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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : A comme amour et comme prévert

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 26, 2012  03:43

Post pour Summertime qui nous a donné ici de belles joies!
.....................................
                  
Cet Amour

Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blémir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C'est le tien
C'est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelles
Et qui n'a pas changé
Aussi vraie qu'une plante
Aussi tremblante qu'un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l'été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi j'écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s'aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois
Reste là
Ne bouge pas
Ne t'en va pas
Nous qui sommes aimés
Nous t'avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n'avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n'importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d'un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.

Jacques Prévert

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 4, 2012  23:22

Prévert,on l'a déjà fait ! et bien tant pis, on y revient c'est comme une symphonie de
Beethoven ça fait toujours plaisir de les réécouter de temps en temps, Prévert aussi, ce
sont des piqures dont on a besoin et dont on ne peut se passer, tellement c'est simple et
beau à la fois?

............................


Le tendre et dangereux visage de l'amour

Le tendre et dangereux
visage de l'amour
m'est apparu un soir
après un trop long jour
C'était peut-être un archer
avec son arc
ou bien un musicien
avec sa harpe
Je ne sais plus
Je ne sais rien
Tout ce que je sais
c'est qu'il m'a blessée
peut-être avec une flèche
peut-être avec une chanson
Tout ce que je sais
c'est qu'il m'a blessée
blessée au coeur
et pour toujours
Brûlante trop brûlante
blessure de l'amour.


Jacques Prévert

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : janvier 7, 2012  10:35

Chanson du geôlier .

Où vas-tu beau geôlier
Avec cette clé tachée de sang
Je vais délivrer celle que j'aime
S'il en est encore temps
Et que j'ai enfermée
Tendrement cruellement
Au plus secret de mon désir
Au plus profond de mon tourment
Dans les mensonges de l'avenir
Dans les bêtises des serments
Je veux la délivrer
Je veux qu'elle soit libre
Et même de m'oublier
Et même de s'en aller
Et même de revenir
Et encore de m'aimer
Ou d'en aimer un autre
Si un autre lui plaît
Et si je reste seul
Et elle en allée
Je garderai seulement
Je garderai toujours
Dans mes deux mains en creux
Jusqu'à la fin des jours
La douceur de ses seins modelés par l'amour.

Jacques Prévert;;

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : janvier 7, 2012  11:20

Dans ma maison..

Dans ma maison, vous viendrez
D'ailleurs ce n'est pas ma maison
Je ne sais pas à qui elle est
Je suis rentrée comme ça un jour
Il n'y avait personne
Seulement des piments rouges accrochés au mur blanc

Je suis resté longtemps dans cette maison
Personne n'est venu
Mais tous les jours et tous les jours
Je vous ai attendue

Je ne faisais rien
C'est à dire, rien de serieux
Quelques fois le matin
Je poussais des cris d'animaux
Je gueulais comme un âne
De toutes mes forces
Et cela me faisait plaisir
Et puis je jouais avec mes pieds
C'est intelligent les pieds
Ils vous emmènent très loin
Quand vous allez aller très loin
Et puis quand vous ne voulez pas sortir
Ils restent là, ils vous tiennent compagnie
Et puis quand il y a de la musique, ils dansent
On ne peut pas danser sans eux
Faut -être bête comme l'est si souvent
Pour dire des choses aussi bêtes
Que bête comme ses pieds gai comme un pinson
Le pinson n'est pas gai
Il est seulement gai quand, il est gai
Et triste quand il est triste ou ni gai ni triste
Est ce qu'on sait ce qu'est un pinson
Est ce qu'on sait ce que que c'est un pinson
D'ailleurs il ne s'appelle pas réellement comme ça
C'est homme qui a appelé cet oiseau comme ça
Pinson, pinson, pinson, pinson

Comme, c'est curieux les noms
Martin, Hugo, Victor,de son prénom
Bonaparte, Napoléon de son prénom
Pourquoi comme ça et pas comme ça :

