Amicalien - Pour créer des liens et des amitiés

Présentement sur Amicalien
Les membres en ligne : 141
Les nouveaux membres : 28
Anniversaires aujourd'hui : 35

Connexion des membres

  Se souvenir de moi sur cet ordinateur


Cjrs Radio, la radio des boomers


Le forum des familles Amicaliennes



  Famille : Révèlations poètiques.


Ce sujet fait partie de la famille Révèlations poètiques.. Cette famille est publique. Vous pouvez donc échanger dans cette famille sans vous y inscrire.



Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 15, 2009  11:21

VOYAGE

Il n'y a des yeux qui ne regardent que le songe; et, quand
le songe se dissipe, ils demeurent aveugles.

Il y a des ponts où on ne passe pas, en hiver,
bien que personne ne les garde : des ponts
sans arches, abstraits comme un arc en ciel
et froids comme la pluie de l'aube.

Un champ de blé qui mûrit;
le charme futile des phares quand le matin
lave les ultimes brouillards;
un battement de paupières comme des ailes :

des images que je me rappelle

et qui me restituent les yeux
avec lesquels j'aperçois l'entrée de la ville.

Nuno Judice

****

SCENE DE RUE

Dans un coin du café, ce que tu cherches, c'est que le
poème
te dises qui tu es, pourquoi tu te caches, quel est le nom
de la fille qui t'a regardé fixe-
ment. Et tu n'as pas de réponse. La réponse
était sur les lèvres de cette fille que
ton silence n'a pas su interroger;
et dans le vent qui balayait l'esplanade, em-
portant feuilles et papiers. L'automne
une image, celle de ta propre vie, que
tu n'as pas su ignorer; pour que d'une
b a n al e conversation avec l'inconnue,
surgisse une image, cette autre, de la
vie que tu aurais aimé ne pas perdre,
à chaque instant, entre tes doigts et tes vers.

Nuno Judice
Un chant dans l'épaisseur du temps
traduit du portugais par Michel Chandeigne
Poésie/Gallimard

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 16, 2009  10:53

Premières méditations poétiques

A ELVIRE

Oui, l'Anio murmure encore
Le doux nom de Cynthie aux rochers de Tibur;
Vaucluse a retenu le nom chéri de Laure;
Et Ferrare au siècle futur
Murmurera toujours celui d'Éléonore.
Heureuse la beauté que le poëte adore!
Heureux le nom qu'il a chanté!
Toi qu'en secret son culte honore,
Tu peux, tu peux mourir! dans la postérité
Il lègue à ce qu'il aime une éternelle vie;
Et l'amante et l'amant, sur l'aile du génie,
Montent d'un vol égal à l'immortalité.
Ah! si mon frêle esquif, battu par la tempête,
Grâce à des vents plus doux, pouvait surgir au port;
Si des soleils plus beaux se levaient sur ma tête;
Si les pleurs d'une amante, attendrissant le sort,
Écartaient de mon front les ombres de la mort:
Peut-être..., oui, pardonne, ô maître de la lyre!
Peut-être j'oserais (et que n'ose un amant?)
Égaler mon audace à l'amour qui m'inspire,
Et, dans des chants rivaux célébrant mon délire,
De notre amour aussi laisser un monument!
Ainsi le voyageur qui, dans son court passage,
Se repose un moment à l'abri du vallon,
Sur l'arbre hospitalier dont il goûta l'ombrage,
Avant que de partir, aime à graver son nom.
Vois-tu comme tout change ou meurt dans la nature?
La terre perd ses fruits, les forêts leur parure;
Le fleuve perd son onde au vaste sein des mers;
Par un souffle des vents la prairie est fanée;
Et le char de l'automne au penchant de l'année
Roule, déjà poussé par la main des hivers!
Comme un géant armé d'un glaive inévitable,
Atteignant au hasard tous les êtres divers,
Le Temps avec la Mort, d'un vol infatigable,
Renouvelle en fuyant ce mobile univers!
Dans l'éternel oubli tombe ce qu'il moissonne:
Tel un rapide été voit tomber sa couronne
Dans la corbeille des glaneurs;
Tel un pampre jauni voit la féconde automne
Livrer ses fruits dorés au char des vendangeurs.
Vous tomberez ainsi, courtes fleurs de la vie,
Jeunesse, amour, plaisir, fugitive beauté;
Beauté, présent d'un jour que le ciel nous envie,
Ainsi vous tomberez, si la main du génie
Ne vous rend l'immortalité!
Vois d'un oeil de pitié la vulgaire jeunesse,
Brillante de beauté, s'enivrant de plaisir:
Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse,
Que restera-t-il d'elle? à peine un souvenir:
Le tombeau qui l'attend l'engloutit tout entière,
Un silence éternel succède à ses amours;
Mais les siècles auront passé sur ta poussière,
Elvire, et tu vivras toujours!

