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  Famille : Révèlations poètiques.


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Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Celyes
France
Messages : 549

Date du message : mars 8, 2009  01:33

Le mois d'août

Ô mes frères, voici le beau temps des vacances !
Le mois d'août, appelé par dix mois d'espérances !
De bien loin votre aîné ; je ne puis oublier
Août et ses jeux riants ; alors, pauvre écolier,
Je veux voir mon pays, notre petit domaine ;
Et toujours le mois d'août au logis nous ramène,
Tant un coeur qui nourrit un regret insensé,
Un coeur tendre s'abuse et vit dans le passé !
Voici le beau mois d'août : en courses, camarades !
La chasse le matin, et le soir les baignades !
Vraiment, pour une année, à peine nos parents
Nous ont-ils reconnus : vous si forts et si grands,
Moi courbé, moi pensif - Ô changements contraires !
La jeunesse vous cherche, elle me fuit, mes frères ;
Gaîment vous dépensez vos jours sans les compter,
Econome du temps je voudrais l'arrêter. -
Mais aux pierres du quai déjà la mer est haute :
Toi, mon plus jeune frère, allons ! gagnons la côte ;
En chemin par les blés tu liras tes leçons,
Ou bien tu cueilleras des mûres aux buissons.
Hâtons-nous ! le soleil nous brûle sur ces roches ! -
Ne sens-tu pas d'ici les vagues toutes proches ?
Et la mer ! l'entends-tu ? Vois-tu tous ces pêcheurs ?
N'entends-tu pas les cris et les bras des nageurs ?
Ah ! rendez-moi la mer et les bruits du rivage :
C'est là que s'éveilla mon enfance sauvage ;
Dans ces flots, orageux comme mon avenir,
Se reflètent ma vie et tout mon souvenir !
La mer ! J'aime la mer mugissante et houleuse,
Ou, comme en un bassin une liqueur huileuse,
La mer calme et d'argent ! Sur ses flancs écumeux
Quel plaisir de descendre et de bondir comme eux,
Ou, mollement bercé, retenant son haleine,
De céder comme une algue au flux qui vous entraîne !
Alors on ne voit plus que l'onde et que les cieux,
Les nuages dorés passant silencieux,
Et les oiseaux de mer, tous allongeant la tête
Et jetant un cri sourd en signe de tempête...
Ô mer, dans ton repos, dans tes bruits, dans ton air,
Comme un amant, je t'aime ! et te salue, ô mer !

Assez, assez nager ! L'ombre vient, la mer tremble ;
Contre les flots, mon frère, assez lutter ensemble !
Retrempés dans leur sel, assouplis et nerveux,
Partons ! Le vent du soir séchera nos cheveux.

Quelle joie en rentrant, mais calme et sans délire,
Quand, debout sur la porte et tâchant de sourire,
Une mère inquiète est là qui vous attend,
Vous baise sur le front, et pour vous à l'instant
Presse les serviteurs, quand le foyer pétille,
Et que nul n'est absent du repas de famille !
Monotone la veille, et vide, la maison
S'anime : un rayon d'or luit sur chaque cloison ;
Le couvert s'élargit ; comme des fruits d'automne,
D'enfants beaux et vermeils la table se couronne ;
Et puis mille babils, mille gais entretiens,
Un fou rire, et souvent de longs pleurs pour des riens.
Mais plus tard, lorsqu'on touche aux soirs gris de septembre,
En cercle réunis dans la plus grande chambre,
C'est alors qu'il est doux de veiller au foyer !
On roule près du feu la table de noyer,
On s'assied ; chacun prend son cahier, son volume ;
Grand silence ! on n'entend que le bruit de la plume,
Le feuillet qui se tourne, ou le châtaignier vert
Qui craque, et l'on se croit au milieu de l'hiver.
Les yeux sur ses enfants, et rêveuse, la mère
Sur leur sort à venir invente, une chimère,
Songe à l'époux absent depuis la fin du jour,
Et prend garde que rien ne manque à son retour.

L'aïeule cependant sur sa chaise se penche,
Et devant le Seigneur courbe sa tête blanche.

Ecoutez-la, Seigneur, et pour elle, et pour nous !
Cette femme, ô mon Dieu, qui vous prie à genoux,
Ne la repoussez pas ! Soixante ans à la gêne,
Et toujours courageuse, elle a porté sa chaîne :
Une heure de repos avant le grand sommeil !
Avant le jour sans fin, quelques jours au soleil !

