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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

doublesix
France
Messages : 264

Date du message : aout 10, 2009  08:18


La peinture doit être, comme la musique, un mode d'expression poétique .

Auteur : Kandinsky

Doublesix

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 11, 2009  01:16

Comme une grande fleur ...

Comme une grande fleur trop lourde qui défaille,
Parfois, toute en mes bras, tu renverses ta taille
Et plonges dans mes yeux tes beaux yeux verts ardents,
Avec un long sourire où miroitent tes dents...
Je t'enlace ; j'ai comme un peu de l'âpre joie
Du fauve frémissant et fier qui tient sa proie.
Tu souris... je te tiens pâle et l'âme perdue
De se sentir au bord du bonheur suspendue,
Et toujours le désir pareil au coeur me mord
De t'emporter ainsi, vivante, dans la mort.
Incliné sur tes yeux où palpite une flamme
Je descends, je descends, on dirait, dans ton âme...
De ta robe entr'ouverte aux larges plis flottants,
Où des éclairs de peau reluisent par instants,
Un arôme charnel où le désir s'allume
Monte à longs flots vers moi comme un parfum qui fume.
Et, lentement, les yeux clos, pour mieux m'en griser,
Je cueille sur tes dents la fleur de ton baiser ! ...

Albert Samain " Le chariot d'or "


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 12, 2009  01:34

J'entre ce soir dans la maison déserte, sous les pins.
L'ombre a tout saccagé. Cependant, je reviens

Tout seul, comme autrefois je marchais sur la plage,
Ignorant, ignoré des amis de mon âge.

À l'heure où les cafés bourdonnent comme un nid
De frelons, je regagne un des ports de ma vie.

Voici le chemin pluvieux et la barrière blanche
Et le sol tapissé d'épaves et de branches ;

Quelqu'un m'attendait là : un visage de sable,
Quand je rentrais, traquant une meute d'étoiles.

Je t'appelle, visage, et voici que le vent
Chante, comme il chantait sous les pas du printemps.

J'ai franchi tant d'espace et rompus tant de liens
Que je ne sais plus trop qui je suis, d'où je viens ;

Cependant une main invisible me guide.
Est-ce vrai qu'on ne peut rompre la chrysalide

Et ramener à soi le cœur évanoui
Qui erre et se disloque au travers de la nuit ?

Je l'ai quitté ici et nous avons vécu,
Apaisant notre faim d'un froment inconnu,

Mais je l'entends toujours ricocher et sombrer
Dans un pâle silence aux frontières murées.

Ô ma mère, voici l'enfant de votre chair,
Il ne craint ni l'écueil, ni la soif du désert

Et si vous l'attirez dans une aride veille,
Comme un arbre d'automne oublieux de ses feuilles

Il saura rassembler sous le plafond des chambres
Ensanglantées et nues, les guirlandes de cendre

Où la fleur toujours vive, en sa robe océane,
Scintille, épanouie comme un oiseau qui plane.

Ô mes saisons perdues et mes lampes éteintes,
C'est une voix en vous qui gravite et qui tinte,

C'est un regard absent qui vous livre un secret
Maternel, enrobé de ténèbre et de craie.

Michel Manoll (1911-1984)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 13, 2009  01:48


si noir à dire

écoutez la poésie
tel qu’Orphée je la joue
sur les cordes de la vie de la mort
et dans la beauté de la terre
et tes yeux, qui exploitent le ciel,
je ne sais que dire les ténèbres.
N’oublie pas, que toi aussi, soudain,
un matin précis, quand ton gîte
encore humide de rosée et d’œillets
sur ton cœur dormait, tu vis le sombre fleuve,
qui défilait devant toi.
Les cordes du silence
tendues des vagues du sang,
je saisis ton cœur sonnant,
tes boucles étaient changées
en la chevelure d’ombre de la nuit,
les noirs flocons des ténèbres
enneigé ton visage.
Et je ne t’entendais plus.
Tous les deux nous nous lamentions.
Mais comme Orphée
je sais qu’au côté de la mort la vie
et en moi scintille
tes yeux à jamais refermés

Ingeborg Bachmann (Traduction trouvée sur ESpritsnomades que je remercie)

*****

Eve que fit-elle ?

