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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 4, 2009  15:50


Ode à Serge Essénine

Qui se souvient des journaux de 1925 ?
Une feuille égarée fait rage dans la cour
Et l'automne l'automne démantelle les tours
Le poète Essénine s'est tué

À cinq ans j'appris à lire
Avec maman dans le journal
Oh sûrement j'ai lu mon Serge
L'annonce de ta mort brutale

Un soir de lampes à pétrole
Et de tableaux mal effacés
Là-bas dans la petite école
A la limite du passé !

Mon fils sera — noblesse oblige !
Instituteur dans un hameau
Qui reconnaît pas dans la neige
Saura dénouer liens du cerveau !

Ainsi parlait Père Essénine
Dans la Russie de Nicolas
Ignorant certes que Pouchkine
Sur son cheval menait son gars

À travers nuit gel et villages
Et dans le temps cerclé de fer
Vers un château de sept étages
Sous les mélèzes de l'enfer !

J'ai vécu comme toi parmi les hordes villageoises
Ô Serge et j'ai bien écouté
Les chiens qui boivent dans l'écuelle de la lune
À l'odeur d'églantine et de menthe coupée

Je t’apporte un printemps tout neuf ô mon Poète
Et tel que n'en connut la ferme de Riazan
Alors que ceint de cuir tu promenais tes bêtes
Le long d'un abreuvoir de lumière et de sang

Ah ! dis bonjour à cousin Serge cheval triste
Par ton amour au moins qu'il soit récompensé
D'avoir osé prétendre à la flamme des lys
Quand le jour s'est éteint sur des poissons séchés !

L'Impératrice a beau sourire il faut qu'il chante
L'étable de famille et le monde écrasé
Sa tristesse d'enfant ses cheveux pleins de lentes
Alors que la nature est si belle à côté

Essénine Augustin ! le Serge du Grand Meaulnes
Lorsqu'il eut parcouru mille lieues avec toi
La bride sur le cou de son cheval fantôme
Se retrouva plus seul et plus pauvre à la fois

Mais là-bas quelque part en la Russie du rêve
Dans les salles du temps préparées pour un bal
Tu te dresses soudain et tu brises les verres
Comme un voyou d'enfant jette en passant des pierres
Un soir de nostalgie dans les vitraux du lac

Et tu ris sans cesser de pleurer sur toi-même
Voleur d'un astre d'or par le brouillard volé
Qui traînes tout au long des nuits et des semaines
Le regret d'un pays et d'un cœur embaumé

Maints crapauds chantent sous la lune
On dirait un piano cassé
Un morceau de songe qui flotte
Au bord d'un ciel tout rapiécé

Père Essénine pense à Serge
Quand il était encor gamin
Entortillé de bonne serge
Que mère tailla de sa main

Où est-il ce pauvret bizarre
Qui délaissant bœuf et cheval
S'agenouillait au bord des mares
Comme un atteint du cérébral ?

Les uns disent qu'il se promène
Dans la grand'ville en chapeau rond
Avec des femmes pas honnêtes
Qui lui auront tripe et rognons !

Mais Serge a mal de vivre ainsi Le grand poète
Se souvient de la ferme adorée et du prêtre
Qui officiait tous les dimanches au hameau
Où son passé est frais comme un cœur de bouleau

II est ivre il a pris un fiacre sans un sou
II se sent l'âme négligée et dans la chambre
Titubant de douleur il se jette à genoux
Devant l'icône pâle et le bougeoir à branches

« Mon Dieu ! Mon bon copain ! Petit Père ! Ô mon Dieu !
Quelle nuit ! Quelle nuit ! Je meurs si je m'accuse
Ferme sur mon présent l'herbe bleue de tes yeux
Je suis dam-né ! Mais si tu crois que je m'amuse !