Auguste BRIZEUX (1803-1858) (Recueil : Marie)




Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 9, 2009  02:13

Le rêve du héron bleu   
   
Dès l'aube un héron s'est figé comme un jonc
Sur le bord du lac vierge où son image plonge.
On le dirait surpris par le philtre d'un songe,
Évadé du réel, béat sur son pied long.

Oh ! bien loin de rêver, ce calme et beau héron
Fait devant l'onde grave un geste de mensonge.
Dans l'immobilité que sa ruse prolonge
Rien des flots recueillis n'échappe à son oeil rond.

Qu'une carpe imprudente anime l'eau tranquille
Et prompt à la saisir avec son bec agile,
Il fera de sa vie errante, son festin.

Qu'importe à ce guetteur ce noble paysage ?
Seul un désir brutal remplit son coeur sauvage,
Et, svelte dans l'aurore, il incarne la Faim.

Albert Ferland .Mémoires de la Société royale du Canada, 1931   



Holocauste

Puisque vous ne sauriez vous lasser, ô mes yeux,
D'admirer la splendeur de sa beauté charnelle,
Subissez à jamais son charme impérieux
Et soyez obsédés des feux de sa prunelle.

Puisqu'il m'est douloureux d'oser, en mon amour,
Vous sevrer du nectar de sa bouche incarnate,
Mes lèvres, brûlez donc de boire chaque jour
Son baiser qui parfume ainsi qu'un aromate.

Puisqu'en moi s'est accru le désir obsesseur
D'étreindre follement ses mains d'impératrice,
Ô mes mains, recherchez leur contact enchanteur
Jusqu'à ce que le temps pour toujours les flétrisse.

Albert FERLAND (1872-1943)(Recueil : Femmes rêvées)



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 10, 2009  01:18

Des chevaux et des chiens

Les chevaux et les chiens
Parlent mieux que les hommes
Et savent de très loin
Reconnaître le ciel

Ils n’ont pour eux que l’herbe
Et la grave tendresse
Des bêtes qui remuent
Tristement le passé

Mais dans leurs yeux inquiets
Des choses et des hommes
Passe parfois l’éclair
D’une saison future.

René Guy CADOU

****

La porte est bien fermée
Une goutte de sang reste encore sur la clé

Tu n’es plus là mon père
Tu n’es pas revenu de ce côté-ci de la terre
Depuis quatre ans
Et dans la chambre je t’attends
Pour remailler le filets bleus de la lumière

La première année j’eus bien froid
Bien du mal à porter la croix
Et j’usai mes belles mains blanches
A raboter mes propres planches
Déjà prêt à partir sans toi

Puis ce fut le printemps la pâque
Je te trouvai au fond de chaque
Sillon dans chaque grain de blé
Et dans la fleur ouverte aux flaques
Impitoyables de l’été

Jamais plus les oiseaux n’entreront dans la chambre
Ni le feu
Ni l’épaule admirable du soir
Et l’amour sera fait d’autres mains
D’autres lampes
Ô mon père
Afin que nous puissions nous voir

René-Guy CADOU, Hélène ou le règne végétal, Chambre de la douleur         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 11, 2009  01:58

Les cris vains

Personne à qui pouvoir dire
que nous n'avons rien à dire
et que le rien que nous disons
continuellement
nous nous le disons
comme si nous ne disions rien
comme si personne ne nous disait
même pas nous
que nous n'avons rien à dire
personne
à qui pouvoir le dire
même pas à nous

Personne à qui pouvoir dire
que nous n'avons rien à faire
et que nous ne faisons rien d'autre
continuellement
ce qui est une façon de dire
que nous ne faisons rien
une façon de ne rien faire
et de dire ce que nous faisons

Personne à qui pouvoir dire
que nous ne faisons rien
que nous ne faisons
que ce que nous disons
c'est-à-dire rien

Ghérasim Luca .Héros-Limite (poésie/Gallimard)
      
****

C'est un beau soir de mars.

C'est un beau soir de mars, rugueux et froid.
L'après-midi, quelques fragiles anémones
Ont fleuri toutes à la fois.
A cette heure tombe le soleil jaune.