Un troupeau de bonapartes passe dans le desert
L'empereur s'appelle Dromadaire
Il a un cheval caisse et des tirois de courses
Au loin galope , un homme qui n'a pas que trois prénoms
Il s'appelle Tim Tam Tom et n'a pas de grand nom
Un peu plus loin encore, il y a n'importe qui
Beaucoup plus loin encore il y a n'importe quoi....
Et puis qu'est ce que ça peut faire tout ça

Dans ma maison, tu viendras
Je pensais à autre chose mais je ne pense qu'à ça
Et quand tu seras entrée dans ma maison
Tu enlèveras tes vêtements
Et tu resteras immobile, nue, debout, avac ta bouche rouge
Comme les piments rouges accrochés au mur blanc
Et puis tu te coucheras , et je me coucherais près de toi
                                       Voilà
Dans ma maison
Qui n'est pas ma maison
Tu viendras

Jacques Prévert. "Paroles".

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 7, 2012  23:34

Un classique ,qu' on ne peut 'empêcher de l'entendre dans sa tête par Montand ou
Mouloudji, ou bien par la grimaçeuse Juliette Gréco ( vous aurez compris qu'elle est bien
trop sophistiquée pour moi, vive la simplicité ,lol)


...............................................................


Les enfants qui s'aiment

Les enfants qui s'aiment s'embrassent debout
Contre les portes de la nuit
Et les passants qui passent les désignent du doigt
Mais les enfants qui s'aiment
Ne sont là pour personne
Et c'est seulement leur ombre
Qui tremble dans la nuit
Excitant la rage des passants
Leur rage, leur mépris, leurs rires et leur envie
Les enfants qui s'aiment ne sont là pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
Bien plus haut que le jour
Dans l'éblouissante clarté de leur premier amour.

Jacques Prevert


      
                        
   

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 7, 2012  23:42


Pour toi mon amour

Je suis allé au marché aux oiseaux
Et j'ai acheté des oiseaux
Pour toi
Mon amour
Je suis allé au marché aux fleurs
Et j'ai acheté des fleurs
Pour toi
Mon amour
Je suis allé au marché à la ferraille
Et j'ai acheté des chaînes
De lourdes chaînes
Pour toi
Mon amour
Et je suis allé au marché aux esclaves
Et je t'ai cherchée
Mais je ne t'ai pas trouvée
Mon amour

Jacques Prevert

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : janvier 17, 2012  13:57

A vol d'oiseau...


   A vol d'oiseau, il n'y a qu'un pas, une portée de
musique des plus chaudes rues de Naples à la porte
d'Italie.

   Sur le pas de cette porte, la roulotte de Django
chantait. Enfant, devant la merveilleuse boite à
musique, les larmes aux yeux, le coeur serré, Crolla
souriait.
   L'herbe était rase, cachée comme le soleil, mais
la Musique était la Reine et la misère, la faim et la
poussière se courbaient devant elle, rentraient sous
terre.

L'enfance qui grandit et le temps rétréci et la
mort des amis et les jours les plus pauvres cos-
tumés en seigneurs au bal du Souvenir.

   Et toujours la guitare, et toujours la musique.

   La guitare n'est pas un instrument de musique
comme la harpe à queue, le piano domestique ou le
lamentorium ou la fraise du dentiste.
   La guitare simplement appelle la musique quand
la musique appelle la guitare.

   Crolla n'est pas un instrumentiste, il a besoin de
la musique et l'appelle avec sa guitare, il l'appelle si
ingénument, si simplement, si tendrement, qu'elle
vient. Et elle fait la belle, la tendre, l'insolite, la
sauvage, la lointaine, la désarmante, la déchirante.
Crolla l'aide à faire ce qu'elle veut.

   Crolla et sa guitare, deux amoureux qui vivent
ensemble, pour de vrai et pour toujours.

