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Famille : Révèlations poètiques.
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Auteur
Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil
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Epsilon |
Date du message : mai 4, 2009 15:50 |
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Ode à Serge Essénine Qui se souvient des journaux de 1925 ? Une feuille égarée fait rage dans la cour Et l'automne l'automne démantelle les tours Le poète Essénine s'est tué À cinq ans j'appris à lire Avec maman dans le journal Oh sûrement j'ai lu mon Serge L'annonce de ta mort brutale Un soir de lampes à pétrole Et de tableaux mal effacés Là-bas dans la petite école A la limite du passé ! Mon fils sera — noblesse oblige ! Instituteur dans un hameau Qui reconnaît pas dans la neige Saura dénouer liens du cerveau ! Ainsi parlait Père Essénine Dans la Russie de Nicolas Ignorant certes que Pouchkine Sur son cheval menait son gars À travers nuit gel et villages Et dans le temps cerclé de fer Vers un château de sept étages Sous les mélèzes de l'enfer ! J'ai vécu comme toi parmi les hordes villageoises Ô Serge et j'ai bien écouté Les chiens qui boivent dans l'écuelle de la lune À l'odeur d'églantine et de menthe coupée Je t’apporte un printemps tout neuf ô mon Poète Et tel que n'en connut la ferme de Riazan Alors que ceint de cuir tu promenais tes bêtes Le long d'un abreuvoir de lumière et de sang Ah ! dis bonjour à cousin Serge cheval triste Par ton amour au moins qu'il soit récompensé D'avoir osé prétendre à la flamme des lys Quand le jour s'est éteint sur des poissons séchés ! L'Impératrice a beau sourire il faut qu'il chante L'étable de famille et le monde écrasé Sa tristesse d'enfant ses cheveux pleins de lentes Alors que la nature est si belle à côté Essénine Augustin ! le Serge du Grand Meaulnes Lorsqu'il eut parcouru mille lieues avec toi La bride sur le cou de son cheval fantôme Se retrouva plus seul et plus pauvre à la fois Mais là-bas quelque part en la Russie du rêve Dans les salles du temps préparées pour un bal Tu te dresses soudain et tu brises les verres Comme un voyou d'enfant jette en passant des pierres Un soir de nostalgie dans les vitraux du lac Et tu ris sans cesser de pleurer sur toi-même Voleur d'un astre d'or par le brouillard volé Qui traînes tout au long des nuits et des semaines Le regret d'un pays et d'un cœur embaumé Maints crapauds chantent sous la lune On dirait un piano cassé Un morceau de songe qui flotte Au bord d'un ciel tout rapiécé Père Essénine pense à Serge Quand il était encor gamin Entortillé de bonne serge Que mère tailla de sa main Où est-il ce pauvret bizarre Qui délaissant bœuf et cheval S'agenouillait au bord des mares Comme un atteint du cérébral ? Les uns disent qu'il se promène Dans la grand'ville en chapeau rond Avec des femmes pas honnêtes Qui lui auront tripe et rognons ! Mais Serge a mal de vivre ainsi Le grand poète Se souvient de la ferme adorée et du prêtre Qui officiait tous les dimanches au hameau Où son passé est frais comme un cœur de bouleau II est ivre il a pris un fiacre sans un sou II se sent l'âme négligée et dans la chambre Titubant de douleur il se jette à genoux Devant l'icône pâle et le bougeoir à branches « Mon Dieu ! Mon bon copain ! Petit Père ! Ô mon Dieu ! Quelle nuit ! Quelle nuit ! Je meurs si je m'accuse Ferme sur mon présent l'herbe bleue de tes yeux Je suis dam-né ! Mais si tu crois que je m'amuse ! Rengagé du destin dans la gare du doute Sur la banquette étroite et glacée du matin J'attends de voir paraître au détour de la route Comme un ballon de rhum la lanterne du train J'arrive dans le jeu de quilles du village Ah ! pauvre pauvre chien ! Tel qui songe à des os Trouve un croûton de lune amère qui surnage Sur la coupe d'un ciel immanquablement beau II a neigé durant trois ans Sur le visage de ma mère Et ses cheveux sont aussi blancs Que les cailloux du cimetière Ayez pitié d'un faux aveugle Qui délaissant mère et maison S'en est allé veule et tout seul Frapper à l'huis