Rengagé du destin dans la gare du doute
Sur la banquette étroite et glacée du matin
J'attends de voir paraître au détour de la route
Comme un ballon de rhum la lanterne du train

J'arrive dans le jeu de quilles du village
Ah ! pauvre pauvre chien ! Tel qui songe à des os
Trouve un croûton de lune amère qui surnage
Sur la coupe d'un ciel immanquablement beau

II a neigé durant trois ans
Sur le visage de ma mère
Et ses cheveux sont aussi blancs
Que les cailloux du cimetière

Ayez pitié d'un faux aveugle
Qui délaissant mère et maison
S'en est allé veule et tout seul
Frapper à l'huis des horizons

J'ai connu Moscou la cruelle
Et les matins en troïka
Lampe à gaz ne vaut point chandelle
Quand elle brûle tout là-bas

Au bord du monde entre deux saules
Et que dans l'aube pour mourir
Elle se penche sur l'épaule
D'un enfant en mal de dormir !

Adieu charmante Isadora
Qui dansait comme on tord un linge
Serge mort tu le danseras
Devant un parterre de singes

Tu diras à l'Américain
Pourvoyeur de destins illustres
Que j'ai soufflé un beau matin
Les vingt-neuf bougies de mon lustre

Que je suis mort d'avoir aimé
La beauté mon pays natal
Pauvre homme d'ange fourvoyé
Parmi les enfants de la balle ! »

RENE-GUY CADOU

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : mai 6, 2009  03:06



POÈME POUR NABIHA

Je rentrerai de voyages
Et te trouverai endormie.
Le raffût des meubles se sera tu,
Les bêtes en douceur se seront éclipsées
Et tous les tambours de la maison
Seront devenus peaux vivantes mais discrètes.

J'arrive toujours dans la suspension juste des pulsations,
Quand la chaux, l'argile et leur blancheur ont tout réoccupé.

J'arrive
Et je vois peu à peu l'émersion :
Toi d'abord qui orchestres couleurs et mouvements,
Redonnes leur tapage aux bestioles,
Diriges des vols périlleux.
Puis les objets,
Fiers de leur prouesses,
Déclenchent l'élan des manèges.

Tu chercheras les chiens acrobates du rêve
Entre les draps étonnés,
Tu secoueras un à un les poudroiements de la lumière
Et la vie se réinstallera.

Tu te réveilles
Et la maison devient un carnaval

Tahar DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983

.....

TERRE FERME

Tes odeurs aquatiques
Et la noria me prend.
Il me revient des images de noyade comme lorsque la mer
Libère sa tendresse vorace de mère anthropophage.
Il me revient
Des insistances de sèves ruant dans les barreaux des peaux contraignantes.

J'aimais l'aventure sans issue,
Alors que j'étais déjà riche de tant de cargaisons
Arrimées à la proue de tes seins.
Mes mains arraisonnaient ton corps,
Nouant leur égnimes dévoreuses,
Débusquant l'or des florules.

Je savais, par exemple, que l'aréole sentait l'orange amère.

Je connaissais presque tout : tes marées tenues en laisse,
Ta cadence respiratoire, la résine de tes aisselles, ton odeur de mer lactée, tes ombres
qui
m'abritent le soir, tes gestes qui adoucissent mes angles.

Ton sexe, je l'appelais paradisier.

Tes odeurs submarines.
Et la noria m'entraîne.
Quand j'émerge tu es là
Pour amarrer le vertige.

Ton corps, c'est la terre ferme.

Tahar DJAOUT - Extrait de "Perennes" - 1983


-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : mai 7, 2009  03:26




Pense aux autres”

“Quand tu prépares ton petit-déjeuner,/ pense aux autres. (N’oublie pas le grain aux
colombes.)
Quand tu mènes tes guerres, pense aux autres./ (N’oublie pas ceux qui réclament la
paix.)
Quand tu règles la facture d’eau, pense aux autres./ (Qui tètent les nuages.)
Quand tu rentres à la maison, ta maison,/ pense aux autres./ (N’oublie pas le peuple des
tentes.)
Quand tu comptes les étoiles pour dormir,/ pense aux autres./ (Certains n’ont pas le loisir
de rêver.)
Quand tu te libères par la métonymie,/ pense aux autres./ (Qui ont perdu le droit à la
parole.)
Quand tu penses aux autres lointains,/ pense à toi./ (Dis-toi : Que ne suis-je une bougie
dans le noir?)"

