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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 15, 2009  00:49


Saint-Jean-de-la Croix-De- L'Infiguré
à Edmond Humeau

1

Ni clarté, ni lueur mais lumière
Ni éclat ni éclair mais lumière
Ni couleurs ni formes mais lumière
Ni pureté ni brasier mais lumière

Ni soleil ni sommeil mais lumière
Ni aurore ni jour mais lumière
Ni chaleur ni rayons mais lumière
Ni incendie ni foudre mais lumière.

La grande substance d'or de la lumière
L'être impérieux de la lumière
Le silence nourricier de la lumière
La paix innommée de la lumière
Le repos la réfection de la lumière
La contemplation la race la vraie nature
La pensée sans rides du mourant
Le vivant intérieur bien raciné
Que rien ne peut plus étêter ou équeuter.
Mandragore de la seule lumière
Réponse à toi
Adoration à toi
Tutoiement à toi.

Mais à toi aussi, nuit vastatrice
Veilleuse aux merveilleurs
Bonne marâtre nuit
Formule obscure
Remède ténébreux
Emplâtre d'ombre
Refuge splendeureux
Contre tout affre
Et tout faux-noir-
Lumière , notre nuit

2


Ce qui ne sert à rien a sa place en ce monde
Son rôle, sa vertu sa chance, son roman
Ce qui ne mène à rien possède son moment
Sa lune, son trésor, sa racine profonde.

Ce qui n'ajoute à rien et ne couronne rien
Et ne nous aide en rien et n'est rien ni personne
Ni rime ni raison ni voyelle ou consonne
Est peut-être cela qui nous fait le plus de bien.

Ce qui n'explique rien et qui nous rapproche
De l'autre ni de l'un de ceux que nous aimons
Est peut-être l'unique et la plus ferme roche
Où reposer sa tête et dormir pour de bon.

3

Ni la mer ni la neige mais la terre
Ni le froid ni le chaud mais la terre
Ni l'azur ni le roc mais la terre
Ni le sel ni le miel mais la terre.

Ni l'hiver ni l'été mais la terre
Ni la bête ni l'homme mais la terre
Ni copains ni épouses mais la terre
Ni couronnes ni fleurs mais la terre.

Car si la terre venait à nos manquer
Comme le vin et le sang épuisés
O orphelins de toute intelligence
O commensaux d'une table sans lois
O voyageurs, à quel port aborder
Où mettre pied parmi l'encombrement
Dans quel désert faire sa voix entendre
Dans quelle autre fadeur suprême et maternelle
Enfouir nos trésors perdus et retrouvés ?


Adrian Miatlev .1956 .Poètes d'aujourd'hui chez Seghers

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 16, 2009  14:22


Je vais m'occuper du possible aujourd'hui

Je vais m'occuper du possible aujourd'hui.
Un train passe.
Une géographie survit dans le tabac.
Ma poche est un tambour.
Je vais m'occuper des angles et du moteur,
secouer la journée comme un drap
et pousser des clameurs entre les ailes du moulin.
Il se peut que la mort me prenne à la tâche.
J'y pense souvent, je me demande si
la mort y pense ou si penser lui creuse un trou.
Aujourd'hui, je vais m'occuper de tout cela :
de la mort, du chemin de fer, du lit,
de l'eau, de la fumée, du vent
et de l'amour.
la journée sera rude, en somme.

Lucien NOULLEZ

*******      

Autopsychographie

Le poète est un simulateur,
Il simule si totalement qu'il arrive
À simuler comme une douleur
La douleur qu'il ressent vraiment.

Ceux qui lisent ce qu'il écrit
Sentent sous la douleur qu'ils ont lue,
Non pas les deux que lui a ressenties
Mais celle qu'eux ne ressentent pas.

Ainsi sur les rails tourne
En rond, pour occuper la raison,
Ce petit train mécanique
Qu'on appelle le coeur.

