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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 1, 2009  01:03

lourde
angoisse

d'épaisses ténèbres
se propagent

installent en silence
une nuit pierreuse
sur la terre

et le soleil
sombre roule
dans l'abîme

et la lumière
ne cessera plus
d'agoniser

ô toi
l'épargnée
ouvre-moi
ton, sillon

apaise
la rauque
lamentation
du sang

dépose en moi
la lueur
qui maintient
la vie dans la terre

Charles jULIET (affûts)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 3, 2009  00:33

Mon Dieu, que je voudrais que ma main fût oisive

Mon Dieu, que je voudrais que ma main fût oisive,
Que ma bouche et mes yeux reprissent leur devoir !
Écrire est peu : c'est plus de parler et de voir,
De ces deux oeuvres l'une est morte et l'autre vive.

Quelque beau trait d'amour que notre main écrive,
Ce sont témoins muets qui n'ont pas le pouvoir
Ni le semblable poids, que l'oeil pourrait avoir
Et de nos vives voix la vertu plus naïve.

Mais quoi ! n'étaient encor ces faibles étançons
Et ces fruits mi-rongés dont nous le nourrissons,
L'Amour mourrait de faim et cherrait en ruine :

Écrivons, attendant de plus fermes plaisirs,
Et si le temps domine encor sur nos désirs,
Faisons que sur le temps la constance domine.

Jean de Sponde

****      

Je sens dedans mon âme une guerre civile
D’un parti ma raison, mes sens d’autre parti,
Dont le brûlant discord ne peut être amorti
Tant chacun son tranchant l’un contre l’autre affile.

Mais mes sens sont armés d’un verre si fragile
Que si le cœur bientôt ne s’en est départi
Tout l’heur vers ma raison se verra converti,
Comme au parti plus fort, plus juste et plus utile.

Mes sens veulent ployer sous ce pesant fardeau
Des ardeurs que me donne un éloigné flambeau,
Au rebours la raison me renforce au martyre.

Faisons comme dans Rome à ce peuple mutin
De mes sens inconstants arrachons-les enfin
Et que notre raison y plante son Empire.

Jean de Sponde Les Amours (1598).

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 4, 2009  01:18

Faut faire signe au machiniste

La dame attendait l'autobus
Le monsieur attendait l'autobus
passe un chien noir qui boitait
la dame regarde le chien
le monsieur regarde le chien
et pendant ce temps-là l'autobus passa.

R. Queneau .Courir les rues.

****   

Urbanisme

Avec les moyens de la science et de l'industrie modernes
(ou à venir)
On pourrait bien déplacer les monuments historiques
et les foutre tous ensemble dans le même quartier
qu'on aurait au préalable rasé
comme ça il y aurait côte à côte la tour Eiffel le Sacré Coeur Saint-Honoré-d'Eylau
la Sainte-Chapelle le Tribunal de Commerce les Deux-Magots
Sainte-Clotilde l'Opéra
le musée d'Ennery et cetera
ce qui éviterait aux touristes
de se disperser inconsidérément dans les rues de la ville.

R. Queneau
Courir les rues .Gallimard ( pas la rue ...les éditions !)MERCI DOUBLESIX!


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 5, 2009  01:40


Le Bal des Pendus

Au gibet noir, manchot aimable,
          Dansent, dansent les paladins,
          Les maigres paladins du diable,
          Les squelettes de Saladins.
Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles:
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah, les gais danseurs qui n'avez plus de panse!
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs!
Hop, qu'on ne cache plus si c'est bataille ou danse!
Belzébuth, enragé, racle ses violons!
Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale!
Presque tous ont quitté la chemise de peau;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes la neige applique un blanc chapeau:
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton:
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux raides heurtant armures de carton.
Hurrah, la bise siffle au grand bal des squelettes!
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!
Les loups vont répondant, des forêts violettes:
À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres:
Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés !
Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre
Bondit, par le ciel rouge, un grand squelette fou
Emporté par l'élan : tel un cheval se cabre:
Et, se sentant encor la corde raide au cou,
Il crispe ses dix doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Puis, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.
          Au gibet noir, manchot aimable,
          Dansent, dansent les paladins,
          Les maigres paladins du diable,
          Les squelettes de Saladins.