des horizons J'ai connu Moscou la cruelle Et les matins en troïka Lampe à gaz ne vaut point chandelle Quand elle brûle tout là-bas Au bord du monde entre deux saules Et que dans l'aube pour mourir Elle se penche sur l'épaule D'un enfant en mal de dormir ! Adieu charmante Isadora Qui dansait comme on tord un linge Serge mort tu le danseras Devant un parterre de singes Tu diras à l'Américain Pourvoyeur de destins illustres Que j'ai soufflé un beau matin Les vingt-neuf bougies de mon lustre Que je suis mort d'avoir aimé La beauté mon pays natal Pauvre homme d'ange fourvoyé Parmi les enfants de la balle ! » RENE-GUY CADOU
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-grimalkin- |
Date du message : mai 6, 2009 03:06 |
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POÈME POUR NABIHA Je rentrerai de voyages Et te trouverai endormie. Le raffût des meubles se sera tu, Les bêtes en douceur se seront éclipsées Et tous les tambours de la maison Seront devenus peaux vivantes mais discrètes. J'arrive toujours dans la suspension juste des pulsations, Quand la chaux, l'argile et leur blancheur ont tout réoccupé. J'arrive Et je vois peu à peu l'émersion : Toi d'abord qui orchestres couleurs et mouvements, Redonnes leur tapage aux bestioles, Diriges des vols périlleux. Puis les objets, Fiers de leur prouesses, Déclenchent l'élan des manèges. Tu chercheras les chiens acrobates du rêve Entre les draps étonnés, Tu secoueras un à un les poudroiements de la lumière Et la vie se réinstallera. Tu te réveilles Et la maison devient un carnaval Tahar DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983 ..... TERRE FERME Tes odeurs aquatiques Et la noria me prend. Il me revient des images de noyade comme lorsque la mer Libère sa tendresse vorace de mère anthropophage. Il me revient Des insistances de sèves ruant dans les barreaux des peaux contraignantes. J'aimais l'aventure sans issue, Alors que j'étais déjà riche de tant de cargaisons Arrimées à la proue de tes seins. Mes mains arraisonnaient ton corps, Nouant leur égnimes dévoreuses, Débusquant l'or des florules. Je savais, par exemple, que l'aréole sentait l'orange amère. Je connaissais presque tout : tes marées tenues en laisse, Ta cadence respiratoire, la résine de tes aisselles, ton odeur de mer lactée, tes ombres qui m'abritent le soir, tes gestes qui adoucissent mes angles. Ton sexe, je l'appelais paradisier. Tes odeurs submarines. Et la noria m'entraîne. Quand j'émerge tu es là Pour amarrer le vertige. Ton corps, c'est la terre ferme. Tahar DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983
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-grimalkin- |
Date du message : mai 7, 2009 03:26 |
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Pense aux autres” “Quand tu prépares ton petit-déjeuner,/ pense aux autres. (N’oublie pas le grain aux colombes.) Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres./ (N’oublie pas ceux qui réclament la paix.) Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres./ (Qui tètent les nuages.) Quand tu rentres à la maison, ta maison,/ pense aux autres./ (N’oublie pas le peuple des tentes.) Quand tu comptes les étoiles pour dormir,/ pense aux autres./ (Certains n’ont pas le loisir de rêver.) Quand tu te libères par la métonymie,/ pense aux autres./ (Qui ont perdu le droit à la parole.) Quand tu penses aux autres lointains,/ pense à toi./ (Dis-toi : Que ne suis-je une bougie dans le noir?)" Mahmoud Darwich
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-grimalkin- |
Date du message : mai 7, 2009 03:31 |
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Poésie. Tu es la présence avec laquelle je parle tout à coup, seul à seul. Ce sont les mots qui te forment, ceux qui sortent du silence et de la mare de rêve dans laquelle je me noie libre jusqu'au réveil. Ta main métallique durcit l'urgence de ma main et conduit la plume qui trace sur le papier son littoral. Ta voix, lieu de l'écho, est le rebondissement de ma voix sur le mur, et sur ta peau en miroir je me regarde me regardant parmi mille Argos pendant de longues secondes. Mais le moindre bruit te fait fuir et je te vois sortir par la porte du livre ou par l'atlas du plafond, par les planches du plancher, ou la page du miroir, et tu me laisses sans vie sans voix et sans visage, sans masques comme un homme nu en pleine rue des regards. Xavier Villaurrutia 1903-1950. merci Marie-Elisabeth