Pessoa Fernando

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 19, 2009  03:04


DERIVES DU SANG

Je suis, dit l’homme, comme un volcan en marche
J’ai dans mon ventre le feu grondant de la terre
Mes jambes ont la force du basalte et du granit
Dans mes veines rougeoient les futurs incendies
Avec le cri des ibiscus perchés aux plis de mes oreilles
Des forêts se déploient de mes épaules à mes reins
Mes bras ont la lente puissance du fleuve qui coule en deçà des monts
et mes yeux sont perçants comme l’éclair d’orage
Ma poitrine s’élève et s’abaisse avec le vent
Avec les nuages du matin, avec le battement d’ailes des aigles au départ
J’ai des milliers de truites dans le sang de mes veines
et des appels d’oiseaux parcourent sans arrêt les branches de mes mains
Mais c’est au creux le plus profond de mon épaule mâle
là où se nouent les racines de l’être et de la mort
que brûle l’intransigeant désir de ton corps de femme
C’est de là que jaillit
avec la force délectable irraisonnée des catastrophes
cette lave d’amour dont j’inonde ton cœur
ce feu liquide à ravager ta chair
pour qu’éclate la fulgurante floraison de ta salive
où roulent des millions d’étoiles.

ARTHUR HAULOT.

*****      

JE T’AI PRISE A PLEINES MAINS

Je t’ai plantée
sur la dixième marche de l’escalier cérémoniel
et je t’ai confiée à la volonté de tes bras.
Alors
ton corps s’est dénudé sous la très courte robe
Nous avons commencé
à nous élever vers le zénith
Je portais ce corps appuyé sur la seule force de mes regards
Il devenait lave brûlante qui te faisait fermer les yeux de douleur et de plaisir
A chaque marche que touchait ton pied
mon sang bondissait plus fort au nœud de tes tempes
et le soleil ne pouvait rien contre le rayonnement de ma brûlure à pleine peau.
Je t’ai hissée ainsi
à la pointe de mon désir.
Con*****é à sa trajectoire de flèche
le tien brillait comme une étoile rose sur le sombre du ciel.
Quand nous sommes arrivés sur le palier suprême
celui d’où les dieux regardent et jugent les hommes
il y avait autour de nous une telle lumière
que j’ai entendu
dans le bourdonnement du sang à mes oreilles
l’approbation heureuse du grand Quetzacoatl.

ARTHUR HAULOT.(Poèmes d’Amour, Couleur Livres, Charleroi 2006)

         

Summertime
Suisse
Messages : 3333

Date du message : avril 19, 2009  03:48

Magnifique Arthur Haulot !
Merci Epsi...

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 21, 2009  01:16


L'ÎLE

Solitude au vent,ô sans pays, mon île
Que les barques de loin entourent d'élans
Et d'appels sous l'essor gris des goèlands,
Mon île, mon lieu sans port,ni quai, ni ville,

Mon île ou s'élance en secret la montagne
La plus haute que Dieu heurte du talon
Et repousse....O seule entre les aquilons
Qui n'as que la mer farouche pour compagne.

Temps ou se plaint l'air en éternels préludes,
Mon île ou l'amour me héla sur le bord
D'un chemin de cieux qui descendait à mort,
Espace ou les vols se brisent, Solitude,

Solitude, Aire en émoi de Coeur immense
Qui sans cesse jette au large ses oiseaux,
Sans cesse au-dessus d'infranchissables eaux,
Sans cesse les perd, sans cesse recommence

Désolation royale,terre folle
Que berce l'abîme entre ses bras massifs,
Mon île , tu tiens un Silence captif
Qu'interroge en vain la houle des paroles.

MARIE NOËL. Chants d'arrière-saison. Stock


Marie Noël s'attarde souvent, longuement, à décrire d'avance ce qu'elle entrevoit de ses fins
dernières. D'abord, elle ne veut pas partir seule. Elle réclame le Viatique.

Allez me chercher Jésus-Christ.
Allez à sa porte cachée
Allez me chercher Jésus-Christ !
Livrez-le, candide bouchée
Au sort boueux de mes débris,
Pour en moi faire être qui dure,
Envers et contre mort, jetez
A corps et âme cette pure
Parcelle de Ressuscité.
Jetez, engloutie en ma perte
Dans la béante obscurité
De ma dernière bouche ouverte
La semence d'éternité.

