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Yannaelle 
France
Messages : 1724
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Date du message :
septembre 14, 2010 13:54
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Né le 29 août 1915 à Montauban, décédé en 1976 dans cette même ville, Jean Malrieu a fini ses jours à Penne de Tarn après avoir été longtemps instituteur à Marseille.
Après des études au lycée Ingres de Montauban, et grâce à son ami Georges Herment, il découvre le jazz et la poésie contemporaine. En 1936, il prend position pour le Front populaire et les républicains espagnols. Il épouse Lilette deux ans plus tard. Il est mobilisé en 1939, en Alsace. Il connaît ensuite une succession d'emplois précaires puis devient instituteur à Marseille en 1948. Il adhère au Parti communiste (dont il s'éloigne après l'invasion de la Hongrie) et fonde en 1951 Action Poétique avec Gérald Neveu. En 1970, crée la revue Sud. En 1960, il a acheté une maison à Penne-de-Tarn où il passe toute ses vacances et finit par s'installer. En 1975, il devient le guide du château de Bruniquel (tout proche de Penne). Il meurt à l'hôpital le 24 avril 1976, après avoir été piqué par une tique.

Et maintenant j'ai rendez-vous avec le petit jour
Comme on n'aimerait pas en rencontrer au coin d'un bois.
Comme il fait froid
Dans un grand cœur qui s'ensommeille
Versez la vie.
Deux doigts,
Deux doigts de femme
De la tisane des grands vents.
Cinq heures, dit l'horloge. La mousse du café s'assemble au bord de
la tasse.
On dit que ce sont les baisers perdus.
La buée sur la vitre
Est une femme qui regarde.
Effacez la vitre.
C'est vite le geste de l'adieu.
L'air est une fourrure soluble.
Dans la glace est restée une épaule de jour.
Les ongles des ronces en sont à leur premier quartier.
Je salue, comme la fougère,
Du poing fermé de la forêt.
Jean Malrieu Extrait de "Les maisons de feuillages"
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Je suis devant toi comme un enfant, plein de pluie et de ravage, ai
cour d'un automne de silence comme au centre d'une place assiégé
par l'herbe brûlée. Je t'écris pour alléger le temps. Cette page que je
griffonne est un miroir. D'elle va surgir un destin inattendu. Car ma
lutte contre le temps est ancienne. J'écris toujours la même chose: elle
est nouvelle. Que je lise à l'envers, à l'endroit, l'inquiétude est éclairée
Je n'y peux rien. Les années passent, me révèlent. Mon visage
s'affirme sous la pluie fine des jours qui vient vers nous sur ses milliers,
de pas agiles. J'écris pour être avec toi dans la paille douce et chaud
de la vie.
Jean Malrieu Extrait de "Une ferveur brûlée"
*Ce message a été édité le 27-Jun-2009 1:24 AM par Yannaelle*
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Epsilon 
Admin famille
France 
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Date du message :
juin 27, 2009 01:32
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Je remonte aussi pour toi Yannaelle un post sur Jean Malrieu qui est un très grand poète , mais je vois aussi de plus en plus l'intèrêt de remonter nos posts pour mieux les faire connaître et aimer, merci à toi!
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Celyes 
Modérateur
France
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Date du message :
juin 27, 2009 01:54
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Alors tu prendras ton habit de feuilles du jardin.
N'oublie pas le romarin au pied du mur,
Le caillou que je jetais à ta fenêtre.
Une poignée d'air se souvient.
Les roseaux froissés nous diront toujours l'heure.
Tu prendras le fantôme du chien qui dort sous le rosier
Et la petite grenouille des murs qui chante sur trois notes
Aime-moi.
Aime-moi. Ainsi je dis.
La bénédiction des arbres tombe sur la rosée.
Ceux qui ne dorment pas préparent de nouvelles fêtes.
Aime-moi. Souviens-toi.
Je n'ai d'autre prière. Je suis fragile.

SI JAMAIS
Si jamais, quand je serai mort, allumant ta lampe, tu vois
La mer assise dans la chambre,
Si jamais, quand soufflera le vent dans les ruelles, tu entends
Mon pas s'arrêter à ta mémoire,
Tu sauras
Combien je t'aime de par le monde désolé
Pour avoir demandé à ceux que nous aimions
De te parler de moi.
Tu seras morte aussi depuis longtemps et déjà seule dans une chambre
de poussière où tout est gris.
Dehors j'aurai rôdé comme faisait l'amour ouvrant les portes, et me
voilà
Entrant avec un bon soleil comme il en fait sur terre.
J'aurai quatre ou cinq visages de toi qui saignent,
Des visages de larmes,
Des visages de verre.