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Epsilon |
Date du message : mai 8, 2009 01:10 |
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Poésie. Tu es la présence avec laquelle je parle tout à coup, seul à seul. Ce sont les mots qui te forment, ceux qui sortent du silence et de la mare de rêve dans laquelle je me noie libre jusqu'au réveil. Ta main métallique durcit l'urgence de ma main et conduit la plume qui trace sur le papier son littoral. Ta voix, lieu de l'écho, est le rebondissement de ma voix sur le mur, et sur ta peau en miroir je me regarde me regardant parmi mille Argos pendant de longues secondes. Mais le moindre bruit te fait fuir et je te vois sortir par la porte du livre ou par l'atlas du plafond, par les planches du plancher, ou la page du miroir, et tu me laisses sans vie sans voix et sans visage, sans masques comme un homme nu en pleine rue des regards. Xavier Villaurrutia 1903-1950.
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Epsilon |
Date du message : mai 9, 2009 01:21 |
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Extrait de "Ultimes chœurs pour la terre promise" Se peut-il que tu reviennes Sans malice, petit enfant ? Avec les yeux qui ne voient Autre chose que, chaste, au jour Scintillante, l’inquiète source ? ************** La nuit est belle Quel chant cette nuit s’élève qui tisse de l’écho cristal du cœur les étoiles Quelle fête de source d’un cœur nuptial J’ai été une flaque de ténèbres A cette heure je mords l’espace comme un enfant la mamelle A cette heure je suis saoul d’univers ******************** Univers Avec la mer je me suis fabriqué un cercueil de fraîcheur. ********************* L'amour L'amour n'est plus cette tempête Dans l'éblouissement nocturne Qui m'enchaînait naguère encore Entre l'insomnie et délire. Il est l'éclair de ce phare Vers quoi le vieux capitaine Avance, calmement. Giuseppe Ungaretti (Vie d'un homme, Ultimes Choeurs pour la Terre Promise)
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Epsilon |
Date du message : mai 10, 2009 12:09 |
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Fins dernières C'est fête aujourd'hui, mon amour, Je viens frapper à votre porte. Notre bonheur est de retour : Vous êtes mort et je suis morte. Faites-moi, dans ce lit sans draps, Une place, que je me couche Entre ce qui fut vos deux bras, Près de ce qui fut votre bouche. Nous allons à deux nous plonger Dans le Grand Tout qui nous réclame Nos corps vont se désagréger Pour un effroyable amalgame. Notre chair, lambeau par lambeau, Va se dissoudre en pourriture, Reprise, à travers le tombeau, Par le creuset de la nature Nos os, par un beau soir d'été, Tomberont les uns sur les autres... Ne plus savoir -- ô volupté! -- Quels sont les miens, quels sont les vôtres! À leur tour ils s'effriteront En une impalpable poussière Et tels, enfin, ils monteront Dans un infini de lumière. Nos atomes purifiés, Emportés par le vent qui passe, Comme en des vols extasiés, S'éparpilleront dans l'espace. Et sous les évolutions D'éternelles métamorphoses Nous danserons dans les rayons Où nous ferons fleurir les roses. Marie Nizet, 1859-1922 *** LES BORDS DU FLEUVE Il y a au bord du fleuve Une fille à robe rouge Attendant la nuit pour vivre, Tellement sauvage et belle Qu'un soleil éblouissant Marche au milieu de ses rêves, Il n'a de ciel que ses yeux Derrière une ombre d'orage Couvrant l'azur interdit. Une fille au bord du fleuve En chemin vers une image Que le jour ne peut montrer. Les lampes, l'une après l'autre, Les lampes prennent sa robe Et la déchirent sur l'eau, Mais jamais jusqu'à la chair, Mais jamais jusqu'au soleil Barré de chaudes ténèbres. Partout montent, se confondent, Des arches de nuit profonde, Elle est nue, elle est cachée. Henri Thomas
