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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 25, 2009  02:14

Pierres blessées

Parfois l’enfant ne sait pas dire son chagrin,
Mais il entend, le soir, les étranges présages
Qui annoncent aux pierres blessées, à même le sol,
Leur libération, où il apprend que les pierres
Cœurs brisés, ont parfois l’éclat dur d’un langage.
Le bruit de la mer rugit au vestiaire
- Et un reproche ; mais cela même est rassurant :
Un reproche de moins entre lui et la mort…
Et là, sur le tapis devant la cheminée,
Il regarde l’enfer et voit son avenir
- Qui sait, peut-être une chambre de chauffe ?-
Pourtant, l’enfant, je pense, a connu des fous-rires
(On dit que de la vie ce sont les seuls remèdes),
Et puis, n’eût-il pas survécu,
Saurait-il que Rimbaud a connu ces chagrins,
Rimbaud dont l’âge d’homme aussi, comme le sien,
Fut déserté d’amour et privé de langage ?
Malcolm Lowry

      

SONNET

Cette ruine à présent où la lune marche seule
Éclairant l’araignée en sa toile et la rose
J’y fus auparavant, j’aimai chaque pierre sombre ;
S’il y en eut aucune, des ombres je fus l’une.
L'oreille comme à une conque, ce jour-là, je perçus
Dans l’invisible tout massivement délettré,
Un mot unique et vrai mais non d’éternité,
Arraché aux étranges mutations de l’âme ;
Cette ruine, soit masure soit palais, apaisera
A la fin ce qui fut dévasté ; conduis-y
Le futur famélique et le passé sanglant
Dans sa nuit. Seule la lune fera assaut des marches
A l’escalier en ruine vers ce qui eût pu être
pour, un temps, s’y asseoir, pauvre reine aveuglée.

Malcolm Lowry, Poésies complètes, traduit de l’anglais par Jacques Darras, Denoël, 2005
                     

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 26, 2009  13:21


CRÉPUSCULE, AURORE

Cygne dolent : la rue qui nage.
Rouge cercueil : soleil couchant.
Pleureuse : la lune qui cache
Le monde avec ses cheveux blancs.
Aux rais de lune m'enroulant,
Coiffé d'un bleu casque à panache,
Je meurs quand, sur un lit brûlant,
Le jour de la nuit se dégage.

Laszlo NAGY
Adaptation de Jean Rousselot~

*******      

ERRANT SANS FIN DANS LA SUIE ET LA NEIGE

Errant sans fin dans la suie et la neige
au sommeil je succombe.
Soudain qui je cherchais prend ton visage.
ô fleur poussée où le glaive saccage,
fleur de ta propre tombe.
J'ai perdu mes vingt ans mais que m'importe
puisque tu me consoles
de ce faubourg qui secrète ma peine,
ton harmonica vivement égrène
ses notes frivoles.
La beauté, la gaîté font à ma vie
un chemin merveilleux.
Je ne veux exister qu'en brûlant pour elles
dussé-je n'y sucer, tel un captif,
que le plus mauvais miel.
Un brouillard épais tombe sur le monde
et tombe sur mon sort.
Arme-moi, je t'en prie, d'un pur amour :
à toi je me lierai jours après jours
Jusqu'à mon lit de mort.

Laszlo NAGY (1883-1954)
Adaptation de Paul Chaulot.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 28, 2009  06:28


L'HERBE

Dans la Forêt aux Six Couleuvres
mes bras autour d'un chêne, j'ai hurlé !
"Je vais mourir."
L'azur m'a répondu :"Moi je m'en moque."
Le ruisseau ne s'est pas arrêté
et le caillou m'a dit :
"Ce n'est pas mon affaire
car je suis mort sans m'émouvoir plus de cent fois."
La fourmi m'a nargué :
"Je ne veux rien comprendre."
Une herbe toutefois m'a paru plus aimable :
"je te recouvrirai, si tu insistes."

Alain Bosquet

******      

PREFACE A L'AMOUR

Alors tu prendras ton habit de feuilles du jardin.
N'oublie pas le romarin au pied du mur,
Le caillou que je jetais à ta fenêtre.
Une poignée d'air se souvient.
Les roseaux froissés nous diront toujours l'heure.
Tu prendras le fantôme du chien qui dort sous le rosier
Et la petite grenouille des murs qui chante sur trois notes
Aime-moi.
Aime-moi. Ainsi je dis.
La bénédiction des arbres tombe sur la rosée.
Ceux qui ne dorment pas préparent de nouvelles fêtes.
Aime-moi. Souviens-toi.
Je n'ai d'autre prière. Je suis fragile.

