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Famille : Révèlations poètiques.
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Auteur
Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil
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Epsilon |
Date du message : septembre 25, 2009 09:21 |
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Adieux a la mer Murmure autour de ma nacelle, Douce mer dont les flots chéris, Ainsi qu’une amante fidèle, Jettent une plainte éternelle Sur ces poétiques débris. Que j’aime à flotter sur ton onde. A l’heure où du haut du rocher L’oranger, la vigne féconde, Versent sur ta vague profonde Une ombre propice au nocher ! Souvent, dans ma barque sans rame, Me confiant à ton amour, Comme pour assoupir mon âme, Je ferme au branle de ta lame Mes regards fatigués du jour. Comme un coursier souple et docile Dont on laisse flotter le mors, Toujours, vers quelque frais asile, Tu pousses ma barque fragile Avec l’écume de tes bords. Ah! berce, berce, berce encore, Berce pour la dernière fois, Berce cet enfant qui t’adore, Et qui depuis sa tendre aurore N’a rêvé que l’onde et les bois! Le Dieu qui décora le monde De ton élément gracieux, Afin qu’ici tout se réponde, Fit les cieux pour briller sur l’onde, L’onde pour réfléchir les cieux. Aussi pur que dans ma paupière, Le jour pénètre ton flot pur, Et dans ta brillante carrière Tu sembles rouler la lumière Avec tes flots d’or et d’azur. Aussi libre que la pensée, Tu brises le vaisseau des rois, Et dans ta colère insensée, Fidèle au Dieu qui t’a lancée, Tu ne t’arrêtes qu’à sa voix. De l’infini sublime image, De flots en flots l’oeil emporté Te suit en vain de plage en plage, L’esprit cherche en vain ton rivage, Comme ceux de l’éternité. Ta voix majestueuse et douce Fait trembler l’écho de tes bords, Ou sur l’herbe qui te repousse, Comme le zéphyr dans la mousse, Murmure de mourants accords. Que je t’aime, ô vague assouplie, Quand, sous mon timide vaisseau, Comme un géant qui s’humilie, Sous ce vain poids l’onde qui plie Me creuse un liquide berceau. Que je t’aime quand, le zéphire Endormi dans tes antres frais, Ton rivage semble sourire De voir dans ton sein qu’il admire Flotter l’ombre de ses forêts! Que je t’aime quand sur ma poupe Des festons de mille couleurs, Pendant au vent qui les découpe, Te couronnent comme une coupe Dont les bords sont voilés de fleurs! Qu’il est doux, quand le vent caresse Ton sein mollement agité, De voir, sous ma main qui la presse, Ta vague, qui s’enfle et s’abaisse Comme le sein de la beauté! Viens, à ma barque fugitive Viens donner le baiser d’adieux; Roule autour une voix plaintive, Et de l’écume de ta rive Mouille encor mon front et mes yeux. Laisse sur ta plaine mobile Flotter ma nacelle à son gré, Ou sous l’antre de la sibylle, Ou sur le tombeau de Virgile : Chacun de tes flots m’est sacré. Partout, sur ta rive chérie, Où l’amour éveilla mon coeur, Mon âme, à sa vue attendrie, Trouve un asile, une patrie, Et des débris de son bonheur, Flotte au hasard : sur quelque plage Que tu me fasses dériver, Chaque flot m’apporte une image; Chaque rocher de ton rivage Me fait souvenir ou rêver.. Alphonse de Lamartine, Nouvelles méditations poétiques
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Epsilon |
Date du message : septembre 26, 2009 01:34 |