Alphonse de Lamartine

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 17, 2009  23:27

Vertige de l'écriture

Un mot pour un autre partir à la montagne partir avec la montagne, avec la mer se quitter un
moment se réveiller osier, nacre, poêle à frire se retrouver dans les entrailles de sa mère ne
jamais avoir existé, ne pas avoir été compromis par la vie, par les autres, par soi.
Il me faudra du temps pour oublier cette fâcheuse et tortueuse affaire, l'existence
humaine. Qu'aurai-je vu? Qu'aurai-je rencontré? Pas même Dieu, me serai croisé à
peine trop pressé pour me reconnaitre.
Toujours comme une marée ce flot de sentiments brisés sur l'écueil, toujours cette
réalité sans harmonie ni délicatesse, cette chute sans ailes dans un escalier sans
marches, ce fond sans fin
je crois que j'en sortirai meurtri, marqué pour l'éternité.

Jean-Pierre Rosnay
*****   

Comme un bateau a la mer

Je ne veux rien savoir
Rien écouter et rien entendre
J'élude le blanc et le noir
Et j'ignore le vert le plus tendre
Je ne veux ce soir rien comprendre
Mais te voir te boire et te prendre

Je te prendrai comme un bateau prend la mer
Je briserai les vagues
Je te prendrai comme un oiseau fend l'air
Je te prendrai comme on plante une dague
Je te prendrai
Comme un clochard arrache la monnaie au
fond de sa sébile
Et comme mille avions bombardant une ville
Je te prendrai comme on puise à la source
Et comme le voleur dans le sang prend la bourse

Je te prendrai
Comme le jour qui balbutie
entrouvre à demi la paupiére
Comme un moine dans sa priére
Comme un voyou lançant sa pierre
Je te prendrai commc on pend la sorcière
Je te prendrai comme on peindrait sa mére

Je te prendrai dans le coeur de ma main
Comme un enfant comptant ses billes
Ou peut-être au creux d'un chemin
Comme un garçon et une fille
Dans les senteurs du romarin

Je te prendrai mon doux chagrin

Jean-Pierre Rosnay.Comme un bateau prend la mer . Gallimard

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 19, 2009  23:53

Mon coeur battait

Mon coeur battait comme une voile dans ta voix
C'était un soir de toi quand les portes sont closes
Et comme un vêtement sur la chaise repose
Tout le long passé nu des choses que l'on voit

C'était un soir pareil à tous les soirs absents
Quand le monde a de tout mémoire machinale
Il est trop tard déjà pour lire le journal
On n'entend plus la voix que de son propre sang

Il saigne quelque part un sanglot de jardin
Ou peut-être c'était un chien d'inquiétude
L'oreille longuement fait du silence étude
J'écoute sur mon coude et voici que soudain :

TU REVES

LOUIS ARAGON, Le voyage de Hollande, 1964

    *****

La Peur

Par les plaines de ma crainte, tournée au Nord,
Voici le vieux berger des Novembres qui corne,
Debout, comme un malheur, au seuil du bercail morne,
Qui corne au loin l'appel des troupeaux de la mort.

L'étable est là, lourde et vieille comme un remords,
Au fond de mes pays de tristesse sans borne,
Qu'un ruisselet, bordé de menthe et de viorne
Lassé de ses flots lourds, flétrit, d'un cours retors.