Ils dirent : vous avez tant vécu, tant travaillé
La gloire était un faux miroir à l’envers,
Tout est remis à l’endroit dans le verre.
Tout est pillé, souillé, raillé.

De nos amours rien ne reste.
Si : l’amour. En manches de veste
Le pendu fait des signes immobiles
Le long des fuyantes automobiles.

Dessus, les gens mettent des matelas
Contre le feu de l’apocalypse.
Ces fuyards sont fous et sont las.
Fausses dames, faux prélats,
Tombant de ce ciel d’éclipse.

Ils tombaient comme massacre,
Comme à l’époque des artistes.
Car le vainqueur, pour son sacre,
Se faisait précéder par des parachutistes.

Que tout soit fini lorsque
C’était l’aurore de nos rêves,
C’est à se demander si Eve
Ne tirait pas le diable par la queue.

Jean Cocteau

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 14, 2009  00:38

Mort de Rimbaud.

Je voudrais qu'en mangeant des moules au bistro
du Port,
Tu t'imagines que c'est aujourd'hui qu'est mort
Rimbaud.

Dans ce gobelet de bois,
Prends le soleil de la fenêtre;
Un impondérable bien-être
Descend ce matin sur toi.

Le bonheur parait si facile..
Comme on cueillerait un fruit,
Je tends la main vers la ville,
Mon amour et mon souci.

Le Port gris est une estampe,
La mer signe d'un bouquet,
Et dans l'eau les îles trempent
Leurs pieds blancs. Au parapet

Tu t'accoudes, nonchalante,
Ma belle amie, et j'ai mal
De te voir sans épouvante
Regarder cet hopital.

Ah!par ces mille ouvertures
Quels désirs extasiés,
Vers l'horizon des mâtures
N'ont tendu leurs mains liés!

Ils recevaient de l'espace
Des promesses d'Orient;
Le soleil leur donnait la grâce
Tous les soirs d'être couchant.

Un jour il faisait la sieste,
Au pavillon Sud là-bas...
"J'attends, dit sa soeur, je reste."
C'est Dieu qui le réveilla.

Regarde, le matin a repeint les tartanes;
Une femme, à grande eau, lave sur le trottoir
Les ordures et le sang de la nuit courtisane.
Nos corps sont innocents. Nous tenons tout l'espoir..

Tout semble dire encore qu'il n'a pas pu mourir
Au creux d'un jour pareil, sans que ne le retiennent,
De leurs bras éperdus autour du souvenir,
Les vergues bénisseuses et les mâts de misaine.

Ô tous les beaux voiliers en qui les paysages
sont embaumés et ne cessent pas de languir,
Inactifs dans l'après-midi des carénages,
Epanouis de voiles blanches pour partir,

Se peut-il qu'un midi, de ces midis torrides
Où le Port tout entier nous devient fraternel,
Quans je sens, moites, lourds, les quais, les bateaux vides,
Et que la foule chaude est un contact charnel,

Vous l'avez laissé s'en aller à la dérive
Dans le vaisseau maudit de son hopital,
Sur la mer angoissante et qui chasse ses rives,
Sans carte, sans copains, sans barre et sans f*****!...

.. Pilote du schooner fantôme de la nuit,
Qui t'a crucifié contre la croix australe,
Corps tordu, mutilé, rosace sidérale
Que les oiseaux de mer entrelacent dans leurs cris?

Immobile, fixé comme le dernier phare,
Transmetteur des clartés fulgurantes de Dieu
Sur la borne du monde et le seuil de l'adieu
Protège du récif notre pauve gabare.

Un pot de géranium, net comme un coup de sabre,
S'appuie sur le Port attendri.
La chaleur tombe. On voit les marins de l'escadre,
En voiture, les yeux ravis.

Dans les cafés, vient se garer la lymphatique
Foule qui boit l'apéritif;
Dans les bars, on entend les pianos mécaniques
Rôter des airs rétifs.

