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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Alda merini, ma poésie est vive comme du feu(epsilon)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 10, 2011  03:45

(transcription "Poésie d'aujourd"hui)

MA POÉSIE EST VIVE COMME LE FEU

Ma poésie est vive comme le feu,
elle glisse entre mes doigts comme un rosaire.
Je ne prie pas, car je suis un poète de la disgrâce
qui tait parfois le travail d’une naissance d’entre les heures,
je suis le poète qui crie et joue avec ses cris,
je suis le poète qui chante et ne trouve pas ses mots,
je suis la paille sèche où vient battre le son,
je suis la berceuse qui fait pleurer les enfants,
je suis la vanité qui se laisse chuter,
le manteau de métal d’une longue prière
d’un vieux deuil du passé et qui est sans lumière.


Alda Merini, La volpe e il sipario, Girardi, 1997, in Po&sie 109, 30 ans de poésie
italienne, . Traduction de Martin Rueff.

   
LE TEXTE QUI SUIT EST UN COPIER-COLLER TROUVE SUR LE SITE
http://progettogeum.org/wp-
content/uploads/2008/12/alda-merini-ultimogennaio-20091.doc.QUE JE REMERCIE
ET AUQUEL JE
RENVOIE!

ALDA MERINI OU L’ÂME SANS CAGE

« Je suis née le vintg-et-un au printemps / mais je ne savais pas que naître folle, / ouvrir
les mottes / pouvait déchaîner la tempête ». Ce ne sont pas les premiers vers d’Alda
Merini dont on fait remonter l’écriture à l’âge de quinze ans. On peut cependant les
considérer emblématiques de sa manière de se présenter au monde, de le défier, de «
s’offrir » à lui. Non pas dans   l’intention d’épater le lecteur ou à cause de ce prétendu
apaisement mental que produirait l’écriture, à qui elle affirme d’ailleurs préférer la
musique : « Je voudrais ne plus écrire / ne plus dire un mot / mais l’écriture est comme
un grillon / qui chante dans ma tête… ». Non, ce n’est pas du côté du poème-consolation
qu’il faut chercher la fibre d’Alda Merini. Ce qui allume sa pensée, ce n’est que la volonté
de décrire ce qu’elle voit, sauf que ce qu’elle voit s’avère « très loin de la réalité, et bien
inférieur à celle-ci, la plupart du temps ».

Mais avant d’entrer de plain-pied dans le noyau de l’œuvre, on ne peut s’exempter de
s’aventurer dans une biographie qui devient partie intégrante de ses poèmes (chaque
poème est une histoire), tout comme on ne pourrait parler de l’œuvre d’Artaud, de Bataille
ou de Michaux, sans donner quelques indices sur les tourments existentiels qui les ont
amenés à cette écriture-là.

Alda Merini (presque un demi-siècle de poésie !) est ce qu’on appelle en Italie à tort ou à
raison, « un caso », un cas, qui malgré tout ce qu’on peut imaginer sur les légendes
autour de sa souffrance mentale, malgré les épreuves, n’a jamais démenti son destin de
poète.

Elle naît à Milan le 21 mars 1931, d’une mère « totalement hermétique à la culture », d’un
père employé dans une assurance. Dès adolescence elle s’ouvre à l’art (le piano), mais
bientôt une dépression s’installe (ce qui n’empêche pas une formidable boulimie de
lecture). Arrive une cécité « hystérique » qui durera trois ans.

En 1953 elle épouse le propriétaire de plusieurs boulangeries à Milan, Ettore Carniti, qui
décèdera en 1981.