Arthur Rimbaud   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 7, 2009  01:33


Sur une nuit sans ornement

Regarder la nuit battue à mort; continuer à nous suffire en elle.

Dans la nuit, le poète, le drame et la nature ne font qu'un, mais en montée et s'aspirant.

La nuit porte nourriture, le soleil affine la part nourrie.

Dans la nuit se tiennent nos apprentissages en l'état de servir à d'autres, après nous.
Fertile est la fraîcheur de cette gardienne !

L'infini attaque mais un nuage sauve.

La nuit s'affilie à n'importe quelle instance de la vie disposée à finir en printemps,
à voler par tempête.

La nuit se colore de rouille quand elle consent à nous entrouvrir les grilles de ses jardins.

Au regard de la nuit vivante, le rêve n'est parfois qu'un lichen spectral.

Il ne fallait pas embrasser le coeur de la nuit.
Il fallait que l'obscur fut maître où se cisèle la rosée du matin.

La nuit ne succède qu'à elle. Le beffroi solaire n'est qu'une tolérance intéressée de la nuit.

La reconduction de notre mystère, c'est la nuit qui en prend soin;
la toilette des élus , c'est la nuit qui l'exécute.

La nuit déniaise notre passé d'homme, incline sa psyché devant le présent, met de l'indécision
dans notre avenir.

Je m'emplirai d'une terre céleste.

Nuit plénière où le rêve malgracieux ne clignote plus,
garde-moi vivant ce que j'aime.

René Char .La bibliothèque est en feu.La parole

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 8, 2009  23:56


..."Je te reconnais entre cent, entre deux,
Je te reconnais entre mille à ton clin de cil prémonitoire.

...
Mais j'en ai marre, moi, marre jusqu'à la nausée
du clinquant et des fards sur les joues philistines
de la tare encombrant les ailes des narines
marre
de la virginité technique de l'ombilic et marque de fausseté
marre du cauchemard en forme d'hippocampe au bout des
boulevards.

...
ce ne fut que péché pubère, intrusion dans l'outremont,
le plongeon du nageur parmi les nacres des grands fonds.

Le coeur est resté comme un vol d'hirondelle au ras des vagues
matinales
et l'entaille dont j'ai griffé la poitrine de l'interdit
s'est mise à la couleur belle de ta nativité.

...
dans la courbe des longs sourcils
j'ai appris à l'apprivoiser, le vif hiéroglyphe,
qui d'un coup de paraphe a garanti pour nous les pages blanches
du bonheur.

Car ta beauté, charme impair,
ta beauté
la nudité du corps rythmique du printemps,
la nudité de l'âme offerte à l'appétit phallique du soleil.

C'est le cri du réveil d'entre les pierres lourdes de cent millions
de morts
brusquement arrachés à l'hypnose des âges,
la reprise à midi du refrain de l'aurore
pourqu'à l'ouïr
un sursaut vertébral s'empare à même du sol identitaire.

En toi tout est symbole, harmonie et synthèse,
point d'orgue et joint subtil de toute chose,
de mes entrailles pourpres comme des lèvres de volcans,
visible
invisible
ayant reçu comme toi-même en legs le monopole immémorial
du lourd dépot du capricorne.

Je te reconnaîtrais entre mille entre millions au seul pli du lamba
jaculatoire
sur le saillant de tes épaules,
la voile de mon boutre obsédé du retour au pays d'origine,
la retombée d'un bras
subite oasis d'ambre où rampe entre deux bonds le plus fauve de
mes désirs.

...