"Ces vers ont aujourd'hui pour nous un accent qui nous bouleverse. Nous savons en effet
que Marie Noël a rendu son dernier soupir en recevant sa dernière hostie."

extrait de l'Oraison Funèbre de Marie-Noël, le 27 Décembre 1967

   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 22, 2009  01:27


Le lecteur pressé

Que viens-tu faire ici
lecteur ?
Tu as ouvert sans ménagement
ce livre
et tu remues fébrilement le sable des pages
à la recherche
de je ne sais quel trésor enfoui
Es-tu là pour pleurer
ou pour rire
N'as-tu personne d'autre
à qui parler
Ta vie
est-elle à ce point vide ?
Alors referme vite ce livre
Pose-le loin du réveille-matin
et de la boîte à médicaments
Laisse-le mûrir
au soleil du désir
sur la branche du beau silence

.....

Pourquoi cette feuille ?

À un détail près
le monde n’a pas changé
en si peu de temps
À un détail près
ce matin est une réplique
grisaille à l’appui
du précédent
À un détail près
le poids écrasant la poitrine
ne s’est pas allégé d’un iota
À un détail près
l’on se sent toujours vivant
un peu plus
un peu moins
Le même équilibre
fragile ou non
À un détail près
celui de cette petite question entêtante :
Pourquoi cette feuille
ni plus jaune ni plus verte que les autres
est-elle tombée de l’arbre ?

......

Ce n’est pas une affaire d’épaules
ni de biceps
que le fardeau du monde
Ceux qui viennent à le porter
sont souvent les plus frêles
Eux aussi sont sujets à la peur
au doute
au découragement
et en arrivent parfois à maudire
l’Idée ou le Rêve splendides
qui les ont exposés
au feu de la géhenne
Mais s’ils plient
ils ne rompent pas
et quand par malheur fréquent
on les coupe et mutile
ces roseaux humains
savent que leurs corps lardés
par la traîtrise
deviendront autant de flûtes
que des bergers de l’éveil emboucheront
pour capter
et convoyer jusqu’aux étoiles
la symphonie de la résistance

Abdellatif Laâbi

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 23, 2009  00:53


La belle de Halley.

Le voyage est si long pour que je resplendisse!
Au-delà des dernières planètes aux confins du système
solaire.
Dans l'obscurité pure et le froid absolu tourne autour
du Soleil une invisible sphère
Idôle informe et vague, Ô ma mère cruelle et glacée
en coulisses!
Par milliards ses cristaux gravitent lentement figés
dans ses anneaux qu'elle a voulu enclore
Je reviens du royaume de la comète mère, noir nuage
d'Oort, où les ténèbres donnent un air de pelage à la
mort!
Nuage d'Oort, Ô mère morte d'aucune carte stellaire,
trop lointain réservoir cométaire!
Cimetière spiral au fond du corridor, ombre tirant
les corps, ombre étirant les peaux!..

D'une chiquenaude parfois je m'en vais et voilée je
m'élance penchée pour un tournoi sans fin
Je descends tout au long du fluide univers à
travers les premières nébuleuses ou d'une île-univers à
l'autre
Remontant le passé dense et chaud je vois les galaxies
s'attirer et s'enfuir en cohortes
Et captant la lumière du grand brasier qui flotte
j'emporte la rumeur amplifiée du Rien
Et toute seule sous mon dôme, fille aux cheveux d'argent
sans âge ni désir, j'erre aux miroirs concaves qui
se moquent..
La galaxie est une serre où s'étirent d'énormes fleurs,
des tubuleuses qui s'allongent
Et dans ses beaux quartiers je reconnais la Terre:
c'est la petite bleue qui songe
Le Soleil collossal ventriloque des nuits exalte mon
itinéraire
Quand je m'émeus à ses rayons sur cent millions de
lieues ma bannière l'escorte
Bientôt je resplendis nocturne cimeterre sur la
Sublime Porte !
Et toute saoule sous mon dais j'emporte au loin tous
les parfums des océans et des forêts
Les guetteurs de l'espace à présent que je passe à
portée de leur voix m'exhortent en prières
Suivez-moi, remontons aux aurores du Nuage d'Oort!
Ne levez pas le voile où dorment mes secrets!
Que suffisent l'attrait des peurs que je provoque! Signes
sûrs du néant conjuré par la vie sur la Terre
Montez en moi barque chantante, fendons l'obscurité
attachante des cieux!
Allons dans l'univers explosif où éclate le rire des
dieux, l'immense rire des dieux !