Merles et grives
S'interpellent et se poursuivent
Et s'écoutent siffler à pleine voix,
Ou bien encore grincent et se chamaillent
Parmi les mailles
Des rameaux fins et divergents du bois.

Au ras du sol poussent les herbes
A petits brins, frêles et lisses.
La surface des eaux se plisse
Au vent acerbe.

Les villages, lavés par la neige et la pluie,
Au bord de la grand-route et des mares s'appuient
Et reluisent, de loin en loin, parmi les champs :
Tuiles rouges et volets verts et pignons blancs.

Emile Verhaeren "Toute la Flandre".

****
      
Temps béni

C'est ce qu'on appelle
un temps délicieux
un soleil léger
cuit à point
une brise légère
salée juste
un océan pur
un horizon droit.
Au milieu de ça
un homme invisible
qui ne se voit pas
qui ne se sent pas
qui n'a plus de poids.

Cet homme sans corps
à peine frôlé d'âme
aujourd'hui c'est moi
et j'entends la vie
qui glisse éternelle
entre mes vingt doigts.

Pierre Boujut "Les poèmes de l'imbécile heureux"(1913-1992)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 12, 2009  14:02

Je garde dans la solitude
Comme un pressentiment de toi.
Tu viens ! Et le ciel se déploie,
La forêt, l’océan reculent.
*
Tous deux le soleil nous désigne
Par-dessus la ville et les toits
Les fenêtres renvoient ses lignes
Les fleurs éclatent comme des voix.
*
Lorsque ton jardin nous reçoit,
Ta maison prend un air étrange :
Comme un reflet la véranda
Nous accueille sourit et change.
*
Les arbres ont de grands coups d’ailes
Derrière et devant les buissons.
La vague, au loin, parallèle,
Se met à briller par frissons.
*
Je garde dans la solitude
Comme un pressentiment de toi.
Tu viens ! Et le ciel se déploie,
La forêt, l’océan reculent.

Max Jacob.Actualités éternelles, Romance, éd. La Différence, 1996

*****            

Vanille

Parfum de mes nuits ô Vanille
tu prolonges suave le bleu
si ton cil de chevreau frise d'ombre
l'aube d'été

c'est - Vanille - la main de l'aube
dont murmure ainsi ta cuisse
de lassitude heureuse et c'est l'étoile
qui s'enfuit dans ton duvet

ni le poivre ni la verveine
dont s'ébouriffe notre nuit
ne peuvent éteindre la gousse
Vanille à ton dos déchirée

lune nouvelle noire de
ton parfum épars naît cette aube
les feuilles à ton souffle se taisent
mais en vol courbe et tu courbes la nuit

Vanille tu es mon port marin
mon épaule soulève ce parfum de lointain
de port en tanière puis en clarté
sur ce parfum l'aube dérive

tu arrondis souple Vanille
brugnon lisse ou pêche de rosée
ces sources d'aube mais treille d'étincelles
s'en effruitent de purs perdreaux

te promenant tu es un jardin
de nuit - Vanille - odeur enfant
mais tu flétris : jardin adieu
nul lendemain plus jamais d'aube

Bernard Manciet, Véniels, avec des dessins de l’auteur (Escasenças), L’Escampette, 1996.   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 13, 2009  17:51


Adieu Paris

Adieu, Paris, ville de fer,
Ville de vent, ville de rêve,
Cher Paris où l’amour se lève,
Doux Paris où j’ai tant souffert !

Et le train file, file, file,
Comme un éclair en pleine nuit…
Mon cœur fait encor plus de bruit,
Mon cœur qui n’est jamais tranquille.

Voici, sous la lune de mai,
La plaine qu’on dit pittoresque,
La verte combe où j’ai ri presque,
La colline où j’ai presque aimé.

L’histoire est-elle vraie ou fausse ?
Suis-je un bon, un mauvais témoin ?
Qu’importe ? – Voici déjà loin
Les mornes plaines de la Beauce.

Puis rien. – Du noir, du noir partout,
Noir dans le ciel et sur la terre,
Noir surtout au cœur solitaire,
Gonflé de rage et de dégoût.

Et le train file et le train vole
Avec ses gros yeux qui font peur,
Le train file à toute vapeur
Comme une bête à moitié folle.