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Mes doigts écrivent sans fumée, qui entendra ma voix ? L'oiseau refuse son empreinte, qui fleurira ma trace ? Mon océan roule en vagues de terre, quelle arche s'y posera ? Ma foi rase les tombes qui sèmera ses ailes ? Ma vigne est souterraine, qui saignera ses grains ? La lumière disperse le temps, quelle flamme m'épargnera ? L'avenir est un château brûlé, par l'ombre je me survivrai. (Poèmes de mon vivant) _____________ Les chiennes veillent dans la citronnelle, chante la pintade comme un plainte, me fouille le fer d'un amour éteint et monte la violence d'une femme proche. Le ciel part à l'infini ou bien la terre, l'ombre du mur vaut un vin clairet quand herse les eaux le soleil Je suis bien, au grand large des usines, cathédrales nouvelles des gueux, je suis bien, loin des heures, loin des jours et de leurs saisons. Je suis un homme à l'échelle d'un rut d'éléphant pour un peu j'allumerais une pipe au bon Dieu (Poèmes de mon vivant) ___________ Vous n'apprendrez pas ma mort par les journaux, les radios ou les télévisions, vous ne liez pas ma mort dans votre courrier et dans les signes du zodiaque, Vous la découvrirez si vous regardez le feu à cet instant et remarquez un vide entre les épis cabrés de la flamme, vous la découvrirez en vous au moment où manquera un battement dans les battements de votre coeur. Sur le coup vous aurez forte peur mais bien vite vous vous rassurerez : ce ne sera que moi qui me serai quitté... (L'Ossuaire de sable) Gérard Le Gouic.Anthologie Poètes de Bretagne de Charles Le Quintrec (Ed. de La Table Ronde)
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Epsilon |
Date du message : septembre 27, 2009 23:46 |
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Vers la pure nullité L’ouité oui-t-elle le non ? Oui-t-elle le non-oui ? le non-non ? Le non-non s’oui—t-il ? Non-t-il le non-oui ? Non-t-il la non-ouité du non ? La nonité de la non-ouité du oui ? La nonité s’oui-t-elle ? se non-t-elle ? Oui ou non ? Oui-ou-non-t-elle le oui-ou-non ? N’oui-ou-non-t-elle que le oui-ou-non ? Et le non-oui qui oui-t-il ? Qui non-t-il ? Qui l’ouité non-t-elle ? le non ? Le oui ? le oui-ou-non ? L’ouité s’oui-t-elle ? S’ oui-ou-non-t-elle ? Et si elle s’oui et s’oui-ou-non N’oui-ou-non-t-elle que le oui-ou-no ? Ou tente-t-elle d’ouifier oui oui et oui Les oui qu’elle non et les oui qu’elle oui ? Et si le non se non Qui non-t-il sinon le non qui s’oui ? Non-t-il le non ou oui-t-il le oui ? Le non qui s’oui se non s’oui Et tente d’ouifier l’ouité-ouitante Qui hante le non-oui le non et le non Les non qu’il oui et les non qu’il non La nonité qui non non et non Nonité et ouité ouitifiantes des non Sinon nonnifiantes et ouitificatrices des oui qui non Et des oui qui oui Et c’est ainsi qu’on non et non Oui oui non oui oui Oui oui oui oui Pan-oui Epanoui en oui Ghérasim Luca *** A gorge dénouée Accouplé à la peur comme Dieu à l’odieux le cou engendre le couteau et le Coupeur de têtes suspendu entre la tête et le corps comme le crime entre le cri et la rime Accouplé à la peur comme le cri au crime le cou engendre le couteau et le Coupeur de têtes suspendu entre ma tête et son corps comme l’égorgeur à la gorge Accouplé à la peur comme la boue à la bouche le cou engendre le couteau et le Coupeur de têtes suspendu entre sa tête et mon corps comme la terreur à l’erreur Accouplé à la peur comme le sacré au massacre le cou engendre le couteau et le Coupeur de têtes suspendu entre sa tête et son corps comme le corbeau entre le cor et le beau Accouplé à la peur comme les larmes entre mon initiale et ses armes le cou engendre le couteau et le Coupeur de têtes suspendu entre ma tête et mon corps comme la vie dans le vide accouplé à la peur entre la vie et le vide le cou engendre le couteau et le Coupeur de têtes suspendu entre la tête et le corps éclate de mou rire Ghérasim Luca (1913–1994)
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Epsilon |