JEAN MALRIEU

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 29, 2009  15:52


INSPIRATION

Ombres du jour blanc
Contre mes yeux. Je ne vois
Rien hormis le blanc.
L'heure blanche. L'âme
Affranchie du désir et de l'heure.

Blancheur des eaux mortes,
Oeil ouvert, heure aveugle.
Frotte ton silex, mémoire, flambe
Contre l'heure et son ressac,
Mémoire, flamme nageant.


Détaché de mon corps, détaché
Du désir, je retourne au désir,
A la mémoire de ton corps. Je retourne.
Et ton corps flambe en ma mémoire,
Et flambe en ton corps ma mémoire.

Corps qui fut Dieu, qui fut corps embrasé,
Dieu qui fut corps et fut corps déifié,
Or il n'est plus que mémoire
D'un corps délié d'un autre corps :
Ton corps est mémoire de mes os.


Ombre solaire sombre faucille
Cerne la cécité de mes sources
Dénoue le noeud scie le désir
Eteins l'âme exténuée

Mais la mémoire démembrée nage
De ses naissances à son néant
Toute montée de son avènement
Elle nage outre remous et mandement

Elle nage contre le nul
Ardeur de l'eau
Langue de feu scintille l'eau
Pentecôte mot sans mots

Sens privé de sens Penser
Non pensé qui mémoire transfigure
Le reste est brassée d'étincelles.

OCTAVIO PAZ
   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : mars 31, 2009  01:26


Les trois Pâques de l'année

A la première Pâque il fleurit des lilas
La terre est toute verte oublieuse d'hiver
Tout le ciel est dans l'herbe et se voit à l'envers
A la première Pâque

A la Paque d'été j'ai perdu mon latin
Il fait si bon dormir dans l'abri d'or des meules
Quand le jour brûle bien la paille des éteules
A la Paque d'été

A la Pâque d'hiver il soufflait un grand vent
Ouvrez ouvrez la porte à ces enfants de glace
Mais les feux sont éteints où vous prendriez place
A la Pâque d'hiver..

Trois Pâques ont passé revient le Nouvel An
C'est à chacun son tour cueillir les perce-neige
L'orgue tourne aux chevaux la chanson du manège
Trois Pâques ont passé

Revient le Nouvel An qui porte un tablier
Comme un champ semé de neuves violettes
Et la feuille verdit sur la forêt squelette
Revient le Nouvel An

Saison de mon pays variables saisons
Qu'est-ce que cela fait si ce n'est plus moi-même
Qui sur les murs écris le nom de ce que j'aime
Saison de mon pays

Saisons belles saisons.

Louis Aragon "Le Nouveau Crève-coeur"(1897-1982)

******      

La pluie fine...

La pluie fine a mouillé toutes
choses, très doucement et en silence. Il pleut
encore un peu. Je vais sortir sous les arbres. Pieds
nus, pour ne pas tâcher mes chaussures.

La pluie au printemps est délicieuse. Les
branches chargées de fleurs mouillées ont un
parfum qui m'étourdit. On voit briller au soleil la
peau délicate des écorces.

Hélas! que de fleurs sur la terre ! Ayez
pitié des fleurs tombées. Il ne faut pas les balayer et
les mêler dans la boue, mais les conserver aux abeilles.

les scarabées et les limaces traversent le
chemin entre les flaques d'eau; je ne veux pas
Marcher sur eux, ni effrayer ce lézard doré qui
s'étire et cligne des paupières.

Pierre Louys "Oeuvres" (1870-1925).

-(      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 1, 2009  02:25


Je vis un cheval pâle...

Le grand ciel noir était plus pâle que ces jambes,
avec l'obscurité il ne pouvait se fondre.
C'était le soir où près de notre feu
un cheval noir apparut à nos yeux.

Je n'ai pas de souvenir de noir plus sombre.
Plus noires que charbon étaient ses jambes.
Il était noir comme la nuit, comme le vide.
Il était noir de la crinière au fouet.
Mais c'est d'un autre noir, déjà, qu'était
son dos qui ignorait la selle.
Il restait sans bouger. Endormi, semblait-il.
Et la noirceur de ses sabots était terrible.