Un vent mauvais semble frémir
Dans les verdures qu’on effleure ;
J’entends comme une âme qui pleure…
Mon Dieu ! si je pouvais dormir ?

Toujours, toujours, toujours la bête
Aux crocs baveux, aux flancs repus !
Toujours ces mots interrompus
Qui s’entrechoquent dans ma tête !

Les lourds pays indifférents
Montrent un coin de leur visage ;
La tristesse du paysage
Répond à mes rêves errants.

– Mais qu’est-ce ? – On dirait de la joie.
Tout n’ait donc pas mort encor.
Un trait rose, une barre d’or,
Et l’infini rit et flamboie.

Ce bleu tendre, ce bleu divin !
Qu’ai-je vu ? C’est la mer immense
Où tout finit et recommence,
Que nul jamais n’invoque en vain.

O consolatrice du monde !
Puissante mer, ô grande mer !
Si j’ai quelque chose d’amer,
Qu’il se noie en ton eau profonde !

Dame de sange et de langueur,
Ensorceleuse de la brume,
Ce n’est que dans ton amertume
Que je pourrai laver mon cœur !

Gabriel Vicaire .Au pays des ajoncs

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 15, 2009  01:45


Les Pâques à New-York

Seigneur, je suis dans le quartier des bons voleurs,
Des vagabonds, des va-nu-pieds, des recéleurs.
Je pense aux deux larrons qui étaient avec vous à la Potence,
Je sais que vous daignez sourire à leur malchance.
Seigneur, l’un voudrait une corde avec un noeud au bout,
Mais ça n’est pas gratis, la corde, ça coûte vingt sous.
Il raisonnait comme un philosophe, ce vieux bandit.
Je lui ai donné de l’opium pour qu’il aille plus vite en paradis.
Je pense aussi aux musiciens des rues,
Au violoniste aveugle, au manchot qui tourne l’orgue de Barbarie,
A la chanteuse au chapeau de paille avec des roses de papier ;
Je sais que ce sont eux qui chantent durant l’éternité.
Seigneur, faites-leur l’aumône, autre que de la lueur des becs de gaz,
Seigneur, faites-leur l’aumône de gros sous ici-bas.
Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce qu’on vit derrière, personne ne l’a dit.
La rue est dans la nuit comme une déchirure
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.
Ceux que vous avez chassé du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.
L’Etoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.
Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s’est coagulé le Sang de votre mort.
Les rues se font désertes et deviennent plus noires.
Je chancelle comme un homme ivre sur les trottoirs.
J’ai peur des grands pans d’ombre que les maisons projettent.
j’ai peur. Quelqu’un me suit. Je n’ose tourner la tête.
Un pas clopin-clopant saute de plus en plus près.
J’ai peur. J’ai le vertige. Et je m’arrête exprès.
Un effroyable drôle m’a jeté un regard
Aigu, puis a passé, mauvais comme un poignard.
Seigneur, rien n’a changé depuis que vous n’êtes plus Roi.

Blaise Cendrars

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 16, 2009  02:29

Le jardin de la Marjolaine

Mademoiselle Marguerite
Au bras du liseron sauvage
Converse avec la cucurbite
Considérable personnage.

Le concombre, afin d'échapper
A son destin de cornichon ,
Se gonfle. Va-t-il éclater?
Ses joues sont comme des ballons.

Ce lourd pachyderme dodu
C'est la betterave écarlate,
Fouissant de son mufle herbu,
La glèbe gorgée de phosphates.

Michel Manoll.
            
****

LA MÉRIGOTE

Autour de la maison
Dans la nuit le vent d’hiver
Chante sur deux notes.

Contre le sein nu
L’enfant rit, tourne la tête
Et le lait déborde.

Le bras de la mère
Le long du petit enfant
Un fuseau géant.

Mes deux mains se ferment
Sur un volume sans égal
Le corps de l’aimée

Des aiguilles d’acier
Percent la maison en criant
Tempête du Sud-Ouest

Comme le clair de lune
Aplatit dans la vallée
Le sifflet du train.

Nuit d’hiver, campagne
Braise rouge dans la cheminée
Et mes amis loin.

Si je décrivais
La lune sur la Mérigote
Processions d’esthètes.

Je m’éveille la nuit
La lune baigne la grand’route
Désir de voyage.

