Présentement sur Amicalien
Les membres en ligne : 141
Les nouveaux membres : 28
Anniversaires aujourd'hui : 35
Famille : Révèlations poètiques.
Ce sujet fait partie de la famille Révèlations poètiques.. Cette famille est publique. Vous pouvez donc échanger dans cette famille sans vous y inscrire.
![]()
Auteur
Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil
|
Epsilon |
Date du message : octobre 15, 2009 11:21 |
||
|
VOYAGE Il n'y a des yeux qui ne regardent que le songe; et, quand le songe se dissipe, ils demeurent aveugles. Il y a des ponts où on ne passe pas, en hiver, bien que personne ne les garde : des ponts sans arches, abstraits comme un arc en ciel et froids comme la pluie de l'aube. Un champ de blé qui mûrit; le charme futile des phares quand le matin lave les ultimes brouillards; un battement de paupières comme des ailes : des images que je me rappelle et qui me restituent les yeux avec lesquels j'aperçois l'entrée de la ville. Nuno Judice **** SCENE DE RUE Dans un coin du café, ce que tu cherches, c'est que le poème te dises qui tu es, pourquoi tu te caches, quel est le nom de la fille qui t'a regardé fixe- ment. Et tu n'as pas de réponse. La réponse était sur les lèvres de cette fille que ton silence n'a pas su interroger; et dans le vent qui balayait l'esplanade, em- portant feuilles et papiers. L'automne une image, celle de ta propre vie, que tu n'as pas su ignorer; pour que d'une b a n al e conversation avec l'inconnue, surgisse une image, cette autre, de la vie que tu aurais aimé ne pas perdre, à chaque instant, entre tes doigts et tes vers. Nuno Judice Un chant dans l'épaisseur du temps traduit du portugais par Michel Chandeigne Poésie/Gallimard
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : octobre 16, 2009 10:53 |
||
|
Premières méditations poétiques A ELVIRE Oui, l'Anio murmure encore Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur; Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure; Et Ferrare au siècle futur Murmurera toujours celui d'Éléonore. Heureuse la beauté que le poëte adore! Heureux le nom qu'il a chanté! Toi qu'en secret son culte honore, Tu peux, tu peux mourir! dans la postérité Il lègue à ce qu'il aime une éternelle vie; Et l'amante et l'amant, sur l'aile du génie, Montent d'un vol égal à l'immortalité. Ah! si mon frêle esquif, battu par la tempête, Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port; Si des soleils plus beaux se levaient sur ma tête; Si les pleurs d'une amante, attendrissant le sort, Écartaient de mon front les ombres de la mort: Peut-être..., oui, pardonne, ô maître de la lyre! Peut-être j'oserais (et que n'ose un amant?) Égaler mon audace à l'amour qui m'inspire, Et, dans des chants rivaux célébrant mon délire, De notre amour aussi laisser un monument! Ainsi le voyageur qui, dans son court passage, Se repose un moment à l'abri du vallon, Sur l'arbre hospitalier dont il goûta l'ombrage, Avant que de partir, aime à graver son nom. Vois-tu comme tout change ou meurt dans la nature? La terre perd ses fruits, les forêts leur parure; Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers; Par un souffle des vents la prairie est fanée; Et le char de l'automne au penchant de l'année Roule, déjà poussé par la main des hivers! Comme un géant armé d'un glaive inévitable, Atteignant au hasard tous les êtres divers, Le Temps avec la Mort, d'un vol infatigable, Renouvelle en fuyant ce mobile univers! Dans l'éternel oubli tombe ce qu'il moissonne: Tel un rapide été voit tomber sa couronne Dans la corbeille des glaneurs; Tel un pampre jauni voit la féconde automne Livrer ses fruits dorés au char des vendangeurs. Vous tomberez ainsi, courtes fleurs de la vie, Jeunesse, amour, plaisir, fugitive beauté; Beauté, présent d'un jour que le ciel nous envie, Ainsi vous tomberez, si la main du génie Ne vous rend l'immortalité! Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse, Brillante de beauté, s'enivrant de plaisir: Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse, Que restera-t-il d'elle? à peine un souvenir: Le tombeau qui l'attend l'engloutit tout entière, Un silence éternel succède à ses amours; Mais les siècles auront passé sur ta poussière, Elvire, et tu vivras toujours! Alphonse de Lamartine
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : octobre 17, 2009 23:27 |
||
|