Brebis noires, à croix rouges sur les épaules,
Et béliers couleur feu rentrent, à coups de gaule,
Comme ses lents péchés, en mon âme d'effroi ;

Le vieux berger des Novembres corne tempête.
Dites, quel vol d'éclairs vient d'effleurer ma tête
Pour que, ce soir, ma vie ait eu si peur de moi ?

Emile Verhaeren

   

-grimalkin-
Modérateur
France

Date du message : octobre 22, 2009  03:34

Zéro coup de feu

Tes chaussures glissent le mot de passe
sous le palais de ma bouche
Ma langue suce le mot de passe
Sous le palais de ta bouche
ma langue glisse

Tes chaussures glissent dans l'aile droite
sous le palais de ma bouche
Tes chaussures glissent dans l'aile gauche
Ta chaussure droite sous le palais de ma bouche
Ta chaussure gauche dans l'aile droite

Ma langue glisse dans ta chaussure droite
Ma langue chausse ta chaussure gauche
Sous le palais de ma bouche
tes chaussures chausse ma langue
Ta langue suce le mot de passe
Dans ta chaussure gauche ma langue glisse
Sous le palais de ma bouche ta chaussure droite

Ma langue chausse ta chaussure droite
Ta chaussure gauche glisse
sous le palais de ma bouche
Le mot de passe chasse le mot de passe
et l'aile droite l'aile gauche

Sous le palais de ta bouche ma langue glisse
Ta chaussure droite chasse ma langue
ta chaussure gauche la suce
et chausse l'aile gauche dans l'aile droite
glisse sous le palais de ma bouche
chaussure gauche dans chaussure droite
ta langue dans ma bouche

Ta langue chausse ma bouche
et ma bouche ta langue
Ta chaussure droite glisse
sous le palais de ma bouche
et ta chaussure gauche sur ma langue

Ta langue dans ma bouche
le mot de passe dans la chaussure droite
l'aile gauche la chaussure droite
la chaussure droite suce l'aile gauche
glisse sous le palais de ma bouche
chasse ma langue chausse ma bouche
sur ta chaussure droite ma bouche glisse
dans l'aile droite sous le palais de ta bouche
passe de chaussure droite à chaussure gauche
sans chaussure gauche ni chaussure droite
ta langue dans ma bouche
sans mot de passe
ni aile droite ni aile gauche
sous le palais de ta bouche
ta bouche glisse sans chaussure gauche
ni chaussure droite
ma langue passe
m'a-langue passe
t'a-chaussure glisse
m'a-langue passe

Ghérasim Luca. La proie s'ombre.José Corti.1998 ......


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 23, 2009  23:33

Ton jour délaisse ton jour
Comme s'il était moins clarté
Que passion, les rayons de ta lumière
Ne sont que l'abandon de la lumière

M'as-tu fait
D'abandon seulement,
Est-ce là cette autre lumière
Que je ne vois pas mais qui m'envahit ?

Si tu te quittes
Je suis éloignement,
Si tu fuis au bout du vent
Je reste le souffle disparu.

Si tu m'ignores,
Est-ce ton ciel qui m'enfouit
De sa passion muette ?

Ta voix couvre ma voix
Je ne puis que mentir,
Ton corps dissout mon corps
Je ne puis que mourir.
Que l'orgueil ne soit pas mon orgueil
Mais le mal que tu me donnes.
Rends mes jours dociles
A l'hébétude retrouvée.
Ne cesse pas de découdre
Mon âme déchirée.

Parmi les fleurs d'amour et de haine
J'ai cru voyager
Or ne j'ai été qu'inattentif ;
Je me suis complu au vol des abeilles
Pour tresser le vent
Et me griser de foudre silencieuse.
Je me suis cru pourvu de ma vie
Là où le jour ne faisait que rôder,
Je n'ai pas eu la tendresse des feuilles
Mauvais guetteur je n'ai pas cru l'appel
Esseulé, sans terre ni ciel,
Afin que je mange et boive
Et regagne le repos
Puissé-je du moins m'échapper de mon livre !