Nuit sur les fenêtres
Nuit sur les champs et les routes
Moi seul et ma lampe.

Dans le vent du soir
Le corbeau retardataire
Croasse et se hâte.

La pie, sa queue droite
Atterrit, fait trois bonds,
Se pose et attend.

JEAN-RICHARD BLOCH.1920      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 17, 2009  02:00


LES ALLIANCES

Ce sont les anges qui préparent
Les boules bleues de la lessive,
Aussi les blanchisseuses lavent
A genoux dans le lavoir.

Puis tordent les ailes de linge
Puis suspendent partout des anges.

Comme l'ange et comme Jacob,
Femmes et anges se battent,
Se tirent les cheveux, les robes,
A pleines mains, à quatre pattes.

Le lavoir est un lieu cruel ;
Parfois on se démet la hanche.
Mais toujours reviennent les anges
Apporter les boules de ciel.

Batteuses d'anges, de tapis,
Prenez garde à vos alliances !
Car les anges sans surveillance
Sont pis encore que des pies.

Jean COCTEAU, Opéra (1925-1927)

*****            

Notre entrelacs d'amour à des lettres ressemble,
Sur un arbre se mélangeant ;
Et, sur ce lit, nos corps s'entortillent ensemble,
Comme à ton nom le nom de Jean.

Croiriez-vous point, ô mer, reconnaître votre oeuvre,
Et les monstres de vos haras,
Si vous sentiez bouger cette amoureuse pieuvre
Faite de jambes et de bras.

Mais le noeud dénoué ne laisse que du vide ;
Et tu prends le cheval aux crins,
Le cheval du sommeil, qui, d'un sabot rapide,
Te dépose aux bords que je crains.

Jean COCTEAU, Plain-chant (1923)

*****         

Mauvaise compagne, espèce de morte,
De quels corridors,
De quels corridors pousses-tu la porte,
Dès que tu t'endors ?

Je te vois quitter ta figure close,
Bien fermée à clé,
Ne laissant ici plus la moindre chose,
Que ton chef bouclé.

Je baise ta joue et serre tes membres,
Mais tu sors de toi,
Sans faire de bruit, comme d'une chambre,
On sort par le toit.

Jean COCTEAU, Plain-chant (1923)
      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 18, 2009  02:08


ALBUM

L'univers c'est trop difficile. Je dis ton passé. Et la lumière s'élance des portes anciennes.
Les verrous n'ont plus leur raison d'être. J'ai appris un sésame plus invulnérable que la
mer./Notre légende est faite d'images et de gestes. je n'ai pas encore su la source de ta
ressemblance. A être plus près de toi, tu m'échappes./Toutes les vanités viennent de
moi. Tu es la seule vérité. Ce soir viendront les heures mystiques. Ou plutôt leurs
fantômes. les heures sont abolies.Tu auras ta robe blanche des premières années.
Pourquoi une robe blanche ?/ Ce soir le sacrifice aura la forme de mes mains levées
vers les arbres trahis de la nuit.N'appelle pas en vain./ Je sais maintenant. Ta robe
blanche, c'était pour détruire les ténèbres. Candide enfant. La nuit est invincible./ .Ce soir
notre légende espère une nouvelle preuve d'être légende. Tu entends les corbeaux qui
reviennent. Ils n'aimaient pourtant pas notre ville autrefois. Ils ont changé, comme la
lumière./ Ô connaissance des heures mal mortes qui se fige au fond de tout ce qui
respire. Les gestes et les images ont refait le cycle du désespoir. Je viens te crier ce
sésame de clarté et de ciel./ La nuit exige le sacrifice de la raison. La mort de l'Amour.
On a lancé des fauves sur tous les mendiants de la ville. Je cherche ta robe des
premières joies.

Tout est immobile. Seule s'avance la nuit qui triomphe.

La nuit a vaincu la mer.
Le silence a vaincu le chant.