Mahmoud Darwich

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : mai 7, 2009  03:31


Poésie.

Tu es la présence avec laquelle je parle
tout à coup, seul à seul.
Ce sont les mots qui te forment,
ceux qui sortent du silence
et de la mare de rêve dans laquelle je me noie
libre jusqu'au réveil.

Ta main métallique
durcit l'urgence de ma main
et conduit la plume
qui trace sur le papier son littoral.

Ta voix, lieu de l'écho,
est le rebondissement de ma voix sur le mur,
et sur ta peau en miroir
je me regarde me regardant parmi mille Argos
pendant de longues secondes.

Mais le moindre bruit te fait fuir
et je te vois sortir
par la porte du livre
ou par l'atlas du plafond,
par les planches du plancher,
ou la page du miroir,
et tu me laisses
sans vie sans voix et sans visage,
sans masques comme un homme nu
en pleine rue des regards.

Xavier Villaurrutia 1903-1950.


merci Marie-Elisabeth

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 8, 2009  01:10


Poésie.

Tu es la présence avec laquelle je parle
tout à coup, seul à seul.
Ce sont les mots qui te forment,
ceux qui sortent du silence
et de la mare de rêve dans laquelle je me noie
libre jusqu'au réveil.

Ta main métallique
durcit l'urgence de ma main
et conduit la plume
qui trace sur le papier son littoral.

Ta voix, lieu de l'écho,
est le rebondissement de ma voix sur le mur,
et sur ta peau en miroir
je me regarde me regardant parmi mille Argos
pendant de longues secondes.

Mais le moindre bruit te fait fuir
et je te vois sortir
par la porte du livre
ou par l'atlas du plafond,
par les planches du plancher,
ou la page du miroir,
et tu me laisses
sans vie sans voix et sans visage,
sans masques comme un homme nu
en pleine rue des regards.

Xavier Villaurrutia 1903-1950.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 9, 2009  01:21


Extrait de "Ultimes chœurs pour la terre promise"


Se peut-il que tu reviennes
Sans malice, petit enfant ?

Avec les yeux qui ne voient
Autre chose que, chaste, au jour
Scintillante, l’inquiète source ?

**************
La nuit est belle

Quel chant cette nuit s’élève
qui tisse
de l’écho cristal du cœur
les étoiles

Quelle fête de source
d’un cœur nuptial

J’ai été
une flaque de ténèbres

A cette heure je mords
l’espace
comme un enfant la mamelle

A cette heure je suis saoul
d’univers

********************
Univers

Avec la mer
je me suis fabriqué
un cercueil
de fraîcheur.

*********************


L'amour


L'amour n'est plus cette tempête
Dans l'éblouissement nocturne
Qui m'enchaînait naguère encore
Entre l'insomnie et délire.
Il est l'éclair de ce phare
Vers quoi le vieux capitaine
Avance, calmement.

Giuseppe Ungaretti (Vie d'un homme, Ultimes Choeurs pour la Terre Promise)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 10, 2009  12:09


Fins dernières

C'est fête aujourd'hui, mon amour,
Je viens frapper à votre porte.
Notre bonheur est de retour :
Vous êtes mort et je suis morte.

Faites-moi, dans ce lit sans draps,
Une place, que je me couche
Entre ce qui fut vos deux bras,
Près de ce qui fut votre bouche.

Nous allons à deux nous plonger
Dans le Grand Tout qui nous réclame
Nos corps vont se désagréger
Pour un effroyable amalgame.

Notre chair, lambeau par lambeau,
Va se dissoudre en pourriture,
Reprise, à travers le tombeau,
Par le creuset de la nature

Nos os, par un beau soir d'été,
Tomberont les uns sur les autres...
Ne plus savoir -- ô volupté! --
Quels sont les miens, quels sont les vôtres!

À leur tour ils s'effriteront
En une impalpable poussière
Et tels, enfin, ils monteront
Dans un infini de lumière.

Nos atomes purifiés,
Emportés par le vent qui passe,
Comme en des vols extasiés,
S'éparpilleront dans l'espace.

Et sous les évolutions
D'éternelles métamorphoses
Nous danserons dans les rayons
Où nous ferons fleurir les roses.