Marc Guyon

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 25, 2009  00:19

Enfants de septembre

Les bois étaient tout recouverts de brumes basses,
Déserts, gonflés de pluie et silencieux;
Longtemps avait soufflé ce vent du nord où passent
Les Enfants Sauvages, fuyant vers d'autres cieux,
Par grands voiliers, le soir, et très haut dans l'espace.

Après avoir surpris le dégel de ma chambre,
A l'aube je gagnai la lisière des bois;
Par une bonne lune de brouillard et d'ambre,
Je relevai la trace, incertaine parfois,
sur le bord d'un layon, d'un enfant de septembre.

Les pas étaient légers et tendres, mais brouillés,
Ils se croisaient d'abord au milieu des ornières
Où, dans l'ombre, tranquille, il avait essayé
De boire, pour reprendre ses jeux solitaires
Très tard, après le long crépuscule mouillé.

Et puis, ils se perdaient plus loin parmi les hêtres
Où son pied ne marquait qu'à peine le sol;
Je me suis dit : il va s'en retourner peut-être
A l'aube, pour chercher ses compagnons de vol,
En tremblant de la peur qu'ils aient pu disparaître

Le Jour glacial s'était levé sur les marais
Je restais accroupi dans l'attente illusoire
Regardant défiler la faune qui rentrait
Dans l'ombre, les chevreuils peureux qui venaient boire
Et les corbeaux criards aux cimes des forêts

Et je me dis : je suis un enfant de Septembre,
Moi-même, par le coeur, la fièvre et l'esprit
Et la brûlante volupté de tous mes membres,
et le désir que j'ai de courir dans la nuit
Sauvage, ayant quitté l'étouffement des chambres

Il va certainement me traiter comme un frère,
Peut-être me donner un nom parmi les siens;
Mes yeux le combleraient d'amicales lumières
S'il ne prenait pas peur, en me voyant soudain
Les bras ouverts, courir vers lui dans la clairière.

Mais les bois étaient recouverts de brumes basses
Et le vent commençait à remonter au nord,
Abandonnant tous ceux dont les ailes sont lasses,
Tous ceux qui sont perdus et tous ceux qui sont morts,
Qui vont par d'autres voies en de mêmes espaces !

Et je me dis : Ce n'est pas dans ces pauvres landes
Que les Enfants de Septembre vont s'arrêter;
Un seul qui se serait écarté de sa bande
Aurait-il, en ce soir, compris l'atrocité
De ces marais déserts et privés de légende ?

Patrice de La Tour du Pin,( La Quête de la joie 1933 )

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 28, 2009  16:57

Un jeu qu'on appelle pureté

Une rue, des maisons, et voici un puzzle !
Des pieds, des genoux, un chemin, et voici la cécité !
Un perdant, un gagnant, et voici le sifflet !
Nous autres, oiseaux, nous aimons nous poser sur cette limpidité.
Nous sautillons de quelques pas sur ce terrain plat
en hochant la tête, la gorge, la queue,
et le cœur nous vient de continuer la partie
sur la branche d'un chêne, la clôture d'un parc, l'herbe d'un pré !
Mieux que la miette est le pain,
mieux que le toit, la nuée !
On peut toujours mieux revenir et s'enfuir,
s'enfuir et revenir
au lieu où la fontaine ne boit qu'une défaite certaine,
où l'issue est issue.

Pour nous autres oiseaux
cette limpidité ne manque pas de trilles
mais elle voudrait entendre chanter nos osselets !
Comment faire babiller des jouets inamovibles
dans un jeu aussi dur, aussi difficile,
où tout est défini, englué, mélangé ?
Le sérieux sur la branche
est une avant-saison
de l'eau qui va mûrir
des fleurs qui vont tarir.
Elles formeront une ronde
avec le poids de l'air
dont l'obscurité n'aura rien d'avilissant.
Il n'y a qu'un trouble,
celui qui contrefait l'envie d'atterrir,
celui qui l'imite,
qui puisse nous entraîner
à ce jeu qu'on appelle pureté.