Des événements comme la mort de son père et de sa mère ou la naissance de sa
première fille (1955) la fragilisent. Commence alors une descente aux enfers des lieux
d’internement ; séjours brefs, d’abord, puis toujours plus long. Ils laisseront une
blessure qui ne se refermera jamais vraiment. Mais lorsque la maladie lui laisse du répit,
dans les nombreux moments de lumière, elle   cultive de solides et importantes amitiés
dont certaines sont    des amitiés de jeunesse. Des amours surgissent aussi,
passionnées, violentes, comme avec les poètes Giorgio Manganelli (« Maître
d’une époque entière »), Salvatore Quasimodo (celui qui devait devenir prix Nobel de
littérature) ou Michele Pierri (son second mari). Parmi les nombreux amis qui l’ont
encouragée et ont
contribué à sa formation, on ne peut oublier Pasolini, Spagnoletti, Maria Corti, Montale,
Spaziani, Davide Turoldo, Luciano Erba, Raboni. Son « Diario » (journal intime et
poétique édité par Manni) nous fait connaître de façon très aiguë et souvent drôle,
noblesse et la fragilité de la vie intellectuelle milanaise (et pas seulement milanaise) de
l’après- guerre jusqu’à nos jours : « Pasolini avait un caractère horrible, pas
sympathique, ennuyeux, mais doté d’une solide
détermination. Je lui faisais éclater des pétards sous les pieds. J’avais quinze ans, sans
doute l’ai-je aimé, et c’est à lui que je dois cette définition de “ gamine milanaise ” qui
m’a peut-être ouvert les portes du succès ».

Spagnoletti publie en 1950 ses premiers poèmes (« Le bossu » et « Lumière ») dans
l’anthologie Poesia Italiana Contemporanea, 1909-1949 d’où émerge la voix mystique et
irrépressible déjà chargée de toutes « les eaux grises » du monde et prémonitoire de
l’étrange destin qui devait la frapper. En 1955, lorsque naît sa première fille, elle dédie à
son pédiatre le recueil Tu sei Pietro (Scheiwiller) suivi d’un long silence de vingt ans. Un
silence du « pays de l’oubli / où le jugement des autres n’a pas d’importance ». Mais,
justement, dans « la morte parenthèse », se sédimentait le retour à la parole et à la vie.   

Ce n’est qu’en 1979 qu’elle rompt définitivement le silence et commence à travailler à La
Terra Santa, un recueil qui entre de plein fouet dans l’effroyable expérience de la folie et
de l’internement (prix Librex Montale, 1993). Ce recueil d’une intensité lyrique
foudroyante, frappe par cette sorte d’attitude stoïque devant les démons qui hantent son
cerveau mais qu’elle combat par une attitude d’éternelle amoureuse de l’amour et de la
vie, comme une grande tragédienne grecque face à la beauté de son âme. Quoique
souvent au comble de la douleur, Merini devient soudain admirable et puissante par la
force de la parole, de l’amour charnel ou spirituel (amour de Dieu qui subira, d’ailleurs,
bien des variantes au fil du temps mais qui restera central dans sa poésie, même dans
l’impression d’abandon, même dans l’invective).

Les « Maestri » de la critique a n a l ysent, sectionnent, applaudissent les nouvelles
évolutions de la poésie merinienne. Ce sont des poèmes orphiques, érotiques,
ironiques, religieux ou terriblement païens (qui est Dieu, qui est l’amant ?), des vers de
rage et d’oxymores (« je te nomme de façon ténébreusement lumineuse ») parfois
jugés « maniérés » ou de « repliés sur soi » par quelques détracteurs. On pourrait parler
d’une sorte de « mise en péril » permanente à travers l’écriture, d’une autodérision à la
puissance désarmante non dépourvue d’accents féministes à l’occasion (bien que
Merini n’utilise jamais le mot féminisme), et s’il est vrai qu’elle utilise souvent le « je »,
ce « je » si aigu fait sans doute appel à une manière de vivre « l’autre » à travers soi et d’y
trouver une sorte de compassion. Le poète Raboni, parle
de : « fluidité et immensité du don, félicité spontanée et facilité de la source » ainsi que
d’une « obscure douleur, comme si un obstacle forçait de l’intérieur, dans la menace
d’un geste qui s’interrompt… ». Maria Corti, l’amie précieuse, l’exégète, décrit l’écriture
de Merini comme « force de la nature » et fait remarquer la « constance du processus
menant du réel au visionnaire qui en confirme l’authenticité ».         