Et la nuit glisse sur les globes électriques.
Des sirènes, au loin, souffrent dans le brouillard,
Un camelotlot crie le journal. Retour d'Afrique,
Rimbaud est mort ce soir.

Louis Brauquier "Le Bar d'escale" A georges Gallian.

Louis Brauquier, célèbre, ici, Rimbaud et salue sa dernière halte à l'hopital de la Conception, à
Marseille, où de retour d'Afrique, il mourut en 1891
   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 14, 2009  22:13


LA FEMME ET LA TERRE

Quand elle était, ce cœur était plus fort que la lumière
Son sang sous l’influence de la lune était plus ouvert
Que le sang répandu, et sa nuit plus obscure et velue
Que la nuit mais aussi scintillante et dure
Un sexe plus qu’une âme un astre plus qu’un sexe
Une église la chevelure la surmontait

Et vous qui dormez ! autre granit et vieilles roses
Qui passez et disparaissez dans un bain pur
Sans faiblesse comme sans distance
Hautes hautes terres étranger azur

Pesez sur elle qui n’est plus
Dans le temps ni sein ni spasmes ni larmes
Qui s’est retournée sur la terre
Vers l’autre plus cendreux soleil.

Étrange! Ô je suis encore une vraie fois
Contre ton sein ton globe mystique au parfum
Plus suave que la rondeur du printemps
Et que la mort rosée chargée de veines,
Ton mamelon de femmes des vallées
Mon Hélène ! et je vois gonfler dans tes cheveux
La rose magnétique et pourpre de ce monde
Dans la touffe effrayante et des tresses d’enfance
Le merveilleux sentier en gloire et en fumée
La fente de la vie la rose de la langue.

Pierre Jean Jouve, La Femme et la Terre, Hélène, Matière céleste [1937], Gallimard, Collection
Poésie, 1995.

   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 17, 2009  00:52

Vertige de l'écriture

Un mot pour un autre partir à la montagne partir avec la montagne, avec la mer se
quitter un moment se réveiller osier, nacre, poêle à frire se retrouver dans les entrailles
de sa mère ne jamais avoir existé, ne pas avoir été compromis par la vie, par les autres,
par soi.

Il me faudra du temps pour oublier cette fâcheuse et tortueuse affaire, l'existence
humaine. Qu'aurai-je vu? Qu'aurai-je rencontré? Pas même Dieu, me serai croisé à
peine trop pressé pour me reconnaitre.

Toujours comme une marée ce flot de sentiments brisés sur l'écueil, toujours cette
réalité sans harmonie ni délicatesse, cette chute sans ailes dans un escalier sans
marches, ce fond sans fin
je crois que j'en sortirai meurtri, marqué pour l'éternité.

Jean-Pierre Rosnay

*****      

Comme un bateau a la mer

Je ne veux rien savoir
Rien écouter et rien entendre
J'élude le blanc et le noir
Et j'ignore le vert le plus tendre
Je ne veux ce soir rien comprendre
Mais te voir te boire et te prendre

Je te prendrai comme un bateau prend la mer
Je briserai les vagues
Je te prendrai comme un oiseau fend l'air
Je te prendrai comme on plante une dague
Je te prendrai
Comme un clochard arrache la monnaie au
fond de sa sébile
Et comme mille avions bombardant une ville
Je te prendrai comme on puise à la source
Et comme le voleur dans le sang prend la bourse

Je te prendrai
Comme le jour qui balbutie
entrouvre à demi la paupiére
Comme un moine dans sa priére
Comme un voyou lançant sa pierre
Je te prendrai commc on pend la sorcière
Je te prendrai comme on peindrait sa mére

Je te prendrai dans le coeur de ma main
Comme un enfant comptant ses billes
Ou peut-être au creux d'un chemin
Comme un garçon et une fille
Dans les senteurs du romarin

Je te prendrai mon doux chagrin

Jean-Pierre Rosnay .Comme un bateau prend la mer/éditions Gallimard

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 18, 2009  12:44

Sous les signes en tourment
Qui couvaient les destinées,
Quelque part dans les années
Dit le poète au Serpent:

Je suis tien par le mystère
De la lune et des hauts puits,
Je te suivrai dans tes nuits,
Cher ennemi de la terre!