Armand Olivennes (Poète très injustement oublié des anthologies et des sites de poèsie en général)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 30, 2009  00:22

OBSCUR OUVERT...Extrait

par la parole tu me connaîtras

tout l'avalanche les peines les oublis
les pénombres la chair la mémoire
la politique le feu le soleil d'oiseaux
les plumes les plus violentes les astres
les repentirs près de la mer
les visages la houle la tendresse
parfois à peine pénombrent
oublient brûlent raillent astrent
politisent ensoleillent oisellement
plument se repentent et mémorisent maréent
s'envisagent et houlent ou s'attendrissent
se cherchent et se lèvent quand ils tombent
meurent comme des substances naissent comme des substances
s'entrechoquent sont la cause de mystères
balbutient bavent se mangent se boivent
se pleuvent pour dedans aux fenêtres
se voient venir circulent dans leurs bras
finissent par donner dans la parole comme morts
ou comme vivants tournent cillent
libres dans le son pris dans le son
ils arpentent le monde humainement
n'appartiennent à personne astres mers
comme des repentirs comme des oublis
peines en feu ou politiques
pénombres de la chair oiseaux de ce visage
et l'avalanche la mémoire la houle.
.
JUAN GELMAN

***
AMOUR QUI S'APAISE finit-il?
commence-t-il? quelle nouvelle
vieillesse l'attend encore?
quel éclat? amour qui se penche

de soi-même vers soi-même étant
aussi mémoire de soi
mangeant
de soi quelle vieille

ombre lui sucera la nuque? oh pestes
qui ont visité mon pays
ont attaqué sont parties
étrangères comme le vent

JUAN GELMAN

Extrait d'Obscur ouvert, éditions PHI, 1997
(un poète que je découvre , grace à Emilla Gitana, peut-être un futur post.)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 31, 2009  16:15

Qui

Qui se souviendra de moi
quand je partirai

seuls les moineaux
que j'ai nourri
pas les peupliers
devant ma fenêtre
le parc du nord non plus
mon voisin vert

mes amis seront tristes
une petite heure
et m'oublieront

je reposerai
dans le corps de la terre
elle me changera
et m' oubliera


--------------------------------------------------------------------------------

j'épie

le monologue de la lune
ces rayons argentés
s'égouttent dans ma corolle

nous nous
retrouverons
quand nous
serons restés des enfants


--------------------------------------------------------------------------------

Frère

N'oublie pas
nous sommes frères
d'une énigme du fond des âges

nous vivons
dans un cercle
plein de coins

sur la face du monde
je colle
l'étiquette de la beauté
mon mot
et j'appelle le tien

car nous sommes frères
du néant
de l'éternité

Rose Ausländer. MERCI A ESPRITS NOMADES

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 1, 2009  23:28

Donnez la parole à la nuit...

Donnez la parole à la nuit,
un langage dévoré
dont les trous laissent passer la lumière
et qui fait que l’amour ne s’endort jamais.

Je suis plus bas que terre
en mon pays contrit,
je vais glissant sur l’or de mes lisières :
le bleu des orées, c’est mon lit.

Croise tous les passants qui n’ont pas de mémoire,
fais-toi plus oublieux que la forêt.
Je suis d’un sol qui ne tient pas sous l’histoire :
il n’est que fondrières, lézardes, issues terrées,
Ô terre, sépulcre des eaux de gloire !

Je connais un ruissellement fabuleux dont les méandres
nous mènent aux salles ouvertes sur le Verbe.
Mais qui peut parler de cette rencontre
quand tout n’est plus que vide sous les herbes ?

Donnez langage à la pénombre,
une parole toute mâchée par Dieu :
voici le compte des mots avant que ne sombre
ce grand feu décharné en son propre milieu.

Je reprends en soufflant sur le feu de mes mots,
j’aime entendre ronfler le brasier qui répond ;
mes mots, je les ai donnés comme des fruits fondant
sur chaque lèvre où j’entendais le nom de mon repos.

Après moi, c’est toujours moi dans l’intrigue secrète
que je noue et dénoue pour un autre que moi.
Comme mon ombre est douce à la lueur des crètes,
me devançant et puis tardant, mon noir chamois !

D’où vient ce sifflet léger dans les arbres,
ce raisin nu pendu sur un mur insolent ?
Qui de vous va chasser mes agrestes frelons
tournant autour d’un sommeil qui se délabre ?