Jacques Prévert. "Paris est tout petit"



Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 18, 2012  00:01

Très beau poème que je ne connaissais pas ,merci Marie-Elisabeth pour ta curiosité
toujours vivace.

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 22, 2012  02:56


S' il ne parle pas d'amour ce texte je veux bien me faire curé mais pas pédophile!


- Barbara -

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même jour-là
N'oublie pas
Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abimé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien.

Jacques Prévert

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : janvier 22, 2012  09:59

Au coin d'une rue.

Il est midi, tout est noir
et soudain rouge de temps en temps
Au coin d'une rue qu'existe plus
la mort se promène comme chez elle.

Moi j'm'en fous, j'attends l'arc-en-ciel
et l'arc-en-ciel, c'est mon amant
L'amour se cache n'importe où
l'amour se trouve n'importe quand
l'amour se fait n'importe comment
l'amour est plus jeune que la mort
même s'ils ont vu le jour en même temps
Au coin d'une rue qu'existe plus
qui vient de partir à l'instant
la mort fait la retape, le ruban.

Moi j'm'en fous, j'attends mon amant
Je suis sûre qu'aujourd'hui, pour elle
ça sera sûrement pas un client.

Jacques Prévert.



-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 22, 2012  11:44


ÉTRANGES ÉTRANGERS

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel
hommes de pays loin
cobayes des colonies
doux petits musiciens
soleils adolescents de la porte d'Italie
Boumians de la porte de Saint-Ouen
Apatrides d'Aubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied
au beau milieu des rues
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manoeuvres désoeuvrés
Polaks du Marais du Temple des Rosiers
Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone
pêcheurs des Beléares ou du cap Finistère
rescapés de Franco
et déportés de France et de Navarre
pour avoir défendu en souvenir de la vôtre
la liberté des autres
Esclaves noirs de Frejus
tiraillés et parqués
au bord d'une petite mer
où peu vous vous baihnez
Esclaves noirs de Fréjus
qui évoques chaque soir
dans les locaux disciplinaires
avec une vieille boite de cigares
et quelques bouts de fil de fer
tous les échos de vos villages
tous les oiseaux de vos forêts
et ne venez dans la capitale
que pour fêter au pas cadencé
la prise de la Bastille le quatorze juillet
Enfants du Sénégal
départriés expatriés et naturalisés
Enfants indochinois
jongleurs aux innocents couteaux
qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés
de jolis dragons d'or faits de papier plié
Enfants trop tôt grandis et si vite en allés
qui dormez aujourd'hui de retour au pays
le visage dans la terre
et des hommes incendiaires labourant vos rizières
On vous a renvoyé
la monnaie de vos papiers dorés
on vous a retourné
vos petits couteaux dans le dos
Étranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez .

Jacques Prévert
(La pluie et le beau temps - Gallimard - 1955)





Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : janvier 22, 2012  12:35

   Voyages.

Moi aussi
comme les peintres
j'ai mes modèles

Un jour
et c'est déjà hier
sur la plate-forme de l'autobus
je regardai les femmes
qui descendaient la rue d'Amsterdam
Soudain à travers la vitre du bus
j'en découvris une
que je n'avais pas vue monter
Assise et seule elle semblait sourire
A l'instant même elle me plut énormément
mais au même instant
je m'aperçus que c'était la mienne
J'étais content;

Jacques Prévert. "Paris est tout petit"

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : janvier 22, 2012  12:50

Enfants de la haute ville.


Enfants de la haute ville
filles des bas quartiers
le dimanche vous promène
   dans la rue de la Paix
   Le quartier est désert
   les magasins fermés
Mais sous le ciel gris souris
   la ville est un peu verte
derrière les grilles des Tuileries
Et vous dansez sans le savoir
vous dansez en marchant
sur les trottoirs cirés
Et vous lancez la mode
sans même vous en douter
   Un manteau de fou rire
   sur vos robes imprimées
Et vos robes imprimées
sur le velours potelé
de vos corps amoureux
tout nouveaux tout dorés

Folles enfants de la haute ville
ravissantes filles des bas quartiers
modèles impossibles à copier
cover-girls
colored girls
de la Goutte d'Or ou de Belleville
de Grenelle ou de Bagnolet.