Alain Borer(1949)" La comète de Halley, Fourbis, 1991..

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 24, 2009  01:26


EN COSTUME DE FEUILLES MORTES

Rêve-moi rêve-moi en hâte étoile de terre
cultivée par mes paupières prends-moi par mes anses d’ombre
affole-moi d’ailes de marbre en feu étoile étoile parmi mes cendres

Pouvoir pouvoir enfin trouver dans mon vertige la statue
d’un héros de soleil les pieds à fleur d’eau
les yeux à fleur d’hiver

Adieu le monde entre mes rêves d’adieu
les hommes
adieu les hommes et les petits villages de leurs mains

Il y a partout des épées qui me coupent
en morceaux
oh
cataractes d’épées
Cataractes d’épées c’est l’ordre en marche
c’est moi qui marche sur des cavernes
craquantes comme des crânes

Personne ne s’était encore noyé

Personne n’était jadis dans l’ombre

Aujourd’hui c’est moi mais moi ne m’ap-partiens pas plus que les oi-
seaux qui dorment dans mes
yeux ne leur appartiennent

JUAN LARREA

*****

ÉPINES QUAND IL NEIGE

Dans le jardin de Fray Luis

Rêve-moi rêve-moi en hâte étoile de terre
cultivée par mes paupières prends-moi par mes anses d’ombre
affole-moi d’ailes de marbre en feu étoile étoile parmi mes cendres

Pouvoir pouvoir enfin trouver dans mon vertige la statue
d’un soir de soleil les gestes à fleur d’eau
les yeux à fleur d’hiver

Toi qui, dans l’alcôve du vent, veilles
l’innocence de dépendre de la beauté fugitive
qui se trahit dans l’ardeur des feuilles tournées vers le coeur le plus faible

Toi qui assumes la lumière et l’abîme au bord de cette chair
qui tombe à mes pieds comme un élan blessé

Toi, égarée dans des forêts d’erreur
suppose que mon silence est habité par une sombre rose sans issue et sans lutte.

JUAN LARREA

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 25, 2009  14:07


Marie, Air jaillissant...