Vertige de l'écriture Un mot pour un autre partir à la montagne partir avec la montagne, avec la mer se quitter un moment se réveiller osier, nacre, poêle à frire se retrouver dans les entrailles de sa mère ne jamais avoir existé, ne pas avoir été compromis par la vie, par les autres, par soi. Il me faudra du temps pour oublier cette fâcheuse et tortueuse affaire, l'existence humaine. Qu'aurai-je vu? Qu'aurai-je rencontré? Pas même Dieu, me serai croisé à peine trop pressé pour me reconnaitre. Toujours comme une marée ce flot de sentiments brisés sur l'écueil, toujours cette réalité sans harmonie ni délicatesse, cette chute sans ailes dans un escalier sans marches, ce fond sans fin je crois que j'en sortirai meurtri, marqué pour l'éternité. Jean-Pierre Rosnay ***** Comme un bateau a la mer Je ne veux rien savoir Rien écouter et rien entendre J'élude le blanc et le noir Et j'ignore le vert le plus tendre Je ne veux ce soir rien comprendre Mais te voir te boire et te prendre Je te prendrai comme un bateau prend la mer Je briserai les vagues Je te prendrai comme un oiseau fend l'air Je te prendrai comme on plante une dague Je te prendrai Comme un clochard arrache la monnaie au fond de sa sébile Et comme mille avions bombardant une ville Je te prendrai comme on puise à la source Et comme le voleur dans le sang prend la bourse Je te prendrai Comme le jour qui balbutie entrouvre à demi la paupiére Comme un moine dans sa priére Comme un voyou lançant sa pierre Je te prendrai commc on pend la sorcière Je te prendrai comme on peindrait sa mére Je te prendrai dans le coeur de ma main Comme un enfant comptant ses billes Ou peut-être au creux d'un chemin Comme un garçon et une fille Dans les senteurs du romarin Je te prendrai mon doux chagrin Jean-Pierre Rosnay.Comme un bateau prend la mer . Gallimard
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : octobre 19, 2009 23:53 |
||
|
Mon coeur battait Mon coeur battait comme une voile dans ta voix C'était un soir de toi quand les portes sont closes Et comme un vêtement sur la chaise repose Tout le long passé nu des choses que l'on voit C'était un soir pareil à tous les soirs absents Quand le monde a de tout mémoire machinale Il est trop tard déjà pour lire le journal On n'entend plus la voix que de son propre sang Il saigne quelque part un sanglot de jardin Ou peut-être c'était un chien d'inquiétude L'oreille longuement fait du silence étude J'écoute sur mon coude et voici que soudain : TU REVES LOUIS ARAGON, Le voyage de Hollande, 1964 ***** La Peur Par les plaines de ma crainte, tournée au Nord, Voici le vieux berger des Novembres qui corne, Debout, comme un malheur, au seuil du bercail morne, Qui corne au loin l'appel des troupeaux de la mort. L'étable est là, lourde et vieille comme un remords, Au fond de mes pays de tristesse sans borne, Qu'un ruisselet, bordé de menthe et de viorne Lassé de ses flots lourds, flétrit, d'un cours retors. Brebis noires, à croix rouges sur les épaules, Et béliers couleur feu rentrent, à coups de gaule, Comme ses lents péchés, en mon âme d'effroi ; Le vieux berger des Novembres corne tempête. Dites, quel vol d'éclairs vient d'effleurer ma tête Pour que, ce soir, ma vie ait eu si peur de moi ? Emile Verhaeren
|
|||
|
-grimalkin- |
Date du message : octobre 22, 2009 03:34 |
||
|
Zéro coup de feu Tes chaussures glissent le mot de passe sous le palais de ma bouche Ma langue suce le mot de passe Sous le palais de ta bouche ma langue glisse Tes chaussures glissent dans l'aile droite sous le palais de ma bouche Tes chaussures glissent dans l'aile gauche Ta chaussure droite sous le palais de ma bouche Ta chaussure gauche dans l'aile droite Ma langue glisse dans ta chaussure droite Ma langue chausse ta chaussure gauche Sous le palais de ma bouche tes chaussures chausse ma langue Ta langue suce le mot de passe Dans ta chaussure gauche ma langue glisse Sous le palais de ma bouche ta chaussure droite Ma langue chausse ta chaussure droite Ta chaussure gauche glisse sous le palais de ma bouche Le mot de passe chasse le mot de passe et l'aile droite l'aile gauche Sous le palais de ta bouche ma langue glisse Ta chaussure droite chasse ma langue ta chaussure gauche la suce et chausse l'aile gauche dans l'aile droite glisse sous le palais de ma bouche chaussure gauche dans chaussure droite ta langue dans ma bouche Ta langue chausse ma bouche et ma bouche ta langue Ta chaussure droite glisse sous le palais de ma bouche et ta chaussure gauche sur ma langue Ta langue dans ma bouche le mot de passe dans la chaussure droite l'aile gauche la chaussure droite la chaussure droite suce l'aile gauche glisse sous le palais de ma bouche chasse ma langue chausse ma bouche sur ta chaussure droite ma bouche glisse dans l'aile droite sous le palais de ta bouche passe de chaussure droite à chaussure gauche sans chaussure gauche ni chaussure droite ta langue dans ma bouche sans mot de passe ni aile droite ni aile gauche sous le palais de ta bouche ta bouche glisse sans chaussure gauche ni chaussure droite ma langue passe m'a-langue passe t'a-chaussure glisse m'a-langue passe Ghérasim Luca. La proie s'ombre.José Corti.1998 ......