   Enfants de toute la ville
filles de tous les quartiers
elles ont toujours aux lèvres
   le sourire de l'été
   Et l'été très flatté
   leur fait une beauté
   la beauté du soleil
   et la beauté du diable
qui brille et traîne dans Paris
Et c'est tout l'amour d'aujourd'hui
   c'est tout l'amour d'hier
   et celui de demain
Elles suivent en rêvant
l'amour qui les conduit
   et même en se taisant
   ne parlent que de lui
   L'amour qui les entend
   les caresse en dansant
   car l'amour à Paris
   jamais ne les oublie

Folles enfants de la haute ville
ravissantes filles des bas quartiers
   modèles impossibles à copier.

Jacques Prévert "Histoires"






-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 24, 2012  04:54

FLEURS ET COURONNE

Homme
Tu as regardé la plus triste
la plus morne de toutes les fleurs de la terre
Et comme aux autres fleurs tu lui as donné un nom
Tu l'as appelée Pensée.
Pensée
C'était comme on dit bien observé
Bien pensé
Et ces sales fleurs qui ne vivent ni ne se fanent jamais
Tu les as appelées immortelles...
C'était bien fait pour elles...
Mais le lilas tu l'as appelé lilas
Lilas c'était tout à fait ça
Lilas... Lilas...
Aux marguerites tu as donné un nom de femme
Ou bien aux femmes tu as donné un nom de fleur
C'est pareil.
L'essentiel c'était que ce soit joli
Que ça fasse plaisir...
Enfin tu as donné les noms simples
à toutes les fleurs simples
Et la plus grande la plus belle
Celle qui pousse toute droite sur le fumier de la misère
Celle qui se dresse à côté des vieux ressorts rouillés
A côté des vieux chiens mouillés
A côte des vieux matelas éventrés
A côté des baraques de planches où vivent les sous-alimentés
Cette fleur tellement vivante
Toute jaune toute brillante
Celle que les savants appellent Hélianthe
Toi tu l'as appelée soleil
...Soleil...
Hélas! hélas! hélas et beaucoup de fois hélas!
Qui regarde le soleil hein ?
Qui regarde le soleil ?
Personne ne regarde plus le soleil
Les hommes sont devenus ce qu'ils sont devenus
Des hommes intelligents...
Une fleur cancéreuse tubéreuse et méticuleuse à leur boutonnière
Ils se promènent en regardant par terre
Et ils pensent au ciel
Ils pensent... Ils pensent... ils n'arrêtent pas de penser...
Ils ne peuvent plus aimer les véritables fleurs vivantes
Ils aiment les fleurs fanées les fleurs séchées
Les immortelles et les pensées
Et ils marchent dans la boue des souvenirs dans la boue des regrets
Ils se traînent
A grand-peine
Dans les marécages du passé
Et ils traînent... ils traînent leurs chaînes
Et ils traînent les pieds au pas cadencé...
Ils avancent à grand-peine
Enlisés dans leurs champs-élysées
Et ils chantent à tue-tête la chanson mortuaire
Oui ils chantent
A tue-tête
Mais tout ce qui est mort dans leur tête
Pour rien au monde ils ne voudraient l'enlever
Parce que
Dans leur tête
Pousse la fleur sacrée
La sale maigre petite fleur
La fleur malade
La fleur aigr e
La fleur toujours fanée
La fleur personnelle...
...La pensée...


Jacques Prévert

(je n'aime pas également ses poèmes : il faut choisir les plus belles fleurs pour en faire
le plus beau des bouquets....Je joins celui-ci au bouquet de mes préférés...)