Date du message : septembre 29, 2009 15:01 |
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La rivière endormie Dans son sommeil glissant l’eau se suscite un songe Un chuchotis de joncs de roseaux d’herbes lentes Et ne sait jamais bien dans son dormant mélange Où le bougeant de l’eau cède au calme des plantes La rivière engourdie par l’odeur de la menthe Dans les draps de son lit se retourne et se coule Mêlant ses mortes eaux à sa chanson coulante Elle est celle qu’elle est surprise d’être une autre L’eau qui dort se réveille absente de son flot Ecarte de ses bras les lianes qui la lient Déjouant la verdure et l’incessant complot Qu’ourdissent dans son flux les algues alanguies. Claude ROY. Poésies. Gallimard. /*** Dormante Toi ma dormeuse mon ombreuse ma rêveuse ma gisante aux pieds nus sur le sable mouillé toi ma songeuse mon heureuse ma nageuse ma lointaine aux yeux clos mon sommeillant oeillet distraite comme nuage et fraîche comme pluie trompeuse comme l'eau légère comme vent toi ma berceuse mon souci mon jour et ma nuit toi que j'attends toi qui te perds et me surprends la vague en chuchotant glisse dans ton sommeil te flaire et vient lécher tes jambes étonnées ton corps abandonné respire le soleil couleur de tes cheveux ruisselants et dénoués mon oublieuse ma paresseuse ma dormeuse toi qui me trompes avec le vent avec la mer avec le sable et la matin ma capricieuse ma brûlante aux bras frais mon étoile légère je t'attends je t'attends je guette ton retour et le premier regard où je vois émerger Eurydice aux pieds nus à la clarté du jour dans cette enfant qui dort sur la plage allongée Claude Roy.Extrait de " Clair comme le jour"
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Epsilon |
Date du message : septembre 30, 2009 23:50 |
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MER DU PARADIS Me voici face à toi, mer, encore... La poussière de la terre sur les épaules, encore imprégné de l'éphémère désir épuisé de l'homme, me voici, lumière éternelle, vaste mer infatigable, ultime expression d'un amour sans limites, rose du monde ardent. Lorsque j'étais enfant, c'était toi la sandale si fraiche à mon pied nu. Une blanche montée d'écume au long de ma jambe doit m'égarer en cette lointaine enfance de délices. Un soleil, une promesse de bonheur, une félicité humaine, une candide corrélation de lumière -- avec les yeux d'autrefois, de toi, mer, de toi, ciel, régnaient, généreux~ sur mon front ébloui, étendant sur mes yeux leur immatérielle mais accessible palme, éventail d'amour ou éclat continu qui imitait des lèvres pour ma peau sans nuages. Au loin la rumeur pierreuse des sombres chemins où les hommes ignoraient leur fulguration vierge encore. Pour moi, enfant gracile, l'ombre du nuage sur la plage n'était pas le pressentiment menaçant de ma vie dans sa poussière, ce n'était pas le contour bien précis où le sang un jour finirait par se figer, sans éclair, sans divinité. Comme mon petit doigt, plutôt, tandis que le nuage suspendait sa course, je traçai sur le sable fin son profil ému, et j'appuyai ma joue sur sa tendre lumière transitoire, tandis que mes lèvres disaient les premiers noms d'amour: ciel, sable, mer... Le grincement au loin des aciers, l'écho tout au long des arbres fendus par les hommes, c'était pour moi là-bas un bois sombre mais beau. Et mes oreilles confondaient le contact blessant de la lèvre crue,de la hache sur les chênes avec un implacable baiser, sûrement d'amour, dans les branches. La présence de poissons près du bord, leur argent nubile, l'or non souillé encore par les doigts de personne, la glissante écaille de la lumière, c'était