait pas, et le voilà qui pleure !
Nous non plus, nous ne savons pas,
mais ce n'est qu'après que nous pleurons…

(La Mère)
Traduction Clarice Cloutier, Benoit Meunier, J. G. Páleníãek

VLADIMIR HOLAN

         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 4, 2009  10:48


Grande bête dorée, Amour couleur de femme

Grande bête dorée, Amour couleur de femme
Les bras ouverts, debout au milieu du chemin
Que faites-vous de moi dans cette blanche flamme ?
Soutiendrais-je longtemps son éclat inhumain ?

Laissez donc ma sagesse étendre un peu ses ailes,
Passer ce bel oiseau sur mes livres déserts ;
Laissez aller mon chant à des amis fidèles
Et battre ce coeur dur quand je forme un beau vers.

Je retrouve partout votre force pliante
Vos longues mains, partout vos mains toutes-puissantes,
Ces délices sur moi sans que j'ouvre les yeux

Hélas ! et ce plaisir où le corps se dénoue,
- Comme un soldat fuyard s'empêtre dans la boue
Tombe parmi les morts et se perd avec eux.

Odilon-Jean Périer.Le promeneur

***         

LA DOGANA

Est-ce que je crois en Dieu, je ne sais
je ne sais plus il faut que j'oublie
et je t'invente le matin
lorsque je vais le long des quais
vers la Douane de la mer
payer le prix qu'il faut à l'instable fortune
la forme verte et noire et couturée des femmes
pour voir mon vrai lion, son cours et son discours
sa crinière de force à tes reins savoureux
et l'aigle rouge du désir
adoucie par le temps, adorée par le bleu
où l'amour a son rang de plumes et de pensées.

Devant l'inépuisable
beauté des eaux et la rose de la tour
l'automne fait sonner la cloche des brouillards
il est temps d'acquitter les droits de l'amour jeune
tout le prix d'amour fier affrontant les années.
Avec la grâce en son péril, il faut patience
il faut le peuple de la main
pour ouvrir cette ville ou cette vie profonde
produire un vrai lion qui marche sur la mer
et dans l'espace des amants
mène la barque noire et rebroussée du temps.

HENRI BAUCHAU


-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : juin 5, 2009  03:15



RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE (1922)

Ouvrez cette porte où je pleure.

La nuit s'infiltre dans mon âme
Où vient de s'éteindre l'espoir,
Et tant ressemble au vent ma plainte
Que les chiens n'ont pas aboyé.

Ouvrez-moi la porte, et me faites
Une aumône de la clarté
Où gît le bonheur sous vos lampes.

Partout, j'ai cherché l'Introuvable.

Sur des routes que trop de pas
Ont broyées jadis en poussière.

Dans une auberge où le vin rouge
Rappelait d'innombrables crimes,
Et sur les balcons du dressoir,
Les assiettes, la face pâle
Des vagabonds illuminés
Tombés là au bout de leur rêve.

À l'aurore, quand les montagnes
Se couvrent d'un châle de brume.
Au carrefour d'un vieux village
Sans amour, par un soir obscur,
Et le coeur qu'on avait cru mort
Surpris par un retour de flamme,

Un jour, au bout d'une jetée,
Après un départ, quand sont tièdes
Encor les anneaux de l'étreinte
Des câbles, et qui se referme,
Sur l'affreux vide d'elle-même,
Une main cherchant à saisir
La forme enfuie d'une autre main,

Un jour, au bout d'une jetée...

Partout j'ai cherché l'Introuvable.

Dans les grincements des express
Où les silences des arrêts
S'emplissent des noms des stations.

Dans une plaine où des étangs
S'ouvraient au ciel tels des yeux clairs.

Dans les livres qui sont des blancs
Laissés en marge de la vie,
Où des auditeurs ont inscrit,
De la conférence des choses,
De confuses annotations
Prises comme à la dérobée.