Je suis tien par ce regard
Plein de songe et de génie,
Par la lucide et honnie
Exactitude du dard.

Je suis tien par cette haine
Que seule a connu l'amour,
O toi, beau comme le jour,
Toi qui, frère, eus tant de peine.


Je suis tien par l'oiseau mort
Mais qui renaît,rose et flammes!
Tien par la barque des âmes
Et l'obscure clef du Port.

Je suis tien par la science
Et le grand Arbre incompris,
Frère aimé qui me souris,
O toi ,foudre et patience!

Vincent Muselli. Sous les Signes



COUCHANT

Par delà les forêts où les chaudes ténèbres
Terrassent la lumière et dressent ses tombeaux,
Où brûlent dans l'éclat de leurs gloires funèbres
Les sapins alignés comme de grands flambeaux,

Le soleil sur les lacs bordés de fleurs cuivrées
Pour attendre la mort plante ses pavillons,
Et sur le vert miroir de leurs eaux mordorées
Décompose l'ardeur de ses derniers rayons.

Vieux coeur ! arrête ainsi ta course monotone,
Décore ton néant de l'éclat des festins;
Et sur les lacs sanglants de ton dernier automne
Jette la pourpre et l'or de tes rêves éteints !

Vincent Muselli

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 19, 2009  23:54

Lectures transatlantiques

Ramper avec le serpent
se glisser parmi les lignes
rugir avec la panthère
interpréter le moindre signe
se prélasser dans les sables
se conjuguer dans les herbes
fleurir de toute sa peau

Plonger avec le dauphin
naviguer de phrase en phrase
goûter le sel dans les voiles
aspirer dans le grand vent
la guérison des malaises
interroger l'horizon
sur la piste d'Atlantide

Se sentir pousser des ailes
adapter masques et rôles
planer avec le condor
se faufiler dans les ruines
caresser des chevelures
Brûler dans tous les héros
S'éveiller s'émerveiller.

Michel Butor.

***      

Miroir de l'églantier

Feu de sarments dans tes yeux
feu de ronces sur tes joues
feu de silex sur ton front
feu d'amandes sur tes lèvres
feu d'anguilles dans tes doigts
feu de laves sur tes seins
feu d'oranges dans ton coeur
feu d'oeillets à ta ceinture
feu de chardons sur ton ventre
feu de glaise à tes genoux
feu de bave sous tes pieds
feu de sel et feu de boue
un incendie réel
tout droit sur la falaise
un faisceau de saveurs
où je me reconnais

Mère ma ténébreuse.

Jean Sénac (Alger 1949).

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 21, 2009  03:18

TES YEUX NE M'ONT PAS VU

Tes yeux ne m'ont pas vu
vierge comme l'eau créatrice du sperme
Ils ne m'ont pas vu venant de là-bas
dans un cortège d'offrandes
l'herbe et la foudre sous mes pas

Demain, demain, dans le feu et le printemps
tu me reconnaîtras
tueur des troupeaux, éleveur des semences
Demain, demain, tes yeux croiront en moi

ADONIS, Mémoire du vent / Poésie/Gallimard

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 22, 2009  04:54

J’écoute, Istanbul

Les yeux fermés, j’écoute Istanbul
Tout d’abord, le souffle du vent
Et le feuillage qui tangue
Lentement dans les arbres ;
Loin, très loin, les cloches des
Porteurs d’eau qui chantent,
Les yeux fermés, j’écoute, Istanbul.

Les yeux fermés, j’écoute Istanbul
Un oiseau passe,
Des oiseaux passent, leurs cris, leurs cris,
Filets qu’on retire des pêcheries,
Orteil d’une femme qui barbotte dans l’eau,
Les yeux fermés, j’écoute, Istanbul

J’écoute,
Le grand Bazar, sa fraîcheur,
Mahmud Pacha qui gazouille
Empli de pigeons,
Sa cour immense,
Rumeurs de coups de marteau sur les quais,
Dans la brise d’été, loin, au loin, odeurs de sueur,
J’écoute.

