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Sujet : Bernard hreglich, un poète singulier ...(epsilon)
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-grimalkin- |
Date du message : novembre 21, 2011 04:34 |
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Bernard Hreglich, un poète singulier et flamboyant par Epsilon(Poètes d'aujourd'hui) UNE LECON DE MODESTIE Aussi noir que le feu tu distingues un caprice du temps, Un paysage résumé par l'éclaircie éphémère D'un pianiste qui pourrait se nommer Tatum, Monk ou Peterson Mais que reste-t-il de l'équilibre musical si tu voyages Dans la nécessité de vivre sur les rigueurs d'un homme Endolori par quatre nuits de veille, si tu prétends dévorer L'orchestre de Duke Ellington avec la naïve ambition De parvenir à maîtriser les cuivres ? Laisse-toi envahir par les attachements de ce couple amoureux; Solitaire, capable d'enfouir les scories du langage Sous ces ronces où les abeilles thésaurisent leur butin. Laisse venir ton sang dans l'herbe, comme une enfant Avide de scandaliser l'interminable liturgie Si les lignes de son corps (Son absolue transparence, ses manières éblouissantes) Guident le chorus de trois hommes dont les mains ne tremblent pas Lorsque la mort s'installe, improvise, dans son style indéchiffrable. Bernard Hreglich *** VERS UNE FEMME J'avance dans un couloir orné d'ecchymoses, mais j'avance; Peut-être vas-tu te lever et me tendre les bras Avec les paroles grises et confuses De l'ombre ouverte aux quatre vents et l'innocence Douloureuse en me voyant si pâle. As-tu rangé dans l'infini ta robe des jours de fête Avec ce masque de tendresse que tu portais naguère Laissant tes mains atteindre le plus absolu vertige Pour une apothéose inscrite sur la pierre ? Que ce soit l'aube ou plein soleil je sais Quand va se déchirer l'horizon, si l'herbe est éternelle. Je distingue une trace, découverte sur tes lèvres Lumineuses puisque s'achève la saison d'hiver et que tu viens Avec cet astre gravé sur ton corsage et le diable Chargé d'un contingent d'encre subtile ou de venin multicolore. Bernard Hreglich *** BERNARD HREGLICH (1943-1996) : Un poète singulier et flamboyant Bernard Hreglich fut un poète singulier qui, malgré la souffrance, la maladie, sut faire triompher les pouvoirs de l’écriture, de la poésie. Il fut surtout un poète discret qui ne chercha jamais à publier très tôt. C’est en 1977, alors qu’il a trente-quatre ans, que paraît Droit d’absence qui vaut à son auteur le prix Max Jacob. En 1986, il obtient le prix Jean Malrieu avec Maître visage. Déjà sa santé s’est dégradée et la sclérose en plaques dont il est atteint l’immobilise peu à peu. Toutefois l’écriture constitue pour lui son seul recours, son unique moyen de survie. Exigeant, Bernard Hreglich ne cesse de corriger ses poèmes qu’il ne tient pas à livrer à la publication. Il est gravement malade lorsqu’il adresse à Gallimard un manuscrit : Un ciel élémentaire, qui sera publié en 1994 et obtiendra le prix Mallarmé. Malgré la souffrance, il se décide à préparer un autre livre, ce sera Autant dire jamais qui sortira chez le même éditeur sans que son auteur ait eu la joie de le voir. Bernard Hreglich disparaît en août 1996. Grâce aux soins de son ami François de Boisseuil, les derniers textes écrits en juin 1996, alors qu’il est hospitalisé, seront publiés chez un éditeur-imprimeur à l’enseigne des presses du sergent Fulbert à Cléry près d’Orléans. Plus rien d’autre n’a vu le jour depuis. Dès Droit d’absence s’affirme la maîtrise d’une écriture particulière à l’écart des courantsà la mode. En partie composé de poèmes de jeunesse (il avait une vingtaine d’années), ce recueil met en place les premiers fondements de la quête intellectuelle et poétique de Bernard Hreglich. Certes, cette poésie peut déconcerter : l’écriture concrète, élégante s’affirme par le goût pour les alliances insolites, pour les métap h o r es parfois énigmatiques. Dans ce livre, Bernard Hreglich parle discrètement de lui et du monde, de notre monde sur lequel il n’entretient nulle illusion mais qu’il approuve sans retenue parce qu’il le sait sourcedepoésie, lieu d’enracinement à partir duquel il s’interroge. Ce qu’il souligne, c’est sa volonté de prendre ses distances avec son passé parce que l’instant lui permet de transformer la réalité, de l’adapter au gré de son regard qui