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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 25, 2009  09:21

Adieux a la mer

Murmure autour de ma nacelle,
Douce mer dont les flots chéris,
Ainsi qu’une amante fidèle,
Jettent une plainte éternelle
Sur ces poétiques débris.

Que j’aime à flotter sur ton onde.
A l’heure où du haut du rocher
L’oranger, la vigne féconde,
Versent sur ta vague profonde
Une ombre propice au nocher !

Souvent, dans ma barque sans rame,
Me confiant à ton amour,
Comme pour assoupir mon âme,
Je ferme au branle de ta lame
Mes regards fatigués du jour.

Comme un coursier souple et docile
Dont on laisse flotter le mors,
Toujours, vers quelque frais asile,
Tu pousses ma barque fragile
Avec l’écume de tes bords.

Ah! berce, berce, berce encore,
Berce pour la dernière fois,
Berce cet enfant qui t’adore,
Et qui depuis sa tendre aurore
N’a rêvé que l’onde et les bois!

Le Dieu qui décora le monde
De ton élément gracieux,
Afin qu’ici tout se réponde,
Fit les cieux pour briller sur l’onde,
L’onde pour réfléchir les cieux.

Aussi pur que dans ma paupière,
Le jour pénètre ton flot pur,
Et dans ta brillante carrière
Tu sembles rouler la lumière
Avec tes flots d’or et d’azur.

Aussi libre que la pensée,
Tu brises le vaisseau des rois,
Et dans ta colère insensée,
Fidèle au Dieu qui t’a lancée,
Tu ne t’arrêtes qu’à sa voix.

De l’infini sublime image,
De flots en flots l’oeil emporté
Te suit en vain de plage en plage,
L’esprit cherche en vain ton rivage,
Comme ceux de l’éternité.

Ta voix majestueuse et douce
Fait trembler l’écho de tes bords,
Ou sur l’herbe qui te repousse,
Comme le zéphyr dans la mousse,
Murmure de mourants accords.

Que je t’aime, ô vague assouplie,
Quand, sous mon timide vaisseau,
Comme un géant qui s’humilie,
Sous ce vain poids l’onde qui plie
Me creuse un liquide berceau.

Que je t’aime quand, le zéphire
Endormi dans tes antres frais,
Ton rivage semble sourire
De voir dans ton sein qu’il admire
Flotter l’ombre de ses forêts!

Que je t’aime quand sur ma poupe
Des festons de mille couleurs,
Pendant au vent qui les découpe,
Te couronnent comme une coupe
Dont les bords sont voilés de fleurs!

Qu’il est doux, quand le vent caresse
Ton sein mollement agité,
De voir, sous ma main qui la presse,
Ta vague, qui s’enfle et s’abaisse
Comme le sein de la beauté!

Viens, à ma barque fugitive
Viens donner le baiser d’adieux;
Roule autour une voix plaintive,
Et de l’écume de ta rive
Mouille encor mon front et mes yeux.

Laisse sur ta plaine mobile
Flotter ma nacelle à son gré,
Ou sous l’antre de la sibylle,
Ou sur le tombeau de Virgile :
Chacun de tes flots m’est sacré.

Partout, sur ta rive chérie,
Où l’amour éveilla mon coeur,
Mon âme, à sa vue attendrie,
Trouve un asile, une patrie,
Et des débris de son bonheur,

Flotte au hasard : sur quelque plage
Que tu me fasses dériver,
Chaque flot m’apporte une image;
Chaque rocher de ton rivage
Me fait souvenir ou rêver..

Alphonse de Lamartine, Nouvelles méditations poétiques

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 26, 2009  01:34

Mes doigts écrivent sans fumée,
qui entendra ma voix ?

L'oiseau refuse son empreinte,
qui fleurira ma trace ?

Mon océan roule en vagues de terre,
quelle arche s'y posera ?

Ma foi rase les tombes
qui sèmera ses ailes ?

Ma vigne est souterraine,
qui saignera ses grains ?

La lumière disperse le temps,
quelle flamme m'épargnera ?