Air jaillissant, mère du monde,
Partout m'entourant d'un nid,
Qui chaque cil ou cheveu
Cercle, entre le plus épais,
Frêle duvet de flocon
Arrive, en toute vie infime
Parfaitement s'infuse,
Se diffuse et foisonne ;
Cet élément nourricier,
Essentiel, inépuisable,
Qui m'est plus que boire ou manger,
L'aliment de la moindre seconde,
Cet air, sans cesse qu'il me faut
Selon la loi de vie aspirer,
A maints égards me met en l'esprit,
Rien qu'à soupirer ici sa louange,
Celle qui non seulement donna
A la divine infinité,
Resserrée en un petit enfant,
L'accueil de sa chair, de son sein,
Naissance, lait et toute sollicitude,
Mais met au monde chaque grâce
Qui parvient encore au peuple des hommes
- Marie l'Immaculée,
Simple femme, mais dont
La présence et puissance
Surpassent ce que des déesses
On a cru ou conçu, et qui
A reçu cette unique tâche :
Laisser paraître toute la gloire
Divine, gloire qui a choisi de passer
Par elle et d'elle s'épancher,
Déborder, sans autre source qu'elle.
Je dis que nous enveloppe
De partout miséricorde,
Comme l'air, de même en est-il
De Marie, et plus encore par son nom.
Etoffe native et manteau de merveille,
Elle couvre la terre fautive
Puisque Dieu a laissé dispenser
A ses prières sa Providence :
Mieux, plus que don de l'aumône,
Elle est la douce aumône même,
Et l'homme est appelé à prendre part
A sa vie, comme la vie à l'air.
Si je comprends ici,
Elle est mère éminente
De tout bien en nous de l'esprit
Et a dans la grâce sa part
Auprès du cœur frémissant de l'homme,
Apaisant, comme un flux subtil d'air,
La mortelle danse du sang ;
Mais cette part toujours
Reste le Christ Sauveur .
De sa chair il a pris chair
- Et ne cesse encore de prendre,
En un mode tout de mystère,
Aujourd'hui, non chair, mais esprit
Et donne, Ô merveilleusement !
En nous de nouveaux Nazareth
Où encore elle concevra
Son Fils, à l'aube, le midi et le soir,
De nouveaux Bethléem où lui
Naîtra le soir, le midi, le matin
- Bethléem, Nazareth où l'on peut
Tel le souffle, aspirer
Le Christ davantage et déjouer la mort ;
Et lui, naissant ainsi, devient
L'être nouveau, plus noble, singulier
En chacun de nous et chacun
Grandit, quand ceci s'accomplit,
Le Fils de Dieu mais aussi de Marie.
Regardez là-haut encore tout cet air azuré,
Ô tellement ! Il suffit d'être là
Où l'on peut dresser la main
Vers le ciel : son flot foisonnant baigne
Chacun des doigts ouverts.
Pourtant ce ciel tout vibrant de saphir ,
Chargé, saturé de couleur, laisse
Sans tache sa lumière.
Oui, voyez, Il ne lui nuit en rien.
Les jours de bleu limpide sont ceux
Où chaque ton s'avive,
Chaque forme, chaque ombre se détache.
Quoique si bleue, cette voûte
Transmet les sept ou sept fois sept
Nuances du rayon du soleil
En leur intacte perfection.
Ou si quelque teinte douce
Effleure les lointains, les hauteurs,
Ce seul ajout coloré
Vient embellir la terre ;
Car si l'air ne formait
Ce bain de bleu pour rafraîchir
Son feu, le soleil tremblerait,
Sphère aveuglante et vague,
Cernée d'obscur, et le cortège
Entier des étoiles ne charrierait
Que les lueurs de fragments charbonneux,
De quartz veinuré ou d'étincelles de sel,
Dans l'immense noirceur du ciel.
Tel était le Dieu d'antan ;
Une mère vint façonner
Ces membres semblables aux nôtres
Et ne pouvant que rendre l'astre
De nos jours bien plus cher à nos yeux ;
Sa gloire nue rendrait aveugle
Ou serait moins sensible à l'âme.
A travers sa mère nous le voyons
Adouci, sans être obscurci,
Et grâce à sa main cet éclat
Tamisé s'accommode à la vue.
Sois donc, Ô toi, mère
Chère, l'atmosphère qui m'entoure,
L'univers plus heureux où je puis
Aller sans péché en chemin ;
Sois au-dessus de moi, tout autour ,
Offrant à mon regard aventureux
La douceur du ciel sans blessure ;
Frémis en mon oreille et dis
L'amour de Dieu, Ô air vivant,
La patience, pénitence, prière :
Mère du monde, air jaillissant,
De toi environné, tel une île,
Enveloppe, enclos en toi ton enfant.