comme un éclat dans les miens. Jamais je ne serrai cette forme fuyante d'un poisson dans toute sa beauté, la resplendissante liberté des êtres, ni ne menaçai une vie, parce que j'aimais beaucoup: j'aimais sans connaître l'amour; je vivais seulement... Les barques qui au loin confondaient leurs voiles avec les crissantes ailes des mouettes ou laissaient une écume pareille à des soupirs légers, trouvaient dans ma poitrine confiante un envoi, un cri, un nom d'amour, un désir pour mes lèvres humides, et si je les voyais passer, mes petites mains se levaient et gémissaient de bonheur à leur secrète présence, devant le rideau bleu que mes yeux devinaient, voyage vers un monde promis, entrevu, auquel mon destin me conviait avec très douce certitude. Sur mes lèvres d'enfant chanta la terre; la mer chantait doucement fouettée par mes mains innocentes. La lumière, faiblement mordue par mes dents très blanches, chanta; sur ma langue chanta le sang de l'aurore. Tendrement dans ma bouche, la lumière du monde m'illuminait. Toute la montée de la vie grisa mes sens. Et les bois murmurants me désirèrent parmi leurs verts feuillages, car la lumière rose était le bonheur dans mon corps. C'est pourquoi aujourd'hui, mer, la poussière de la terre sur les épaules, encore imprégné de l'éphémère désir épuisé de l'homme, me voici, lumière éternelle, vaste mer infatigable, rose du monde ardent. Me voici face à toi, mer, encore... Vicente Aleixandre, Ombre du paradis (1939-1943
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Epsilon |
Date du message : septembre 30, 2009 23:53 |
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Madrigal d’été… Presse ta bouche pourpre sur la mienne, Etoile, la gitane ! Et sous l’or solaire du grand midi Je mordrai à la pomme. Par les verts oliviers de la colline, Il est une tour maure Qui rappelle le teint de ta peau brune Fleurant miel et aurore. Ton corps brûlé au soleil me dispense Le divin aliment Qui fait fleurir le cours d’eau apaisé Et s’étoiler les vents. Pourquoi t’es-tu livrée, lumière brune ? Pourquoi m’as-tu donné remplis D’amour ton sexe de lys Et la rumeur de tes seins ? Serait-ce pour mon air si triste ? (O ma lourde démarche !) Ou si ma vie t’a fait pitié Qui à chanter se fane ? Pourquoi n’as-tu préféré à mes plaintes Les cuisses en sueur D’un saint Chrisptophe campagnard, lentes Dans l’amour et superbes ? Danaïde des voluptés, tu es Un Sylvain féminin Dont les baisers ont le parfum des blés Grillés par le soleil. Obscurcis-moi les yeux avec ton chant. Laisse ta chevelure S’épandre solennelle comme un voile D’ombre sur la verdure. Rougis pour moi de ta bouche sanglante Tout un ciel d’amour Où sur un fond de chair luit la violette Etoile des douleurs. Mon Pégase andalou est le captif De tes yeux ouverts. Il s’envolera dolent et pensif Lorsqu’il les verra morts. Quand tu ne m’aimerais pas, moi je t’aime Pour ton regard sombre Ainsi que pour sa rosée l’alouette Aime le jour nouveau. Presse ta bouche pourpre sur la mienne, Etoile, la gitane ! Et laisse-moi sous le feu de midi Mordre à la pomme. Federico Garcia Lorca , Véga de Zujaira, Aout 1920
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Epsilon |
Date du message : octobre 4, 2009 23:37 |
