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  Famille : Poèsie d'aujourd'hui


Ce sujet fait partie de la famille Poèsie d'aujourd'hui. Cette famille est semi-privée. Vous pouvez lire le contenu de cette famille mais vous devez vous y inscrire pour échanger.



Auteur

Sujet : Les trop méconnus de la poèsie d'aujourd'hui

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : juillet 1, 2010  12:04


Je ne sais si la nuit ...

Je ne sais si la nuit vient plus douce que toi,
Douceur plus épaisse que toi,
Et blanche ainsi que toi, douceur.            

Les cerisiers sont transparents,
La nuit lointaine.      

On ne meurt pas dans la lumière.
Ses périodes viennent de loin,
Durent toujours car il n’est pas de différence
Entre l’instant et quelque éternité.            

Aujourd’hui nulle différence.
J’ai vécu pour aboutir
A ce bonheur.

JEAN TORTEL   

Tortel, Jean (1904-1993), poète français dont l’œuvre est fondée sur un principe d’économie
verbale pour être au plus près du sens des mots. (Larousse)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 2, 2009  23:57


Ou le sable détourne
Où le vent rature
Où le jour creuse et vrille
Où le jour ouvre large illimité
Où la nuit désancre
Où la nuit déporte
Où la marge fulgure
Où la vacance attise
Où la parole écarte
Où le silence joint
Où la neige n’est plus
Que veilleuse clarté
Où le corbeau s’estompe
Dans ses croassements
Où l’hiver mène haut
Sa chasse de roideur
Où c’est prendre visage
Que brûler d’une attente
Là ma demeure
Flamme profondément

Paul Chaulot
   
Né en 1910 à Lanty-sur-Aube en Champagne. Il est fonctionnaire. Il collabore à de nombreuses
revues françaises Cahiers du Sud, Critique, Esprit, Le Mercure de France, en France et à
l'étranger (en Italie, Hongrie, Roumanie, Russie, Etats-Unis…) et fait paraître deux recueils
avant la guerre Espoir en 1933 et Le Disque incolore en 1936. En 1951, il se lie d'amitié avec
les poètes de l'Ecole de Rochefort. Poète, romancier il est également traducteur de hongrois. Par
un ton hiératique, cérémoniel et une langue rude, il recherche une certaine innocence au-delà du
désespoir.
   
Bibliographie
Comme un vivant, Seghers, 1950
Contreterre, le Cheval d'écume, 1949, prix Apollinaire
Risques, Cahiers de Rochefort, 1952
L'herbe de chaque escale, Seghers, 1956
Soudaine écorce, Seghers, 1963, prix Max Jacob
Pour plus amples périls, Rougerie, 1973   


Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 3, 2009  00:48


HALLALI MYSTIQUE

En moi meurt le monde
Lente retraite des flux de lumière
Qui découvre les plaines nacrées de la nuit
Quel lait scintille au sein d’une vierge
Quelles roses frémissantes aux cieux de mon crépuscule
Passez belles fleurs du soir
Jardins périlleux pièges trop suaves pour le voyageur
Au nom de mon Amour s’enfuiront les visions d’amour
Au nom de mon angoisse faiblira la peur
Rictus trop humain aux lèvres d’un fantôme
Errant oublié dans nos prisons familières
Musique verte des infernales alarmes
Je chemine dans les mondes intermédiaires
Mon désir parfois éclate en fanfare au cœur du mystère
Pressée par une mortelle nécessité
Mon âme se glace
Ange du désespoir qui clame
Et n’a pas de mots pour appeler le Verbe
La conjuration où vibre l’univers
Nom saint qui défit la parole
Et l’homme abattu étreint la terre de ses douleurs
Mon île dérivante où pleure un roi de Thulé
Les colonnes du monde jamais ne se briseront
Je suis hanté d’une nostalgie profonde
Ô sœur du pays des mers
Un regret très vieux   baigne tes yeux
Etrange éclat où se reconnaît ma souffrance :
Mon aimant mon amie je dois encore partir
Où es-tu ?