Gérard-Manley Hopkins (Traduction française par Pierre Leyris)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 27, 2009  01:13


[aet on d’ar porzh d’ar selin]
[je suis allé dans le port au crépuscule]

je suis allé dans le port au crépuscule
comme si c’était la dernière fois
j’ai longé les longs murs des conserveries
jusqu’à la masse bleu noir de la mer
en me disant que je ne serai jamais de nulle-part

un lourd cargo mouillait
retenu à la terre par quelques minuscules aussières

je n’ai pas pu devenir un marin
alors je suis devenu un bateau

les lumières du château tombaient sur les eaux de la rade
et se transformaient en sirènes quand la terre ne reflétait rien

j’ai le mal de mer
mais j’aime nager dans l’océan
tiède ou glacé peu m’importe
tant que mon corps s’en enveloppe

demain les lamaneurs ramasseront les aussières
certaines effleureront l’eau
remonteront trempées ou humides
elles sècheront au large

Antony Heulin

*******   

Le feu.

Le feu
encore une fois le feu
le feu joint à la lumière
sur le plancher
montant sur les fauteuils
traversant les fenêtres
et derrière lui le feu,
seulement le feu.

Encore une fois le feu.
Ils ne le voient pas?
Ils ne le voient pas!
Pour eux, je suis une femme assise.

Je veux m'habiller.
Les dessous que je portais ont troué leurs mailles,
la chaleur les a vaincus,
mon corsage a déchiré sa toile,
vaincue elle aussi,
ma jupe a cassé ses fils?
en flamme je les laissai tomber..

Je veux m'habiller.
Le feu. Je n'ai rien d'autre que lui:
Je suis la dénudée, celle qui n'a pas de charmes.

je veux m'habiller

je brule mes vêtements.
Mes cheveux sont vaincus eux aussi,
mes cils, mes yeux;
ma salive, un jour intacte,
t'attend aussi rendue, vaincue, humiliée,
pliée, agenouillée
blessée comme la vapeur
comme elle isolée
noyée dans ton attente.

Je veux m'habiller
Aucun animal ne me ressemble
Je suis nue comme une oie
comme le Lys
Aucune plante ne me ressemble
Je suis brûlée, je me consume,
impatiente,
interminablement.

Que les ânes me viennent en aide!
Que les cochons, les hérons
les rossignols, les cannes à sucre
viennent à mon secours!
Rien ne peut m'aider!
Je suis vaincue par toi!
Pour toi je me suis abandonnée!

Carmen Boullosa
Cet auteur est née à Mexico en 1954, poète, romancière et dramaturge..
un ouvrage en prose a été publié, en français, en 2002, " sous le nom évocateur
"Eux les vaches, nous les porcs", actuellement elle réside à New York.

         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 28, 2009  02:25


TAÏ CHI

Enrobement de l'angoisse
lutte contre l'ombre
corps tendu avec une vigueur
de chute qui s'élève
lents tournoiements
à la recherche de soi-même
yin et yan confondant
ciel et terre
palper les points cardinaux
en équilibre
virer du nord au sud
chercher possible présence
au fond de l'air
avec des doigts tremblants
capter l'énergie primitive
tourner virer virevolter
navire au vent
recoudre à gestes lents
les longs filaments
de nos âmes éparses
vaincre l'invisible
l'inaudible assourdi
qui assaillent nos vies

gestes précis
vibrations de violons
violence muette
des accords concertés
lente maturation
esprit qui s'épanouit
au rythme des mouvements
rose effeuillée au ralenti
marche et pourtant danse
fragile déploiement de corolles
enchaînement/déchaînement
défense du corps encerclé
stratagèmes du singe
« pirouettes, par hasard poésie »
sexe du sextant
chacun s'oriente
vers soi-même
et vers les autres
dont il perçoit la floraison
vers de nouvelles saisons
havre enfin après ces vents
de vie violente

l'équilibre s'instaure
l'esprit ne vacille plus
lampe désormais la main
feu dont les volutes se déroulent
selon l'ordonnance des pas
l'être retrouve son âtre
méditation du corps
médiation
l’ouverture des bras
accueille le monde
et l’abolit
dans une savante giration
aucune ouverture pour l’ennemi
sourire pour les amis
dont les gestes sont même langage
pourtant personnelle iconographie
chacun investit l’espace
écrit sa vie avec cet alphabet
de vêtements divers
qui se meuvent selon les mouvements
du taï tchi tao

Gilles Hénault, Poèmes 1937-1997, Éditons Sémap*****s, Montréal 2006

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 29, 2009  01:06


J'ai de beaux mots

J'ai de beaux mots ainsi que bêtes à l'herbage
j'aime sur mes prés verts, rassembler mes troupeaux.
Je traque le gibier encor chaud des images
avant que le désir n'ait glissé de mes os.