Devant ceux qui me dévisagent,

Et ceux qui me vouent à la haine,
Et dans la raison devinée
De la haine dont ils m'accablent.

Je ne savais plus, du pays,
Mériter une paix échue
Des choses simples et biens sues.

Trop de fumées ont enseigné
Au port le chemin de l'azur,
Et l'eau trépignait d'impatience
Contre les portes des écluses.

Ouvrez cette porte où je pleure.

La nuit s'infiltre dans mon âme
Où vient de s'éteindre l'espoir,
Et tant ressemble au vent ma plainte
Que les chiens n'ont pas aboyé.

Ouvrez-moi la porte, et me faites
Une aumône de la clarté
Ou gît le bonheur sous vos lampes.

Jean Aubert Loranger[Poète québécois : 1896-1942]

         

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : juin 6, 2009  03:45



Une femme.

Mais maintenant vient une femme,
Et lors voici qu'on va aimer,
Mais maintenant vient une femme
Et lors voici qu'on va pleurer,

Et puis qu'on va tout lui donner
De sa maison et de son âme,
Et puis qu'on va tout lui donner
Et lors après qu'on va pleurer

Car à présent vient une femme,
Avec ses lèvres pour aimer,
Car à présent vient une femme
Avec sa chair tout en beauté,

Et des robes pour la montrer
Sur des balcons, sur des terrasses,
Et des robes pour la montrer
A ceux qui vont, à ceux qui passent,

Car maintenant vient une femme
Suivant sa vie pour des baisers,
Car maintenant vient une femme,
Pour s'y complaire et s'en aller.

Max Elskamp.(1862-1931)

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : juin 7, 2009  03:28




Amour notre parole
comme un soleil brûlant
dans un ciel de nuit

savoir ce qu’aimer veut dire
dans la lumière perpétuelle
du deuil de sa propre enfance

tant d’ombres peuplent
notre espace divisé
tant de routes parallèles
de mots oubliés

je suis ici aujourd’hui demain
soir et matin présente

je suis où je peux voir
le jour simplement se lever

notre langue naissante
nos corps morcelés
exhument notre paysage réel


Amina Saïd

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 8, 2009  00:21


Amour, je ne viens pas dénouer vos cheveux

Amour, je ne viens pas dénouer vos cheveux.
Déserte, toute armée, inutile étrangère,
Je vous laisse debout dans un peu de lumière
Et je garde ce corps pur et mystérieux.

Mais pardonnerez-vous ce merveilleux ouvrage ?
Vous perdez un trésor à suivre mon conseil.
- Comme une eau solitaire où descend le soleil
Renonce pour tant d'or aux plus beaux paysages,

Ainsi les mouvements, les ruses de la vie,
Ces faiblesses, ces jeux, cette douce agonie,
Vous n'en connaîtrez pas le redoutable prix.

Toute pure à jamais mais toute prisonnière,
Vous resterez debout comme un peu de lumière,
Sans vivre, sans mourir, dans les vers que j'écris.

Odilon-Jean Perier

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 9, 2009  05:55


Dormir avec toi...

Ecoute le tonnerre, ce bûcheron, traverser la nuit.
Entends ce délire. Ah! Serre-moi dans tes jambes nues.
Inonde-moi de chaleur, de lumière.L'orage monte des
draps froissés. Je ne suis qu'un homme dans les bras de
la nuit.
Dormir avec toi.
Dans la respiration s'ouvrent des sentiers. Un train de
luxe passe dans le sainfoin.
Dormir avec toi.
Je dors en toi. Je dors toujours en toi, plus profondément
en toi.Je t'enlace, tu me pénètres des dents, des
bras. Tu as le râle des palombes. Les yeux fermés, je vois
ouverts tes yeux. Y dérivent les rivières.
Dormir avec toi.
Ne me laisse jamais seul. Un cheval tourne dans ma tête.
Dormir avec toi pour assouvir la vie.