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : octobre 23, 2009 23:33 |
||
|
Ton jour délaisse ton jour Comme s'il était moins clarté Que passion, les rayons de ta lumière Ne sont que l'abandon de la lumière M'as-tu fait D'abandon seulement, Est-ce là cette autre lumière Que je ne vois pas mais qui m'envahit ? Si tu te quittes Je suis éloignement, Si tu fuis au bout du vent Je reste le souffle disparu. Si tu m'ignores, Est-ce ton ciel qui m'enfouit De sa passion muette ? Ta voix couvre ma voix Je ne puis que mentir, Ton corps dissout mon corps Je ne puis que mourir. Que l'orgueil ne soit pas mon orgueil Mais le mal que tu me donnes. Rends mes jours dociles A l'hébétude retrouvée. Ne cesse pas de découdre Mon âme déchirée. Parmi les fleurs d'amour et de haine J'ai cru voyager Or ne j'ai été qu'inattentif ; Je me suis complu au vol des abeilles Pour tresser le vent Et me griser de foudre silencieuse. Je me suis cru pourvu de ma vie Là où le jour ne faisait que rôder, Je n'ai pas eu la tendresse des feuilles Mauvais guetteur je n'ai pas cru l'appel Esseulé, sans terre ni ciel, Afin que je mange et boive Et regagne le repos Puissé-je du moins m'échapper de mon livre ! Marc Guyon
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : octobre 25, 2009 00:19 |
||
|
Enfants de septembre Les bois étaient tout recouverts de brumes basses, Déserts, gonflés de pluie et silencieux; Longtemps avait soufflé ce vent du nord où passent Les Enfants Sauvages, fuyant vers d'autres cieux, Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l'espace. Après avoir surpris le dégel de ma chambre, A l'aube je gagnai la lisière des bois; Par une bonne lune de brouillard et d'ambre, Je relevai la trace, incertaine parfois, sur le bord d'un layon, d'un enfant de septembre. Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés, Ils se croisaient d'abord au milieu des ornières Où, dans l'ombre, tranquille, il avait essayé De boire, pour reprendre ses jeux solitaires Très tard, après le long crépuscule mouillé. Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres Où son pied ne marquait qu'à peine le sol; Je me suis dit : il va s'en retourner peut-être A l'aube, pour chercher ses compagnons de vol, En tremblant de la peur qu'ils aient pu disparaître Le Jour glacial s'était levé sur les marais Je restais accroupi dans l'attente illusoire Regardant défiler la faune qui rentrait Dans l'ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire Et les corbeaux criards aux cimes des forêts Et je me dis : je suis un enfant de Septembre, Moi-même, par le coeur, la fièvre et l'esprit Et la brûlante volupté de tous mes membres, et le désir que j'ai de courir dans la nuit Sauvage, ayant quitté l'étouffement des chambres Il va certainement me traiter comme un frère, Peut-être me donner un nom parmi les siens; Mes yeux le combleraient d'amicales lumières S'il ne prenait pas peur, en me voyant soudain Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière. Mais les bois étaient recouverts de brumes basses Et le vent commençait à remonter au nord, Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses, Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts, Qui vont par d'autres voies en de mêmes espaces ! Et je me dis : Ce n'est pas dans ces pauvres landes Que les Enfants de Septembre vont s'arrêter; Un seul qui se serait écarté de sa bande Aurait-il, en ce soir, compris l'atrocité De ces marais déserts et privés de légende ? Patrice de La Tour du Pin,( La Quête de la joie 1933 )