Edouard J. Maunick .Elle et Île /poèmes d'une même passion (Le cherche midi)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 19, 2009  02:27


Chant du ciel

La fleur des Alpes disait au coquillage : « tu luis »
Le coquillage disait à la mer : « tu résonnes »
La mer disait au bateau : « tu trembles »
Le bateau disait au feu : « tu brilles »
Le feu me disait : « je brille moins que ses yeux »
Le bateau me disait : « je tremble moins que ton coeur quand elle paraît »
La mer me disait : « je résonne moins que son nom en ton amour »
Le coquillage me disait : « je luis moins que le phosp***** du désir dans ton rêve creux »
La fleur des Alpes me disait :« elle est belle »
Je disais : « elle est belle, elle est belle, elle est émouvante ».

Robert Desnos .Corps et biens (Les ténèbres)

******            

L'éternité

Elle est retrouvée.
Quoi ? - L'Eternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.

Ame sentinelle,
Murmurons l'aveu
De la nuit si nulle
Et du jour en feu.

Des humains suffrages,
Des communs élans
Là tu te dégages
Et voles selon.

Puisque de vous seules,
Braises de satin,
Le Devoir s'exhale
Sans qu'on dise : enfin.

Là pas d'espérance,
Nul orietur.
Science avec patience,
Le supplice est sûr.

Elle est retrouvée.
Quoi ? - L'Eternité.
C'est la mer allée
Avec le soleil.

Arthur Rimbaud
      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 20, 2009  03:07


oraison

Ô les mots, tous les mots blancs, verts, bleus, jaunes, rouges, noirs, du gouffre et de la cime,
tous les mots semblables et contraires, unissez-vous en frères de la primitive famille de la
phrase originelle. Laissez-vous cueillir comme on fait pour les fleurs, laissez-vous récolter
comme on fait pour les fruits. Acceptez que de tous on compose une gerbe d’amour évoquant le
sonore serpent aux longs anneaux d’éternité, que par vous il remonte entre les lèvres demeurées
au seuil de l’Aurore Première.

Parmi la misère farouche du siècle en folie, ô mots de la Nature, du Mystère, de l’Humanité, mots
émanés du Verbe qui fit la Lumière Physique, mots depuis en refuge dans les gorges des êtres et
failles des choses, reconstituez-vous dans une équivalente énergie, capable d’extraire cette
fois, du fond de la Ténèbre envahissante, une Lumière Morale aux rayons tout fleuris de la
fraternité. Condensez-vous, Mots redivinisés, dans la bouche d’un Être unique fait de tout et de
tous, et, par Lui, nous tous ensemble, parmi cette heure sombre où nos âmes s’égarent aveugles,
clamons, pour un magique éveil de l’entière Beauté, clamons en retour, éperdument, nous les
infiniment petits de l’infiniment grand, nous les atomes, nous les hommes, nous les monstres,
nous les efforts et les génies épars de l’Univers, clamons à notre tour dans les oreilles d’Or de
l’Avenir par cette bouche formidable de l’espoir qui deviendra la nôtre, la phrase initiale du
Semeur universel :

- « Que la Lumière soit !!! »


Saint-Pol-Roux, La Besace du Solitaire, Rougerie, 2000

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 21, 2009  01:45

Avec ta robe

Avec ta robe sur le rocher comme une aile blanche
Des gouttes au creux de ta main comme une blessure fraîche
Et toi riant la tête renversée comme un enfant seul

Avec tes pieds faibles et nus sur la dure force du rocher
Et tes bras qui t'entourent d'éclairs nonchalants
Et ton genou rond comme l'île de mon enfance

Avec tes jeunes seins qu'un chant muet soulève pour une vaine allégresse
Et les courbes de ton corps plongeant toutes vers ton frêle secret
Et ce pur mystère que ton sang guette pour des nuits futures

Ô toi pareille à un rêve déjà perdu
Ô toi pareille à une fiancée déjà morte
Ô toi mortel instant de l'éternel fleuve

Laisse-moi seulement fermer mes yeux
Laisse-moi seulement poser les paumes de mes mains sur mes paupières
Laisse-moi ne plus te voir

Pour ne pas voir dans l'épaisseur des ombres
Lentements s'entr'ouvrir et tourner
Les lourdes portes de l'oubli

Alain Grandbois

****

IL FAUT ACHETER SON CERCUEIL...