Jean Malrieu."Le nom secret" (1915-1976)

***         

Mots de passe

Par son nom chaque chose m'appelle :
La lampe, les draps blancs
La chaude nuit de l'été.

Dans le lointain silencieux
Tremblent quelques lueurs.
Une odeur de cendre
Dans un battement d'ailes
Monte de la terre nue.
Qui va là ?

Les mots s'enchaînent :
Le feu rougit le fer,
Le boucher lave ses mains rouges
Ses couteaux brillent sur l'étal.
Qui va là ?

Mots paisibles, arrogants,
Qui me fuient, qui m'enlacent
Fantômes se coulant dans mes rêves,
Enigmes invalides, rébus à déchiffrer,
Nous allons dans ce labyrinthe...

Qui va là ?

Gaston Puel (né à Castres en 1924)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 10, 2009  06:11


Le vieil homme

Moi qui n'ai jamais pu me faire à mon visage
Que m'importe traîner dans la clarté des cieux
Les coutures les traits et les tâches de l'âge

Mais lire les journaux demande d'autres yeux
Comment courir avec ce cœur qui bat trop vite
Que s'est-il donc passé La vie et je suis vieux

Tout pèse L'ombre augmente aux gestes qu'elle imite
Le monde extérieur se fait plus exigeant
Chaque jour autrement je connais mes limites

Je me sens étranger toujours parmi les gens
J'entends mal je perds intérêt à tant de choses
Le jour n'a plus pour moi ses doux effets changeants

Le printemps qui revient est sans métamorphoses
Il ne m'apporte plus la lourdeur des lilas
Je crois me souvenir lorsque je sens les roses

Je ne tiens plus jamais jamais entre mes bras
La mer qui se ruait et me roulait d'écume
Jusqu'à ce qu'à la fin tous les deux fussions las

Voici déjà beau temps que je n'ai plus coutume
De défier la neige et gravir les sommets
Dans l'éblouissement du soleil et des brumes

Même comme autrefois je ne puis plus jamais
Partir dans les chemins devant moi pour des heures
Sans calculer ce que revenir me permet

LOUIS ARAGON

***         

Les trois Pâques de l'année

A la première Pâque il fleurit des lilas
La terre est toute verte oublieuse d'hiver
Tout le ciel est dans l'herbe et se voit à l'envers
A la première Pâque

A la Pâque d'été j'ai perdu mon latin
Il fait si bon dormir dans l'abri d'or des meules
Quand le jour brûle bien la paille des éteules
A la Paque d'été

A la Pâque d'hiver il soufflait un grand vent
Ouvrez ouvrez la porte à ces enfants de glace
Mais les feux sont éteints où vous prendriez place
A la Pâque d'hiver..

Trois Pâques ont passé revient le Nouvel An
C'est à chacun son tour cueillir les perce-neige
L'orgue tourne aux chevaux la chanson du manège
Trois Pâques ont passé

Revient le Nouvel An qui porte un tablier
Comme un champ semé de neuves violettes
Et la feuille verdit sur la forêt squelette
Revient le Nouvel An

Saison de mon pays variables saisons
Qu'est-ce que cela fait si ce n'est plus moi-même
Qui sur les murs écris le nom de ce que j'aime
Saison de mon pays

Saisons belles saisons.

Louis Aragon "Le Nouveau Crève-coeur"(1897-1982)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juin 12, 2009  21:50


Odeur du temps

En songe revient l’odeur trouble
sur le marbre d’une cheminée
s’y mêle celle des habits défaits
la fièvre d’exister
une étoile offre son ciel.
Alors que Napoléon pose sur sa tête
la couronne
une pierre tombe des voûtes de Notre-Dame
vient frapper son épaule
le pape baise l’empereur sur la joue ;
en Égypte un frénétique vautour
fond sur les œufs du crocodile
mêmes faits historiques.