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Epsilon |
Date du message : mai 12, 2009 02:03 |
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Ground Zero. Être témoin pas tant de la grandeur mais du trou que laisse derrière elle la grandeur quand elle disparait la pluie lavait la grande pierre tombale et le vent un vent de bourrasques qui défonçait les parapluies le monument non planifié à l'habitant inconnu insinéré dans les tours maintenant disparues muettement tous formaient un cercle autour d'un espace vide un officier grisonnant priait ou maudissait en silence sous un parapluie noir d'autres, caméra en main, tiraient des photos comme qui prend en photo à la morgue la victime d'un accident une grille couverte de drapeaux détrempés de petits effets personnels et d'écritaux dans toutes les langues de la terre en une offrande de morts improvisée mais la perte était comme la pluie juste une tonalité une atmosphère qui recouvrait tout de mutisme de vents et d'eau froide une façon collective de se taire et ne descendirent comme la température à ce moment-là que les paroles d'un témoin d'une infirmière afro-américaine lorqu'on lui demanda ce qu'elle avait vu : "J'ai levé les yeux et du ciel descendirent ces avions comme de grands couteaux qui ont coupé les tours d'un bout à l'autre." c'est tout peut-être ne fut-ce que cela un grand couteau descendu du ciel. Jorge Fernandes Granados. Né à Mexico en 1965, publication de: "Resurrection" en 1995, et le "Principe de l'incertitude" en 2007 L'on dit de cet auteur qu'il a une voix poétique d'une grande intensité en 2007
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Epsilon |
Date du message : mai 13, 2009 11:03 |
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Tout pont menace une absence de l'ange on ne va pas plus loin on l'a en face on est coupé c'est les dieux qu'on dérange pourtant Misère il faut bien qu'on dépasse à coups de vins de musique ou de reins l'ici l'ennui la honte de la nasse Et quand le soir te fourre de ses drains va donc poète encore dénoncer de la femelle un seul sein un seul crin si tout en haut grand glaïeul balancé flambe flamboie autant digne que veule montée du ventre abolissant pensée beauté ou mort décidant d'une gueule. Guy Chambelland (1928- 1996)La poésie française contemporaine.Le cherche midi *** PASSANTS D'OMBRE Vous qui dans mes rêves vivez encore n'êtes-vous pas là que vaines apparences ressurgissant d'une mémoire enfouie où vos ombres viennent-elles mendier un reflet de jours aux miroirs des nuits ? Poreuse alors entre somme et néant l'incertaine frontière un frêle instant vous aura laissés fuir l'éternité. Oh ! frêle instant de joie et de douleur, déjà vous retombez au ravin noir et je remonte à la lueur des larmes. Georges-Emmanuel Clancier
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Epsilon |
Date du message : mai 15, 2009 01:45 |
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au barbare les nuits je repose sur ton visage. sur les marches de ton corps je plante cèdres et amandiers. infatigable je fouille ta poitrine pour chercher la joie d'or des pharaons. mais tes lèvres sont lourdes, mes miracles ne les sauvent pas. Soulève donc ton ciel de neige depuis mon âme- tes rêves de diamants cisaillent mes veines. Je suis Joseph, je porte une douce ceinture sur ma peau multicolore. les bruissements affolés de mes coquillages te réjouisses Mais ton coeur ne laisse entrer aucune mer Oh Toi! *** adieu mais tu n’es point venu avec le soir. J’étais assise sous le manteau d’étoiles. … Si à ma porte l’on frappait, même si ce n’était que mon propre cœur . Cela pend seulement à chaque montant de porte, à la tienne aussi ; entre les lampions d’une rose de feu au milieu du brun de la guirlande. avec mon sang je te peignais le ciel couleur mûre. Mais tu ne vins jamais avec le soir… Je me tenais dans mes chaussures dorées Else Lasker-Schüler MERCI A ESPRITS NOMADES ET A ALAIN SUIED POUR CES TRADUCTIONS,MERCI DE S'Y REPORTER!