L'avenir est un château brûlé,
par l'ombre je me survivrai.

(Poèmes de mon vivant)
_____________

Les chiennes veillent dans la citronnelle,
chante la pintade comme un plainte,
me fouille le fer d'un amour éteint
et monte la violence d'une femme proche.

Le ciel part à l'infini
ou bien la terre,
l'ombre du mur vaut un vin clairet
quand herse les eaux le soleil

Je suis bien,
au grand large des usines,
cathédrales nouvelles des gueux,
je suis bien,
loin des heures,
loin des jours et de leurs saisons.

Je suis un homme
à l'échelle d'un rut d'éléphant
pour un peu j'allumerais
une pipe au bon Dieu

(Poèmes de mon vivant)
___________

Vous n'apprendrez pas ma mort
par les journaux,
les radios ou les télévisions,

vous ne liez pas ma mort
dans votre courrier
et dans les signes du zodiaque,

Vous la découvrirez
si vous regardez le feu à cet instant
et remarquez un vide
entre les épis cabrés de la flamme,

vous la découvrirez en vous
au moment où manquera un battement
dans les battements de votre coeur.

Sur le coup vous aurez forte peur
mais bien vite vous vous rassurerez :
ce ne sera que moi
qui me serai quitté...

(L'Ossuaire de sable)
Gérard Le Gouic.Anthologie Poètes de Bretagne de Charles Le Quintrec (Ed. de La Table Ronde)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 27, 2009  23:46

Vers la pure nullité

L’ouité oui-t-elle le non ?
Oui-t-elle le non-oui ? le non-non ?
Le non-non s’oui—t-il ?
Non-t-il le non-oui ?
Non-t-il la non-ouité du non ?
La nonité de la non-ouité du oui ?
La nonité s’oui-t-elle ? se non-t-elle ?
Oui ou non ?
Oui-ou-non-t-elle le oui-ou-non ?
N’oui-ou-non-t-elle que le oui-ou-non ?
Et le non-oui qui oui-t-il ?
Qui non-t-il ?
Qui l’ouité non-t-elle ? le non ?
Le oui ? le oui-ou-non ?
L’ouité s’oui-t-elle ?
S’ oui-ou-non-t-elle ?
Et si elle s’oui et s’oui-ou-non
N’oui-ou-non-t-elle que le oui-ou-no ?
Ou tente-t-elle d’ouifier oui oui et oui
Les oui qu’elle non et les oui qu’elle oui ?
Et si le non se non
Qui non-t-il sinon le non qui s’oui ?
Non-t-il le non ou oui-t-il le oui ?
Le non qui s’oui se non s’oui
Et tente d’ouifier l’ouité-ouitante
Qui hante le non-oui le non et le non
Les non qu’il oui et les non qu’il non
La nonité qui non non et non
Nonité et ouité ouitifiantes des non
Sinon nonnifiantes et ouitificatrices des oui qui non
Et des oui qui oui
Et c’est ainsi qu’on non et non
Oui oui non oui oui
Oui oui oui oui
Pan-oui
Epanoui en oui

Ghérasim Luca

***   


A gorge dénouée

Accouplé à la peur
comme Dieu à l’odieux

le cou engendre le couteau

et le Coupeur de têtes
suspendu entre la tête et le corps

comme le crime
entre le cri et la rime

Accouplé à la peur
comme le cri au crime

le cou engendre le couteau

et le Coupeur de têtes
suspendu entre ma tête et son corps

comme l’égorgeur à la gorge

Accouplé à la peur
comme la boue à la bouche

le cou engendre le couteau

et le Coupeur de têtes

suspendu entre sa tête et mon corps

comme la terreur à l’erreur

Accouplé à la peur
comme le sacré au massacre
le cou engendre le couteau

et le Coupeur de têtes
suspendu entre sa tête et son corps

comme le corbeau
entre le cor et le beau

Accouplé à la peur
comme les larmes
entre mon initiale et ses armes

le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre ma tête et mon corps

comme la vie dans le vide

accouplé à la peur
entre la vie et le vide

le cou engendre le couteau

et le Coupeur de têtes
suspendu entre la tête et le corps

éclate de mou rire


Ghérasim Luca (1913–1994)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 29, 2009  15:01