Il faut acheter son cercueil de son vivant
Le remplir n'est rien
Les grands yeux blancs du Solitaire y pourvoiront
Celui qui porte sa langue raidie
En fer de lance
Celui qui frappe le ciel et ses séjours
De sa colère d'enfant
Il faut laisser rôder sa rage
Entres les colonnes de Carthagéna
L'Ancêtre reviendra sur ses béquilles d'airain
Semer des graines de cailloux
Entre les dents de porcelaine
Enfin libre du joug de la langue maternelle
Dans une famille de plusieurs frères
Le premier qui s'accouple expire
Tels ces blocs de granit qui font saillie hors de la terre
Dans les espaces troubles de la lande
Le pubis est un rocher qui sonne creux
Au matin
L'angoisse se nourrit de boue

Joyce Mansour

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 22, 2009  07:04


Printemps

Dans l'enclos campagnard où sèche la lessive,
La rivière entraîne le ciel à la dérive
Et le vent est chargée d'une odeur de lilas.
La terre exhale une senteur de terreau gras
Dont s'imprègnent les draps grenus, râpeux et rudes
Que la servante épaisse, aux lentes attitudes,
Recueillera, ce soir, dans son panier d'osier.
Je songe au geste égal, rustique et familier
De cette femme, détachant comme des grappes
De fruits clairs, la blancheur ondoyante des nappes,
Qui claquent comme un vol de colombes, soudain
Et se déploient, halo vivant, par ce jardin
En frappant le silence inconnu d'un bruit d'ailes.
Ô rumeurs, vous flottez aux courbes des tonnelles,
Vous emplissez l'enclos paisible et la maison
Savoure la voluptueuse pâmoison
De se sentir ainsi bercéee à vos murmures :
Debordez maintenant dans les chambres obscures,
Et vous reconnaîtrez, dans l'ombre, chaque fois,
L'écho mystérieux qui double votre voix.

Francis Carco "La bohême et mon coeur

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 22, 2009  21:39


Erotique

Dans le torrent de tes cheveux, dans la rivière de ta bouche,
Lisière comme le soir - sombre
Un appel vain,vain éclat
encore dans l’obscurité je t’envelopperai,
oui encore avec la rose de la nuit
et disparaîtra le monde d’un geste de baguette, tombera en lambeaux
puis il roulera muet,un voile traversera les yeux
et je dirai sans être - je suis encore ainsi nageant en toi, je porte ton empreinte
dans les iris ou sur les paupières, suspendue telle une larme
j’entendrai en toi la mer argentée avec le dauphin gravé
dans la coquille de ton corps ensommeillé murmurant.
Dans le bois, où tu es le bouleau, la blanche substance laiteuse du jour
le barbare monstrueux,mille siècles portant
j’exploserai, j’éclaterai, frémissement de la forêt
dans tes branches – un oiseau une dédicace :
encore un jour – et pour la nostalgie - un siècle
un geste – et déjà le cortège des sens
un pas – et c’est toi qui existe
chaque moment - l’ apparition attendant en germe.

(pour ma Bassïa la plus chère– Krzysztof)

******      

Le Paradis d’or

Je transformerai pour toi le Paradis d’or le ciel
et sa voie lactée
oh ! mourir pour renaître
tel l’écho d’une noix brisée
pour toi Je transformerai
les bourgeons divins
du crépuscule chant envoûtant,
les murmures de l’étang,
l’exquis sens de la vie,
l’aurore aux gazouillis d’oiseaux
*
Je transformerai pour toi la terre rêche
en délicat survol de pissenlits,
en bonté.
Je disposerai
les ombres au loin
qu’elles se cabrent comme un chat
sa fourrure rayonnante enroulera
les ténèbres, les couleurs des orages, les petits esprits
et la grisaille des nœuds
*
Pour toi Je transformerai
des ruisseaux l’air vibrant
la voûte angélique fumante
en des allées illimitées
de bouleaux transparents, débordantes
de sèves chantantes.
Ils joueront tel le violoncelle
le chagrin - la lumière des lianes roses
les ailes - l'hymne des abeilles
*
Mais Je te conjure sors-moi d’abord de ces yeux
ces débris perçants de verres – le tableau de nos jours
les crânes blancs éparpillés
sur des prairies par le sang incendiées
mais Je te conjure transforme-moi nos temps infirmes,
couvre les tombes de lits de rivières
secoue de tes cheveux
la poussière des batailles
cendres noires
de ce temps foudroyant

Krzysztof Kamil BACZYNSKI,(22/01/2026 - 04 /08/1944)

                     



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