Feu mourant dont le regain est oublié,
choisissant des rameaux plus nus que la prière,
soleil vidé de sa lumière,
orange qui traîne sur un noir palier !


Jean CAYROL.Extrait de Fragments d’insomnie, Seuil.


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 2, 2009  23:10

L’INCONNUE

Au-dessus des restaurants, le soir,
L’air est épais, sauvage et lourd,
Et règne sur les cris d’ivrognes
Un souffle de printemps malsain.

Au-dessus des rues poussiéreuses,
De l’ennui des villégiatures,
Luit le bretzel du boulanger,
Un enfant pleure quelque part.

Et aux barrières, chaque soir,
Le melon collé sur l’oreille,
Les hâbleurs patentés promènent
Des dames dans les fossés.

Les volets grincent sur l’étang,
Une femme glapit au loin,
Et, dans le ciel, on voit le disque,
Blasé, stupide, grimacer.

Et chaque soir, mon seul ami
Vient se refléter dans mon verre,
Comme moi il est étourdi
Par le liquide âpre et étrange.

Tandis que les laquais somnolent
Plantés près des tables voisines,
Des ivrognes aux yeux de lapin
Proclament : « In vino veritas ! »

Et chaque soir, à l’heure dite
(Ou est-ce un songe qui me vient ?),
Une taille svelte, serrée de soie,
Paraît dans la vitre embrumée.

Et, passant entre les ivrognes,
Toujours seule, d’un pas lent,
Sentant le parfum et la brume,
Elle s’assoit près de la fenêtre.

Et les légendes d’autrefois
Imprègnent la soie élastique,
Les plumes noires de son chapeau
Et les bagues à la main étroite.

Charmé par l’étrange présence,
Au-delà de ce voile noir,
Je vois un rivage enchanté,
Je vois un lointain enchanteur.

J’ai la garde d’obscurs mystères,
Je dois veiller sur un soleil,
Et l’âpre vin a pénétré
Tous les méandres de mon âme.

Et les plumes d’autruche penchent,
Se balancent dans mon esprit,
Et ces yeux bleus, ces yeux sans fond
Sur le rivage, au loin fleurissent.

Mon âme recèle un trésor,
La clef m’en a été confiée !
Tu as raison, ivrogne, je sais :
La vérité est dans le vin.

Ozerki.24 avril 1906
Alexandre Blok, La Ville.Le Monde terrible (Livre deuxième [1904-1908]), Gallimard, Collection
Poésie, 2003.,Traduit du russe par Pierre Léon.

            

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 3, 2009  23:07

Ma morte vivante

Dans mon chagrin, rien n'est en mouvement
J'attends, personne ne viendra
Ni de jour, ni de nuit
Ni jamais plus de ce qui fut moi-même

Mes yeux se sont séparés de tes yeux
Ils perdent leur confiance, ils perdent leur lumière
Ma bouche s'est séparée de ta bouche
Ma bouche s'est séparée du plaisir
Et du sens de l'amour, et du sens de la vie
Mes mains se sont séparées de tes mains
Mes mains laissent tout échapper
Mes pieds se sont séparés de tes pieds
Ils n'avanceront plus, il n'y a plus de route
Ils ne connaîtront plus mon poids, ni le repos

Il m'est donné de voir ma vie finir
Avec la tienne
Ma vie en ton pouvoir
Que j'ai crue infinie

Et l'avenir mon seul espoir c'est mon tombeau
Pareil au tien, cerné d'un monde indifférent
J'étais si près de toi que j'ai froid près des autres.