La rivière endormie

Dans son sommeil glissant l’eau se suscite un songe
Un chuchotis de joncs de roseaux d’herbes lentes
Et ne sait jamais bien dans son dormant mélange
Où le bougeant de l’eau cède au calme des plantes

La rivière engourdie par l’odeur de la menthe
Dans les draps de son lit se retourne et se coule
Mêlant ses mortes eaux à sa chanson coulante
Elle est celle qu’elle est surprise d’être une autre

L’eau qui dort se réveille absente de son flot
Ecarte de ses bras les lianes qui la lient
Déjouant la verdure et l’incessant complot
Qu’ourdissent dans son flux les algues alanguies.

Claude ROY. Poésies. Gallimard.

/***      

Dormante

Toi ma dormeuse mon ombreuse ma rêveuse
ma gisante aux pieds nus sur le sable mouillé
toi ma songeuse mon heureuse ma nageuse
ma lointaine aux yeux clos mon sommeillant oeillet

distraite comme nuage et fraîche comme pluie
trompeuse comme l'eau légère comme vent
toi ma berceuse mon souci mon jour et ma nuit
toi que j'attends toi qui te perds et me surprends

la vague en chuchotant glisse dans ton sommeil
te flaire et vient lécher tes jambes étonnées
ton corps abandonné respire le soleil
couleur de tes cheveux ruisselants et dénoués

mon oublieuse ma paresseuse ma dormeuse
toi qui me trompes avec le vent avec la mer
avec le sable et la matin ma capricieuse
ma brûlante aux bras frais mon étoile légère

je t'attends je t'attends je guette ton retour
et le premier regard où je vois émerger
Eurydice aux pieds nus à la clarté du jour
dans cette enfant qui dort sur la plage allongée


Claude Roy.Extrait de " Clair comme le jour"

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 30, 2009  23:50

MER DU PARADIS

Me voici face à toi, mer, encore...
La poussière de la terre sur les épaules,
encore imprégné de l'éphémère désir épuisé de l'homme,
me voici, lumière éternelle,
vaste mer infatigable,
ultime expression d'un amour sans limites,
rose du monde ardent.

Lorsque j'étais enfant,
c'était toi la sandale si fraiche à mon pied nu.
Une blanche montée d'écume au long de ma jambe
doit m'égarer en cette lointaine enfance de délices.
Un soleil, une promesse
de bonheur, une félicité humaine, une candide corrélation de
lumière --
avec les yeux d'autrefois, de toi, mer, de toi, ciel,
régnaient, généreux~ sur mon front ébloui,
étendant sur mes yeux leur immatérielle mais accessible palme,
éventail d'amour ou éclat continu
qui imitait des lèvres pour ma peau sans nuages.

Au loin la rumeur pierreuse des sombres chemins
où les hommes ignoraient leur fulguration vierge encore.
Pour moi, enfant gracile, l'ombre du nuage sur la plage
n'était pas le pressentiment menaçant de ma vie dans sa
poussière,
ce n'était pas le contour bien précis où le sang un jour
finirait par se figer, sans éclair, sans divinité.
Comme mon petit doigt, plutôt, tandis que le nuage suspendait
sa course,
je traçai sur le sable fin son profil ému,
et j'appuyai ma joue sur sa tendre lumière transitoire,
tandis que mes lèvres disaient les premiers noms d'amour:
ciel, sable, mer...

Le grincement au loin des aciers, l'écho tout au long des arbres
fendus par les hommes,
c'était pour moi là-bas un bois sombre mais beau.
Et mes oreilles confondaient le contact blessant de la lèvre
crue,de la hache sur les chênes
avec un implacable baiser, sûrement d'amour, dans les branches.

La présence de poissons près du bord, leur argent nubile,
l'or non souillé encore par les doigts de personne,
la glissante écaille de la lumière, c'était comme un éclat dans
les miens.
Jamais je ne serrai cette forme fuyante d'un poisson dans
toute sa beauté,
la resplendissante liberté des êtres,
ni ne menaçai une vie, parce que j'aimais beaucoup: j'aimais
sans connaître l'amour; je vivais seulement...