Ces dernières années, Merini toujours à mi-chemin entre douleur et joie explosive, n’a
pas perdu sa ferveur intellectuelle (« plus belle que mes poèmes a été ma vie »). Elle
dicte ses vers, ses pensées, au téléphone à ses amis et à ses proches, à toute heure du
jour et de la nuit, comme
quelqu’un qui n’aurait jamais quitté la fournaise des sens et qui doit se donner sans
attendre lorsque ces derniers s’éveillent. « Le poète est fatigué », écrit-elle entre deux
éclaircies.
Mais vivre en révolte ressemble parfois à vivre en prière, et c’est en 2002 qu’elle nous
réserve un Magnificat (Frassinelli) dédié à la Vierge Marie et en 2007 Francesco – Canto
di una creatura (Frassinelli) où elle prend le point de vue de saint François d’Assise
(l’image du « Poverello »
d’Assise et celle de Merini se superposent étrangement), et l’on en revient à sa
cohérence puisqu’elle a depuis toujours affirmé que le poète se doit avant tout d’être
humble.   

C’est dans un livret d’une précieuse édition, Dopo tutto anche tu (San Marco dei
Giustiniani, 2003), contenant des propos et des poèmes recueillis par un ami psychiatre
et poète Angelo Guarnieri, qu’on trouve l’une des clés de son tempérament : Guarnieri,
demandant conseil pour une introduction au livre qu’il prépare sur elle, Merini-l’espiègle
lui « dicte » ce qu’il devrait écrire. Cela, évidemment, donne lieu à une sorte de scherzo,
de blague. « Écris donc ! » ordonne-t-elle, à son ami : « Parler de poésie avec Alda Merini
n’est pas facile ».

On pourrait présumer qu’en inversant le discours, le rapport d’Alda Merini avec la poésie
n’a justement pas été facile puisqu’elle versifie : « sortons de cette vie sans les mots ».
Expérience inoubliable que celle d’écouter la poète lorsqu’elle « dit », de son ton
monocorde et lancinant qui sait émouvoir et séduire comme quelqu’un qui reviendrait de
loin. On a l’impression qu’une ombre passe. Une ombre où, au fond, chacun se
reconnaît.   

Parmi les récompenses obtenues par Alda Merini, nous ne citerons que le Prix Librex-
Guggenheim « Eugenio Montale » (en 1993) précédemment remporté par Caproni,
Bertolucci, Luzi, Zanzotto, Fortini. C’est la plus importante consécration italienne
concernant les poètes contemporains.   

En 2001, le Pen Club Italiano a posé sa candidature au prix Nobel pour la
Poésie.                              

Viviane Ciampi

    ***
Les plus beaux poèmes

s’écrivent sur les pierres

genoux écorchés,

esprit aiguisé par le mystère.

Les plus beaux poèmes s’écrivent

devant un autel vide,

encerclés par des agents

de la divine folie.

Ainsi, fou criminel que tu es

tu dictes des vers à l’humanité,

vers de la rescousse

et prophéties bibliques

tu es frère de Jonas.

Mais dans la Terre Promise

où germent les pommes d’or

et l’arbre de la connaissance

Dieu n’est jamais descendu ni ne t’a jamais maudit.

Toi si, tu maudis

heure par heure ton chant

car te voilà descendu dans les limbes

où tu respires l’absinthe

d’une survie refusée.

   
Le più belle poesie

si scrivono sopra le pietre

coi ginocchi piagati

e le menti aguzzate dal mistero.

Le più belle poesie si scrivono

davanti a un altare vuoto,

accerchiati da agenti

della divina follia.

Così, pazzo criminale qual sei

tu detti versi all’umanità,

i versi della riscossa

e le bibliche profezie

e sei fratello a Giona.

Ma nella Terra Promessa

dove germinano i pomi d’oro

e l’albero della conoscenza

Dio non è mai disceso né ti ha mai maledetto.

Ma tu sì, maledici

ora per ora il tuo canto

perché sei sceso nel limbo,

dove aspiri l’assenzio

di una sopravvivenza negata.   


-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 6, 2011  03:26


Terminé enfin cet enfer,

depuis longtemps déjà, désormais c’est printemps :

l’ordre juste

du sommeil remonte le long de mes chevilles

frappe ma tête comme un tonnerre.

Enfin la paix,

mes flancs et mon esprit vaincus,

et moi qui repose précise sur les pentes

de mon destin du moins pour cette heure

qui me sépare de l’infâme aurore.


Cessato è finalmente questo inferno,

già da gran tempo, ormai la primavera:

l’indole giusta

del sonno mi risale le caviglie

mi colpisce la testa come un tuono.

