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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : " on tangue on tangue" blaise cendrars

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : février 23, 2012  11:51

un post sur Blaise Cendrars dort quelque part dans nos archives ...alors, en
attendant...on recommence ...C'est si beau !

Clair de Lune


On tangue on tangue sur le bateau
La lune la lune fait des cercles dans l’eau
Dans le ciel c’est le mât qui fait des cercles
Et désigne toutes les étoiles du doigt
Une jeune Argentine accoudée au bastingage
Rêve à Paris en contemplant les phares qui dessinent
la côte de France
Rêve à Paris qu’elle ne connaît qu’à peine et qu’elle
regrette déjà
Ces feux tournants fixes doubles colorés à éclipses lui
rappellent ceux qu’elle voyait de sa fenêtre d’hôtel sur
les Boulevards et lui promettent un prompt retour
Elle rêve de revenir bientôt en France et d’habiter Paris
Le bruit de ma machine à écrire l’empêche de mener son
rêve jusqu’au bout.
Ma belle machine à écrire qui sonne au bout de chaque
ligne et qui est aussi rapide qu’un jazz
Ma belle machine à écrire qui m’empêche de rêver à
bâbord comme à tribord
Et qui me fait suivre jusqu’au bout une idée
Mon idée

Blaise Cendrars

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 28, 2012  12:45


Couchers de soleil


Tout le monde parle des couchers de soleil
Tous les voyageurs sont d’accord pour parler des cou-
chers de soleil dans les parages
Il y a plein de bouquins où l’on ne décrit que les couchers
de soleil
Les couchers de soleil des tropiques
Oui c’est vrai c’est splendide
Mais je préfère de beaucoup les levers de soleil
L’aube
Je n’en rate pas une
Je suis toujours sur le pont
A poils
Et je suis toujours le seul à les admirer
Mais je ne vais pas décrire les aubes
Je vais les garder pour moi seul

Blaise Cendrars

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 29, 2012  02:50


Tu es plus belle que le ciel et la mer


Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises

II y a l’air il y a le vent
Les montagnes l’eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre

Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends

Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t’en

Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l’œil
Je prends mon bain et je regarde

Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t’aime

Blaise Cendrars, Feuilles de route, 1924

(superbe !!!!)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : février 4, 2012  04:41


Le ventre de ma mère.

C'est mon premier domicile
Il était tout arrondi
Bien souvent je m'imagine
Ce que pouvait bien être...

Les pieds sur ton coeur maman
Les genoux tout contre ton foie
Les mains crispées au c a n a l
Qui aboutissait à ton ventre

Le dos tordu en spirale
Les oreilles pleines les yeux vides
Tout recroquevillé tendu
La tête presque hors de ton corps

Mon crâne à ton orifice
Je jouis de ta santé
De la chaleur de ton sang
Des étreintes de papa

Bien souvent un feu hybride
Electrisait mes ténèbres
Un choc au crâne me détendait
Et je ruais sur ton coeur

Le grand muscle de ton vagin
Se resserrait alors durement
Je me laissais douloureusement faire
Et tu m'inondais de ton sang

Mon front est encore bosselé
De ces bourrades de mon père
Pourquoi faut-il se laisser faire
Ainsi à moitié étranglé ,

Si j'avais pu ouvrir la bouche
Je t'aurais mordu
Si j'avais pu déjà parler
J'aurais dit :

Merde, je ne veux pas vivre !


Blaise cendrars "Au coeur de monde"

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : février 5, 2012  04:47


Ecrire.

Ma machine bat en cadence
Elle sonne au bout de chaque ligne
Les engrenages grasseyent
De temps en temps je me renverse dans mon fauteuil
   de jonc et je lâche une grosse bouffée de fumée
Ma cigarette est toujours allumée
J'entends alors le bruit des vagues
Les gargouillements de l'eau étranglée dans la
   tuyauterie du lavabo
Je me lève et trempe ma main dans l'eau froide
Ou je me parfume
J'ai voilé le miroir de l'armoire à glace pour ne pas
   me voir écrire
Le hublot est une rondelle de soleil
Quand je pense
Il résonne comme la peau d'un tambour et parle fort.

Blaise Cendrars. "Au coeur du monde"

***

Un trait.

Un trait qui s'estompe
Adieu
C'est l'Amérique
Il y a au-dessus une couronne de nuage
Dans la nuit qui vient une étoile de plus belle eau
Maintenant on va cingler vers l'est et à partir de
   demain
la piscine sera installée sur le pont supérieur.

Blaise Cendrars .




-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : février 6, 2012  05:04

Vie dangereuse.