C'est que j'ai eu mon poids de verdure et de paille
et des nichées de Mai qui criaient dans ma voix,
tous les soleils en tas et mes nuits qui tressaillent
avec leur pouls d'étoiles au ras de chaque toit.

Et certains soirs j'ai mis des larmes sur mes rimes
j'eus des feux de Noël confits dans les grands froids.
L'ancienne neige était plus douce que farine
J'ai tué trois amours pour n'aimer qu'une fois.

C'est si beau chaque soir, cette foire à l'image
ce furieux déballage où l'univers est pris
que si vous me plaignez pour mon triste visage
vous brûlerez tout vifs en mon étrange esprit.

Avec mes vers, j'ai fait trois fois le tour du monde,
toute coite au logis, sur mes jupons tassée,
mais j'ai l'âme si drue et si lourde et si ronde
comme si quelque dieu me l'avait engrossée.

Andrée Sodenkamp extrait de "Femmes des longs matins"


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 30, 2009  14:14


Election de la sagesse

J’ai reconnu que l’orbe de ce monde
Est plus pauvre de fleurs que le rivage
De quelque îlot rocheux Mais ton visage
Mobile et clair me baigne de son onde

J’ai découvert à travers ton visage
Le seul amour qui soit autre que moi
J’ai peur sais-tu d’effleurer de mes doigts
Tant de beauté proche profonde et sage

J’étais perdu dans les joncs des marais
Mais tu t’es révélée par un seul geste
En déployant ta chevelure agreste
Sur la blancheur de tes cimes de lait

Tu viens parée d’un sourire entendu
Dont l’énigme est l’attrait de ta figure
Tu marches sur la mer sans un murmure
Tandis que Dieu chancelle dans les nues

Comme le jour qui gravit la montagne
Tu frôles de tes pieds mes horizons
De tes pieds nus tendres et fiers qui sont
La hâte de l’amour dont tu me gagnes

Ton regard est plus pur que l’eau des sources
Tes gestes lents y font l’ombre des feuilles
Tu n’as voulu que moi Tu te recueilles
Comme un zéphyr suspendu sur sa course

Faible chanson sur la route des vents
Que n’es-tu là tout à fait Tu t’élances
Comme les fleurs de cana que balancent
Les restes d’un cyclone intermittent

Sainte est la clarté de tes yeux de vierge
Sacré le vent qui souffle en tes cheveux
Et pur l’émoi qui sur ton sein frileux
Se pose ainsi qu’un oiseau sur la berge

O doux bluet d’améthyste et de miel
Enlève à la ramure des forêts
Les feuilles dont l’ombre est comme un projet
Sous la fraîcheur orageuse du ciel

Ta bouche est le fruit mûr du néflier
Et ta parole est un ruisseau qui jase
Ensevelit le soleil dans la vase
Et va pendre la lune au prunellier

Jean Grosjean (1912 – 2006), L’élection de la sagesse, dans Lama Sabachthani, publié dans les
Cahiers de la Pléiade XIII, automne 1951- printemps 1952.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 2, 2009  01:01


Et moi qui m'étais cru poète,
je ne savais pas trouver les mots pour appeler le soleil. Je lui disais :
Soleil ! sors de ton trou,
casse le couvercle,
frappe les brouillards,
mange la nuit, dissous le noir, montre-toi,
montre-nous le monde,
montre-nous au monde,
parle, Soleil, sors de ton trou,
parle, montre que tu es, montre qui tu es !

C'était trop maladroit. Je jetais du bois au feu et j'essayais un autre ton.
Sors donc de là, si tu peux !
Montre-toi, si tu l'oses !
Mais tu as bien trop peur de l'ombre,
tu crèves de peur dans ton trou, petit trou toi-même, petite absence ronde!