Finalmente la pace,

i miei fianchi e la mia mente vinta,

ed io riposo giusta sui declivi

della mia sorte almeno per quell’ora

che mi divide dall’infame aurora.


La terra santa, Scheiwiller, 1984   


***   


J’ai trouvé mon instant précis,

       délire de paix,

         petit oiseau silencieux

         que je tiens entre mes mains blessées.

    J’ai les stigmates, depuis toujours,

du moins depuis que j’ai péché

contre le dur destin

par un moment d’amour.

Adieu adieu mon cloître,

mon exacte demeure

je te quitterai pour les arbres

pour les genêts et les fleurs,

mais ton tombeau terrestre

          je le porterai en mon sein,

          mes turgescentes mamelles

          qui toujours allaitent les anges

          depuis que je fus conçue.



Ho trovato il mio momento preciso,

       delirio di pace,

       piccolo silenzioso uccello

       che ho nelle mani ferite.

    Ho le stigmate e da sempre,

da quando cioè ho peccato

contro la dura sorte

con un momento d’amore.

Addio addio mio chiostro,

mia dimora precisa,

ti lascerò per gli alberi

per le ginestre e i fiori,

ma il tuo avello terreno

            lo porterò nel mio grembo,

            dentro le mie turgide mammelle

            che sempre allattarono gli angeli

            da quando io fui generata.

                     


* **   


Folie, ma grande jeune ennemie,

il fut un temps où je te portais comme un voile

sur les yeux, me découvrant à peine.

je me suis vue dans le lointain ta cible,

et tu m’as prise pour ta muse ;

lorsqu’est venue cette chute de dents

qui m’endolorit encore parmi les dépouilles,

tu as acheté cette pomme de l’avenir

et m’as donné le fruit de ton parfum.


Follia, mia grande giovane nemica,

un tempo ti portavo come un velo

sopra i miei occhi e mi scoprivo appena.

Mi vide in lontananza il tuo bersaglio

e hai pensato che fossi la tua musa;

quando mi venne quel calar di denti

che ancora mi addolora tra le spoglie,

comprasti quella mela del futuro

per darmi il frutto della tua fragranza.


                               Vuoto d’amore, Einaudi, 1991

* **   


Moi comme vous j’ai été surprise

alors que je dérobais la vie,

évincée par mon désir d’amour.

Moi comme vous je n’ai pas été écoutée

et j’ai vu les barreaux du silence

grandir autour de moi et m’arracher les cheveux.

Moi comme vous j’ai pleuré,

j’ai ri, j’ai espéré.

Moi comme vous j’ai senti qu’on m’enlevait

les vêtements

et quand on m’a donné dans la main

de la honte

j’ai mangé la honte chaque jour.

Moi comme vous j’ai secouru l’ennemi,

j’ai eu foi en mes pauvres chiffons

et j’ai demandé ce qu’est le Seigneur,

puis à l’idée de son existence,

j’ai puisé la force pour sentir le martyre

voler autour de moi comme une colombe vive.

Moi comme vous j’ai consumé l’amour en solitaire

loin de tout et même du Christ ressuscité.

Mais moi comme vous je suis revenue à la science

de la douleur de l’homme, qui est ma science.


Io come voi sono stata sorpresa

mentre rubavo la vita,

buttata fuori dal mio desiderio d’amore.

Io come voi non sono stata ascoltata

e ho visto le sbarre del silenzio

crescermi intorno e strapparmi i capelli.

Io come voi ho pianto,

ho riso e ho sperato.

Io come voi mi sono sentita togliere

i vestiti di dosso

e quando mi hanno dato in mano

la mia vergogna

ho mangiato vergogna ogni giorno.

Io come voi ho soccorso il nemico,

ho avuto fede nei miei poveri panni

e ho domandato che cosa sia il Signore,

poi dall’idea della sua esistenza

ho tratto forza per sentire il martirio

volarmi intorno come colomba viva.

Io come voi ho consumato l’amore da sola

lontana persino dal Cristo risorto.

Ma io come voi sono tornata alla scienza

del dolore dell’uomo, che è la scienza mia.


                            Ballate non pagate, Einaudi, 1998


***      

Sur l’amande d’un abricot

sur la première pensée qui me vient à l’esprit

je pose l’orteil de la raison

pour toucher tes pieds éternels.