Stanislas Rodanski


Faites signe, Stanislas RodanskiEn 1947, alors qu'il fréquente les surréalistes, c'est lui qui
trouve le titre de la première revue surréaliste d'après-guerre, Néon : « N'être rien Être tout
Ouvrir l'être Néant ». S'ensuit peu après une exclusion du groupe réuni autour d'André Breton
pour « activité fractionnelle ». Dès lors, son existence rime avec errance, d'arrestations en
internements. C'est durant un long internement à Villejuif qu'il écrit ses grands textes.
(Patrice Beray.Médiapart)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 3, 2009  00:50

Tous ces poètes ont un post qui leur est consacré dans cette Famille Poèsie d'aujourd'hui pour
mieux les connaître !

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 3, 2009  02:51


Pour Madlen

Je me laisse revivre auprès du cœur de l’arbre.
Je sais son battement de fertile marée
La leçon de la pierre mûrit pour moi
Et les oiseaux de nuit n’appellent pas en vain.
La feuille, même morte, me lègue pour revivre
Son viatique léger à consommer sur place.
Il n’est pas de secret nécessaire, et pas trace
D’obstacle à la bonne volonté, à la patience.
Et justement je suis bienveillant et patient
Et décrépi des infirmes langages
Et nourricier de toute graine de courage
Que m’apporte l’insecte, ou l’homme, ou le vent.
Je suis terre, moi. Je reçois soleil et pluie.
Et quand je vais à l’arbre il me fait confiance,
Il porte son feuillage et ses quatre saisons,
Et je porte, apparente et commune, la pensée qui donne à
vivre.
Qu’on m’en laisse affronter la belle découverte.
Qu’on me laisse m’y faire, je le demande aux hommes.
Frère ! Les murs pesants sont des portes ouvertes
Et la terre elle-même est un ciel à pétrir.

Adrian Miatlev (1910-1964)
Né à Moscou en 1910. Il collabore à la revue Esprit avant la guerre et à partir de 1947, rejoint
la Tour de feu, revue fondée par Pierre Boujut. Ce dernier avec Pierre Chabert et Edmond Humeau
récoltent ces poèmes. Poète révolté qui vivait dans le dénuement, il brandit ses poèmes pour
dénoncer le conformisme. Jean Follain disait de sa poésie: "bienfaisante et révoltée, elle
participe d'une inquiétude majeure, d'un immense désarroi, liée à l'aspiration tragique vers
l'impossible sérénité."
   
Bibliographie      

Paix séparée, Seuil, 1945
Ce que tout cadavre devrait savoir, La Tour de feu, 1948
Syllabie, La Tour de feu, 1955
Dieu n'est pas avec ceux qui réussissent, La Tour de feu, 1959
Soleil de miel, avec Pierre Boujut, 1966

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 3, 2009  22:17


le livre des cicatrices

J'ai besoin de savoir qu'existent d'autres pierres
D'autres plantes aussi, d'autres bêtes que moi.
Besoin de discerner en quoi nos coeur diffèrent
Et connaître où se tient notre commune loi.

J'ai moins été l'amant des formes révélées
Que celui d'un contour en immense travail
Dont la lune et la mort, le fleuve et la vallée
Ne sont que le menu, secondaire détail.

Je ne peux m'assouvir de brillantes limites
D'une terre à marquer du sceau de ses genoux
Ni du miel amassé de merveilles décrites ;

Je ne peux dire moi, je ne sais dire nous
Et seul ce qu'on entend à la porte interdite
Fait battre pleinement ce coeur qui n'est pas fou.

Adrian Miatlev
le livre des Cicatrices, ed , de La Tour de Feu, 1951




Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 3, 2009  22:43


L'aube

Voici le moment venu pour le prêtre
d'aller à la messe sur le dos du diable.

Le moment où l'aube est une lourde malle
et fait de nos vertèbres une fermeture-éclair.

Le moment-il gèle et le soleil ne brille pas-
où la pierre tombale est pourtant chaude
car elle remue.