Paul Eluard

***
         
Je ne me demande pas

Je ne me demande pas
Si je suis vivant dans ce vent
Je respire et le souffle
Qui était le mien va au vent
D'où il venait dans le nouveau souffle
Qui est le mien et le sera
Dans le même vent
Jusqu'à ma mort

Je ne me demande pas
Si je pèse ou ne pèse pas
Au chemin d'air
Je ne questionne personne
Surtout pas moi
Je déteste penser et répondre

Ce matin il n'y a ni demande
ni réponse
Inscris-le mon âme sur le Tout
Et sur le rien
Où tu vas et d'où tu viens
Inscris-le en lettres d'air sur l'air et rien

Jacques Chessex, Le désir de la neige . Grasset

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 5, 2009  10:31

Bifurcation

je ne veux pas te quitter
mon sourire est attaché à ton corps
et le baiser de l'algue à la pierre
à l'intérieur de mon âge je porte un enfant gai et bruyant
il n'y a que toi qui saches le faire sortir du coquillage
comme l'escargot avec de fines voix

parmi l'herbe il y a
les mains fraîches des fleurs qui se tendent vers moi
mais il n'y a que ta voix qui soit fine
comme ta main est fine comme le soir est impalpable comme le repos

Tristan Tzara, 1896-1963(Indicateur des chemins du coeur)



L'étranger

Si ce n'est pas ce froid, qu'est-ce qui me signale ?
Le rêve mal dissous, l'ombre noire et la voix
Qui font pleurer l'enfant, ou la brume hivernale ?
C'est moi... moi, l'importun qui vous barre la voie.

Je ne suis ni mort ni vif, ailleurs est mon domaine.
L'enfer du ferrailleur est moins que moi rongé,
Moins diffus le retour inquiet d'une âme en peine ;
Le regard qu'on lui jette éloigne l'étranger.

Il est une pâleur, il est une couleur
Et sombre et claire, un jour vague entre chien et loup :
Le croirez-vous, je suis fait de cette douleur.

Je viens d'ailleurs, que vaut l'objet qu'on porte au clou ?
Et voici que grandit en moi l'incertitude,
Que s'approfondit plus encore ma solitude.

Mohamed Dib, 1920-2003

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : novembre 7, 2009  01:46

Le dialogue nocturne

Toute la nuit d'étoiles est sur un promontoire.
Viens ! Nous aurons assez d'étoiles pour nous deux.
Serre bien, sur ton cou, ton voile au vent du soir.
Vois comme sous nos pas les ajoncs sont frileux.
Viens, là, ; penche-toi.
Penche ton doux visage.
Il faut qu'il soit toujours innocent et curieux.

Serre bien, sur ton cou, ton voile et sois très sage :
toute la mer, ainsi, je la vois dans tes yeux.
Le vol des goélands, déjà, se fait plus humble.
Suis les étoiles, vite! ! et laisse les oiseaux.
Laisse l'eau de tes yeux réfléchir le ciel simple.
Ton regard est si pur et ton front est si beau

Je ne vois plus la mer, quand tu m'as embrassée.
La mer est dans tes yeux, mes lèvres sont mouillées.
Amie, ô penche-toi, laisse ton doux visage,
innocemment ainsi, me cacher ce nuage.

Paul Fort

      

LES TOUTOUS

Tous les poèmes d'amour sont des poèmes d'esclave
Elsa Lou George d'autres
Aragon Pollinaire et Alfred de Musset
Les yeux sont des lacs où forcément on se noie
Les seins des obus et bien sûr ils nous tuent
Les bras plus blancs que ceux de Dieu nous broient
Mamour mamie monâme mareine
Une femme est une chienne dit-on
Des amoureuses
Mais ces hommes qui rampent ne sont pas moins des chiens
Et les plus fanfarons sont autant à genoux
Ce qui les sauve est qu'ils inventent
Parfois
Un beau vers
Et après l'esclavage un grand poème sur la liberté.

Extrait de Que le siècle commence, Les Belles Lettres, 1996 .Charles Dantzig

MERCI GRIMALKIN POUR CE COUP DE PIED DANS LA FOURMILIERE POETIQUE,LOL!

Page 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14

Messages suivants >  Dernier message


Ajouter cette page à :  Ajouter cette page à Facebook  Ajouter cette page sur MySpace  Ajouter cette page à del.ico.us  Ajouter cette page à Google  Ajouter cette page à Netscape.  Ajouter cette page à Windows Live  Ajouter cette page à Yahoo Ajouter cette page à Ask.com  Ajouter cette page à Stumble.  Ajouter cette page à Digg.  Ajouter cette page à reddit.com  Ajouter cette page à NewsVine  Ajouter cette page dans Simpy