Sulla noce di un’albicocca

sul primo pensiero che mi salta in mente

fondo l’alluce della ragione

per toccare i tuoi piedi eterni.


* **   


La chose la plus magnifique est la nuit

quand tombent les dernières épouvantes

et que l’âme se lance à l’aventure.

Lui se tait en ton sein

comme résorbé par le sang

qui prend enfin la couleur de Dieu

et toi tu pries pour qu’il se taise à jamais

pour ne pas l’entendre telle une plénitude fixe

jusqu’à l’intérieur des murs.


   
La cosa più superba è la notte

quando cadono gli ultimi spaventi

e l’anima si getta all’avventura.

Lui tace nel tuo grembo

come riassorbito dal sangue

che finalmente si colora di Dio

e tu preghi che taccia per sempre

per non sentirlo come un rigoglio fisso

fin dentro le pareti.


* **

J’ai aimé tendrement de très doux amants
sans que jamais ils n’en sachent rien.
Et sur eux j’ai tissé des toiles d’araignée
et je fus la proie de ma propre matière.
Il y avait en moi l’âme de la catin
de la sainte de la sanguinaire et de l’hypocrite.
Beaucoup ont donné un nom à ma façon de vivre
et je fus seulement une hystérique.

   

Je suis née le vingt-et-un au printemps (de Vuoto d’amore, Il volume del canto)

Je suis née le vingt-et-un au printemps
mais je ne savais pas que naître folle,
ouvrir les mottes
pouvait déchaîner la tempête.

Ainsi Proserpine légère
voit pleuvoir sur les herbes,
sur les gros épis gentils
et pleure toujours le soir.



C’est peut-être sa prière.
Quand je suis entrée (da Vuoto d’amore, La Terra Santa)

Quand je suis entrée
trois yeux m’ont recueillie
à l’intérieur de leurs sphères,
trois yeux durs devenus fous
de malades déments :
j’ai alors perdu tous mes sens
j’ai compris que ce lac
bleu n’était qu’étang
bourbeux de déchets broyés
où j’allais me noyer.


Alda Merini ( à suivre)




-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 7, 2011  11:31

Là-bas où les dam-nés mouraient (de Vuoto d’amore, La Terra Santa)

Là-bas où les dam-nés mouraient
dans l’enfer décadent et fou
dans l’asile infini,
où les membres engourdis
s’enveloppaient dans le lin
comme un suaire sémite,
là-bas où les ombres du trépas
léchaient tes pieds nus
sortis de sous les draps,
et des bandelettes brûlantes
sillonnaient tes poignets ainsi que tes mains,
et tu sentais les fèces,
là-bas, dans l’asile
il était facile de s’envoler
toucher le paradis.

Tu le faisais l’esprit en feu,
les mains molles de sueur,
le pénis dressé en l’air
comme une obscénité pour Dieu,
là-bas dans l’asile
où les hurlements étaient affaiblis
par les coussins sanguinaires
là-bas tu voyais Dieu
je ne sais pas, dans les idées translucides
de ta grande folie.

Dieu t’apparaissait
et ton corps s’émiettait
en des miettes blondes et odorantes
que descendaient dévaster
des essaims d’hirondelles soudaines.

   

De l’espace, de l’espace je veux, tant d’espace (de Vuoto d’amore, Il Volume del canto)

De l’espace, de l’espace je veux, tant d’espace
pour très doucement bouger et blessée ;
je veux de l’espace pour chanter et grandir
errer et sauter le fossé
de la sagesse divine.
De l’espace, donnez-moi de l’espace
pour que je lance un cri inhumain,
ce hurlement de silence dans les ans
que j’ai touché de ma main.


* Avec l’aimable autorisation des éditions Libri Scheiwiller et Il Melangolo


***
Date du message : mai 12, 2009   


A la grille se grumèlent les victimes
visages nus et parfaits
refermés dans l’ignorance,
des mains paradoxales
serrées à un fer,
et dehors le train qui passe
ensoleillé léger,
un éclat de lumière lumière
sur mon flanc offensé.
*
J’étais un oiseau
au blanc ventre gentil,
quelqu’un m’a coupé la gorge
pour s’y moquer,
je ne sais.
J’étais un grand albatros
et je m’envolais sur les mers.
Quelqu’un a arrêté mon voyage,
sans aucune charité de son.
Mais bien qu’allongée sur le sol
je chante maintenant pour toi
mes chansons d’amour.