Les barques qui au loin
confondaient leurs voiles avec les crissantes ailes des mouettes
ou laissaient une écume pareille à des soupirs légers,
trouvaient dans ma poitrine confiante un envoi,
un cri, un nom d'amour, un désir pour mes lèvres humides,
et si je les voyais passer, mes petites mains se levaient
et gémissaient de bonheur à leur secrète présence,
devant le rideau bleu que mes yeux devinaient,
voyage vers un monde promis, entrevu,
auquel mon destin me conviait avec très douce certitude.

Sur mes lèvres d'enfant chanta la terre; la mer
chantait doucement fouettée par mes mains innocentes.
La lumière, faiblement mordue par mes dents très blanches,
chanta; sur ma langue chanta le sang de l'aurore.

Tendrement dans ma bouche, la lumière du monde m'illuminait.
Toute la montée de la vie grisa mes sens.
Et les bois murmurants me désirèrent parmi leurs verts feuillages,
car la lumière rose était le bonheur dans mon corps.

C'est pourquoi aujourd'hui, mer,
la poussière de la terre sur les épaules,
encore imprégné de l'éphémère désir épuisé de l'homme,
me voici, lumière éternelle,
vaste mer infatigable,
rose du monde ardent.
Me voici face à toi, mer, encore...

Vicente Aleixandre, Ombre du paradis (1939-1943

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 30, 2009  23:53

Madrigal d’été…

Presse ta bouche pourpre sur la mienne,
Etoile, la gitane !
Et sous l’or solaire du grand midi
Je mordrai à la pomme.

Par les verts oliviers de la colline,
Il est une tour maure
Qui rappelle le teint de ta peau brune
Fleurant miel et aurore.

Ton corps brûlé au soleil me dispense
Le divin aliment
Qui fait fleurir le cours d’eau apaisé
Et s’étoiler les vents.

Pourquoi t’es-tu livrée, lumière brune ?
Pourquoi m’as-tu donné remplis
D’amour ton sexe de lys
Et la rumeur de tes seins ?

Serait-ce pour mon air si triste ?
(O ma lourde démarche !)
Ou si ma vie t’a fait pitié
Qui à chanter se fane ?

Pourquoi n’as-tu préféré à mes plaintes
Les cuisses en sueur
D’un saint Chrisptophe campagnard, lentes
Dans l’amour et superbes ?

Danaïde des voluptés, tu es
Un Sylvain féminin
Dont les baisers ont le parfum des blés
Grillés par le soleil.

Obscurcis-moi les yeux avec ton chant.
Laisse ta chevelure
S’épandre solennelle comme un voile
D’ombre sur la verdure.

Rougis pour moi de ta bouche sanglante
Tout un ciel d’amour
Où sur un fond de chair luit la violette
Etoile des douleurs.

Mon Pégase andalou est le captif
De tes yeux ouverts.
Il s’envolera dolent et pensif
Lorsqu’il les verra morts.

Quand tu ne m’aimerais pas, moi je t’aime
Pour ton regard sombre
Ainsi que pour sa rosée l’alouette
Aime le jour nouveau.

Presse ta bouche pourpre sur la mienne,
Etoile, la gitane !
Et laisse-moi sous le feu de midi
Mordre à la pomme.

Federico Garcia Lorca , Véga de Zujaira, Aout 1920

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 4, 2009  23:37

Lettre à mes autres MOI…


Si tu es vulnérable,
c’est que tu en demandes trop,
c’est que tout ton visage crie:
j’ai faim d’amour, nourrissez-moi
c’est que tes dents affichent:
vois la vie vient à nous comme
un fleuve de sucre,
et que ta langue dit:
frappe, enfonce l’épieu.

Si tu es vulnérable,
c’est que tu prends les choses à coeur,
c’est que les portes de ton corps claquent
à tous les vents
et que le coeur à l’intérieur se consume de luire,
comme un phospho re dans la nuit.