Il était noir, inaccessible à l'ombre.
Si noir, qu'il ne pouvait être plus sombre.
Aussi noir que l'est la nuit noire à minuit.
Aussi noir que l'est le dedans d'une aiguille.
Aussi noir que sont les futaies les plus hautes.
Comme dans la poitrine l'espace entre les côtes.
Comme le trou sous terre où se cache le grain.
À l'intérieur de nous c'est noir, je le crois bien.

Et pourtant oui, il devenait plus sombre !
Il n'était que minuit à notre montre.
Il était là, sans s'avancer d'un pas.
Sous son ventre régnaient des ténèbres insondables.
Son dos déjà disparaissait.
Plus rien de clair ne restait.
Ses yeux luisaient en blanc, comme une chiquenaude.
Sa prunelle en était plus effrayante encore.

Il était comme un négatif.
Pourquoi avait-il donc, suspendant son pas vif,
décidé de rester parmi nous si longtemps ?
Sans s'éloigner de notre feu de camp ?
Pourquoi respirait-il cet air si noir,
faisant craquer les branches sous son poids ?
Pourquoi ce rayon noir qu'il faisait ruisseler ?

Parmi nous tous, il se cherchait un cavalier.

(Joseph Brodsky)

            

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 2, 2009  01:22


Le temps d’aimer

Il est temps d’aimer cette âme de terre
Ce visage rond. Ô femme il est temps
De jeter la lune au fond de la mer
Pour prendre les poissons à la lumière
De cet astre froid que le feu défend.

Le jour pousse le soleil sur les pins
À midi les fleurs, les insectes flambent
Cet homme tout neuf, tout nu, me ressemble
Ce ventre, ce front, ces yeux sont les miens
L’âme bat comme un balancier d’horloge
Le coeur, on dirait qu’il attend quelqu’un
Et les oiseaux, les arbres qui s’approchent
Cet homme à sauver les reconnaît bien.

Ô femme, il est temps de croire à l’amour
Le chardonneret choisit la mésange
Et l’alouette rechante, relance
Le soleil sur le pays d’alentour
Ô femme, ces mains, ces yeux qui vous cherchent
Cette voix venue de je ne sais où
Peuvent tout l’amour sans le sacrilège
Le soleil éteint, la pluie nous protège
Et je veux vivre le Verbe avec vous.

Dans les cris de l’aube et du crépuscule
Où tant d’oiseaux, d’insectes sont blottis
La mer mange le soleil et la lune
Révulse le jour, renverse la nuit
Ô femme, il est temps d’aimer ce visage
De croire à ce corps, à cette âme qui
Mesure l’amour et le multiplie
Et manque le monde où Dieu se déplace.

Charles LE QUINTREC,Les Noces de la Terre, Grasset.

*****      

Ronde de nuit

Frères du jour et de la nuit
J’attends vos ordres vos désirs
Je n’ose pas depuis plusieurs jours
Regarder dans la glace
J’écoute tout simplement à l’affût
Et je n’entends rien
Un grand sac baille
Mes souliers sont à la porte
Et une voix qui moue l’amour
Grimpe le long des murs en fleurs
J’attends toujours
Et puis rien

Frères du jour et de la nuit,
Est-ce moi est-ce vous
Qui glissait sans trêve et sans rêve
Sans merci
Le long de ce grand mur taché
Et qui entendait vos longues mains à tâtons
A minuit
Frères du jour et de la nuit
On frappe on regrette on désire
Un corps blanc
Et des yeux
Des yeux
Des yeux

Philippe Soupault

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 3, 2009  01:53


LE SUPREME EGAREMENT

Le suprême égarement
de parler quand tout se tait
ou de se taire quand tout parle
se dissimule dans la manœuvre
de parler pour se taire
ou de se taire pour parler.

La réalité est une toile criblée
de gouttes de paroles et de gouttes de silence.
Et les gouttes se mélangent
dans un délire sans axiomes
au point d’imprégner parfois toute la toile.

Pourra-t-on un jour sécher la toile
pour pouvoir ainsi nous envelopper ?

Roberto Juarroz "Quinzième poésie verticale

****      

HORIZON

Ô mer antérieure à nous, tes frayeurs
Recelaient des coraux, des plages, des clairières.
Forcés les secrets de la nuit, de la brume
Serrée, des tourmentes endurées, du mystère,
Le Lointain ouvrait ses corolles, et le Sud sidéral
Resplendissait sur les nefs de l’initiation.