Marie Nizet, 1859-1922

***

LES BORDS DU FLEUVE

Il y a au bord du fleuve
Une fille à robe rouge
Attendant la nuit pour vivre,

Tellement sauvage et belle
Qu'un soleil éblouissant
Marche au milieu de ses rêves,

Il n'a de ciel que ses yeux
Derrière une ombre d'orage
Couvrant l'azur interdit.
Une fille au bord du fleuve
En chemin vers une image
Que le jour ne peut montrer.

Les lampes, l'une après l'autre,
Les lampes prennent sa robe
Et la déchirent sur l'eau,

Mais jamais jusqu'à la chair,
Mais jamais jusqu'au soleil
Barré de chaudes ténèbres.

Partout montent, se confondent,
Des arches de nuit profonde,
Elle est nue, elle est cachée.

Henri Thomas

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 12, 2009  02:03


Ground Zero.

Être témoin pas tant de la grandeur
mais du trou
que laisse derrière elle la grandeur quand elle disparait

la pluie lavait la grande pierre tombale et le vent
un vent de bourrasques qui défonçait les parapluies le monument
non planifié à l'habitant inconnu insinéré dans
les tours maintenant disparues

muettement tous formaient un cercle autour
d'un espace vide

un officier grisonnant priait ou maudissait en
silence sous un parapluie noir

d'autres, caméra en main, tiraient des photos
comme qui prend en photo à la morgue la
victime d'un accident

une grille couverte de drapeaux détrempés de
petits effets personnels et d'écritaux dans
toutes les langues de la terre en une offrande
de morts improvisée


mais la perte était comme la pluie juste une
tonalité une atmosphère qui recouvrait
tout de mutisme de vents et d'eau froide

une façon collective de se taire

et ne descendirent comme la température à ce
moment-là que les paroles d'un témoin d'une
infirmière afro-américaine lorqu'on lui
demanda ce qu'elle avait vu :

"J'ai levé les yeux et du ciel descendirent ces avions
comme de grands couteaux qui ont coupé les tours
d'un bout à l'autre."

c'est tout peut-être ne fut-ce que cela

un grand couteau descendu du ciel.

Jorge Fernandes Granados.
Né à Mexico en 1965, publication de: "Resurrection" en 1995, et le "Principe
de l'incertitude" en 2007
L'on dit de cet auteur qu'il a une voix poétique d'une grande intensité en 2007


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 13, 2009  11:03


Tout pont menace une absence de l'ange
on ne va pas plus loin on l'a en face
on est coupé c'est les dieux qu'on dérange
pourtant Misère il faut bien qu'on dépasse
à coups de vins de musique ou de reins
l'ici l'ennui la honte de la nasse

Et quand le soir te fourre de ses drains
va donc poète encore dénoncer
de la femelle un seul sein un seul crin
si tout en haut grand glaïeul balancé
flambe flamboie autant digne que veule
montée du ventre abolissant pensée
beauté ou mort décidant d'une gueule.

Guy Chambelland (1928- 1996)La poésie française contemporaine.Le cherche midi

***         

PASSANTS D'OMBRE

Vous qui dans mes rêves vivez encore
n'êtes-vous pas là que vaines apparences
ressurgissant d'une mémoire enfouie
où vos ombres viennent-elles mendier
un reflet de jours aux miroirs des nuits ?

Poreuse alors entre somme et néant
l'incertaine frontière un frêle instant
vous aura laissés fuir l'éternité.

Oh ! frêle instant de joie et de douleur,
déjà vous retombez au ravin noir
et je remonte à la lueur des larmes.

Georges-Emmanuel Clancier

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 15, 2009  01:45

au barbare

les nuits je repose
sur ton visage.

sur les marches de ton corps
je plante cèdres et amandiers.

infatigable je fouille ta poitrine
pour chercher la joie d'or des pharaons.

mais tes lèvres sont lourdes,
mes miracles ne les sauvent pas.

Soulève donc ton ciel de neige
depuis mon âme-

tes rêves de diamants
cisaillent mes veines.