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : octobre 28, 2009 16:57 |
||
|
Un jeu qu'on appelle pureté Une rue, des maisons, et voici un puzzle ! Des pieds, des genoux, un chemin, et voici la cécité ! Un perdant, un gagnant, et voici le sifflet ! Nous autres, oiseaux, nous aimons nous poser sur cette limpidité. Nous sautillons de quelques pas sur ce terrain plat en hochant la tête, la gorge, la queue, et le cœur nous vient de continuer la partie sur la branche d'un chêne, la clôture d'un parc, l'herbe d'un pré ! Mieux que la miette est le pain, mieux que le toit, la nuée ! On peut toujours mieux revenir et s'enfuir, s'enfuir et revenir au lieu où la fontaine ne boit qu'une défaite certaine, où l'issue est issue. Pour nous autres oiseaux cette limpidité ne manque pas de trilles mais elle voudrait entendre chanter nos osselets ! Comment faire babiller des jouets inamovibles dans un jeu aussi dur, aussi difficile, où tout est défini, englué, mélangé ? Le sérieux sur la branche est une avant-saison de l'eau qui va mûrir des fleurs qui vont tarir. Elles formeront une ronde avec le poids de l'air dont l'obscurité n'aura rien d'avilissant. Il n'y a qu'un trouble, celui qui contrefait l'envie d'atterrir, celui qui l'imite, qui puisse nous entraîner à ce jeu qu'on appelle pureté. Armand Olivennes (Poète très injustement oublié des anthologies et des sites de poèsie en général)
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : octobre 30, 2009 00:22 |
||
|
OBSCUR OUVERT...Extrait par la parole tu me connaîtras tout l'avalanche les peines les oublis les pénombres la chair la mémoire la politique le feu le soleil d'oiseaux les plumes les plus violentes les astres les repentirs près de la mer les visages la houle la tendresse parfois à peine pénombrent oublient brûlent raillent astrent politisent ensoleillent oisellement plument se repentent et mémorisent maréent s'envisagent et houlent ou s'attendrissent se cherchent et se lèvent quand ils tombent meurent comme des substances naissent comme des substances s'entrechoquent sont la cause de mystères balbutient bavent se mangent se boivent se pleuvent pour dedans aux fenêtres se voient venir circulent dans leurs bras finissent par donner dans la parole comme morts ou comme vivants tournent cillent libres dans le son pris dans le son ils arpentent le monde humainement n'appartiennent à personne astres mers comme des repentirs comme des oublis peines en feu ou politiques pénombres de la chair oiseaux de ce visage et l'avalanche la mémoire la houle. . JUAN GELMAN *** AMOUR QUI S'APAISE finit-il? commence-t-il? quelle nouvelle vieillesse l'attend encore? quel éclat? amour qui se penche de soi-même vers soi-même étant aussi mémoire de soi mangeant de soi quelle vieille ombre lui sucera la nuque? oh pestes qui ont visité mon pays ont attaqué sont parties étrangères comme le vent JUAN GELMAN Extrait d'Obscur ouvert, éditions PHI, 1997 (un poète que je découvre , grace à Emilla Gitana, peut-être un futur post.)