Si tu es vulnérable,
c’est que ton être est insatiable,
c’est que ta peau d’écorchée vive crie tes exigences
comme une banderole que l’on brandit
et que les veines vibrent
comme des cordes de guitare.
Ces choses-là peuvent faire très mal.

Tu as fait de la tête,
une soufflerie d’essai pour la mort
et de ton ventre
un confessionnal pour le monde entier.

De ton coeur tu as fait
un noyau d’argile brûlante.
A toi comme à vous comme à moi
ces choses-là peuvent faire très mal.

Erica Jong "Amour racine"

****

Egyptologie…

Je suis le Sphinx.
Je suis la femme enterrée dans les sables jusqu’au menton
J’attends l’archéologue qui m’arrachera à cette tombe
Mettant à nu mon cou, mes seins aigus, mes doigts griffus

Sans oublier la clé de mon énigme.
Car jamais on ne l’a plus résolue depuis Œdipe.
Je regarde les pyramides pareilles à des seins anguleux et durs
Debout sur le corps tari de l’Egypte.

Mes eaux fertiles coulent dans les profondeurs adorables enfers.
Toute femme devrait posséder un delta de ce riche limon
Du même brun mordoré que les fesses des reines de Nubie
O mon amie, qu’es-tu venue faire en Egypte ?

Entre Aton et Yahvé la vieille haine n’est pas morte
Moïse marche en tête de son peuple et parle de remords
La voix qui jaillit du volcan refuse de se taire
Religion de la mort
Et femme enterrée vive durant des millénaires
Des océans de sable ont passé sur ma tête

Mon sexe n’est qu’un désert
Mes cheveux étaient plus poreux que la ponce
Et nul ne me tétait les lèvres
Pour en tirer le lait de la parole
Ces seins pyramidaux, malgré leur démesure
Ne connaîtront jamais la flétrissure
Au cœur de chacun d’eux gît un monarque mort
Au cœur de chacun d’eux
Dort une chambre noire …
Tunnel, ossements d’homme
Or maléfique

"Amour Racine" ;Erica Jong

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 5, 2009  23:00

ÉLÉGIE DU MATIN

Au début, j'avais promis de me taire
Mais plus tard, au matin,
Je vous ai vus sortir avec des sacs de cendre devant les portes
Et la répandre comme on sème le blé ;
N'y tenant plus, j'ai crié : Que faites-vous ? Que faites-vous ?
C'est pour vous que j'ai neigé toute la nuit sur la ville,
C'est pour vous que j'ai blanchi chaque chose toute la nuit - ô si
Vous pouviez comprendre comme il est difficile de neiger !
Hier soir, à peine étiez-vous couchés, que j'ai bondi dans l'espace
Il y faisait sombre et froid. Il me fallait
Voler jusqu'au point unique où
Le vide fait tournoyer les soleils et les éteint,
Tandis que je devais palpiter encore un instant dans ce coin,
Afin de revenir, neigeant parmi vous.
Le moindre flocon, je l'ai surveillé, pesé, éprouvé,
Pétri, fait briller du regard,
Et maintenant, je tombe de sommeil et de fatigue et j'ai la fièvre.
Je vous regarde répandre la poussière du feu mort
Sur mon blanc travail et, souriant, je vous annonce :
Des neiges bien plus grandes viendront après moi
Et il neigera sur vous tout le blanc du monde.
Essayez dès à présent de comprendre cette loi,
Des neiges gigantesques viendront après nous,
Et vous n'aurez pas assez de cendre.
Et même les tout petits enfants apprendront à neiger.
Et le blanc recouvrira vos piètres tentatives à le nier.
Et la terre entrera dans le tourbillon des étoiles
Comme un astre brûlant de neige.

Ana BLANDIANA
Otilia Valeria Coman, plus connue sous son nom de plume d’Ana Blandiana, est une poétesse
roumaine née à Timisoara en 1942, et dont l’oeuvre est aujourd’hui traduite dans une quinzaine de
langues.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 6, 2009  23:28

LES AVEUGLES


Un poète lit ses poèmes à des aveugles.
Il ne pensait pas que ce serait si difficile.
Sa voix se trouble.
Ses mains tremblent.