Je n'avais pas plus de succès. Après avoir donné au feu quelques planches d'une vieille armoire,
je reprenais:
Viens, Soleil, la table est servie pour toi.
Tous les arbres, toutes les herbes,
toudes les bêtes et tous les hommes,
toutes les mers et tous les fleuves
attendent que tu viennes les saisir de tes bras brûlants,
les élever jusqu'à ta gueule, dévorante bouche du ciel ;
viens boire et manger,
la table est servie de l'Est à l'Ouest.



C'était aussi peu efficace. Bientôt, il n'y eut plus rien à brûler dans la salle. J'allai
chercher la literie qui était dans la soupente et la donnai peu à peu aux flammes.
Soleil,
toi le plus vieux, toi le plus jeune,
toi le plus sage et le plus fou,
toi qui n'es jamais diminué, jamais partagé,
toujours seul, et pourtant contenu tout entier dans chaque oeil vivant,
toi le plus grand qui peux emplir l'espace,
toi le plus petit, qui passes par le trou d'une aiguille,
toi le plus libre, que rien n'atteint, mais aussi le plus enchaîné à la loi,
toi
qui ne peux pas
ne pas te lever tout à l'heure

René Daumal

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mai 3, 2009  13:31


Dompteuse

Elle vint dans Ninive énorme, où sont les fous
Qui veillent dans les lits et dorment sur les tables,
Et le théâtre est cendre où, les soirs ineffables,
Elle noyait sa tête aux crins des lions doux.

Fixant sur eux des yeux charmeurs comme en des fables,
Elle allait, éteignant leurs cris dans ses genoux,
Calme, et trouvant l'odeur des palmes et des sables
Au souffle de leur gueule errant sur ses seins roux.

Ses cheveux fiers, sa main doucement suspendue,
Ses robes dans leur fleur ne l'ont point défendue.
Un jour la griffe immense et tranquille la prit.

La foule ayant fui blême, un parfum pour des âmes
Sembla mêler, le long des promenoirs à femmes,
Le sang de la Dompteuse aux roses de la Nuit.

Germain NOUVEAU (1851-1920)
(Recueil : Autres vers )



****

Ciels

Le Ciel a de jeunes pâturages
Tendres, vers un palais triste et vermeil :
Un Essaim d'Heures sauvages
Guide Pasiphaé, petite-fille du Soleil.

Des troupeaux silencieux du ciel,
Un nuage, un doux taureau s'écume,
Se détache, avec le souci réel
Du Baiser qui l'arrose et la parfume.

Et ces neiges, fraîcheur et ferveur,
Au ciel des étreintes fatales,
S'unissent, ô Douleur !
Le taureau roule sur la prairie idéale.

La Passion plus doucement encore a lui
Sous le Baiser qui les parfume et les arrose,
Ils s'absorbent au ciel qui les absorbe en lui.
Reste seule la bave du Baiser, amère et rose.

Le Couchant a brûlé comme un palais,
Et le ciel s'aveugle avec les cendres
Qu'un Dieu noir chasse avec un balai.
Vénus, diamant et feu, au jardin d'amour, va pendre.

I

Autour de la jeune Eglise,
Par les prés et les clôtures
Et les vieilles routes pures,
La nuit comme une eau s'épuise.

II

C'est l'aube toute divine
Et la plage violette,
Avec des voiles en fête
Au ciel tel qu'une marine.

III

Guerre et semaille, avalanches
De nos thèmes et nos mythes,
Par les labours sans limites
Sommeillant pour les revanches.

IV

Mais le sang petit et pâle
Que l'aurore a dans les veines,
Ô Seigneur ! est-ce nos peines
Ou votre pitié fatale ?

V

Nos voeux des vôtres sont frères,
Vous tous dont le coeur murmure
Depuis l'ancienne aventure
Montez, Aubes et Colères !


Germain NOUVEAU (18510) (Recueil : Autres vers)

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