Je suis Joseph, je porte une douce ceinture
sur ma peau multicolore.

les bruissements affolés de mes coquillages
te réjouisses

Mais ton coeur ne laisse entrer aucune mer
Oh Toi!

***      

adieu

mais tu n’es point venu avec le soir.
J’étais assise sous le manteau d’étoiles.

… Si à ma porte l’on frappait, même si ce n’était que mon propre cœur .
Cela pend seulement à chaque montant de porte, à la tienne aussi ;
entre les lampions d’une rose de feu au milieu du brun de la guirlande.
avec mon sang je te peignais le ciel couleur mûre.

Mais tu ne vins jamais avec le soir…

Je me tenais dans mes chaussures dorées

Else Lasker-Schüler

MERCI A ESPRITS NOMADES ET A ALAIN SUIED POUR CES TRADUCTIONS,MERCI DE S'Y REPORTER!

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 16, 2009  01:08


Automne malade

Automne malade et adoré
Tu mourras quand l'ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neigé
Dans les vergers

Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits mûrs
Au fond du ciel
Des éperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n'ont jamais aimé

Aux lisières lointaines
Les cerfs ont bramé

Et que j'aime ô saison que j'aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu'on les cueille
Le vent et la forêt qui pleurent
Toutes leurs larmes en automne feuille à feuille
Les feuilles
Qu'on foule
Un train
Qui roule
La vie
S'écoule

GUILLAUME APOLLINAIRE

***      

Le mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières

Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours un singe un chien menés par des tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment

Le mai le joli mai a paré les ruines
De lierre de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur le bord les osiers
Et les roseaux pensifs et les fleurs nues des vignes

Guillaume Apollinaire, Alcools [1913], Gallimard, Collection « Poésie », 1976



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 18, 2009  18:09


Le coquillage

Peut-être te suis-je inutile,
Nuit; de l’abîme universel
Je suis sur ta rive jeté
Comme un coquillage sans perle

Ta vague indifférente bat,
Et tu chantes, inconciliable;
Mais tu aimeras, tu apprécieras
Le mensonge de l’inutile coquillage.

Tu vas revêtir ta chasuble,
T’étendre sur le sable auprès de lui,
Y nouer avec des liens indissolubles
La cloche énorme des roulis.

Et les parois du frêle coquillage,
Tu vas les emplir d’un murmure d’écume,
Comme la maison d’un coeur inhabité,
Et de vent, et de pluie, et de brume.

Ossip Mandelstam, traduction François Kérel



Méditation grisâtre.

Sous le ciel pluvieux noyé de brumes sales,
Devant l'Océan blême, assis sur un îlot,
Seul, loin de tout, je songe au clapotis du flot,
Dans le concert hurlant des mourantes rafales.

Crinière échevelée ainsi que des cavales,
Les vagues, se tordant, arrivent au galop,
Et croulent à mes pieds avec de longs sanglots
Qu'emporte la tourmente aux haleines brutales.

Partout le grand ciel , le brouillard et la mer,
Rien que l'affolement des vents balayant l'air.
Plus d'heures, plus d'humains, et solitaire, morne,

Je reste là, perdu dans l'horizon lointain
Et songe que l'espace est sans borne, sans borne,
Et que le temps n'aura jamais.. jamais de fin.

Jules Laforgue (1860-1887) "Premiers poèmes".


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 21, 2009  01:45


Il y a des matins

Il y a des matins
Tout exprès pour le départ
de ceux qui veulent oser.
Des matins où le jour arrive si lentement
que c’est à peine si l’on distingue
les lueurs laiteuses qui imprègnent les nuages.

Ces matins-là ne portent pas d’espoir.
Ils tirent péniblement,
de derrière de lointains invisibles,
une aube triste et sans vie.

Ce sont des matins sans oiseaux,
où la seule vie du ciel
est de pluie et de vent.

Tout se déchire lentement,
comme si le jour était trop faible
pour effacer ce qui reste de nuit.

Et c’est parce que, dans ces matins-là,
il faut que des hommes fabriquent eux-mêmes
l’espoir à partir de rien,
que seuls ceux qui sont forts oseront s’embarquer.