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : octobre 31, 2009 16:15 |
||
|
Qui Qui se souviendra de moi quand je partirai seuls les moineaux que j'ai nourri pas les peupliers devant ma fenêtre le parc du nord non plus mon voisin vert mes amis seront tristes une petite heure et m'oublieront je reposerai dans le corps de la terre elle me changera et m' oubliera -------------------------------------------------------------------------------- j'épie le monologue de la lune ces rayons argentés s'égouttent dans ma corolle nous nous retrouverons quand nous serons restés des enfants -------------------------------------------------------------------------------- Frère N'oublie pas nous sommes frères d'une énigme du fond des âges nous vivons dans un cercle plein de coins sur la face du monde je colle l'étiquette de la beauté mon mot et j'appelle le tien car nous sommes frères du néant de l'éternité Rose Ausländer. MERCI A ESPRITS NOMADES
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : novembre 1, 2009 23:28 |
||
|
Donnez la parole à la nuit... Donnez la parole à la nuit, un langage dévoré dont les trous laissent passer la lumière et qui fait que l’amour ne s’endort jamais. Je suis plus bas que terre en mon pays contrit, je vais glissant sur l’or de mes lisières : le bleu des orées, c’est mon lit. Croise tous les passants qui n’ont pas de mémoire, fais-toi plus oublieux que la forêt. Je suis d’un sol qui ne tient pas sous l’histoire : il n’est que fondrières, lézardes, issues terrées, Ô terre, sépulcre des eaux de gloire ! Je connais un ruissellement fabuleux dont les méandres nous mènent aux salles ouvertes sur le Verbe. Mais qui peut parler de cette rencontre quand tout n’est plus que vide sous les herbes ? Donnez langage à la pénombre, une parole toute mâchée par Dieu : voici le compte des mots avant que ne sombre ce grand feu décharné en son propre milieu. Je reprends en soufflant sur le feu de mes mots, j’aime entendre ronfler le brasier qui répond ; mes mots, je les ai donnés comme des fruits fondant sur chaque lèvre où j’entendais le nom de mon repos. Après moi, c’est toujours moi dans l’intrigue secrète que je noue et dénoue pour un autre que moi. Comme mon ombre est douce à la lueur des crètes, me devançant et puis tardant, mon noir chamois ! D’où vient ce sifflet léger dans les arbres, ce raisin nu pendu sur un mur insolent ? Qui de vous va chasser mes agrestes frelons tournant autour d’un sommeil qui se délabre ? Feu mourant dont le regain est oublié, choisissant des rameaux plus nus que la prière, soleil vidé de sa lumière, orange qui traîne sur un noir palier ! Jean CAYROL.Extrait de Fragments d’insomnie, Seuil.
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : novembre 2, 2009 23:10 |
||
|
L’INCONNUE Au-dessus des restaurants, le soir, L’air est épais, sauvage et lourd, Et règne sur les cris d’ivrognes Un souffle de printemps malsain. Au-dessus des rues poussiéreuses, De l’ennui des villégiatures, Luit le bretzel du boulanger, Un enfant pleure quelque part. Et aux barrières, chaque soir, Le melon collé sur l’oreille, Les hâbleurs patentés promènent Des dames dans les fossés. Les volets grincent sur l’étang, Une femme glapit au loin, Et, dans le ciel, on voit le disque, Blasé, stupide, grimacer. Et chaque soir, mon seul ami Vient se refléter dans mon verre, Comme moi il est étourdi Par le liquide âpre et étrange. Tandis que les laquais somnolent Plantés près des tables voisines, Des ivrognes aux yeux de lapin Proclament : « In vino veritas ! » Et chaque soir, à l’heure dite (Ou est-ce un songe qui me vient ?), Une taille svelte, serrée de soie, Paraît dans la vitre embrumée. Et, passant entre les ivrognes, Toujours seule, d’un pas lent, Sentant le parfum et la brume, Elle s’assoit près de la fenêtre. Et les légendes d’autrefois Imprègnent la soie élastique, Les plumes noires de son chapeau Et les bagues à la main étroite. Charmé par l’étrange présence, Au-delà de ce voile noir, Je vois un rivage enchanté, Je vois un lointain enchanteur. J’ai la garde d’obscurs mystères, Je dois veiller sur un soleil, Et l’âpre vin a pénétré Tous les méandres de mon âme. Et les plumes d’autruche penchent, Se balancent dans mon esprit, Et ces yeux bleus, ces yeux sans fond Sur le rivage, au loin fleurissent. Mon âme recèle un trésor, La clef m’en a été confiée ! Tu as raison, ivrogne, je sais : La vérité est dans le vin. Ozerki.24 avril 1906 Alexandre Blok, La Ville.Le Monde terrible (Livre deuxième [1904-1908]), Gallimard, Collection Poésie, 2003.,Traduit du russe par Pierre Léon.