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Lettre à mes autres MOI… Si tu es vulnérable, c’est que tu en demandes trop, c’est que tout ton visage crie: j’ai faim d’amour, nourrissez-moi c’est que tes dents affichent: vois la vie vient à nous comme un fleuve de sucre, et que ta langue dit: frappe, enfonce l’épieu. Si tu es vulnérable, c’est que tu prends les choses à coeur, c’est que les portes de ton corps claquent à tous les vents et que le coeur à l’intérieur se consume de luire, comme un phospho re dans la nuit. Si tu es vulnérable, c’est que ton être est insatiable, c’est que ta peau d’écorchée vive crie tes exigences comme une banderole que l’on brandit et que les veines vibrent comme des cordes de guitare. Ces choses-là peuvent faire très mal. Tu as fait de la tête, une soufflerie d’essai pour la mort et de ton ventre un confessionnal pour le monde entier. De ton coeur tu as fait un noyau d’argile brûlante. A toi comme à vous comme à moi ces choses-là peuvent faire très mal. Erica Jong "Amour racine" **** Egyptologie… Je suis le Sphinx. Je suis la femme enterrée dans les sables jusqu’au menton J’attends l’archéologue qui m’arrachera à cette tombe Mettant à nu mon cou, mes seins aigus, mes doigts griffus Sans oublier la clé de mon énigme. Car jamais on ne l’a plus résolue depuis Œdipe. Je regarde les pyramides pareilles à des seins anguleux et durs Debout sur le corps tari de l’Egypte. Mes eaux fertiles coulent dans les profondeurs adorables enfers. Toute femme devrait posséder un delta de ce riche limon Du même brun mordoré que les fesses des reines de Nubie O mon amie, qu’es-tu venue faire en Egypte ? Entre Aton et Yahvé la vieille haine n’est pas morte Moïse marche en tête de son peuple et parle de remords La voix qui jaillit du volcan refuse de se taire Religion de la mort Et femme enterrée vive durant des millénaires Des océans de sable ont passé sur ma tête Mon sexe n’est qu’un désert Mes cheveux étaient plus poreux que la ponce Et nul ne me tétait les lèvres Pour en tirer le lait de la parole Ces seins pyramidaux, malgré leur démesure Ne connaîtront jamais la flétrissure Au cœur de chacun d’eux gît un monarque mort Au cœur de chacun d’eux Dort une chambre noire … Tunnel, ossements d’homme Or maléfique "Amour Racine" ;Erica Jong
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Epsilon |
Date du message : octobre 5, 2009 23:00 |
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ÉLÉGIE DU MATIN Au début, j'avais promis de me taire Mais plus tard, au matin, Je vous ai vus sortir avec des sacs de cendre devant les portes Et la répandre comme on sème le blé ; N'y tenant plus, j'ai crié : Que faites-vous ? Que faites-vous ? C'est pour vous que j'ai neigé toute la nuit sur la ville, C'est pour vous que j'ai blanchi chaque chose toute la nuit - ô si Vous pouviez comprendre comme il est difficile de neiger ! Hier soir, à peine étiez-vous couchés, que j'ai bondi dans l'espace Il y faisait sombre et froid. Il me fallait Voler jusqu'au point unique où Le vide fait tournoyer les soleils et les éteint, Tandis que je devais palpiter encore un instant dans ce coin, Afin de revenir, neigeant parmi vous. Le moindre flocon, je l'ai surveillé, pesé, éprouvé, Pétri, fait briller du regard, Et maintenant, je tombe de sommeil et de fatigue et j'ai la fièvre. Je vous regarde répandre la poussière du feu mort Sur mon blanc travail et, souriant, je vous annonce : Des neiges bien plus grandes viendront après moi Et il neigera sur vous tout le blanc du monde. Essayez dès à présent de comprendre cette loi, Des neiges gigantesques viendront après nous, Et vous n'aurez pas assez de cendre. Et même les tout petits enfants apprendront à neiger. Et le blanc recouvrira vos piètres tentatives à le nier. Et la terre entrera dans le tourbillon des étoiles Comme un astre brûlant de neige. Ana BLANDIANA Otilia Valeria Coman, plus connue sous son nom de plume d’Ana Blandiana, est une poétesse roumaine née à Timisoara en 1942, et dont l’oeuvre est aujourd’hui traduite dans une quinzaine de langues.