Les yeux fermés, j’écoute Istanbul
Ivresse des jours passés
Dans cette villa en bois des bords de mer, embarcadère vide,
Pris au piège, le vent du sud-ouest, qui mugit,
Pris au piège, mes songes
Les yeux fermés, j’écoute Istanbul.

Les yeux fermés, j’écoute Istanbul
Sur le trottoir passe une élégante,
De dépit, elle chante, chante, passe ;
Quelque chose tombe de ta main
Par terre
Une rose, sûrement.
Les yeux fermés, j’écoute Istanbul.

Les yeux fermés, j’écoute Istanbul
autour de ta taille volette un oiseau ;
Je sais si ton front est moite ou froid
Si tes lèvres sont humides et sèches ;
Ou si une lune blanche s’élève au-dessus du pistachier
Mon cœur qui bat me parle…
Les yeux fermés, j’écoute Istanbul

Orhan Veli .MERCI GRIMALKIN

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 24, 2009  01:14


La cave de la mémoire

Sottise pure; je vis dans la tristesse
Et le souvenir me torture
Je rends rarement visite à ma mémoire ,
Et toujours elle me mène par le bout du nez,
Quand je descends avec ma lanterne dans la cave,
j'ai l'impression qu'une sourde avalanche
Gronde une fois de plus derrière moi l'escalier.
La lanterne fume, je ne peux repartir,
Et je sais que je vais à l'ennemi.
Et je demande comme une grâce...mais là -bas
Il fait sombre, pas un bruit Ma fête est finie !
Il y a trente ans que l'on a reconduit ces dames,
Le célèbre polisson est mort de vieillesse....
Je suis en retard. Et tant pis!
Je ne peux plus me montrer nulle part .
Je touche les fresques sur les murs,
Je me chauffe à la cheminée. Merveille !
Dans ce moisi, cette odeur âcre cette pourriture,
Brillent deux émeraudes vertes.
le chat a miaulé. Allons,, rentrons chez nous !
Mais oû est ma maison ? Oû est mon bon sens ?

Anna Akhmatova .1940. 18 janvier

****   

Comme sur les bords d'un nuage
Je me rappelle tes paroles.

Mais à cause de tes paroles
Tes nuits sont plus claires que mes jours;

Donc, repoussés loin de la terre,
Nous allions haut comme des astres.

Pas de désespoir, pas de honte,
Ni maintenant, ni plus tard, ni alors.

Mais vivant les yeux grands ouverts
Tu entends comme je t'appelle.

Anna Akhmatova

MERCI DOUBLESIX POUR CETTE DECOUVERTE!

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 25, 2009  12:10

Les eaux croupies

On s’essuiera l’âme
nous nous sècherons les pieds
Tout sera verdoyant
l’eau départagera le ciel et la terre
nous aurons une maison
aux lambris sans or
aux lambris de silence
ou tout simplement de limon
en cas de pardon acquis
Nous ferons fortune
D’une main reçue en plein cœur
puis il y aura du sucre dans nos yeux.

Je confirme je me quitte
Venez à la fête
n’ayez n’ayez tête d’agonie
le pardon a sanctifié le sang
il le liera à la bouche offerte

j’ai deux pieds de moins dans la danse
je suis la porte que sept clés ouvrent
sur un pays qui sera de cocagne
qu’importe si pour l’heure
mon parfum est celui des eaux croupies

Je conjugue le verbe être
à l’intérieur d’un être qui vient
polir un astre qu’un vent triste oxyda

Je dis prenez la hache par le manche
je dis prenez le vent par la poupe
il nous sera gagné un maillon
dans une chaîne d’hommes
qui se gagnent la haute mer
Il y a Tiberiade dans chaque hance d’eau

Je dis prenez cette terre par la main
afin que tarissent les eaux croupies
et le maïs avec une barbe
plus affolante que ce nid dans le coeur

TCHICAYA U TAM 'SI (Voir post de Grimalkin "Quand on a pas l'amour des siens )

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 29, 2009  01:30

Transmettre

Tu es pressé d'écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S'il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir,
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d'elle, tout n'est qu'agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t'inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission, jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.
Essaime la poussière.
Nul ne décèlera votre union.