Voici le moment où le lac gèle à partir de ses
rives
et l'homme à partir de son coeur.

Le moment pour les rêves de n'être plus rien
que les morsures d'une puce sur une peau de
Marsyas

Le moment où les arbres blessés par une biche
attendent
qu'elle revienne les lécher.

Le moment où l'horloge recueille dans son ventre
la parole éclatée de l'heure.

Le moment où seul l'amour et l'amour de
quelqu'un
peut nous faire descendre sous les stalactites
de la grotte où ces larmes-là qu'on a refoulées en
secret
dans le secret ont travaillé.

Voici le moment où il te faut écrire un poème
et le dire autrement, cela, tout à fait autrement...


Vladimir Holan - Douleur


Vladimír Holan(1905-1980)
Un des plus grands poètes tchèques modernes. Brièvement influencé à ses débuts par le poétisme,
il s’oriente rapidement vers une expression abstraite et pessimiste (Le Triomphe de la mort,
1930), puis à la fin des années trente, révolutionnaire et antinazi, il devient un auteur
résolument engagé. Cette période se prolonge durant les années de guerre et au-delà, avec
plusieurs compositions dédiés à l’Union soviétique et à l’Armée rouge (1945-1947). Bientôt,
cependant, il remet en question son engagement politique, rompt avec le parti communisme et
s’enferme dans un silence éloquent, interrompu seulement lors de la libéralisation des années
60. « La double expérience du nazisme et du communisme ayant fourni à Holan son substrat
historique, c’est par un langage de douleur qu’il dominera dorénavant l’absurdité tragique des
choses, pour pouvoir atteindre les questions essentielles, supra-historiques, questions qu’il
pose non pas à la société, ni même au monde, mais à l’univers tel qu’il est conçu dans la
tradition archaïque. En se confondant dans un apparent cercle d’identité, la question et la
réponse atteignent une dimension nouvelle : cette troisième et dernière période de l’œuvre
holanienne fait de son auteur, selon ses propres paroles, un « poète sombre, poète
apocalyptique » de son temps.(Bohemica)



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : octobre 3, 2009  22:49


BERNARD HREGLICH (1943-1996

UNE LECON DE MODESTIE

Aussi noir que le feu tu distingues un caprice du temps,
Un paysage résumé par l'éclaircie éphémère
D'un pianiste qui pourrait se nommer Tatum, Monk ou Peterson
Mais que reste-t-il de l'équilibre musical si tu voyages
Dans la nécessité de vivre sur les rigueurs d'un homme
Endolori par quatre nuits de veille, si tu prétends dévorer
L'orchestre de Duke Ellington avec la naïve ambition
De parvenir à maîtriser les cuivres ?

Laisse-toi envahir par les attachements de ce couple amoureux;
Solitaire, capable d'enfouir les scories du langage
Sous ces ronces où les abeilles thésaurisent leur butin.
Laisse venir ton sang dans l'herbe, comme une enfant
Avide de scandaliser l'interminable liturgie
Si les lignes de son corps
(Son absolue transparence, ses manières éblouissantes)
Guident le chorus de trois hommes dont les mains ne tremblent pas
Lorsque la mort s'installe, improvise, dans son style indéchiffrable.

Bernard Hreglich

      

VERS UNE FEMME

J'avance dans un couloir orné d'ecchymoses, mais j'avance;
Peut-être vas-tu te lever et me tendre les bras
Avec les paroles grises et confuses
De l'ombre ouverte aux quatre vents et l'innocence
Douloureuse en me voyant si pâle.

As-tu rangé dans l'infini ta robe des jours de fête
Avec ce masque de tendresse que tu portais naguère
Laissant tes mains atteindre le plus absolu vertige
Pour une apothéose inscrite sur la pierre ?

Que ce soit l'aube ou plein soleil je sais
Quand va se déchirer l'horizon, si l'herbe est éternelle.