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Epsilon |
Date du message : octobre 6, 2009 23:28 |
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LES AVEUGLES Un poète lit ses poèmes à des aveugles. Il ne pensait pas que ce serait si difficile. Sa voix se trouble. Ses mains tremblent. Il ressent comment chaque phrase est soumise à l’épreuve des ténèbres. Le poème doit se débrouiller tout seul, sans lumières, sans couleurs. Dangereuse expérience pour les étoiles du poème, l’aube, l’arc-en-ciel, l’inconsistance des nuages, la lumière des néons, le clair de lune le scintillement argenté du poisson dans l’eau. le vol silencieux de l’aigle dans ses hauteurs. Le poète lit - il est trop tard pour ne pas lire - un enfant au pull jaune dans une prairie verte, les innombrales toits rouges au fond de la vallée le tourbillon des numéros sur le maillot des joueurs une femme infiniment nue par la fente d’un porte. Il voudrait bien taire - mais c’est impossible - la saints alignés sur le porche de la cathédrale, les gestes d’adieu échangés par la fenêtre d’un train, les verres du microscope, le chatoiement d’une bague le cinéma, les miroirs, les portraits dans l’album. Mais les aveugles ont beaucoup de gentillesse, de tact et d’indulgence. Ils écoutent, sourient, et applaudissent. Il y en a même un qui vient trouver le poète une livre à la main ouvert à l’envers pour lui demander un autographe invisible. ..... ADMIRABLE NOMBRE PI trois virgule un quatre un. Chaque décimale est à la fois la suivante et la première cinq neuf deux, puisqu’il est un chiffre sans fin. Trop vaste six cinq trois cinq pour le saisir d’un seul regard huit neuf, d’un simple calcul sept neuf, avec l’imagination trois deux trois huit, ou d’un jeu de mots Trop vaste pour le comparer quatre six à quoiqu’il soit dans le monde. Le plus long serpent terrestre cesse d’exister au bout de quarante mètres. De même, mais légèment plus loin, les serpents de légendes. Pi, avec son cortège de décimales ne s’arrête pas à la bordure de la page, il continue sur la table, traverse l’air le mur, la feuille, le nid d’oiseau, les nuages, le ciel jusqu’à un paradis flou et sans fond. A côté de lui, la queue d’une comète n’est qu’une queue de souris Même un rayon d’étoile plie sous le poids de l’espace. Mais lui, deux, trois, quinze, trois cent dix-neuf, mon numéro de téléphone, votre encolure, l’année mil neuf cent soixante treize, sixième étage, soixante cinq centimes, nombre d’habitants, tour de taille, deux doigts, une charade, un code, chant du rossignol, promesses d’amour pour toujours... Inutile de vous presser avec lui, vous n’y arriverez pas au bout. La terre et le paradis, eux-même, sont temporels mais pas notre Pi: avec son cinq toujours parfaitement droit son huit remarquablement beau et son sept qui ne sera jamais le dernier à pousser du coude cette flemmarde d’éternité pour l’obliger à continuer. Wislawa Szymborska
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Epsilon |
Date du message : octobre 7, 2009 22:41 |
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Dieu crée la femme. Pense aux plages, pense à la mer, Au lisse du ciel, aux nuages, A tout cela devenant chair Et dans le meilleur de son âge, Pense aux tendres bêtes des bois, Pense à leur peur sur tes épaules, Aux sources que tu ne peux voir Et dont le murmure t'isole, Pense à tes plus profonds soupirs, Ils deviendront un seul désir, A ce dont tu chéris l'image, Tu l'aimeras bien davantage. Ce qui était beaucoup trop loin Pour le parfum ou le reproche, Tu vas voir comme il se rapproche Se faisant femme jusqu'au lien, Ce dont rêvaient tes yeux , ta bouche, Tu vas voir comme tu le touches. Elle aura des mains comme toi Et pourtant combien différentes, Elle aura des yeux comme toi Et pourtant rien ne leur ressemble. Elle ne te sera jamais Complètement familière, Tu voudras la renouveler De mille confuses manières. Voilà, tu peux te retourner C'est la femme que je te donne Mais c'est à toi de la nommer, Elle approche de ta personne. Jules Supervielle "La Fable du monde" MERCI MARIE-ELISABETH POUR CE BEAU POEME!