O semence ! O mystère ! O germination cosmique de la graine !
accord parfait des reins en râle !
et Toi fécondité
des ventres tout à coup graves comme la mort et doux de la
douceur de la paupière des pintades.

Mais quel esprit divin nous illumine, nous, les nouveaux
mystagogues.

...
Happés nous sommes happés broyés nous sommes broyés
engloutis sans appel dans le vagin vermeil des triples telluries...."


(Jacques Rabemananjara, oeuvres complètes poésie, Présence africaine)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 10, 2009  01:48


Epiphanie.

Ma promise déraisonnable
Tu es partie en ton adolescence
Peut-être même avant l'âge de raison
Tu as gardé intactes toutes les notes bleues
Du blues échevelé où tu risquais ton coeur

Aujourd'hui tu revêts une forme sonore
Qu'aucun tempo ne peut corrompre
Qu'aucune rumeur ne peut troubler

Il n'y a pas eu de supplice
Pas de déclin
Pas de repentir
Corps éphémère aussi éclatant
Que ce corps subtil
Où je te reconnais

Tu sèmes à ton ordinaire des germes de lumière
Qui seront fleurs seulement
Et non fruits
Baisers sur la bouche
Sitôt envolés
Sitôt voués à la beauté
A l'éclaircie reconquise
A la poésie du réel subjugué

L'inaccessible porte est ouverte
Elle bat comme l'aile d'un cerf volant
A la corde coupée

Je sens que le poids de la nuit est tombé
C'est à l'excès de jour
Qu'il me faut tenir tête..

ANDRE VELTER. (Merci Marie-Elisabeth pour ton post sur ce poète!)



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 12, 2009  09:03

L’Eterna Volutta

Nulle des choses les plus douces,
Ni le parfum des fleurs décomposées,
Ni de la musique en pleine mer,
Ni de l’évanouissement bref
De la chute des escarpolettes
[Les yeux fermés, les jambes bien tendues),
Ni une main tiède et caressante dans mes cheveux
M’emplissant le crâne de mille petits démons
Semblables à des pensées musicales ;
Ni la caresse froides des orgues
Dans le dos, à l’église ;
Ni le chocolat même,
Soit en tablettes fondantes,
Fraîches d’abord puis brûlantes,
Grasses commes des moines,
Tendres comme le Nord !
Soit limpide et fumant
(Hausse vers moi ton baiser lourd, colorada !
Laissant du feu parfumé après lui
Et une moiteur délicate sur tout mon corps...)
Ni le fumet d’amandes de certains fards ;
Ni la vue des choses à travers des vitres rouges,
Ou mauves ou vertes
Comme chez Daniéli, à Venise, au fumoir :
Ni la sensation précieuse de la peur,
Ni le parfum des laques, ni
Les cris matinaux des coqs en pleine ville —
Nul des plus beaux spectacles :
Ni la Méditerranée
Avec son odeur à elle, âcre et bleue,
Avec son froissement et son battement
Si caressants et courts
Sur les flancs des navires. —
(Oh ! nuits sur le pont, quand pas malade, avec l’officier de quart !
Et toi, vigie, ange gardien de l’équipage
Combien ai-je passé de nuits, silencieux,
À tes pieds, voyant les étoiles dans tes yeux,
Tandis que Boréas nous soufflait au visage.)
Avec ses îles,
Innombrables, diverses,
Les unes blanches avec le gris-vert des oliviers,
Les autres dorées, où l’on aperçoit des villages ;
D’autres : de longues choses bleues qui se cachent ;
Avec ses détroits pleins de musique,
Bonifacio semblable aux portes de la mort,
Messine avec le Faro, Scylla étincelant
Dans la nuit,
Les Lipari avec de rares lumières (une, haute et rouge et coulante) ;
Et tout le jour
Toute cette mer
Pareille à un grand jardin fleuri...

