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La tomate Savoura passe un mauvais quart d’heure. La doyenne des entreprises serricultrices du Québec ploie sous une dette de 20 millions de dollars, dit-on à cause d’une implantation infructueuse au Mexique et d’une année d’importations à prix meurtriers. On dit aussi qu’une réduction du tarif d’électricité facilitera la culture en serre — nous avons un surplus d’énergie, n’est-ce pas ? Trois constats émergent de cette histoire : Le premier est prometteur : la tomate Savoura survivra. Quarante groupes d’ici et d’ailleurs ont contacté le syndic, reconnaissant la valeur créée par les gens des Serres du Saint-Laurent. Un repreneur sauvera probablement 200 emplois et assumera une part des dettes ; souhaitons qu’il continue à fabriquer ici un fruit apprécié et qui respecte des normes sanitaires parmi les plus élevées au monde. Le deuxième chagrine : l’espérée réincarnation de Savoura n’améliorera en rien notre société. Pas une seule tomate locale ne s’ajoutera à nos salades, parce que l’on continuera d’importer 60 % des légumes et fruits que nous consommons. Zéro diminution de la trace carbone, parce que ces produits voyagent trop ; zéro contribution à la santé, parce que plusieurs importations portent des pesticides illégaux chez nous. Aucun nouvel emploi ne sera créé. Et la serriculture québécoise perpétuera sa trop modeste présence dans le marché (2,5 % de la consommation annuelle), fragilisée par des marges bénéficiaires maigres, et vulnérable au prochain coup dur. Le troisième constat stimule : on peut propulser la serriculture québécoise par l’innovation, pas seulement avec un rabais d’Hydro-Québec. Les modèles disponibles montrent que pour une installation de 11 hectares (comme Savoura), la facture d’éclairage avoisine les 3 millions, soit 12 % sur des revenus d’environ 25 millions ; donc une réduction de 50 % ajouterait 1,5 million au profit net quand tout va bien, mais serait insuffisante pour survivre à une mauvaise année et pour investir dans la croissance. Monsieur André Mousseau, président des producteurs en serres du Québec, l’a dit en ondes mercredi dernier : les serriculteurs doivent innover, notamment en s’inspirant de l’Ontario. Adaptation des équipements à nos climats, automatisation, variété des produits, chauffage à la biomasse, nouveaux modes de distribution, modèles d’affaires novateurs, commercialisation en commun, affichage plus rigoureux en magasin, tout ça pourrait augmenter la productivité des entreprises de 10 % ou 15 %, et à tout le moins doubler leurs marges bénéficiaires — de quoi rendre l’horticulture maraîchère quatre saisons prospère et très attrayante aux banques et investisseurs. La politique de sécurité alimentaire du Québec fixe à 50 % l’objectif d’origine locale de nos aliments. Le défi est donc précis : construire 20 fois la superficie vouée aux tomates Savoura (environ 200 ha) et y cultiver 125 000 tonnes de laitue, poivron, oignon, fines herbes, mesclun, choux, melon et petits fruits actuellement importés. L’atteinte de cet objectif sociétal créera 5900 emplois, augmentera les revenus des producteurs de 750 millions et ajoutera 630 millions au PIB du Québec (Dameco, janvier 2014). Les producteurs peuvent le faire, associés aux idéateurs et financiers dans un chantier d’innovation et de financement, en c*****isant les ressources disponibles et avec le cadre réglementaire actuel. Ça s’est fait ailleurs. Recycler une grande marque de tomates, c’est bien. Se doter d’un grand secteur industriel en santé, c’est beaucoup mieux. Et ça profite à tout le monde.
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