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Epsilon |
Date du message : octobre 9, 2009 01:51 |
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Fleurie comme la luxure Tu dis que les femmes Doivent souffrir se polir et voyager sans perdre haleine Réveiller les pierreries embellies par le fard Chanter ou se taire déchirer la brume Hélas je ne saurais danser dans un marais de sang Ta figure brille de l'autre côté de la rive heureuse Tout ce qui est vivant pourrit Tu dis que les femmes Doivent savoir se dépouiller de tout même Du nourrisson encore rétif A l'amour Ta figure bleuit à mesure que ta fortune grandit Et moi je veux mourir vautrée dans la sauge Orgueilleusement mauvaise dans l'immobilité de l'exil Tu dis que les femmes Doivent se détruire pour ne pas enfanter Et attendre attendre la solide volupté qui serpente Hélas je n'aime pas faire l'amour sur le tapis Belzébuth roucoule dans la gorge des pigeons Ta bague brûle ma cuisse L'émeraude est la virginité Du riche Tu dis que les femmes Sont faites pour nourrir La fumée repentante qui halète à l'église Les truies pâles et pleines piquées de soies souillées Les têtes coupées aussi et pourquoi pas après tout Etonnantes nuits du pôle aux silences sanguinaires Je crois que maintenant je peux te laisser partir Tes jambes volent haut dans la sacristie Claquant Des genoux Comme autant de prédicateurs Je suis bien contente d'avoir un chapeau sur la tête Même si ton urine contient toute la féerie du mariage Tu dis que les femmes sont chanoines du délire Hélas moi je ne savoure que la mort Joyce Mansour . Carré blanc, le Soleil Noir 1965
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Epsilon |
Date du message : octobre 9, 2009 23:38 |
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A UNE FLEUR SÉCHÉE DANS UN ALBUM.(1827) Il m'en souvient, c'était aux plages Où m'attire un ciel du Midi, Ciel sans souillure et sans orages, Où j'aspirais sous les feuillages Les parfums d'un air attiédi. Une mer qu'aucun bord n'arrête S'étendait bleue à l'horizon; L'oranger, cet arbre de fête, Neigeait par moments sur ma tête; Des odeurs montaient du gazon. Tu croissais près d'une colonne D'un temple écrasé par le temps; Tu lui faisais une couronne, Tu parais son tronc monotone Avec tes chapiteaux flottants; Fleur qui décores la ruine Sans un regard pour t'admirer! Je cueillis ta blanche étamine, Et j'emportai sur ma poitrine Tes parfums pour les respirer. Aujourd'hui, ciel, temple, rivage, Tout a disparu sans retour: Ton parfum est dans le nuage, Et je trouve, en tournant la page, La trace morte d'un beau jour ! Alphonse de Lamartine .Premières méditations poétiques .MERCI POUR CE POEME DOUBLESIX!
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Epsilon |
Date du message : octobre 10, 2009 22:49 |
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C’est l’heure : abolis toi, mémoire Revenons à ces fonds marins Où le rêve ouvre des écrins Dans les dédales et la moire. Pieuvres du sommeil. Tentacules Semant des éclats et des fleurs Dans mes yeux naufragés ; lueurs Vers l’autre bord des crépuscules. Gamme des mots de mieux à pire Enfin confondus dans mes yeux ; Et tout disloqués – pire ou mieux – Le soir au merveilleux expire. Fils d’or, je sens glisser vos sondes, Et sauvé par votre prison Je vais, debout dans ma raison Les bras tendus entre deux mondes Robert GANZO extrait de Langage ***** Ils diront que c’était folie de rechercher l’essentiel au fond de ce miroir du ciel, Annette, Simone, Ophélie. Trop monotones, vos villages ! Les anguilles sont le chemin par où vous partirez demain vers des palais de coquillages. Robert Ganzo, Rivière.