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Epsilon |
Date du message : mai 16, 2009 01:08 |
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Automne malade Automne malade et adoré Tu mourras quand l'ouragan soufflera dans les roseraies Quand il aura neigé Dans les vergers Pauvre automne Meurs en blancheur et en richesse De neige et de fruits mûrs Au fond du ciel Des éperviers planent Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines Qui n'ont jamais aimé Aux lisières lointaines Les cerfs ont bramé Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs Les fruits tombant sans qu'on les cueille Le vent et la forêt qui pleurent Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille Les feuilles Qu'on foule Un train Qui roule La vie S'écoule GUILLAUME APOLLINAIRE *** Le mai le joli mai en barque sur le Rhin Des dames regardaient du haut de la montagne Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne Qui donc a fait pleurer les saules riverains Or des vergers fleuris se figeaient en arrière Les pétales tombés des cerisiers de mai Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée Les pétales flétris sont comme ses paupières Sur le chemin du bord du fleuve lentement Un ours un singe un chien menés par des tziganes Suivaient une roulotte traînée par un âne Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes Sur un fifre lointain un air de régiment Le mai le joli mai a paré les ruines De lierre de vigne vierge et de rosiers Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers Et les roseaux pensifs et les fleurs nues des vignes Guillaume Apollinaire, Alcools [1913], Gallimard, Collection « Poésie », 1976
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Epsilon |
Date du message : mai 18, 2009 18:09 |
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Le coquillage Peut-être te suis-je inutile, Nuit; de l’abîme universel Je suis sur ta rive jeté Comme un coquillage sans perle Ta vague indifférente bat, Et tu chantes, inconciliable; Mais tu aimeras, tu apprécieras Le mensonge de l’inutile coquillage. Tu vas revêtir ta chasuble, T’étendre sur le sable auprès de lui, Y nouer avec des liens indissolubles La cloche énorme des roulis. Et les parois du frêle coquillage, Tu vas les emplir d’un murmure d’écume, Comme la maison d’un coeur inhabité, Et de vent, et de pluie, et de brume. Ossip Mandelstam, traduction François Kérel Méditation grisâtre. Sous le ciel pluvieux noyé de brumes sales, Devant l'Océan blême, assis sur un îlot, Seul, loin de tout, je songe au clapotis du flot, Dans le concert hurlant des mourantes rafales. Crinière échevelée ainsi que des cavales, Les vagues, se tordant, arrivent au galop, Et croulent à mes pieds avec de longs sanglots Qu'emporte la tourmente aux haleines brutales. Partout le grand ciel , le brouillard et la mer, Rien que l'affolement des vents balayant l'air. Plus d'heures, plus d'humains, et solitaire, morne, Je reste là, perdu dans l'horizon lointain Et songe que l'espace est sans borne, sans borne, Et que le temps n'aura jamais.. jamais de fin. Jules Laforgue (1860-1887) "Premiers poèmes".
