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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Roger bodart ou la route du sel

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : juin 30, 2011  06:03


LA BLANCHE ET LA NOIRE

L'heure où dormir ouvre la porte Je la suis
les yeux fermés Je ne sais pas où elle mène
Elle n'est pas la seule à mes côtés La suit
une autre heure qui n'est pas tout à fait la même
autre heure qu'à son tour une autre heure poursuit
Toutes se tiennent par la main Elles s'entr'aiment

Les heures où dormir sont à gauche Je sens
à ma droite le long autrefois qui descend
en spirale au-delà du centre de la terre
Heure après heure les diurnes solitaires
et se tenant aussi par la main cependant
forment la face blanche du mystère

ROGER BODART



La vie est quotidienne

En vain bourgeonnez printemps
En vain souriez pucelle
Je ne danse qu'avec celle
Que j'aime depuis vingt ans

Avec elle je fus jeune
Avec elle j'ai vieilli
J'ai connu tous les pays
Le mercredi où l'on jeûne
Après le dansant mardi


Aujourd'hui vient Pentecôte
Et le tendre côte à côte
Que ne finira jamais

Plantez le bouleau de mai
Ou gaulez les noix d'automne
Ou faites saigner mignonne
Le raisin entre vos dents
Ce sera en vain pucelle
Je ne danse qu'avec celle
Que j'aime depuis vingt ans.

ROGER BODART.La tapisserie de Pénélope, 1945


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Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 1, 2010  00:28


Suis-je vraiment…

Suis-je vraiment encor l'enfant
Qui noircissait sa bouche en mangeant des myrtilles
Et qui buvait avidement
L'eau froide du ruisseau dans ses paumes unies ?

Je m'en allais vers les jardins,
Vers les vergers où, dans les vagues dénouées
De la lumière du matin,
Les pommiers ronds flottaient, immobiles bouées.

Je m'en allais, tremblant et fier.
J'étais grand comme un arbre et beau comme une bête.
Mes cris comme un essaim de flèches trouaient l'air.
J'étais enfant, j'étais poète

      *

Mais maintenant le suis-je encor ?
Celui qui s'en allait, ayant comme couronne
Tout autour de son front noué des anémones,
Cet enfant-là n'est-il pas mort ?

Suis-je encor celui-là qui découvrait la terre ?
Sais-je encor chanter comme un Dieu,
Ecouter se frôler en sifflant les fougères,
Regarder monter dans les cieux

L'escadre s'imposant l'horizon pour rivage,
Inlassable comme le temps,
L'escadre vaporeuse et vaste des nuages
Au-dessus du monde flottant ?

- Je ne sais si vers eux, je lève encor la tête…
Mon front se penche si souvent.
- Dis, mon cœur, suis-je encor ce merveilleux poète,
Suis-je encor vraiment cet enfant ?


ROGER BODART.(1910-1973)« Les mains tendues »

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 3, 2010  04:08

poète à connaître davantage...pour le moment...recherche infructueuse...




-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 4, 2010  04:51



    LE NEGRE DE   CHICAGO


Je crie à tous. Et pourtant qu'ai-je dit ?
Plus que mes jours d'enfant, je vois mes nuits :

Des papillons nés d'un fleuve funèbre
éclaboussant de neige les ténèbres.

Je suis resté l'enfant de ces nuits-là.
Je passe l'eau d'un fleuve sans éclat,

d'un sort nocturne où, l'été, s'allumèrent
vos blancs tapis, millions d'éphémères.

Qui comprendra ce que j'avoue ici ?
Accusez-donc   un   langage   imprécis.

Accusez-moi de perte de mémoire,
de ne savoir déchiffrer mon grimoire.

Accusez-moi d'être le chaud, le froid.
Quand vous parlez, me parlez-vous de moi ?

Je voudrais bien vous parler de moi-même,
car c'est parler de quelqu'un qui vous aime,

d'un inconnu qui est peut-être vous.
Mais ce moi-même, amis où est-il ? Où ?

Savez-vous bien mes frères qui vous êtes ?
J'ai fait le tour de ma mince planète,

bu l'eau de palme aux rives du Congo,
sur l'Orénoque assemblé mon fagot.

A Chicago j'ai marché des journées.
J'y regardais comme des cheminées

monter, monter des maisons aspirant
un flot humain dont se perd le torrent.

Parfois parmi tous ces visages pâles,
un homme noir brillait comme une étoile,

un homme noir avec de grands yeux blancs.
Il traversait la foule d'un pas lent.

D'où venais-tu, Balthazar, oncle Tom ?
Il me semblait que je découvrais l'homme

dans un désert où l'homme était perdu.
Tu m'apportais ton visage tout nu.

Dans ton regard ne se cachait nul piège ;
c'était un peu de charbon dans la neige.

Tu t'avouais, blanc et noir simplement.
Quand tu mentais ton œil disait : je mens.

Noir de New York et de Philadelphie,
charbon, pardonne au gel qui se méfie.

Que ferais-tu, tison, de ce glaçon ?
Nous nous tuons quand nous nous enlaçons.

Sombre améthyste au cœur du diadème,
qui m'as appris qu'on tue ce que l'on aime,

mes blanches dents, maître en l'art de manger,
Je te salue, mon vieux frère étranger.


Roger Bodart (à suivre)