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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Traduit de la nuit(j.j.rabearivelo)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 14, 2012  12:01


Traduit De La Nuit. (1935)

Par Jean Joseph Rabearivelo. (1901-1937)



IN MEMORIAM

FAGUS, Marcel ORMOY et Robert-Jules ALLAIN,
interrogateurs désormais d’une nuit qui ne peut se traduire que
par l’étonnement et l’angoisse de notre douleur
J.-J. R.

Pour avoir mis le pied
Sur le coeur de la nuit
Je suis un homme pris
Dans les rets étoilés.

Jules SUPERVIELLE
***********************************
                                                            1

Une étoile pourpre
Évolue dans la profondeur du ciel-
Quelle fleur de sang éclose en la prairie de la nuit

Évolue, évolue,
Puis devient comme un cerf-volant lâché par un enfant endormi.

Paraît s’approcher et s’éloigner à la fois,
Perd sa couleur comme une fleur près de tomber,
Devient nuage, devient blanc, se réduit:
N’est plus qu’une pointe de diamant
Striant le miroir bleu du zénith
Où l’on voit déjà le leurre
Glorieux du matin nubile.

                                                             II
Quel rat invisible,
Venu des murs de la nuit,
Grignote le gâteau lacté de la lune?
Demain matin,
Quand il se sera enfui,
Il y aura là des traces de dents sanglantes.

Demain matin,
Ceux qui se seront enivrés toute la nuit
Et ceux qui sortiront du jeu,
En regardant la lune,
Balbutieront ainsi:
« À qui est cette pièce de quat’sous
Qui roule sur la table verte? »
« Ah! ajoutera l’un d’eux,
L’ami avait tout perdu
Et s’est tué! »

Et tous ricaneront
Et, titubant, tomberont.
La lune, elle, ne sera plus là:
Le rat l’aura emportée dans son trou.

Jean-José Rabearivelo, Traduit de la nuit
Orphée
La Différence




-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 8, 2012  13:14

       III

Grignote le gâteau lacté de la lune?
Demain matin,
Quand il se sera enfui,
Il y aura là des traces de dents sanglantes.

Demain matin,
Ceux qui se seront enivrés toute la nuit
Et ceux qui sortiront du jeu,
En regardant la lune,

La peau de la vache noire est tendue,
Tendue sans être mise à sécher,
Tendue dans l’ombre septuple.

Mais qui a abattu la vache noire,
Morte sans avoir mugi, morte sans avoir beuglé,
Morte sans avoir été poursuivie
Sur cette prairie fleurie d’étoiles?
La voici qui gît dans la moitié du ciel.

Tendue est la peau
Sur la boîte de résonance du vent
Que sculptent les esprits du sommeil.

Et le tambour est prêt
Lorsque se couronnent de glaïeuls
Les cornes du veau délivré
Qui bondit
Et broute les herbes des collines.

Il y résonnera,
Et ses incantations deviendront rêves
Jusqu’au moment où la vache noire ressuscitera,
Blanche et rose,
Devant un fleuve de lumière

                                                    IV

Ce qui se passe sous la terre,
Au nadir lointain?
Penche-toi près d’une fontaine,
Près d’un fleuve
Ou d’une source:
Tu y verras la lune
Tombée dans un trou,
Et tu t’y verras toi-même,
Lumineux et silencieux,
Parmi des arbres sans racines,
Et où viennent des oiseaux muets

Jean Joseph Rabearivelo, traduit de la nuit
Orphée
La Différence

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 9, 2012  12:14

V


Tu dors, ma bien-aimée;
tu dors dans ses bras, ô ma dernière née.
Je ne vois pas vos yeux lourds de nuit
qui d’ordinaire s’irisent comme des perles authentiques
ou des raisins mûrs.

Une bouffée de bon vent entr’ouvre notre porte,
fait gonfler vos robes légères
et trembler vos cheveux,
puis emporte un papier de sur ma table
que je rattrape près du seuil.

Je lève ma tête,
le poème commencé dans la main:
vos yeux clignotent dans l’azur,
et je les appelle: étoiles

                            VI

Un oiseau sans couleur et sans nom
a replié les ailes
et blessé le seul oeil du ciel.

Il se pose sur un arbre sans tronc,
tout en feuilles
que nul vent ne fait frémir
et dont on ne cueille pas les fruits, les yeux ouverts.