Mais ceux-là iront loin, qui portent en eux une aube
plus lumineuse que celle
qui s’efforce d’éclairer le fleuve.

Ils iront tout le jour, sans se lasser,
à la rencontre d’un crépuscule
dont ils souhaiteront prolonger la vie
jusqu’au cœur de la nuit.

Bernard Clavel.Le Seigneur du Fleuve.

***      


Tous les chemins mènent à la mort
c'est tout ce que j'ai appris
Tous les chemins mènent à la nuit
où se dissout l'arbre du corps
la main qui fouille la femme
en croyant arracher le rubis

A feu à sang je culbute
de journée en journée
je recule je flambe j'exhulte
en attendant l'instant fatal

Ô mort mer étale
pays d'astres poignardés
sois douce quand lentement
tu me pénétreras.

André Laude

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 22, 2009  06:14


Ami silence de minuit
Ecoutons ensemble les bruits
D’une vie près d’être écoulée,
Pourchassons-la jusqu’aux roseaux
Où les bruits étouffent dans l’eau
Une eau par soi-même comblée
(elle ne sait rien du ruisseau
qui se cherchait dans la vallée).

Ami silence de minuit,
O toi qui jamais ne m’as nui,
Lune d’un soleil d’indolence,
Mais qui met la main sur l’immense,
Quand les roses du jour sont mortes
Et deviennent roses de nuit
A l’obscurité calculée
Pour nos plus secrètes allées,

Ami silence de minuit,
Toi dont le cauteleux velours
Nous enveloppe de toujours
Tu laisses tomber tes pétales
De ton bâillement de crotale
Qui pourrait mordre s’il voulait
Mais préfère nous consoler
Quand sur nos têtes il balance
Les sphères de la délivrance.

Extrait de « Oublieuse mémoire », 1949.

Jules Supervielle.

****         

Nocturne en plein jour

Quand dorment les soleils sous nos humbles manteaux
Dans l’univers obscur qui forme notre corps,
Les nerfs qui voient en nous ce que nos yeux ignorent
Nous précèdent au fond de notre chair plus lente,
Ils peuplent nos lointains de leurs herbes luisantes
Arrachant à la chair de tremblantes aurores.

C’est le monde où l’espace est fait de notre sang.
Des oiseaux teints de rouge et toujours renaissants
Ont du mal à voler près du coeur qui les mène
Et ne peuvent s’en éloigner qu’en périssant
Car c’est en nous que sont les plus cruelles plaines
Où l’on périt de soif près de fausses fontaines.

Et nous allons ainsi, parmi les autres hommes,
Les uns parlant parfois à l’oreille des autres.

Jules Supervielle, tiré de La Fable du monde (1938)



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 23, 2009  13:08


LE CHASSEUR

Si ce n'est plus le temps du seigle
Ecorché de coquelicots,
C'est celui de la fougère-aigle
Où se font saigner les ragots.

Où planté brun parmi les rouilles,
Botté de même, un rond de cuir
Se débarrasse de ses douilles
Sur tout ce qui pourra s'enfuir.

Flanqué d'un chien à longue langue
Repissant à chaque prunier,
Je hais ce Nemrod à la manque
Qui va, le coeur dans son carnier.

Je hais son pas, son oeil qui poche
Dans la chaleur de l'épaulé,
Je hais son tonnerre de poche
Sur un vol désarticulé.

Et quand tombe la sauvagine
Je hais l'horrible bonne humeur
De ce minus qui s'imagine
Vivre plus fort de ce qui meurt.

HERVE BAZIN

****         

Confidence pour confidence
ma jeunesse d'enfant volé
fût plus heureuse que la votre.

On voyageait toutes les nuits:
en regardant par la lucarne
je ne pourrais jamais savoir
si je rêvais,si je veillais.

Parfois, je croyais discerner
dans le vent une odeur de larmes,
un grand océan de chagrin
que j'avais quitté pour toujours,
aux bords duquel on me cherchait.

J'avais pour amis les chevaux:
à leurs pas je les connaissais,
et je leur parlais en dormant,

confidence pour confidence....

HERVE BAZIN

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