Je distingue une trace, découverte sur tes lèvres
Lumineuses   puisque s'achève la saison d'hiver et que tu viens
Avec cet astre gravé sur ton corsage et le diable
Chargé d'un contingent d'encre subtile ou de venin multicolore.

Bernard Hreglich

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 2, 2009  06:58

Je viens de feuilleter un recueil de poèmes de Pierre Torreilles (1921-2004) et je suis
émerveillé par la beauté de certains poèmes de ce recueil qui s'appelle "Le désert croît" publié
au Seuil en 1971.De ses anciennes études de théologie, il est resté un mysticisme puissant , et
une économie de langage qui forcent l'admiration et le respect, sans doute dans ce recueil
quelques uns des plus beaux poèmes de langue française de cette époque déjà très riche en poèsie
pourtant.Il n'est pas facile de choisir dans un tel choix de poèmes si différents et d'en isoler
un plus qu'un autre mais tant pis risquons nous !

LA MORT OUVRE LE COEUR

La rose à l'ombre des cyprès
danse.Inondée de ténèbres,
elle,au langage détourné
ne parvient plus à l'attention,
dans la distance accroît
le bruit du coeur désordonné.

Le soir descend dans chaque rose
et l'eau s'éclaire dans leur mort.
Dans les cyprès le coeur murmure.

Pierre Torreilles




LE JUSTE ELOIGNEMENT

En ce lieu s'établit la parole désencombrée,
les oiseaux vivent dans leurs cris,
les arbres dans leur vibration,
l'herbe dans le souci de l'eau.

En ce jardin l'éloignement
est permanence du murmure
ou chaque tige se prononce exactement.

Demeure attentif au silence
et dans l'attente exerce ta vision;
c'est lentement que la distance devient signe,
et le calme, porteur de la proximité.

L'herbe libère le silence,
les graminées à l'horizon
de lumières et d'oiseaux.

Pierre Torreilles



Il n'est pas inutile de rappeler combien les poètes avant les autres se sont occuppés de la
nature, de la vie animale et l'ont glorifié à leur manière.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 2, 2009  23:15

DEUIL DES ABEILLES

Essaim porteur de deuil !
Dans l’incessant bourdonnement des étincelles de ce lierre
s’entrouvre
la mémoire déshéritée des dieux qui nous ont précédés.
Nous voici désormais égaux en altitude.

L’abrupte liberté qui nous réconcilie
ne connaît pas le choix
mais la lucidité de la mort reconnue.

Et nous te saluons, mélisse nourricière,
ombre odoriférante, ombre absente,
soirée.

Une enfance rieuse a surpris
la clef d’orage de ces voûtes.

Pierre Torreilles.(Extrait de Les dieux rompus, in Anthologie de la poésie française du XXe
siècle, tome 2, Poésie/gallimard n° 345

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 2, 2009  23:33


Frontière.

Tu as la couleur des lampes et des fleuves:
Une invasion glorieuse de nacre avec rien de bleu.
Demain je dirai que la moitié du monde
est installée dans ton regard comme un oiseau
dans l'arbre où il chante. Cette façon précise de nommer
chaque fleur, chaque insecte, chaque ville.
Vient de jadis où tu n'étais qu'une forme incertaine
dont je jouais pour me donner le sentiment de vivre.
Depuis , j'ai quitté ma peau de reptile, mon oeil scérélat
est déposé au pavillon des malveillances inexplicables.
Tu m'as offert tes longues pentes et ton silence,
tes couleurs secrètes et la lumière de tes mains,
enfin tous les sentiers qui grondent en sourdine.
Je viens te voir, je viens te porter le sel et le pain,
et tu danses pour moi au coucher du soleil.
Certains soirs j'ose te dire
qu'il serait bon de vivre ainsi longtemps,
loin des contraintes coutumières.
Mais tu baisses la tête et pour pleurer,
tu gagnes un monde singulier où je n'ai pas ma place.

Bernard Hreglich

Merveilleux poème d'amour à l'être aimé, c'est surtout ça la poèsie une offrande aux choses qui
existent, l'exaltation de tous les risques et de tous les possibles imaginaires?