Ne me regarde pas tant que je suis vivant.
La naissance du temps frappe à la tempe.
N'écoutons pas passer le vent.
Nous sommes là pour passer quelque temps.
Il fera longtemps beau demain.
Il fera longtemps clair au ciel.
Recueils préface à l’amour, 1953,
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Yannaelle 
France
Messages : 1724
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Date du message :
juin 27, 2009 02:33
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Pourquoi ne pas laisser l'index des auteurs en permanence., Epsilon?
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Epsilon 
Admin famille
France 
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Date du message :
juin 27, 2009 05:42
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Yannaelle,en effet peut être est-ce une bonne idée de mettre un index, la question n'est pas là ,à mon avis, simplement qu'on est très vite dépassé dans notre famille si l'on ne suit pas tous les posts , et je ne peux pas demander non plus à tous les membres d'être présents continuellement, ce n'est pas si simple que cela que de faire une famille poèsie sauf si l'on fait un post par semaine et c'est vrai aussi que ça manque de commentaires et de dialogues je le reconnais , mais moi-même parfois ne sais que dire face à certains poètes et disons que c'est en les mettant que j'y vois plus clair alors?
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Epsilon 
Admin famille
France 
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Date du message :
juin 27, 2009 08:27
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Puisque nous sommes mortels,
Puisque nous sommes mortels, Puisqu'en nous, déjà, cheminent Les ombres et que le temps montant Comme un gravier s'éboule, Puisque s'élancent à la course D'autres soleils, En nous, pour publier l'instant accompli, Avec les mots et les choses qui les portent Dans la plus grande attention, la nudité De l'âme quand elle s'éveille avant le jour, Nous choisissons le témoignage. Car nous sommes responsables, Non de ce que nous avons fait, Mais des promesses non tenues. Ce n'est point de ne point avoir fait le mal. Les mains quittes ne sont jamais pures. Il faut les avoir noires de terre, Saisies en leur travail, armées. Il fallait toujours parfaire. L'ordre du monde le demande. C'est par les rêves tenus Que se fait notre alliance. Je n'ai pas assez aimé. Sur le seuil avec beaucoup d'ombre dans le dos Je n'en finis pas de regarder une rose. C'est la dernière de l'été. Ma mère aimait cette chanson. Il est resté quelque chose d'elle dans l'automne Comme «Soyez heureux» ou «Amitié d'un convive absent». Je n'en finis pas de poser comme sur une photographie Avec un chien à mes pieds. On reconnaît le pied de vigne, le géranium, L'entaille au cœur qui marque la saison Comme autrefois lorsque nous grandissions Ces dates et ces traits cernant nos tailles juvéniles. Je n'en finis pas de poser pour retrouver un jour d'hiver Ce qui fait vivre éternellement ce qui dure peu : Le pas du voisin sur la route, le chant de l'électrophone Qui part du cœur de l'été blessé Et dans les marges de ce soir blanc s'approchent Les phalènes, les champs lunaires indivis, La paix descendue du haut des peupleraies, Brusque présence Qui fait taire pour un instant Toutes les bêtes de la nuit.
Jean Malrieu
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Epsilon 
Admin famille
France 
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Date du message :
juin 27, 2009 10:52
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Voici que le jour apporte ses gerbes. Le monde est neuf à chaque fois. Tremble la vitre comme un tympan, frémit un cœur et frissonne l'abeille. Le monde se prépare à la joie. Court la route avec aux trousses le soleil, lève son jupon, tombe dans la haie, devient talus et s'émerveille. A midi, le ciel est une assiette avec un œil au milieu. Avec le soir, les ombres sont fumées qui rougeoient. La charrette de paille brinqueballe. La nuit ferme sa porte.
Ainsi je suis riche des journées amassées. Belles granges pleines d'or. Vois, mes yeux débordent de foin, de trèfle sec, d'horizons bousculés. Une raie sous la porte dit que je suis habité. On est heureux. Il y fait chaud. On y partage le pain, la vie, la mort.