Que couve-t-il?
Quand il reprendra son vol,
ce sont des coqs qui en sortiront:
les coqs de tous les villages
qui auront vaincu et dispersé
ceux qui chantent dans les rêves
et qui se nourrissent d’astres.

                                  VII

Reflux de la lumière océane.
Des poulpes, dans leur fuite,
noircissent le sable
avec leur bave épaisse;
mais d’innombrables petits poissons
qui ressemblent à des coquillages d’argent,
ne pouvant échapper,
s’y débattent:
ils sont pris dans les rets
tendus par des algues ténébreuses
qui deviennent des lianes
et envahissent la falaise du ciel.


Jean-Joseph Rabearivelo, Traduit dans la nuit
Orphée
La Différence






-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 10, 2012  03:54

VIII


La dévote a fini ses versets quotidiens
et vient écouter ses enfants qui apprennent à haute voix
leurs leçons bibliques
sur la vérandah.
On dirait une cascade lointaine
sautant quelque rocher moussu,
là-bas, derrière les collines,
ou des chrétiens surpris par l’ombre
récitant des surates musulmanes
sous le ciel pacifique.

Moi,
par les interstices des feuilles qui en retombent
comme des larmes noires qui ne cessent de couler,
je ne puis rien discerner
et n’entends que des bribes de paroles
où reviennent souvent les mots: Égypte
et Israël.

Je me hausse sur une motte de terre
fleurant l’herbe foulée,
et j’écarte la verdure qui me gêne les yeux;
un petit oiseau migrateur sanglote près de la cime;
et je lève la tête;
mais ce sont les étoiles que je vois:
bulbeuses comme les aulx,
mouchetées comme les cailles,
elles me rappellent les prières que je viens de confondre,
et, dans le désert de l’azur imérinien
où il me semble que l’exode
refuit les Pharaons,
voilà que les Religions se rencontrent -
et toi aussi, ô mienne, ô Poésie!

IX
Les ruches secrètes sont alignées
près des lianes du ciel,
parmi des nids lumineux.

Butinez-y, abeilles de mes pensées,
petites abeilles ailées de son
dans la nue enceinte de silence;
chargez-vous de propolis
parfumée d’astres et de vent:
nous en calfeutrerons toute fente
communiquant au tumulte de la vie.

Chargez-vous aussi de pollen stellaire
pour les prairies de la terre;
et demain, lorsque s’y noueront
les roses sauvages de mes poèmes,
nous aurons des cynorrhôdons aériens
et des semences sidérales.


Jean-Joseph Rabearivelo, Traduit de la nuit
Orphée
La Différence

*******************
texte intégral trouvé sur le net : remis en forme à l'aide du livre, ma lecture du moment

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 11, 2012  11:49

   X

Te voilà,
debout et nu!
Limon tu es et t’en souviens;
mais tu es en vérité l’enfant de cette ombre parturiante
qui se repaît de lactogène lunaire,
puis tu prends lentement la forme d’un fût
sur ce mur bas que franchissent les songes des fleurs
et le parfum de l’été en relâche.

Sentir, croire que des racines te poussent aux pieds
et courent et se tordent comme des serpents assoiffés
vers quelque source souterraine,
ou se rivent dans le sable
et déjà t’unissent à lui, toi, ô vivant,
arbre inconnu, arbre non identifié,
Qui élabores des fruits que tu cueilleras toi-même.

Ta cime,
dans tes cheveux que le vent secoue,
cèle un nid d’oiseaux immatériels;
et lorsque tu viendras coucher dans mon lit
et que je te reconnaîtrai, ô mon frère errant,
ton contact, ton haleine et l’odeur de ta peau
susciteront des bruits d’ailes mystérieuses
jusqu’aux frontières du sommeil.

***
XI

Combien de jumeaux sont-ils, les vents?
Ils sont tous espiègles,
ils se poursuivent en sortant de l’herbe,
escaladent les murs devenus doubles,
sautent par-dessus les toits où se recueillera la rosée,
se voûtent sur les collines
et y secouent de hauts arbres immatériels
d’où se dispersent des oiseaux
aux yeux de verre
qui n’ont de nids nulle part,
et des baies rondes comme des blocs de quartz
qui ne se peuvent reproduire sur terre,
et se dissolvent en étoiles filantes

Jean-Joseph Rabearivelo, Traduit de la nuit
Orphée
La Différence
texte intégral sur le net