Aujourd'hui je suis peut-être le plus
   heureux du monde
Je possède tout ce que je ne désire pas
Et la seule chose à laquelle je tienne dans la vie
   chaque jour de l'hélice m'en rapproche
Et j'aurai peut-être tout perdu en arrivant.

Blaise Cendrars. "Au coeur de monde


***

Porto Leixoes

On arrive tard et c'est dimanche
Le port est un fleuve déchaîné
Les pauvres émigrants qui attendent que les autorités
   viennent à bord sont rudement secoués dans de
   pauvres petites barques qui montent les unes sur
   les autres sans couler
Le port a un œil malade l'autre crevé
Et une grue énorme s'incline comme un canon à longue
   portée

Blaise Cendrars.

Îles.

Îles
Îles
Îles où l'on ne prendra jamais terre
Îles où l'on ne descendra jamais
Îles couvertes de végétation
Îles tapies comme des jaguars
Îles muettes
Îles immobiles
Îles inoubliables et sans nom
Je lance mes chaussures par dessus bord car je voudrais
   bien aller jusqu'à vous;

Blaise Cendrars.


*Ce message a été édité le 6-Feb-2012 5:05 AM par -grimalkin-*

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : février 8, 2012  11:30


L'Equateur.

L'océan est d'un bleu noir le ciel bleu est pâle à côté
La mer se renfle tout autour de l'horizon
On dirait que l'Atlantique va déborder sur le ciel
Tout autour du paquebot c'est une cuve d'outremer pur.

   Bahia.

Lagune églises palmiers maisons cubiques
Grandes barques avec deux voiles rectangulaires
   renversées qui ressemblent aux jambes immenses
   d'un pantalon que le vent gonfle
Petites barquettes à aileron de requin qui rebondissent
   entre les lames de fond
Grands nuages prependiculaires renflés colorés comme
   des poteries
Jaunes et bleues


***

Sillage.

La mer continue à être d'un bleu de mer
Le temps continue à être le plus beau temps que j'ai
   jamais connu en mer
Cette traversée continue à être la plus calme et le plus
   dépourvue d'incidents que l'on puisse imaginer.

Blaise Cendrars. "Feuilles de route".


***
Tu es plus belle que le ciel et la mer.

Quand tu aimes il faut partir
Quitte ta femme quitte ton enfant
Quitte ton ami quitte ton amie
Quitte ton amante quitte ton amant
Quand tu aimes il faut partir

Le monde est plein de nègres et de négresses
Des femmes des hommes des hommes des femmes
Regarde les beaux magasins
Ce fiacre cet homme cette femme ce fiacre
Et toutes les belles marchandises

II y a l'air il y a le vent
Les montagnes l'eau le ciel la terre
Les enfants les animaux
Les plantes et le charbon de terre

Apprends à vendre à acheter à revendre
Donne prends donne prends

Quand tu aimes il faut savoir
Chanter courir manger boire
Siffler
Et apprendre à travailler

Quand tu aimes il faut partir
Ne larmoie pas en souriant
Ne te niche pas entre deux seins
Respire marche pars va-t'en

Je prends mon bain et je regarde
Je vois la bouche que je connais
La main la jambe l'œil
Je prends mon bain et je regarde

Le monde entier est toujours là
La vie pleine de choses surprenantes
Je sors de la pharmacie
Je descends juste de la bascule
Je pèse mes 80 kilos
Je t'aime

Blaise Cendrars.   "Feuilles de route", 1924



-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : février 16, 2012  11:07




Je me promène sur le pont dans mon complet blanc acheté à Dakar

Aux pieds j'ai mes espadrilles achetées à Villa Garcia

Je tiens à la main mon bonnet basque rapporté de Biarritz

Mes poches sont pleines de Caporal Ordinaire

De temps en temps je flaire mon étui en bois de Russie

Je fais sonner des sous dans ma poche et une livre sterling en or

J'ai mon gros mouchoir calabrais et des allumettes de cire

De ces grosses que l'on ne trouve qu'à Londres

Je suis propre lavé frotté plus que le pont

Heureux comme un roi

Riche comme un milliardaire

Libre comme un homme


Blaise Cendrars

***

Trouées


Echappées sur la mer
Chutes d’eau
Arbres chevelus moussus
Lourdes feuilles caoutchoutées luisantes
Un vernis de soleil
Une chaleur bien astiquée
Reluisance
Je n’écoute plus la conversation animée de mes amis qui se partagent les nouvelles que
j’ai
apportées de Paris
Des deux côtés du train toute proche ou alors de l’autre côté de la vallée lointaine
La forêt est là et me regarde et m’inquiète et m’attire comme le masque d’une momie
Je regarde
Pas l’ombre d’un œil

Blaise Cendrars