Jean Follain. Ordre terrestre,

***

FRUSTES REPAS

Saucisson comme un marbre rouge
que le manœuvre mange
d’un couteau affilé
dans une rue sans ciel
alors qu’un enfant pleure
près d’un comptoir d’étain !
Nourriture d’émeute
comme ces durs poissons saurs
qu’avec du vin bleu
on distribuait
aux pâles soldats de la Commune
assemblés sous les troupeaux d’étoiles.

Jean Follain. Usage du temps/Poésie Gallimard.

***   

Il arrive que pour soi
l'on prononce quelques mots
seul sur cette étrange terre
alors la fleurette blanche
la caillou semblable à tous ceux du passé
la brindille de chaume
se trouvent réunis
au pied de la barrière
que l'on ouvre avec lenteur
pour rentrer dans la maison d'argile
tandis que chaises, table, armoire
s'embrasent d'un soleil de gloire.

Jean Follain, Exister, suivi de Territoires, Poésie/Gallimard, 1969.

         

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : juin 15, 2009  02:57



Cantate pour Valiha.(l'éloge d'une princesse au teint de miel)

Salut à toi, O Nahita!
Nahita, ma princesse au teint de miel brulé!
Je te découvre sur la cime cupide
du bonheur,
à ce point du promontoire où le rêve et l'extase
ont suspendu
le hamac de l'ivresse et le lit du ravissement!

L'abondance de tes cheveux, lourdes nappes de palissandre,
dévalant les épaules jusqu'à l'axe interdit de tes flancs de légende,
porte le sceau mystique et royal des ondines du lac sacré.
Tes attaches font concurrence avec le prestige de la gazelle,
et tes jambes longues proclament la symbolique de l'ibis,
la ligne ardente et souple de mes désirs!

Qui nous modulera l'éloge
de ton cou de nymphe apparue au tournant de nos mythes?
Parure de la nuit laissée en charge au bras de l'aube
ou souffle d'arc-en-ciel qui divinise l'horizon!

Et ton rire, O Nahita, résonne, étincelant, aux ourlets de mon coeur,
le roucoulement de la source en la forêt de l'Est,
le vivat de la sarcelle au crépuscule en rut,
en pleins ébats d'amour sur l'eau montante du Mangour!

Ta marche aussi est un chant:
la flexibilité du bambou sous la caresse de l'alizé.
Ton nom lui-même est un jet d'éclair, un hymne à la découverte
de l'ombreuse savane
où s'enfonce à minuit la caravane de mes songes en maraude.

Toi, la danseuse aux reins frénétiques,
plus légère dans l'arène
que le milan dans l'espace,
plus souple dans les bras du roi
que la lance d'argent entre les mains du guerrier!

Ton champion, la tête fière,
te portera comme un trophée au milieu du gymnase des astres!
Tu es l'élue et tu es l'incomparable!..

Ton corps sombre, ma rampe de volupté!
Ton corps plus doux que soie et plus fin que croissant d'automne,
dédicace de marbre noir aux divinités de la grâce,
je t'adore, O fulgurance des beautés opimes
et je porte haut ton écharpe en étendard de victoire
jusqu'au sommet de la planète!

Jacques Rabémanandjara.Auteur malgache né en 1913 et décèdé en 2005.


Tout à coup

J'étais en train
de lire un livre
quand tout à coup
je vis ma vitre
emplir son oeil absent d'oiseaux légers et ivres

Oui, il neigeait.
La folle neige!
Elle tombait
tranquille et fraîche
dans le coeur tout troué comme un filet de pêche.

C'était si bon!
et j'étais ivre
de ces flocons
heureux de vivre
que ma main oublieuse, laissa tomber le livre!

En ai-je vu
neiger la neige
dans le coeur nu !
Ah Dieu ! Que n'ai-je
su garder dans mon coeur un peu de cette neige !

Toujours en train
de lire un livre!
Toujours en train
d'écrire un livre!
Et tout à coup la neige tranquille dans ma vitre

BENJAMIN FONDANE(1944)                  

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