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Epsilon |
Date du message : octobre 12, 2009 05:43 |
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J'aime le brouillard J'aime le brouillard, tu le sais Ses épaisseurs lumineuses Ses taches de mort calme dans l'antre du jour Et tu sais aussi que j'aime le brouillard parce qu'il ressemble A ce regret qui est en moi Entre l'heure et la mémoire Quand j'ai la vertu de regarder ma mort Les claires ruines et tout l'après Où je n'aurai plus de structure Où il n'y aura plus de langage, plus de formes même ombreuses Plus d'arête aucune catégorie dans le vide Aucun vide du vide J'aime le brouillard de m'y faire réfléchir S'il ressemble tant soi peu à ce destin défaisant mon heure Dans le voeu de l'instant et du rien Jacques Chessex.Les élégies de Yorick. ***** Pluie La pluie gifle un carré de bouleaux frissonnants Sur un coteau jauni balayé par le vent… L’automne est une demeure d’or et de pluie, Dans ses étages transparents des corbeaux crient. Déjà derrière les troncs gorgés d’eau, la neige Emplit l’air d’une odeur légère de feux d’herbe. Des vallons montent des fumées dans la pluie. Un homme marche dans la lumière assourdie, Voyant baisser les feux, les lueurs dans l’automne : - L’air ne portera bientôt plus ce vent jaune Ni ces derniers oiseaux, ni ces feuilles qui brillent… Il pleut. La pluie efface ses paroles Comme les lueurs basses de la terre. Quel passage trouvera-t-il, cet inquiet, Quand l’or couvre sa lampe dans l’ombre froide ? Jacques Chessex
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-grimalkin- |
Date du message : octobre 14, 2009 04:21 |
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En écoutant Schumann. Quand l'automne attristé, qui suspend dans les airs Des cris d'oiseaux transis et des parfums amers, Et penche un blanc visage aux branches décharnées, Reviendra, mon amour, dans la prochaine année, Quels seront tes souhaits, quels seront mes espoirs? Rêverons-nous encore tous deux comme ce soir, Dans la calme maison qu'assaille la rafale, Où l'humble cheminée, en rougeoyant, exhale Une humide senteur de fumée et de bois, Entendrons-nous, mes mains se reposant sur toi, Ces grands chants de Schumann, exaltés, héroïques Où le désir est fier comme un sublime exploit, Où passe tout à coup la chasse romantique Précipitant ses bonds, ses rires, ses secrets Dans le gouffre accueillant des puissantes forêts? Ö Schumann, ciel d'octobre où volent des cigognes! Beffroi dont les appels ont des sanglots d'airain : Jeunes gens énivrés, dans les nuits de Cologne, Qui contemplez la lune éparse du Rhin! Carnaval en hiver, quand la froide bourrasque Jette au détour des ponts les bouquets et les masques, Minuit sonne à la sombre horloge d'un couvent, Un falot qui brillait est éteint dans le vent... Et puis, douleur profonde, inépuisable, avide, Qui monte tout à coup comme une pyramide, Comme un reproche ardent que ne peut arrêter La trompeuse, chétive, amère volupté! Ô musique, par qui les coeurs, les corps gémissent, Musique! intuition du plaisir, des supplices, Ange qui contenez dans vos chants oppressés La somme des regards de tous les angoissés, Vous êtes le vaisseau dansant dans la tempête! Avec la voix des morts, des héros, des prophètes, Dans les plus mornes jours vous faites pressentir Qu'il existe un bonheur qui ressemble au désir ! Pourtant je vois, là-bas, dans l'ombre dépouillée Du jardin où le vent d'automne vient gémir, Les trahisons, les pleurs, les âmes tenaillées, La vieillesse, la mort, la terre entrebaillée... Anna de Noailles "Les Vivants et les morts".
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