Ligne sévère de la lointaine côte –
Quand la nef se rapproche la falaise se dresse
De tous ses arbres là même où le Lointain n’avait que du néant;
La terre, de plus près, en sons et couleurs se déploie :
Enfin, quand on débarque, il y a des oiseaux, des fleurs,
Là où de loin n’était rien que l’abstraite ligne.

Voici le songe: voir les formes invisibles
De la distance vague, et, par de fort sensibles
Elans de l’espérance et de la volonté,
Aller quérir sur la froide ligne de l’horizon
L’arbre, la plage, la fleur, l’oiseau, la source –
Les baisers mérités de la Vérité.

Roberto Juarroz .Poésie verticale

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 4, 2009  01:44


Si l'on gardait

Si l'on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l'on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont sur la mer ;
Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent,
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu'un sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent...
Si l'on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l'on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs
Crinières de nuit, toisons de safran
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d'attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu'on leur permît de se promener
Au bout de leur corde,
Les liens des cheveux seraient longs, si longs
Qu'en les déroulant du seuil des prisons,
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s'en aller
Jusqu'à leur maison...

CHARLES VILDRAC

****      

L'ardoise noire de l'origine
adieu à André Frénaud

A la fin, il faut laisser gagner l'ennemi
qui avait pris votre place, qui avait noyé
votre regard, qui semblait si familier.
Tous les chiffres ont fait un zéro pur.
A la fin, il faut laisser gagner la lumière:
le feu blanc du réel, la flamme atroce
de la destruction, le rouge brasier solaire.
Sur l'ardoise du néant, il y a un visage.
C'est le visage de tous nos rêves.
C'est l'héritage amer de l'absence.
C'est la souffrance sans voix de l'enfance.
Sur l'ardoise du néant, il y un visage.
Il a fini sa course, le chasseur - et quand il a visé
la proie, c'est son visage qui se lisait - comme un livre
son propre visage oublié dans les restes du dernier repas.

Alain Suied
      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 6, 2009  01:10


Matines

Ô mes Amours, voici le jour
Un jour de mai qui se proclame
Un jour qui va, tout feu, tout flamme
Durer toujours

Voici le jour fort comme quatre
Sous sa crinière de beau temps
Voici le jour bien trop content
Pour en rabattre

Dès qu'il pointa son museau tendre
Il eut avec lui tous les coqs
Les platanes musclés à bloc
Pour le défendre

C'est promis, juré, décrété
L'eau le dit, le bronze le gronde
Il va durer pour tout le monde
L'éternité !

Laissez s'arrêter les pendules
C'est le jour à jamais levé
C'est le jour J, c'est le jour V
Cœurs incrédules

Bah ! On sait qu'il déchantera
Midi va l'assommer sans faute
Il glissera dans l'herbe haute
Ce fier-à-bras

Déjà la voix des eaux s'étouffe
Le zèle des clochers s'éteint
On tient à l'œil ce beau matin
Faiseur d'esbroufe

Toute mesure et tout velours
La sûre nuit guette son heure
Hélas, il faudra bien qu'on meure
Ô mes Amours

LUCIENNE DESNOUES

****      

Notre-Dame de Salagon

A Salagon, j'aurais voulu
Quand la chapelle devint grange
Assister au départ des anges
Et voir s'installer absolu
Le blé

Ah ! pensèrent les arcs sublimes
Il nous arrive un dieu nouveau
Tiré par de graves chevaux
Jamais ainsi ne nous sentîmes
Comblés

Dans ces splendeurs qu'on charria
De beaux amants la nuit dernière
Vinrent chanter à leur manière
Alléluia et Gloria
Déo !

Vers la voûte faite aux cantates
Fusèrent leurs bonheurs jumeaux
Chœurs de Noël et des Rameaux
Dites si vraiment vous montâtes
Plus haut

LUCIENNE DESNOUES         



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 7, 2009  00:51


VIE ET MARÉE

Quelquefois, je ne sais quelle clarté nous faisait entrevoir le sommet d'une vague et parfois
aussi le bruit de nos instruments ne couvrait pas le vacarme de l'Océan qui se rapprochait. La
nuit de la villa était entourée de mer. Ta voix avait l'inflexion d'une voix d'enfer et le piano
n'était plus qu'une ombre sonore. Alors toi, calme, dans ta vareuse rouge, tu me touchas l'épaule
du bout de ton archet, comme l'émotion du Déluge m'arrêtait. "Reprenons!" dis-tu. O vie ! ô
douleur ! ô souffrances d'éternels recommencements ! que de fois lorsque l'Océan des nécessités
m'assiégeait ! que de fois ai-je dit, dominant des chagrins trop réels ! hélas ! " Reprenons! "
et ma volonté était comme la villa si terrible cette nuit-là. Les nuits n'ont pour moi que des
marées d'équinoxe.