René Char. Commune présence

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : aout 30, 2009  03:51



Oloron Sainte Marie

Comme du temps de mes pères les Pyrénées écoutent aux portes
Et je me sens surveillé par leurs rugueuses cohortes.
Le gave coule, paupières basses, ne voulant pas de différence
Entre les hommes et les ombres,
Et il passe entre des pierres
Qui ne craignent pas les siècles
Mais s’appuient dessus pour rêver.

C’est la ville de mon père, j’ai affaire un peu partout.
Je rôde dans les rues et monte des étages n’importe où,
Ces étages font de moi comme un sentier de montagne,
J’entre sans frapper dans des chambres que traverse la campagne,
Les miroirs refont les bois, portent secours aux ruisseaux,
Je me découvre pris et repris par leurs eaux.
J’erre sur les toits d’ardoise, je vais en haut de la tour,
Et, pour rassembler les morts qu’une rumeur effarouche,
Je suis le battant humain,
Que ne révèle aucun bruit,
De la cloche de la nuit,
Dans le ciel pyrénéen.

O morts à la démarche dérobée,
Que nous confondons toujours avec l’immobilité,
Perdus dans votre sourire comme sous la pluie l’épitaphe,
Morts aux postures contraintes et gênés par trop d’espace,
O vous qui venez rôder autour de nos positions,
C’est nous qui sommes les boiteux tout prêts à tomber sur le front.

Vous êtes guéris du sang
De ce sang qui nous assoiffe.

Vous êtes guéris de voir
La mer, le ciel et les bois.

Vous en avez fini avec les lèvres, leurs raisons et leurs baisers,
Avec nos mains qui nous suivent partout sans nous apaiser,
Avec les cheveux qui poussent et les ongles qui se cassent,
Et, derrière le front dur, notre esprit qui se déplace.

Mais en nous rien n’est plus vrai
Que ce froid qui vous ressemble,
Nous ne sommes séparés
Que par le frisson d’un tremble.

Ne me tournez pas le dos. Devinez-vous
Un vivant de votre race près de vos anciens genoux ?

Amis, ne craignez pas tant
Qu’on vous tire par un pan de votre costume flottant !

N’avez-vous pas un peu envie,
Chers écoliers de la mort, qu’on vous décline la vie ?

Nous vous dirons de nouveau
Comment l’ombre et le soleil,
Dans un instant qui sommeille,
Font et défont un bouleau.

Et nous vous reconstruirons
Chaque ville avec les arches respirantes de ses ponts,
La campagne avec le vent,
Et le soleil au milieu de ses frères se levant.

Etes-vous sûrs, êtes-vous sûrs de n’avoir rien à ajouter,
Que c’est toujours de ce côté le même jour, le même été ?
Ah comment apaiser mes os dans leur misère,
Troupe blafarde, aveugle, au visage calcaire,
Qui réclame la mort de son chef aux yeux bleus
Tournés vers le dehors.

Je les entends qui m’emplissent de leur voix sourde.
Plantés dans ma chair, ces os,
Comme de secrets couteaux
Qui n’ont jamais vu le jour :

- N’échappe pas ainsi à notre entendement.
Ton silence nous ment.
Nous ne faisons qu’un avec toi,
Ne nous oublie pas.

Nous avons partie liée
Tels l’époux et l’épousée
Quand il souffle la bougie
Pour la longueur de la nuit.

- Petits os, grands os, cartilages,
Il est de plus cruelles cages.
Patientez, violents éclairs,
Dans l’orage clos de ma chair.

Thorax, sans arrière-pensée
Laisse entrer l’air de la croisée.
Comprendras-tu que le soleil
Va jusqu’à toi du fond du ciel ?

Ecoute-moi, sombre humérus,
Les ténèbres de chair sont douces.
Il ne faut pas songer encor
A la flûte lisse des morts.

Et toi, rosaire d’os, colonne vertébrale,
Que nulle main n’égrènera,
Retarde notre heure ennemie,
Prions pour le ruisseau de vie
Qui se presse vers nos prunelles.

Jules Supervielle. Extrait du Forçat innocent.

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