Non, aucune de ces choses,
Aucun de ces spectables,
Ne saurait me distraire
De la volupté éternelle de la douleur !
Vous voyez en moi un homme
Que le sentiment de l’injustice sociale
Et de la misère du monde
A rendu complètement fou !
Ah ! je suis amoureux du mal !
Je voudrais l’étreindre et m’identifier à lui ;
Je voudrais le porter dans mes bras comme le berger porte
L’agneau nouveau-né encore gluant...
Donnez-moi la vue de toutes les souffrances,
Donnez-moi le spectacle de la beauté outragée,
De toutes les actions honteuses et de toutes les pensées viles
(Je veux moi-même créer plus de douleur encore ;
Je veux souffler la haine comme un bûcher).
Je veux baiser le mépris à pleines lèvres ;
Allez dire à la Honte que je meurs d’amour pour elle ;
Je veux me plonger dans l’infamie
Comme dans un lit très doux ;
Je veux faire tout ce qui est justement défendu ;
Je veux être abreuvé de dérision et de ridicule ;
Je veux être le plus ignoble des hommes.
Que le vice m’appartienne,
Que la dépravation soit mon domaine !
Il faut que je venge tous ceux qui souffrent
(Et le bonheur n’est pas non plus dans l’innocence) ;
Je veux aller plus loin que tous
Dans l’ignominie et la réprobation,
Je veux souffrir avec tout le monde,
Plus que tout le monde !
Ne fermez pas la porte !
Il faut que j’aille me vendre à n’importe quel prix ;
Il faut que je me prostitue corps et âme ;
J’ai si faim de mépris !
J’ai si soif d’abjection !
Et tant d’autres en sont repus ; tant d’autres :
Les Pauvres !
Hélas, je suis trop riche ; le Mal
M’est à jamais interdit quoi que je fasse :
Je suis un Riche, naturellement bon et vertueux ;
Si j’étais plus riche encore, peut-être
Je pourrais acheter la Honte,
Et la douleur et la bassesse toute nue du monde ?
Mais que du moins j’entende,
Monter toujours
Le cri de la douleur du Monde.
Que mon cœur s’en remplisse ineffablement ;
Que je l’entende encore de mon tombeau,
Et que la grimace de mon visage mort
Dise ma joie de l’entendre !

VALERY LARBAUD

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 15, 2009  00:53

Très beau poème d'un auteur que je ne connais pas du tout et que j’ai copié la semaine dernière
dans la superbe galerie du Château de Chenonceau où s’expose actuellement une partie de la
Collection d’œuvres d’art de l’Unesco. Ce texte magnifique accompagnait une peinture faite par un
artiste dont j’ai malheureusement oublié le nom...J’ai vu tant de belles choses au cours d’un
petit voyage-découvertes de quelques châteaux de la Loire et d’un séjour en Vendée que certains
détails m’ont échappé....


Il y a des ruses au temps mort
de la poussière sur les fleurs du hasard
les masques charnels de l’endurance
des gestes gantés d’innocence
et puis soudain l’absence de raison
aux mots sans équivalence
inutiles et nus dans les plis du silence
perdus à la vérité de la transe d’amour
du poème interrompu

Il y a l’ombre du citronnier à l’abandon
et un doute sur le temps passé
au travers du regard des morts
un chemin de lumière lente au loin
irrigue la vaste plaine vide
et puis soudain le commencement de la peine
à trouver le chemin
le cœur si sombre
confusion de désir et de haine

Il y a tes yeux sombres
comme des soldats affamés
à la frontière du monde
et ta bouche qui nourrit
le fruit du reproche
et puis soudain tu donnes
sans raison à la soie muette
de ta peau sombre
la déchirure de l’illusion

AMIN KHAN ( Merci SUMMERTIME POUR CETTE BELLE DECOUVERTE!)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 16, 2009  13:29


         

MONSIEUR ARNAUD, BACHELIER
À Arpik Missakian.