JUGEMENT DES FEMMES

Aux enfers, Dante et Virgile inspectaient un baril tout neuf. Dante tournait autour. Virgile
méditait. Or ce n'était qu'un baril de harengs saurs. Ève toujours belle habite en ces lieux
courbée par le désespoir bien qu'elle ait à sa nudité la consolation d'un nimbe. Ève se pinçant
le nez déclara: " Oh! mais cela sent mauvais! " et elle s'éloigna.


RUSES DU DÉMON POUR RAVOIR SA PROIE

Le quai sombre, en triangle de donjon, hérissé de platanes l'hiver, squelettes trop jolis sur
l'échancrure du ciel. A l'auberge vivait avec nous une femme belle, mais plate, qui cachait ses
cheveux sous une perruque ou du satin noir. Un jour au-dessus du granit, elle m'apparut au plein
solei1 de la mer : trop grande - comme les rochers du coin - elle mettait sa chemise, je vis que
c'était un homme et je le dis. La nuit sur une espèce de quai londonien j'en fus châtié : éviter
le coup de couteau à la face ! se faire abîmer le pouce ! riposter par un poignard dans la
poitrine à la hauteur de l'omoplate. L 'Hermaphrodite n'était pas mort. Au secours ! au secours !
on arrive... des hommes, que sais-je ? ma mère ! et je revois la chambre d'auberge sans serrure
aux portes : il y avait, Dieu merci, des crochets mais quelle malignité a l'hermaphrodite : une
ouverture du grenier, un volet blanc remue et l'hermaphrodite descend par là.

MAX JACOB.LE CORNET A DES
         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 8, 2009  00:59


Ode

Un corbeau devant moi croasse,
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l'endroit où je passe,
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal,
J'entends craqueter le tonnerre,
Un esprit se présente à moi,
J'ois charon qui m'appelle à soi,
Je vois le centre de la terre.

Ce ruisseau remonte en sa source,
Un boeuf gravit sur un clocher,
Le sang coule de ce rocher,
Un aspic s'accouple d'une ourse,
Sur le haut d'une vieille tour
Un serpent déchire un vautour,
Le feu brûle dedans la glace,
Le Soleil est devenu noir,
Je vois la Lune qui va choir,
Cet arbre est sorti de sa place.


Théophile de Viau (1590-1626)Oeuvres poétiques, Première partie, XLIX (1621)

****      

Au nom du Père

Toutes les cloches du canton
Se signent au sommet des arbres
Toutes les cloches cardinales
Dérobent Dieu dans un buisson

Ô les cloches que je confonds
Avec les mille bruits de l’âme !

Mon père en silence s’éloigne
Le paradis dans la poitrine
Je le regarde et n’ose pas
Toucher sa tête légitime
Par la gloire du Golgotha
L’autre rivage le ranime.

Mon père est droit dans son habit
Son âme sourit sur sa bouche
Dès qu’on s’écarte de son lit
Il bouge les membres et bouge
Un ciel qui le précède et qui
Tombe en terre dès qu’on le touche.

Toutes les cloches du canton
Se signent au sommet des arbres
Et dans ce monde où nous mourons
L’Amour multiplie ces miracles

La Bretagne en forme de barque
Tirée par mille percherons
Permet à ceux que nous aimons
De passer dans l’île de Pâques.


Charles LE QUINTREC,Les Noces de la Terre, Grasset.

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 9, 2009  07:44


Attente.

Les hirondelles du souvenir
Voyagent d'un doigt à l'autre
Et sur le bout du doigt
Le lézard vert de l'avenir
Mangent les mouches du coeur.
Je donnerai cette pastille
A la langue qui baisera l'ennui fidèle,
J'accepterai la main
Qui donnera des graines de soleil,
De lune, d'étoiles et de nuages
A mon perroquet vert.
Je crie :
A moi, à moi, à moi !
mais je sais bien que ce n'est qu'un perroquet à l'oeil vorace,
Car je n'appelle pas, ni moi, ni vous ni personne.
Sous le masque j'ai mis le vide.
Dans le vide j'ai mis les mille lettres de l'alphabet,
Cela fait un beau concert
Bien qu'il n'y ait personne.
Et pourtant j'attends, j'attends,
J'attends le zéro qui ne viendra jamais.