Jean MALRIEU, Le nom secret (1968)
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Epsilon 
Admin famille
France 
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Date du message :
juin 27, 2009 10:55
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« S’il fallait d’une expression résumer l’œuvre de Jean Malrieu ou plutôt son œuvre et sa vie intimement mêlées, inséparables, je citerais le titre du premier livre qu’il a publié, en 1953, Préface à l’amour », écrit Pierre Dhainaut au début de sa préface. Il est vrai que toute l’œuvre de Jean Malrieu ici rééditée est marquée par la présence de l’aimée, Lilette, et de l’amour qu’il lui porte. Aussi dans Préface à l’amour célèbre-t-il la femme grâce à un lyrisme fervent, source de beauté. Dans cette écriture foisonnante la passion exerce sur le poète une force qu’il ne maîtrise pas, qui emporte le monde avec elle : « Ton nom, c’est le chant de la terre. Les prés sur le dos commencent à hurler. Tout le chant de la mer. » Les recueils suivants continuent de célébrer les pouvoirs de l’amour. Hectares de soleil se nourrit de ce même lyrisme, dit la quête du bonheur, une des constantes dans la poésie de Jean Malrieu, alors même qu’il se définit : « Poème au poing, je me veux incendiaire. / C’est dans le feu qu’il faut porter le feu. » Dans ces textes s’impose une parole exigeante, s’élève un chant ample et soutenu par de multiples images. La femme aimée se métamorphose et Jean Malrieu d’écrire : « Tu deviens ce poème qui se renverse, ouvre sa gorge. » Au fur et à mesure que s’élaborent les autre recueils la voix de Jean Malrieu s’affirme et sa vision s’élargit à l’échelle du monde. Le Nom secret en est un exemple remarquable : la terre s’assimile à la femme aimée : « Je sais que tu es, immense jardin, à la fois corps de la femme, porte du ciel, chemin des neiges. » Si la célébration de l’amour demeure l’essentiel pour Jean Malrieu, ce ne sera jamais l’érotisme qui le conduira : chez lui l’amour est une exigence, une morale, une atteinte à la spiritualité, d’où cette expression à la fois débordante et mesurée dans ses termes. Pourtant au fil du temps, d’autres thèmes viennent s’adjoindre à celui, prépondérant, de l’amour. Dans La Vallée des rois, c’est à l’éloge du pays, celui de Penne-de-Tarn, que se consacre le poète dans des scènes plus intimes. On lit dans ces poèmes la nostalgie d’un temps passé, l’évocation des amis proches : « Où sont ceux que j’aimais ? / Ailleurs et loin de moi, ils regardent d’autres maisons, / Un reste de clarté sur un visage, / L’ombre d’un papillon nocturne. » De même pointe le souvenir de la mère, cela avec « les mots du dénuement, de l’abondance. » Ce regard porté sur la terre, sur l’intime, se retrouve dans Possible imaginaire qui se tourne vers la simplicité, dit la plénitude et la pauvreté d’être, les difficultés autant que la joie : « N’importe où commence le monde. / L’allégresse partage les nuits, les jours. » Quant à ce recueil, Le Plus pauvre héritier, son contenu affirme justement ce que fut Jean Malrieu l’homme, le poète : « Moi, je suis un mendiant, je prends mon pain dans le soleil, apaise ma soif dans le regard. » Et ce sont des conseils qu’il adresse aux autres dans lesquels on retrouve cette éthique en face de l’existence : « N’aime pas. Adore./ Au moins tu vivras au sommet du bond. […] Prend parti. / Crie » alors même qu’il sent la marque du temps peser sur lui, « la mort qui travaille ».
Jean Malrieu, poète de l’amour, fut aussi un homme humble qui n’aspira jamais aux honneurs. Il fallait la publication de ce volume pour lui rendre hommage. Lire ou relire ces poèmes permettra de découvrir ce qu’il a légué d’indispensable.
Max Alhau
(Note de lecture parue dans Europe, mai 2005, n° 913) Jean MALRIEU : Libre comme une maison en flammes, œuvre poétique 1935-1976, (Le Cherche Midi, 25 €).
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Epsilon 
Admin famille
France 
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Date du message :
juillet 10, 2009 07:09
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Paysan
Rien qu'à le voir, on sait qu'il a conduit des charretées de paille, accompagné le balancement liturgique des attelages. Il a la démarche en prose du Magnificat. Vieux renard, il sait faire chanter le vin. Son champ est une ville. Il porte l'heure sur l'épaule, l'aube à l'encolure. Ses frissons peuplent les peupliers. A sa lèvre naît l'églantine. Intact comme une journée, il construit.
Jean Malrieu
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-grimalkin- 
Modérateur
France 
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Date du message :
juillet 14, 2009 05:36
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un des plus beaux...enfin...pour moi...