Il ressent comment chaque phrase
est soumise à l’épreuve des ténèbres.
Le poème doit se débrouiller tout seul,
sans lumières, sans couleurs.

Dangereuse expérience pour les étoiles du poème,
l’aube, l’arc-en-ciel, l’inconsistance des nuages,
la lumière des néons, le clair de lune
le scintillement argenté du poisson dans l’eau.
le vol silencieux de l’aigle dans ses hauteurs.

Le poète lit - il est trop tard pour ne pas lire -
un enfant au pull jaune dans une prairie verte,
les innombrales toits rouges au fond de la vallée
le tourbillon des numéros sur le maillot des joueurs
une femme infiniment nue par la fente d’un porte.

Il voudrait bien taire - mais c’est impossible -
la saints alignés sur le porche de la cathédrale,
les gestes d’adieu échangés par la fenêtre d’un train,
les verres du microscope, le chatoiement d’une bague
le cinéma, les miroirs, les portraits dans l’album.

Mais les aveugles ont beaucoup de gentillesse,
de tact et d’indulgence.
Ils écoutent, sourient, et applaudissent.

Il y en a même un qui vient trouver le poète
une livre à la main ouvert à l’envers
pour lui demander un autographe invisible.

.....

ADMIRABLE NOMBRE PI


trois virgule un quatre un.
Chaque décimale est à la fois la suivante et la première
cinq neuf deux, puisqu’il est un chiffre sans fin.
Trop vaste six cinq trois cinq pour le saisir d’un seul regard
huit neuf, d’un simple calcul
sept neuf, avec l’imagination
trois deux trois huit, ou d’un jeu de mots
Trop vaste pour le comparer quatre six à quoiqu’il soit dans le monde.
Le plus long serpent terrestre cesse d’exister au bout de quarante mètres.
De même, mais légèment plus loin, les serpents de légendes.

Pi, avec son cortège de décimales
ne s’arrête pas à la bordure de la page,
il continue sur la table, traverse l’air
le mur, la feuille, le nid d’oiseau, les nuages, le ciel
jusqu’à un paradis flou et sans fond.
A côté de lui, la queue d’une comète n’est qu’une queue de souris
Même un rayon d’étoile plie sous le poids de l’espace.
Mais lui, deux, trois, quinze, trois cent dix-neuf,
mon numéro de téléphone, votre encolure,
l’année mil neuf cent soixante treize, sixième étage,
soixante cinq centimes, nombre d’habitants,
tour de taille, deux doigts, une charade, un code,
chant du rossignol, promesses d’amour
pour toujours...

Inutile de vous presser avec lui, vous n’y arriverez pas au bout.
La terre et le paradis, eux-même, sont temporels
mais pas notre Pi:
avec son cinq toujours parfaitement droit
son huit remarquablement beau
et son sept qui ne sera jamais le dernier
à pousser du coude cette flemmarde d’éternité
pour l’obliger à continuer.

Wislawa Szymborska

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 7, 2009  22:41

Dieu crée la femme.

Pense aux plages, pense à la mer,
Au lisse du ciel, aux nuages,
A tout cela devenant chair
Et dans le meilleur de son âge,
Pense aux tendres bêtes des bois,
Pense à leur peur sur tes épaules,
Aux sources que tu ne peux voir
Et dont le murmure t'isole,
Pense à tes plus profonds soupirs,
Ils deviendront un seul désir,
A ce dont tu chéris l'image,
Tu l'aimeras bien davantage.
Ce qui était beaucoup trop loin
Pour le parfum ou le reproche,
Tu vas voir comme il se rapproche
Se faisant femme jusqu'au lien,
Ce dont rêvaient tes yeux , ta bouche,
Tu vas voir comme tu le touches.
Elle aura des mains comme toi
Et pourtant combien différentes,
Elle aura des yeux comme toi
Et pourtant rien ne leur ressemble.
Elle ne te sera jamais
Complètement familière,
Tu voudras la renouveler
De mille confuses manières.
Voilà, tu peux te retourner
C'est la femme que je te donne
Mais c'est à toi de la nommer,
Elle approche de ta personne.