Georges Ribemont-Dessaignes (1884-1974) Champs libres 1974.

Poèmes à dire et à redire. Dans la jubilation du partage.
Poèmes adressés à l'autre, tendus vers l'autre dans une fraternité essentielle..
C'est le choix de Zéno Bianu, dans" poèmes à dire."

*****
      
Du temps.

Dans l'eau du temps qui coule à petit bruit,
Dans l'air du temps qui souffle à petit vent,
Dans l'eau du temps qui parle à petits mots
Et sourdement touche l'herbe et le sable;
Dans l'eau du temps qui traverse les marbres,
Usant au front le rêve des statues,
Dans l'eau du temps qui muse au lourd jardin,
Le vent du temps qui fuse au lourd feuillage
Dans l'air du temps qui ruse aux quatre vents,
Et qui jamais ne pose son envol,
Dans l'air du temps qui pousse un hurlement
Puis va baiser les flores de la vague,
Dans l'eau du temps qui retourne à la mer,
Dans l'air du temps qui n'a point de maison,
Dans l'eau, dans l'air, dans la changeante humeur
Du temps, du temps sans heure et sans visage,
J'aurai vécu à profonde saveur,
Cherchant un peu de terre sous mes pieds,
J'aurai vécu à profondes gorgées,
Buvant le temps, buvant tout l'air du temps
Et tout le vin qui coule dans le temps.

Géo Norge (1898-1990) "Oeuvres Poétiques" Seghers 1978.

"Poèmes à dire" anthologie de poésie contemporaine francophone.(MERCI MARIE-ELISABETH)

      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 10, 2009  13:00


ailleurs

ailleurs on précise les fondements
le bien-fondé de toute chose et de rien
ailleurs on aiguise les narines
elles fouilleront leurs propres chemins

l'éternité n'est qu'un moment
qui se courbe dans les reins

depuis toujours la pierre
seule répond
la pierre seule
répand ses entrailles
où les mains fomentent
leurs minces complots

quand sera-ce joué
sur les tables de la mémoire
cette partie de soi qui va
se détachant

BEAULIEU, Michel, Anecdotes, Saint-Lambert, Le Noroît, 1977,

****      

VISAGE EPRIS DE SON DEVENIR

visage épris de son devenir
et de son devenir absent
le fixé le démasqué

miettes de mica sur l'envers
éparpillé des miroirs

j'attends qu'à la longue la peau
le ratatine
molle chair des joues
baiser plissé

qui cachent les lignes de si ténébreux
ai-je fait du temps ce qu'il a fait de moi
si fortuit

ô peuple passant de l'histoire

Michel Beaulieu

                     

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : avril 12, 2009  00:28


LA ROSE DU MONDE

Qui vit en songe que la beauté passe comme un rêve?
Pour ces lèvres rouges et leur orgueil affligé,
Affligé qu'aucune merveille ne survienne,
Troie s’en alla dans une lueur funèbre,
Et les enfants d’Usna moururent.

Nous passons, nous et le monde laborieux :
Avec le cortège des âmes, vacillant et disparaissant
Comme les eaux pâles fuyant dans l’hiver,
Sous les astres fugitifs, l’écume du ciel
Survit sur ce visage unique.

Faites révérence, archanges, en votre sombre demeure :
Avant d’être, ou avant tout battement de coeur,
Gisant et docile près de Son Trône;
Il fit du monde une route verdoyante
Devant ses pieds vagabonds.

W.B. Yeats .Traduites par O.Capparos

*****      

Lui qui aurait voulu pouvoir offrir le ciel

Si je pouvais t'offrir le bleu secret du ciel
Brodé de lumière d'or et de reflets d'argents
Le mystérieux secret, le secret éternel
De la nuit et du jour, de la vie et du temps

Avec tout mon amour je le mettrais à tes pieds
Mais tu sais je suis pauvre et je n'ai que mes rêves
Alors c'est de mes rêves qu'il faut te contenter
Marche doucement, car tu marches sur mes rêves

Traduction libre de « He wishes for the clothes of heaven » de W.B. Yeats par Keyvan
Sayar         

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