Les sans-patrie ont toujours tort
Puisqu'ils transportent du bois mort
Et campent dans de sombres garnis,
Chaque mur y a ses petites hernies.
Car c'est un hôtel moisi et croulant,
Sur une corde se balancent des piments.
Hôtel borgne dont l'œil valide s'infecte,
Hôtel où les réfugiés et leurs dialectes
Se glissent par une vieille porte noircie,
La police reconnaît en elle l'objet de ses soucis.
Elle la vise, se ravise, et ainsi de suite.




Toute la bâtisse sent l'aubergine cuite.
Elle le sent violemment vers le soir
Quand les gosses jouent sous le porche à demi noir
Et que le seul Ascho mendie sur le palier.
Ascho est petit. La tête entre deux barres,
II nous tend sa main à notre passage,
De fenêtre à fenêtre vont des cordages.

II

Monta d'abord le colonel Kanzadian
Qui est tourneur chez Citroën en attendant
Le grand jour où il pourra occire les Turcs.
Il ne s'arrêtera que pour cracher très loin,
Et la mosquée cédera devant la Sainte-Trinité,
La mosquée aura des faïences et trois cyprès.
Monta ensuite la femme qui lit l'avenir
Dans le marc du café toujours amer:
« Au-delà des monts, au-delà des mers,
« Un colloque entre deux hommes de loi,
«À la suite de quoi... » Le chat noir monta.
Et montèrent, bien sûr, des malades blêmes,
Suivis par le professeur de math-élème,
Qui, devenu par faveur cireur de parquets,
Caressa le mendiant en ces termes :
«O petit! j'aime l'archevêque qui t'a béni.»
Mais le dernier arrivant fit comme ça,
Laissa tomber son obole comme ça,
II la doubla, la tripla, fit tralala.

III

Il avait le sourire comme on a le cœur gros.
Il mendiait le soir nos tickets de métro.
Il étalait ces choses périmées sur le lit
En vue d'un voyage secret, et puis :
«À son âge! disait la mère, à son âge!
Mieux que moi, femme d'expérience,
«II descend et change aux correspondances ! »
Quel rêve l'emportait-il si loin de l'Europe,
L'aïeul à demi sourd, le vénérable pope,
Dont la lèvre pendante remuait sans mot dire

Cependant que le père se mettait à bouillir :
«Voyez! voyez! disait le père, l'innocence
«Entretient de mystérieuses correspondances,
«Ce qui fait que nos enfants s'assimilent vite,
«Par des passages souterrains ils nous quittent
«Pour devenir relaps et ministre de France,
«Ah! c'est bien dans le vide que nos piments se
balancent»

IV

Ici je m'arrête puisqu'il n'y a plus d'Ascho.
Depuis longtemps il s'appelle Monsieur Arnaud.
Car dans sa prime jeunesse, plus d'une fois,
Les poulbots armés de sabres de bois,
Le poursuivirent en criant: «Ascho! t'as chaud?»
Il en pleura. Ensuite, il fit son bachot.

ARMEN LUBIN. (extrait de Les hautes terrasses, Gallimard, 1957)


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 19, 2009  05:47

, elle m'est celle,
Par qui je vis et je respire,
Si bellement, qu'elle ensorcelle
Toute mon âme, avec son rire
Et sa colère et ses sanglots de flots ;
Dites, pourrais-je un jour,
En ce port calme, au fond d'un bourg,
Quoique dispos et clair,
Me passer d'elle ?
La mer ! la mer !
Elle est le rêve et le frisson
Dont j'ai senti vivre mon front.
Elle est l'orgueil qui fit ma tête
Ferme et haute, dans la tempête.
Ma peau, mes mains et mes cheveux
Sentent la mer
Et sa couleur est dans mes yeux ;
Et c'est le flux et le jusant
Qui sont le rythme de mon sang....