se métamorphose par le biais des mots : Au fil des ans je ne prends plus la peine de revoir ce vieux film criblé de taches d’encre qui est mon histoire : toujours la même histoire. Ce que contemple Bernard Hreglich lui permet de dresser un tableau dans lequel il souligne la cruauté d’un univers fait par l’homme et dressé contre lui. Aussi est-ce comme un désir de fuite qu’il exprime parfois, comme si dans l’éloignement il échappait à l’inhumanité d’une société dont il est toutefois un des spectateurs curieux : J’ai un réel besoin de fuite. Toutes ces bouches qui me rongent et ces visages dont la couleur se fige à la première insulte du ciel. De même si l’écriture demeure sa seule préoccupation parce qu’elle seule lui permet de conquérir la réalité, de se l’approprier sous une forme différente, il confesse parfois son désir de s’en remettre au silence : Je dis qu’il faut atteindre le silence comme une halte nécessaire à l’élaboration de toute révolte. Mais ce livre singulier, comme le seront les suivants, affirme avant tout le plaisir que porte Bernard Hreglich au monde, à la poésie dont il devine qu’elle constitue son unique moyen d’être présent parmi les hommes, de faire voisiner réalité et imaginaire, de les confondre en un même mouvement. Avec Maître visage est confirmée une poésie tout aussi foisonnante, peut-être aussi déconcertante, qui s’appuie sur la réalité mais ne s’en tient pas là et s’ouvre sur l’irréel, presque visionnaire, faisant alterner goût pour la précision concrète et puissance de l’imagination. Dans cette alternative on note l’attirance de Bernard Hreglich pour les paysages terrestres dont il souligne la beauté accentuée par les mots, par une écriture fluide qui ne cesse de charmer. Pourtant là n’est pas la seule préoccupation du poète qui, dans une seconde partie, célèbre la femme, lumineuse et s’intégrant dans son paysage mental et physique : Troublante avec ta masse aérienne de larmes comme une mémoire dont tu déchires tous les tissus pour mieux dire aujourd’hui des mots qui sont mes fêtes. Je n’ai jamais trouvé en toi que bonne terre. On ne saurait toutefois terminer cette brève a n a lyse de Maître visage sans remarquer une unité fondamentale, propre à l’ensemble de l’œuvre : celle d’une solitude contrainte, à peine exprimée, en correspondance avec le monde dont Bernard Hreglich ne se sépare jamais et qui constitue la matière de sa poésie. Dans Un ciel élémentaire, Bernard Hreglich livre sans doute ce qu’il a de meilleur et qui sera suivi par Autant dire jamais. L’écriture se fait plus dense, plus flamboyante dans son lyrisme, le vers ample permet à la pensée, aux images de se dilater, d’affluer à la façon d’un cours d’eau grossi par les pluies d’orage. L’aspect baroque de la poésie de Bernard Hreglich prend toute sa force déroutante et ce qui transparaissait dans ses précédents recueils s’affirme ici plus nettement. Dès les premières pages, le regard porté sur le monde se pose sur la Serbie, la Croatie, alors en guerre, et les événements qui se déroulent sont transformés par les mots, par une poésie qui conjugue fiction et réalité : Complice désormais d’une œuvre ironique, tu frissonnes S’il est question du maître Serbe et du valet Croate Isolés dans leur monologue Et des larmes de Sarajevo . La vision d’un monde cruel qui était soulignée précédemment est confirmée ici d’une façon plus forte. La critique de notre époque, les sarcasmes qui lui sont adressés ne cessent d’abonder : la propension à la rapine, à la violence sont dénoncées avec vigueur sans que l’écriture ne perde de son élégance, de sa hauteur. Elle est l’instrument qui permet au poète de se livrer à ce travail de dénonciation : Trop de ladres scindent le monde qui surveillent les graphiques D’un siècle aux épisodes carnassiers dont nous savons Qu’il désappointe les bergers, les Bochimans, les Tsiganes Avant de donner le sein aux corporations triviales. Néanmoins cette appréhension du monde n’empêche pas Bernard Hreglich de faire allusion à son destin personnel, d’affirmer pudiquement ses souffrances à peine voilées par une expression privilégiant l’inattendu, la singularité. La lassitude, la solitude transparaissent au hasard des poèmes qui sont comme autant d’histoires confiées au lecteur. Dès lors abondent de nombreux tableaux qui mettent en scène la femme sur laquelle le regard