Allez ! C'est Noël demain ; alors, un petit conte, ça vous dit ?
Le sapin mal aimé
Par Renée Laurin
"Les grands érables déployaient leurs branches chargées de feuilles souples et gracieuses au dessus de sa tête d'épine.
Comme chaque matin, le petit sapin vert prenait son bain de soleil en essayant d'attraper au vol les éclats de lumière qui filtraient à travers le feuillage de ses imposants compagnons. Il avait poussé à leur pied par hasard, un jour de printemps ensoleillé et n'avait jamais compris ce qu'il faisait là.
Pendant sept ans, il a grandi sans faire de bruit dans l'ombre de ses cousins. Il aurait dû être heureux de pouvoir ainsi profiter de la fraîcheur de leur ombrage pour se protéger des grandes chaleurs d'été, mais il souffrait en silence. Il aurait voulu être comme les feuillus.
Comme ils étaient beaux et fiers avec leurs courbes sinueuses et leur feuillage vert tendre qui virait au rouge et à l'orangé en automne. On aurait dit alors que la forêt tout entière se donnait le mot pour créer un véritable tableau de maître. Il n'y avait que lui pour faire tache dans le paysage.
D'ailleurs, lorsqu'ils daignèrent enfin remarquer sa présence, ses cousins, fort vaniteux, ne se gênèrent pas pour lui faire sentir qu'il était de trop.
— Mais quel est cet arbuste rabougri qui trouble l'harmonie de notre paysage, murmura un jour le grand chêne à l'oreille de son voisin l'érable.
—Je ne sais pas, mais il aurait intérêt à se faire une beauté s'il aspire à demeurer parmi nous, répondit le bouleau en ricanant, Du coup, les spasmes de son rire déclenchèrent une pluie de feuilles mortes qui vinrent recouvrir la cime du petit sapin vert de taches jaunes.
Le pauvre se sentait chaque jour de plus en plus ridicule. Il aurait voulu entrer sous terre tellement il avait honte, mais il n'avait pas le choix. Dame nature l'obligeait à relever la tête et à grandir un peu plus, chaque année. Il aurait voulu s'enfuir en courant pour disparaître du paysage, mais ses racines s'enfonçaient toujours plus profondément dans le sol. Il avait bien ses amis les oiseaux pour le réconforter à l'occasion avec leurs trilles mélodieux et les chatouilles de leurs fragiles petites pattes se posant sur ses branches, mais cela ne lui suffisait pas. Il aurait voulu ressembler à ses cousins les feuillus. Or, jamais il n'arriverait à les égaler en beauté et en élégance.
Chaque été, l'étang où il se mirait s'obstinait à lui renvoyer l'image d'un arbre aux épines raides, piquantes et sans vie. Le vent avait beau souffler de toutes ses forces, ses gestes demeuraient silencieux et n'arrivaient jamais à égaler la grâce du ballet des feuillus lorsqu'ils faisaient virevolter leurs feuilles dans le ciel bleu de l'automne.
Un jour de grand froid, il confia son chagrin à un écureuil qui passait par là.
« Je ne serai jamais à la hauteur de mes cousins, dit-il en pleurnichant.
— Ah bon? S'étonna l'écureuil. Pourtant, il me semble que tu grandis un peu plus chaque année non?
— Oui, mais ma couleur, tu as vu ma couleur? Elle ne change jamais. Je serai raide et vert toute ma vie. Je suis inutile et sans intérêt pour personne. »
L'écureuil se recula de quelques mètres et inclina la tête pour examiner son ami.
« Je ne te trouve pas si mal tu sais, et l'hiver te va plutôt bien avec ton manteau de fourrure blanche. Et si tu veux vraiment tout savoir, tes épines sont bien utiles pour nous les animaux de la forêt. Elles font un merveilleux paravent pour nous protéger des vents froids de l’hiver. »
Le petit sapin savait qu'il y avait du vrai dans ce que l'écureuil venait de lui dire, mais il n'arrivait pas à se contenter d’être utile. Il voulait être aimé, admiré pour ce qu’il était. Dans le secret de son cœur, il rêvait que des humains se pâmaient et applaudissaient devant sa beauté éclatante. Il aurait voulu susciter la fierté de ses semblables, faire jaillir l'inspiration du cœur des grands peintres et des poètes, lui aussi, mais son vert terne le laissait toujours dans l'ombre du feuillage resplendissant de vie de ses cousins feuillus.
Les années passèrent, minant un peu plus chaque jour la confiance du petit sapin. Puis, un jour d'hiver, alors que le soleil était sur le point de se mettre au lit plus tôt qu’à son habitude, trois enfants et un homme chaussés de raquettes s'approchèrent de lui.
« Tiens, en voilà encore trois qui viennent admirer les autres », pensa-t-il en soupirant. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il les vit s'arrêter net devant lui en poussant de grands cris de joie!
« En voilà un! En voilà un! cria la petite fille en agitant les bras dans sa direction.
— Wow! Il est magnifique! Tu as vu papa? C'est celui-là qu'il nous faut. Regarde comme il est beau!
— Oh oui papa! C'est lui le roi de la forêt, j'en suis certaine! ajouta la petite fille, ravie! »
Les enfants encerclaient le sapin en sautillant de joie. L'homme arriva derrière eux en souriant.
« Vous avez raison les enfants. Cet arbre est majestueux! »
Le petit sapin n'en croyait pas ses épines. Était-ce bien de lui dont on parlait ainsi? Tant de compliments le firent soudain verdir de plaisir. Il sentit même un frisson le parcourir tout le long de son tronc. La sève lui montait à la tête.
À peine remis de ses émotions, il vit le papa sortir une grande hache de son sac à dos. Jamais le petit sapin n'avait vu un instrument pareil, mais son instinct lui disait qu'il était sur le point d'être libéré de ses racines, celles qui l'empêchaient depuis toujours de partir à la recherche de son bonheur. II ferma les yeux, prit une grande inspiration, puis sentit la lame qui s'enfonçait brusquement dans sa chair.
« Désolé petit sapin, chuchota l'homme, je ne veux surtout pas te faire souffrir, mais les enfants ont besoin de toi. Tu seras le roi de notre fête de Noël, celui qui embaumera notre maison de ton parfum unique, illuminera nos froides soirées d'hiver et fera battre le coeur des petits et grands enfants. »
L'homme à la hache n'avait pas menti. Le soir venu, le sapin monta sur son trône dans un coin du salon de sa nouvelle demeure. Les enfants le couvrirent de guirlandes brillantes, de boules multicolores, d'étoiles argentées et d'anges dorés. À sa cime, on posa une couronne de lumières en forme d’étoile. Le sapin, ainsi paré, aurait bien voulu se mirer dans son étang, mais c'était maintenant sans importance. L'amour qui brillait dans les yeux des enfants lorsqu'ils posaient leur regard admiratif sur lui suffisait amplement à le convaincre de sa beauté. On lui avait donné de l'eau pour étancher sa soif et il buvait goulûment. Ça avait un goût de bonheur, celui d'être enfin aimé et apprécié pour ce qu'il était."
Joyeux Noël à vous tous !
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