EMILE VERHAEREN
****
Le beau jardin fleuri de flammes

Le beau jardin fleuri de flammes
Qui nous semblait le double ou le miroir
Du jardin clair que nous portions dans l'âme
Se cristallise en gel et or, ce soir.

Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
Là-bas, aux horizons de marbre,
Vers où s'en vont, par défilé, les arbres
Avec leur ombre immense et bleue
Et régulière, à côté d'eux.

Aucun souffle de vent, aucune haleine.
Les grands voiles du froid
Se déplient seuls, de plaine en plaine,
Sur des marais d'argent ou des routes en croix.

Les étoiles paraissent vivre.
Comme l'acier, brille le givre,
A travers l'air translucide et glacé.
De clairs métaux pulvérisés
A l'infini semblent neiger
De la pâleur d'une lune de cuivre.
Tout est scintillement dans l'immobilité.

Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
Par ces mille regards que projette sur terre,
Vers les hasards de l'humaine misère,
La bonne et pure et inchangeable éternité.

Emile Verhaeren .Recueil : Les heures claires

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 20, 2009  03:51

" Je voudrais aller me promener dans les bois " de Marie Nervat (1874-1909)

Je voudrais aller me promener dans les bois ;
j'aurais un grand chapeau, une robe légère,
je me griserais d'air et de bonne lumière,
et tu me rapprendrais à marcher à ton bras.

Je voudrais aller dans un grand bois, un vieux bois,
où l'on dit que les fées se promènent encore ;
peut-être en attendant du soir jusqu'à l'aurore,
qu'une d'elles nous laisserait ouïr sa voix.

Moi je n'ai pas vu d'arbres depuis si longtemps,
ni de fleurs dans les jardins ! Celles que tu portes,
et que tu poses sur mon lit, à moitié mortes,
achèvent de mourir dans les appartements.

Ce ne sont pas de vraies fleurs libres sous le ciel ;
elles ont des robes rouges trop tuyautées,
puis, sur les draps, on dirait des taches figées,
taches de sang qui font plus pâles mes mains frêles.

J'aime mes mains à présent, elles sont si blanches !
je vois les petites veines bleues sous la peau,
je n'ai gardé à ma main gauche que l'anneau,
l'anneau d'or que tu m'as donné avec ton âme.

Mes pauvres mains ont l'air si lasses sur les draps !
Ah ! je voudrais sortir, marcher, je me sens forte,
je voudrais fuir bien loin, et refermer la porte
sur cette chambre monotone de malade.

****

" La Mappemonde "

Un enfant noir dessine sur les glaces
Une girafe et le pôle en frémit,
Mais bien posée aux limites des cartes,
Elle offre au monde un mouvement plus pur.

L'enfant s'obstine et la girafe marche.
Tourne la terre à chacun de ses pas.
Que ferions-nous, dit l'homme, sans girafe?
Et la voici reine des animaux.

Est-ce une fable ? Un enfant qui dessine
Sur une boule et tout est décidé.
Il marche aussi, cet enfant sur la terre
Pour retrouver l'Afrique et l'animal.

Est l'exil? On a peur de répondre.
L'hoùùe regarde au creux de ses deux mains.
Du fond des temps, des paysages montent,
Dans l'enfant noir, il reconnaït son ombre
Mais il se tait pour préserver demain .

Robert Sabatier

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 22, 2009  00:26

A ÉROS

Éros, à toi le plus cruel de tous les dieux,
pourquoi m'as-tu portée vers le pays de l'ombre ?
Quand les petites filles ont grandi,
alors on les sépare de la lumière,
on les jette au fond d'une pièce toute sombre.
Est-ce que mon âme ne flottait pas
comme une étoile heureuse dans l'air
quand on l'entraîna de force dans ta ronde rouge ?
Vois, je suis maintenant pieds et poings liés,
sens, je suis contrainte dans toutes mes pensées.
Éros, à toi le plus cruel de tous les dieux :
je ne fuis pas, je n'attends pas,
je souffre seulement comme une bête.