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : novembre 3, 2009 23:07 |
||
|
Ma morte vivante Dans mon chagrin, rien n'est en mouvement J'attends, personne ne viendra Ni de jour, ni de nuit Ni jamais plus de ce qui fut moi-même Mes yeux se sont séparés de tes yeux Ils perdent leur confiance, ils perdent leur lumière Ma bouche s'est séparée de ta bouche Ma bouche s'est séparée du plaisir Et du sens de l'amour, et du sens de la vie Mes mains se sont séparées de tes mains Mes mains laissent tout échapper Mes pieds se sont séparés de tes pieds Ils n'avanceront plus, il n'y a plus de route Ils ne connaîtront plus mon poids, ni le repos Il m'est donné de voir ma vie finir Avec la tienne Ma vie en ton pouvoir Que j'ai crue infinie Et l'avenir mon seul espoir c'est mon tombeau Pareil au tien, cerné d'un monde indifférent J'étais si près de toi que j'ai froid près des autres. Paul Eluard *** Je ne me demande pas Je ne me demande pas Si je suis vivant dans ce vent Je respire et le souffle Qui était le mien va au vent D'où il venait dans le nouveau souffle Qui est le mien et le sera Dans le même vent Jusqu'à ma mort Je ne me demande pas Si je pèse ou ne pèse pas Au chemin d'air Je ne questionne personne Surtout pas moi Je déteste penser et répondre Ce matin il n'y a ni demande ni réponse Inscris-le mon âme sur le Tout Et sur le rien Où tu vas et d'où tu viens Inscris-le en lettres d'air sur l'air et rien Jacques Chessex, Le désir de la neige . Grasset
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : novembre 5, 2009 10:31 |
||
|
Bifurcation je ne veux pas te quitter mon sourire est attaché à ton corps et le baiser de l'algue à la pierre à l'intérieur de mon âge je porte un enfant gai et bruyant il n'y a que toi qui saches le faire sortir du coquillage comme l'escargot avec de fines voix parmi l'herbe il y a les mains fraîches des fleurs qui se tendent vers moi mais il n'y a que ta voix qui soit fine comme ta main est fine comme le soir est impalpable comme le repos Tristan Tzara, 1896-1963(Indicateur des chemins du coeur) L'étranger Si ce n'est pas ce froid, qu'est-ce qui me signale ? Le rêve mal dissous, l'ombre noire et la voix Qui font pleurer l'enfant, ou la brume hivernale ? C'est moi... moi, l'importun qui vous barre la voie. Je ne suis ni mort ni vif, ailleurs est mon domaine. L'enfer du ferrailleur est moins que moi rongé, Moins diffus le retour inquiet d'une âme en peine ; Le regard qu'on lui jette éloigne l'étranger. Il est une pâleur, il est une couleur Et sombre et claire, un jour vague entre chien et loup : Le croirez-vous, je suis fait de cette douleur. Je viens d'ailleurs, que vaut l'objet qu'on porte au clou ? Et voici que grandit en moi l'incertitude, Que s'approfondit plus encore ma solitude. Mohamed Dib, 1920-2003
|
|||
|
Epsilon |
Date du message : novembre 7, 2009 01:46 |
||
|
Le dialogue nocturne Toute la nuit d'étoiles est sur un promontoire. Viens ! Nous aurons assez d'étoiles pour nous deux. Serre bien, sur ton cou, ton voile au vent du soir. Vois comme sous nos pas les ajoncs sont frileux. Viens, là, ; penche-toi. Penche ton doux visage. Il faut qu'il soit toujours innocent et curieux. Serre bien, sur ton cou, ton voile et sois très sage : toute la mer, ainsi, je la vois dans tes yeux. Le vol des goélands, déjà, se fait plus humble. Suis les étoiles, vite! ! et laisse les oiseaux. Laisse l'eau de tes yeux réfléchir le ciel simple. Ton regard est si pur et ton front est si beau Je ne vois plus la mer, quand tu m'as embrassée. La mer est dans tes yeux, mes lèvres sont mouillées. Amie, ô penche-toi, laisse ton doux visage, innocemment ainsi, me cacher ce nuage. Paul Fort LES TOUTOUS Tous les poèmes d'amour sont des poèmes d'esclave Elsa Lou George d'autres Aragon Pollinaire et Alfred de Musset Les yeux sont des lacs où forcément on se noie Les seins des obus et bien sûr ils nous tuent Les bras plus blancs que ceux de Dieu nous broient Mamour mamie monâme mareine Une femme est une chienne dit-on Des amoureuses Mais ces hommes qui rampent ne sont pas moins des chiens Et les plus fanfarons sont autant à genoux Ce qui les sauve est qu'ils inventent Parfois Un beau vers Et après l'esclavage un grand poème sur la liberté. Extrait de Que le siècle commence, Les Belles Lettres, 1996 .Charles Dantzig MERCI GRIMALKIN POUR CE COUP DE PIED DANS LA FOURMILIERE POETIQUE,LOL!
|
|||
|
Page 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 |
|||