Alda Mérini Poèmes traduits de l’italien par Flaviano Pisanelli

***

Epsilon
Date du message : juillet 1, 2009


Tu es entrée dans les ombres du sommeil
un jour
et tu y as reconnu mon visage exsangue
aligné aux autres sur l’aire du sacrifice.
avec la torche de ton savoir
Tu as éclairé les ombres de l’enfer.
toi, mère immaculée et triste
pour qui les jours ont été
comme autant de fils

Alda Mérini

***

Psychiatrie

Grand panorama d’amour
Que celui du psychiatre,
Où il a une envie folle
d’un jour qui
ne viendra jamais
parce que le jour du poète,
si semblable à la folie,
ne trouvera pas
sa mesure
dans l’éthique moderne.
Il plane au loin
et s’adresse au médecin,
qui parfois est son Virgile,
pour sortir de l’enfer
des sens
qu’est la vie.

Alda Mérini

***

La tromperie

A celui qui tombe amoureux hors du temps, hors saison et aussi hors de ses propres
mesures, je
conseille une dévote anorexie, dévote à soi-même. Et un peu de languissante tristesse
pour y
pleurer dessus. Les gens n’ont jamais compris combien le mal pouvait faire du bien et
que l’ on
peut utiliser des rebuts pour faire un beau palais. La fantaisie est là: les épluchures de
pomme,
les trognons de pomme jetés par Pinocchio peuvent être mangés plus tard, quand il n’y
aura plus
rien sur la table, pas même la poésie.

Alda Mérini

***

« Je suis née le vingt-et-un au printemps / mais je ne savais pas que naître folle, / ouvrir
les mottes / pouvait déchaîner la tempête ». Alda Merini


-grimalkin-
Date du message : juillet 1, 2009 18:28


APRÈS TOUT MÊME TOI

Après tout même toi
que je devrais sentir ennemi
et que je pardonne.
Tu es seulement un homme
qui essaie de comprendre
et de ne comprendre personne.
Ta générosité
est aussi fausse que la mienne.
Aucun de nous
n'est assez bon
pour faire sortir
les miracles des vers.
Aucun de nous
n'est assez pur
pour les oublier
à jamais.


Alda Merini, Après tout même toi/

***

Ensevelie

dans l’amour de tous,
je n’ai plus un souffle de jeunesse.
Je voudrais escalader des montagnes énormes,
embrasser les murs de ma maison,
me sentir sale pleine de boue.
Pourtant ici chaque jour
Ils prennent soin de moi.
Et lentement ça m’éteint.


Sepolta

dentro l’amore di tutti,
non ho più un respiro di giovinezza.
Vorrei scalare montagne enormi,
baciare i muri della mia casa,
sentirmi sporca di fango.
Eppure qui ogni giorno
hanno cura di me.
E questo lentamente mi spegne.

***

L’art de la folie

La folie est un artisanat.
Un puzzle,une ruse du cerveau.
Je crois que le fou
est très futé,
ou seulement opportuniste.
La folie est une translation
où l’on porte la réalité
pour la rendre incandescente.
La folie est un état
d’excitation
et souvent de bien-être

   

***
L’arte della follia

La follia è un artigianato.
Un puzzle, una furbata del cervello.
Credo che il folle
sia un gran furbo,
o solamente un opportunista.
La follia è un traslato
dove si porta la realtà
e la si rende incandescente.
La follia è uno stato
di eccitazione
e spesso di benessere.


"Alda Merini traduit en français par Patricia Dao chez Oxybia Editions dans la collection
noire et rouge "

-grimalkin-
Date du message : novembre 13, 2009   


La poète italienne Alda Merini est morte ce dimanche 1er novembre à Milan à l'âge de 78
ans.

=> Article de La Repubblica

un grand poète !

***
-grimalkin-
Date du message : juin 7, 2010   


UNA PICCOLA
APE FURIBONDA.

JE SUIS UNE PETITE
ABEILLE FURIBONDE.
ALDA MERINI

***
La pistola
che ho puntata alla tempia
si chiama Poesia.

Le pistolet
pointé sur ma tempe
s’appelle Poésie.

*
Il sogno canta
su una corda sola.