Jules Supervielle "La Fable du monde" MERCI MARIE-ELISABETH POUR CE BEAU POEME!

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 9, 2009  01:51

Fleurie comme la luxure

Tu dis que les femmes
Doivent souffrir se polir et voyager sans perdre haleine
Réveiller les pierreries embellies par le fard
Chanter ou se taire déchirer la brume
Hélas je ne saurais danser dans un marais de sang
Ta figure brille de l'autre côté de la rive heureuse
Tout ce qui est vivant pourrit

Tu dis que les femmes
Doivent savoir se dépouiller de tout même
Du nourrisson encore rétif
A l'amour
Ta figure bleuit à mesure que ta fortune grandit
Et moi je veux mourir vautrée dans la sauge
Orgueilleusement mauvaise dans l'immobilité de l'exil

Tu dis que les femmes
Doivent se détruire pour ne pas enfanter
Et attendre attendre la solide volupté qui serpente
Hélas je n'aime pas faire l'amour sur le tapis
Belzébuth roucoule dans la gorge des pigeons
Ta bague brûle ma cuisse
L'émeraude est la virginité
Du riche

Tu dis que les femmes
Sont faites pour nourrir
La fumée repentante qui halète à l'église
Les truies pâles et pleines piquées de soies souillées
Les têtes coupées aussi et pourquoi pas après tout
Etonnantes nuits du pôle aux silences sanguinaires
Je crois que maintenant je peux te laisser partir

Tes jambes volent haut dans la sacristie
Claquant
Des genoux
Comme autant de prédicateurs
Je suis bien contente d'avoir un chapeau sur la tête
Même si ton urine contient toute la féerie du mariage
Tu dis que les femmes sont chanoines du délire
Hélas moi je ne savoure que la mort

Joyce Mansour . Carré blanc, le Soleil Noir 1965

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 9, 2009  23:38

A UNE FLEUR SÉCHÉE DANS UN ALBUM.(1827)

Il m'en souvient, c'était aux plages
Où m'attire un ciel du Midi,
Ciel sans souillure et sans orages,
Où j'aspirais sous les feuillages
Les parfums d'un air attiédi.

Une mer qu'aucun bord n'arrête
S'étendait bleue à l'horizon;
L'oranger, cet arbre de fête,
Neigeait par moments sur ma tête;
Des odeurs montaient du gazon.

Tu croissais près d'une colonne
D'un temple écrasé par le temps;
Tu lui faisais une couronne,
Tu parais son tronc monotone
Avec tes chapiteaux flottants;

Fleur qui décores la ruine
Sans un regard pour t'admirer!
Je cueillis ta blanche étamine,
Et j'emportai sur ma poitrine
Tes parfums pour les respirer.

Aujourd'hui, ciel, temple, rivage,
Tout a disparu sans retour:
Ton parfum est dans le nuage,
Et je trouve, en tournant la page,
La trace morte d'un beau jour !

Alphonse de Lamartine .Premières méditations poétiques .MERCI POUR CE POEME DOUBLESIX!

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 10, 2009  22:49

C’est l’heure : abolis toi, mémoire
Revenons à ces fonds marins
Où le rêve ouvre des écrins
Dans les dédales et la moire.

Pieuvres du sommeil. Tentacules
Semant des éclats et des fleurs
Dans mes yeux naufragés ; lueurs
Vers l’autre bord des crépuscules.

Gamme des mots de mieux à pire
Enfin confondus dans mes yeux ;
Et tout disloqués – pire ou mieux –
Le soir au merveilleux expire.

Fils d’or, je sens glisser vos sondes,
Et sauvé par votre prison
Je vais, debout dans ma raison
Les bras tendus entre deux mondes

Robert GANZO extrait de Langage



*****

Ils diront que c’était folie
de rechercher l’essentiel
au fond de ce miroir du ciel,
Annette, Simone, Ophélie.
Trop monotones, vos villages !
Les anguilles sont le chemin
par où vous partirez demain
vers des palais de coquillages.