LE TEMPS ET MOI
Dans le mur, à l'heure où le chat-huant se retourne dans ses clameurs, Eclaboussant dans le jardin les roses d'une nuit de ses couleurs Qui ressembleraient étrangement à des flammes veillant à côté de leurs lampes, Une couleuvre est sortie hors des broussailles et rampe Dans une fuite de sommeil dont les pierres sont déjétées. C'est un sablier qui se renverse, le temps disjoint rejoint l'éternité. Un frisson se retient, un nerf se rompt, une pincée de cendre Amorce une chute retenue, entraîne un remuement. Rien qu'à l'entendre La chaleur dans mon corps qui veut me rassurer, ma lâcheté serrant ses bras autour du cou, Murmure qui me désole et me console :"Tout durera bien plus que nous". J'ai peur, je suis vivant. La chasse est dans le temps qui piétine dans la pendule. Par la fenêtre ouverte, elle surveille la transhumance des collines noctambules Et, soudain, fait s'envoler une compagnie d'étoiles dans l'éblouissement d'une beauté plus cruelle que le remords. Car il fait plus beau sur terre que dans les rêves. Et le sang qui se refuse se retourne comme un serpent et mord. C'est la mort qui travaille et reste à mon écoute, Et me construit et me détruit mon coeur à mon écoute, Et me construit et me détruit mon coeur qui bat la campagne comme un nomade court les routes Dans le sourd tremblement d'une terre alertée Par le désordre des charrois des fourgons nocturnes en déroute de l'été.
poésies complètes Jean Malrieu
La poésie française contemporaine le cherche midi
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Summertime 
Suisse
Messages : 4221 
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Date du message :
juillet 15, 2009 03:49
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Jean Malrieu....une belle découverte pour moi. Une sensibilité poétique qui me "parle"...
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-grimalkin- 
Modérateur
France 
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Date du message :
juillet 16, 2009 12:13
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Ah ! capitaine ! quel beau jour vous menez à quai. Je ne pèse pas plus qu'un regard Je défaille d'un grand amour Comme un brin d'herbe de rosée Je suis la mousse du soleil Je suis né pour vous aimer Chantant un hymne solitaire Le cantique des choses crées Avec les mots de la poussière
*
Et toujours et toujours lassante tendresse, Ce vent tiède qui passe à travers la chair Et nous emporte.
Les drames fuent vécus. Il reste Un relent d'ivresse, une carrure d'air, Un signe d'air au carrefour, Un appel de plus en plus vif.
Les couleurs des pleurs ressemblent à des veilleuses Dont les flammes seraient hors des lampes.
Le chemin penche. Il y a des rires vers la rivière. Nous nous inquiétons d'eux, Chacun tenant un peu de ciel Dans le creux de la main
Jean Malrieu
Cahiers bleus n°28, été 1983
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-grimalkin- 
Modérateur
France 
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Date du message :
juillet 21, 2009 13:28
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je ne peux résister au plaisir de vous donner encore un poème de Malrieu, toujours trouvé dans les "Cahiers Bleus" de l'été 83
L'été s'en va derrière un visage à la fenêtre. Il pleut des feuilles dans le vent. C'est un soir comme tous les soirs Où le jardin s'oriente au Sud Et les rêves , vers minuit Réveillent ton visage entre deux prières.
*
Te voici bleue de transparence Dans les feuilles mortes.
Le vent chasse dans les haies Les palombes des cages.
Ta voix est semblable à ma voix Dans les balances de l'absence.
*
Visage de trois quart jailli de l'insomnie, Ma vivante , ma toute frêle, Mon impatience, Ma main vide,
C'est la déroute des rêves.
Les lèvres déçues se plaignent. Il est grand jour à mon tourment. La vie s'éloigne à toute allure Et la liberté saigne blanc Aux plaies en forme de serrures.
Jen Malrieu
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Epsilon 
Admin famille
France 
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Date du message :
février 13, 2010 03:13
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J'ai la chance d'avoir en un volume,les poèsies de Jean Malrieu(que je conseille à tous)et il n'est pas facile de choisir dans des poèmes qui souvent forment le plus souvent une suite, comme dans AIMER LA VIE.
4)
T'es-tu servie de ces oiseaux pour ton corsage? La chaleur ronde comme un sein, Cercle du bleu, Plongeuse d'air Au travers des chemins que construit le soleil, De ses éclats brisés que tu ramasses Pour voir au-delà du ciel.
Comme une boule d'arbre, jouet du vent, Comme une ombre debout dans le ciel délirant, Comme une gerbe en feu,moissonneur d'étincelles, Tous les objets épars dans le monde m'appellent Sous la gangue des nuits qu'il me faut traverser, Mineur au souffle plus large que l'espace.
Quand je t'ai dépassée, tournant la tête vers l'arrière, La saison morte des poussières, Les marais herbeux des journées,
Il saigne des oiseaux dans le fleuve de l'aube. Il flotte des manteaux,méduses de l'autan. Les vaisseaux sont brûlés.Il meurt de la lumière.
Déjà tu montes au ciel de ta prière Et le monde en rumeur se rue à la frontière Ou presque en cendre je t'attends.
... *Ce message a été édité le 13-Feb-2010 3:30 AM par Epsilon*
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