Le rêve chante
sur une seule corde.

*
Non sono una donna
addomesticabile

Je ne suis pas une femme
apprivoisable.

*
La casa della Poesia
non avrà mai porte.

La maison de la Poésie
n’aura jamais de portes.

Alda Mérini

*

IO AMO PERCHE
IL MIO CORPO
È SEMPRE
IN EVOLUZIONE.

SI J’AIME
C’EST QUE MON CORPS
NE CESSE
DE CHANGER.

ALDA MERINI

Dietro ogni
libertà sospirata
c’è in agguato
una belva.

Derrière chaque soupir
de liberté
se tient en embuscade
une bête féroce.

*

Per farsi salvare
la vita
bisogna averla.

Pour qu’on vous sauve
la vie
il faut en avoir une.

*

Il paradiso non mi piace
perché verosimilmente
non ha ossessioni.

Le paradis ne me plait pas,
vraisemblablement
il manque d’obsessions.


Alda Mérini

'Aphorismes et Gri gri, extraits,Milano, Biblioteca Universale Rizzoli


-grimalkin-
Date du message : mars 7, 2011   


Alda Merini (1931-2009) par Valter Ferrero
Valter Ferrero, guitariste / traduit de l'italien par Marina Poydenot

..."Ils demandèrent tous comment on fait pour écrire un livre.
On s'approche de Dieu et on lui dit: féconde mon esprit, mets-toi en mon coeur
et emporte-moi loin des autres,
ravis-moi.
Ainsi naissent les livres, ainsi naissent les poètes."

Ainsi écrivit Alda Merini, qui nous a laissé non de la rhétorique mais le monde le plus
pauvre. S'éteint une voix qui a su chanter le mystère insondable de la tendresse de Dieu,
avec une puissance et une profondeur qu'ont seuls les grands mystiques. Ses paroles
sont comme de la lave surgie à l'improviste d'un cratère inattendu. Elles nous ont surpris,
nous chrétiens. J'aimais depuis toujours citer ses paroles, elles me déchiraient le coeur.
Puis vint le chant inattendu et prodigieux du "Magnificat", puis "Corpo d'amore", "Poema
della Croce", "Cantico dei vangeli", "Francesco"... Alda Merini sera consacrée par tous
comme une âme extraordinaire, une des voix les plus élevées dans l'art de chanter
l'antique beauté de Dieu... Aujourd'hui elle est devant Lui, là elle demeurera, chantant à
gorge déchirée les paroles que j'aurais voulu, de tout moi-même, pouvoir penser...


"De toutes parts,
bien que tu sois entièrement nu,
ou entièrement couvert,
ou entièrement fou,
je T'ai vu faire l'ascension des collines de mon origine
et je ne sais pas,
pour vraiment amoureuse que je sois,
comment Tu as fait pour me connaître
et qui a bien pu Te mettre à l'intérieur de moi.
Tu es une feuille,
un dessin abstrait,
un qui vole comme un aigle,
un qui jette des poignées de sel
dans mes blessures ouvertes,
mais peu importe:
c'est toujours le sel de cette mer
pleine de coraux, de poissons,
peut-être de cadavres, et d'infinis fonds marins.
Ce que Tu me dis n'a pas d'importance,
aucun des deux n'écoute l'autre,
parce que nos appels glissent au fond d'un monde
où nous vivons seulement moi et Toi
en compagnie d'un amour
dont personne jamais ne discutera
parce qu'à personne nous n'en avons parlé."


                                       de "Corpo d'Amore"



Les paroles qu'Alda Merini fait dire à Marie dans un poème de "Magnificat" nous
encouragent à vivre dans la lumière de Dieu:


"Vous êtes des ombres qui jettent de la lumière,
vous êtes des ombres scintillantes,
et même dans les nuits les montagnes
brillent de votre présence.
Vous êtes le volcan de Dieu,
vos cendres sont dispersées partout,
et vous êtes morts et amour,
et vous êtes morts et ressuscités,
et vous êtes la mort et la résurrection,
mais vous êtes aussi la grande vendange
de l'éternel sourire."

Alda Merini

Merci, Alda petite pauvre, d'avoir proclamé que Dieu est la richesse des pauvres !
9 décembre 2009
(site En vers libres par Marina Poydenot)