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Epsilon |
Date du message : mai 21, 2009 01:45 |
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Il y a des matins Il y a des matins Tout exprès pour le départ de ceux qui veulent oser. Des matins où le jour arrive si lentement que c’est à peine si l’on distingue les lueurs laiteuses qui imprègnent les nuages. Ces matins-là ne portent pas d’espoir. Ils tirent péniblement, de derrière de lointains invisibles, une aube triste et sans vie. Ce sont des matins sans oiseaux, où la seule vie du ciel est de pluie et de vent. Tout se déchire lentement, comme si le jour était trop faible pour effacer ce qui reste de nuit. Et c’est parce que, dans ces matins-là, il faut que des hommes fabriquent eux-mêmes l’espoir à partir de rien, que seuls ceux qui sont forts oseront s’embarquer. Mais ceux-là iront loin, qui portent en eux une aube plus lumineuse que celle qui s’efforce d’éclairer le fleuve. Ils iront tout le jour, sans se lasser, à la rencontre d’un crépuscule dont ils souhaiteront prolonger la vie jusqu’au cœur de la nuit. Bernard Clavel.Le Seigneur du Fleuve. *** Tous les chemins mènent à la mort c'est tout ce que j'ai appris Tous les chemins mènent à la nuit où se dissout l'arbre du corps la main qui fouille la femme en croyant arracher le rubis A feu à sang je culbute de journée en journée je recule je flambe j'exhulte en attendant l'instant fatal Ô mort mer étale pays d'astres poignardés sois douce quand lentement tu me pénétreras. André Laude
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Epsilon |
Date du message : mai 22, 2009 06:14 |
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Ami silence de minuit Ecoutons ensemble les bruits D’une vie près d’être écoulée, Pourchassons-la jusqu’aux roseaux Où les bruits étouffent dans l’eau Une eau par soi-même comblée (elle ne sait rien du ruisseau qui se cherchait dans la vallée). Ami silence de minuit, O toi qui jamais ne m’as nui, Lune d’un soleil d’indolence, Mais qui met la main sur l’immense, Quand les roses du jour sont mortes Et deviennent roses de nuit A l’obscurité calculée Pour nos plus secrètes allées, Ami silence de minuit, Toi dont le cauteleux velours Nous enveloppe de toujours Tu laisses tomber tes pétales De ton bâillement de crotale Qui pourrait mordre s’il voulait Mais préfère nous consoler Quand sur nos têtes il balance Les sphères de la délivrance. Extrait de « Oublieuse mémoire », 1949. Jules Supervielle. **** Nocturne en plein jour Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux Dans l’univers obscur qui forme notre corps, Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent Nous précèdent au fond de notre chair plus lente, Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes Arrachant à la chair de tremblantes aurores. C’est le monde où l’espace est fait de notre sang. Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants Ont du mal à voler près du coeur qui les mène Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines Où l’on périt de soif près de fausses fontaines. Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes, Les uns parlant parfois à l’oreille des autres. Jules Supervielle, tiré de La Fable du monde (1938)
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Epsilon |
Date du message : mai 23, 2009 13:08 |
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LE CHASSEUR Si ce n'est plus le temps du seigle Ecorché de coquelicots, C'est celui de la fougère-aigle Où se font saigner les ragots. Où planté brun parmi les rouilles, Botté de même, un rond de cuir Se débarrasse de ses douilles Sur tout ce qui pourra s'enfuir. Flanqué d'un chien à longue langue Repissant à chaque prunier, Je hais ce Nemrod à la manque Qui va, le coeur dans son carnier. Je hais son pas, son oeil qui poche Dans la chaleur de l'épaulé, Je hais son tonnerre de poche Sur un vol désarticulé. Et quand tombe la sauvagine Je hais l'horrible bonne humeur De ce minus qui s'imagine Vivre plus fort de ce qui meurt. HERVE BAZIN **** Confidence pour confidence ma jeunesse d'enfant volé fût plus heureuse que la votre. On voyageait toutes les nuits: en regardant par la lucarne je ne pourrais jamais savoir si je rêvais,si je veillais. Parfois, je croyais discerner dans le vent une odeur de larmes, un grand océan de chagrin que j'avais quitté pour toujours, aux bords duquel on me cherchait. J'avais pour amis les chevaux: à leurs pas je les connaissais, et je leur parlais en dormant, confidence pour confidence.... HERVE BAZIN
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