Robert Ganzo, Rivière.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 12, 2009  05:43

J'aime le brouillard

J'aime le brouillard, tu le sais
Ses épaisseurs lumineuses
Ses taches de mort calme dans l'antre du jour

Et tu sais aussi que j'aime le brouillard parce qu'il ressemble
A ce regret qui est en moi
Entre l'heure et la mémoire
Quand j'ai la vertu de regarder ma mort
Les claires ruines et tout l'après
Où je n'aurai plus de structure
Où il n'y aura plus de langage, plus de formes même ombreuses
Plus d'arête aucune catégorie dans le vide
Aucun vide du vide
J'aime le brouillard de m'y faire réfléchir
S'il ressemble tant soi peu à ce destin défaisant mon heure
Dans le voeu de l'instant et du rien

Jacques Chessex.Les élégies de Yorick.

*****   

Pluie

La pluie gifle un carré de bouleaux frissonnants
Sur un coteau jauni balayé par le vent…
L’automne est une demeure d’or et de pluie,
Dans ses étages transparents des corbeaux crient.
Déjà derrière les troncs gorgés d’eau, la neige
Emplit l’air d’une odeur légère de feux d’herbe.
Des vallons montent des fumées dans la pluie.

Un homme marche dans la lumière assourdie,
Voyant baisser les feux, les lueurs dans l’automne :
- L’air ne portera bientôt plus ce vent jaune
Ni ces derniers oiseaux, ni ces feuilles qui brillent…

Il pleut. La pluie efface ses paroles
Comme les lueurs basses de la terre.
Quel passage trouvera-t-il, cet inquiet,
Quand l’or couvre sa lampe dans l’ombre froide ?

Jacques Chessex

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : octobre 14, 2009  04:21




En écoutant Schumann.

Quand l'automne attristé, qui suspend dans les airs
Des cris d'oiseaux transis et des parfums amers,
Et penche un blanc visage aux branches décharnées,
Reviendra, mon amour, dans la prochaine année,
Quels seront tes souhaits, quels seront mes espoirs?
Rêverons-nous encore tous deux comme ce soir,
Dans la calme maison qu'assaille la rafale,
Où l'humble cheminée, en rougeoyant, exhale
Une humide senteur de fumée et de bois,
Entendrons-nous, mes mains se reposant sur toi,
Ces grands chants de Schumann, exaltés, héroïques
Où le désir est fier comme un sublime exploit,
Où passe tout à coup la chasse romantique
Précipitant ses bonds, ses rires, ses secrets
Dans le gouffre accueillant des puissantes forêts?

Ö Schumann, ciel d'octobre où volent des cigognes!
Beffroi dont les appels ont des sanglots d'airain :
Jeunes gens énivrés, dans les nuits de Cologne,
Qui contemplez la lune éparse du Rhin!
Carnaval en hiver, quand la froide bourrasque
Jette au détour des ponts les bouquets et les masques,
Minuit sonne à la sombre horloge d'un couvent,
Un falot qui brillait est éteint dans le vent...
Et puis, douleur profonde, inépuisable, avide,
Qui monte tout à coup comme une pyramide,
Comme un reproche ardent que ne peut arrêter
La trompeuse, chétive, amère volupté!


Ô musique, par qui les coeurs, les corps gémissent,
Musique! intuition du plaisir, des supplices,
Ange qui contenez dans vos chants oppressés
La somme des regards de tous les angoissés,
Vous êtes le vaisseau dansant dans la tempête!
Avec la voix des morts, des héros, des prophètes,
Dans les plus mornes jours vous faites pressentir
Qu'il existe un bonheur qui ressemble au désir !
Pourtant je vois, là-bas, dans l'ombre dépouillée
Du jardin où le vent d'automne vient gémir,
Les trahisons, les pleurs, les âmes tenaillées,
La vieillesse, la mort, la terre entrebaillée...

Anna de Noailles "Les Vivants et les morts".

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