SECRET D'ÉROS

Je vis rouge. Je vis mon sang.
Je n'ai pas renié Éros.
Mes lèvres rouges brûlent sur la pierre refroidie de tes autels.
Je te connais, Éros -
tu n'es homme ni femme,
tu es la force
qui se tient accroupie dans le temple,
pour se relever, plus sauvage qu'un hurlement,
plus violente qu'une pierre lancée,
et lancer le mot juste de la proclamation au-dessus du monde
depuis la porte du temple tout-puissant.

Edith Södergran, Landet som icke är, Le Pays qui n'est pas (1925), section I. in Thauma,
Traduction du suédois (Finlande) par M-H Archambeaud

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 23, 2009  00:17

The cats will know

La pluie tombera encore
sur tes doux pavés,
une pluie légère
comme un souffle ou un pas.
La brise et l'aube légères
fleuriront encore
comme sous ton pas,
quand tu rentreras.
Entre fleurs et balcons
les chats le sauront.

Il y aura d'autres jours,
il y aura d'autres voix.
Tu souriras toute seule.
Les chats le sauront.
Et tu entendras
des mots très anciens,
des mots las et vains
comme les vieux habits
des fêtes d'hier.

Toi aussi, tu auras des gestes.
Tu diras des mots -
visage de printemps,
toi aussi, tu auras des gestes.

Les chats le sauront,
visage de printemps ;
et la pluie légère,
l'aube de jacinthe,
qui déchirent le cœur
quand on ne t'espère plus,
sont le triste sourire
que, seule, tu souris.
Il y aura d'autres jours,
d'autres voix, d'autres éveils.
Nous souffrirons dans l'aube,
visage de printemps.

Cesare Pavese. La mort viendra et elle aura tes yeux.10 avril 1950


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 24, 2009  02:38

Noël au chemin de fer

Saint Joseph n’avait jamais vu de locomotive
et il avait peur de perdre les billets.
C’était un soir de grand départ, la gare enfiévrée
par les multitudes et les sifflets, les lumières.
Arrivés trop tôt, trop traîné au buffet...
Ils n’avaient pas retenu leurs places
Et l’on a dit qu’ils s’étaient trompés de train.

Personne pour leur souhaiter bon voyage.
Les amis n’avaient pas été prévenus.
Crachant fumée jaune et bleue comme un dragon,
le train changeait de voie aux aiguilles
et change encore, il va plus vite, il va.
Disparaissent les banlieues et les signaux.

Debout dans le couloir. Qui donc aura pitié
d’une femme grosse et si belle et qui geint ?
Dans le compartiment voisin, des zélotes
s’empoignèrent en partageant leurs provisions.
Des soldats rappelés faisaient les malins.
Un publicain qui avait commis des exactions
et sa maîtresse, une négresse très belle,
occupaient les coins côté couloir.
Le grand prêtre faisait semblant de lire.

Un train passa en fracas et l’enfant
dans la nuit maternelle déjà s’effraie.
Filons dans l’étendue, il neige, il pleut, qu’importe.
Il fait chaud jusque sur les ponts bruissants
lorsque fraîchit la rivière traversée.
Déjà le temps s’endort et les villes s’espacent.
Des forêts sont franchies et des bourgs, la vallée monte.

Aux stations inconnues les barrières
s’abaissent et se lèvent dans la campagne
arrondie très haut par la voûte étoilée.
Le chant des anges assourdi par les nuages
ne perce pas les grondements du wagon.
La Vierge ferme les yeux contre la vitre, elle voit.

– Tout le monde descend – C’est le petit jour.
Saint Joseph a rassemblé les bagages.
L’employé ouvre les portières.
Sur le quai l’âne et le boeuf
sont là et déjà chuchotent.
Ah, dit Marie humblement,
c’est ici que la parole doit s’accomplir.

André FRÉNAUD, Il n'y a pas de paradis,Gallimard, 1962.

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