de Bernard Hreglich se pose, lucide et cruel. Il dénonce cette fois son insensibilité, sa perfidie : Ai-je vu ta cruauté si peu semblable à mes éclats Toi qui fus au précipice pour prévenir le néant Et dont je crains le pouvoir faute d’azur sur tes lèvres ? autant qu’il déclare son amour pour elle. Ces revendications, ces constantes reviennent régulièrement, constituant un thème obsédant. Cependant ce qui l’emporte dans ces poèmes c’est la foi entretenue dans l’écriture, puissance suprême, alors que le poète se méfie d’elle et souligne de nouveau la tentation que lui offre le silence : On laisse dans l’écriture venir fleuves et chimères Et bientôt des formes oblongues ne se nommant pas ; On perçoit dans la parole des sonorités arbitraires qui persécutent Le sens, qui durcissent le régime d’une langue inaccessible A l’espèce la plus commune qui trouble les desseins Par corruption des cadences et glissements sémantiques Jusqu’au jour où le plus simple est de parler avec ses mains. Avec ce livre, Bernard Hreglich s’efforce, dans une tentative irréalisable, de saigner à blanc la réalité pour lui en substituer une autre, au moyen des mots passés au crible, sans cesse malaxés comme il en serait de couleurs broyées sur la palette. D’Un ciel élémentaire, Charles Dobzynski a dit dans Europe : " Toute l’ambition, tout le bonheur d’écriture de Bernard Hreglich tiennent peut-être à cela : le choix, contre l’usage, d’une langue rebelle qu’il porte jusqu’au bout de son dessin, de sa combustion. " C’est bien par la poésie que brûlait Bernard Hreglich et elle l’a porté jusqu’au terme de son existence, une poésie qui s’est poursuivie avec Autant dire jamais et d’autres textes inédits, témoignages d’une vie dévastée par la souffrance et sublimée par le regard qu’il portait sur un monde dont il ne s’était jamais retranché. Autant dire jamais prolonge le recueil précédent en ce sens que l’on remarque la même élégance de style, un foisonnement semblable, mais le ton se fait plus poignant, la souffrance est masquée, même si l’on perçoit au travers des mots poindre la douleur. Le même regard ironique et critique est porté sur notre société à laquelle le poète ne fait pas grâce et qui avive son désir de fuite, son souhait de retrouver un passé baroque : Face à tant de prosaïsme je voudrais me réfugier Dans un plafond idéal, peuplé de charmes, de déesses Selon les goûts du siècle seize . D’ailleurs cette époque si tiède n’en est pas moins cruelle et Bernard Hreglich rappelle plusfortement la présence de la guerre en Bosnie, se souvenant que ses ancêtresétaient originaires de cette partie de l’Europe : Mes anciens furent des aventuriers, des naufrageurs, des reîtres, D’impénitents rapaces. Des Slaves ayant franchi les Colonnes D’Hercule sans grands soucis. Ce que chacun ignore. Mais les rappels d’une origine étrangère ne permettent pas de ne pas prêter attention au poète, à ce qu’il évoque de lui-même. L’écriture exubérante n’occulte pas les fragments de son existence qu’il livre au lecteur, transformés par les mots, par le regard qu’il promène sur lui et tout autour de lui : Douleur qui vient, sombres secrets, œuvres de pierres ; Avant le deuil il y avait mille collines et des enfants Pour chasser ce vieux chagrin. C’est alors que survient la tentation de regarder précisément autour de soi, de s’intéresser au monde de l’enfance qui, comme celui de la poésie, est source d’espoir. Car même si la solitude, la souffrance sont le lot quotidien de Bernard Hreglich, il n’en demeure pas moins qu’il ne manifestera pas la moindre amertume envers ce monde. Aussi l’émerveillement chasse-t-il la douleur, au même titre que la poésie exaltant la flamme qui l’anime avec une vigueur sans pareille. On constate ainsi dans cette œuvre un perpétuel balancement entre les forces maléfiques que véhicule notre société et les autres, plus stimulantes, celles de l’enfance, de l’espoir, de la tendresse, du langage exalté par un poète au verbe somptueux. Dans Proses, recueil posthume, pour la première fois Bernard Hreglich recourt au poème en prose avec la même expression élégante dans sa perfection. La manifestation de la souffrance, l’approche de la mort sont traduites dans ces textes alors qu’il se fond dans l’écriture devenue pour lui un autre corps. Il n’élude plus l’absence proche et trouve pour l’exprimer des formule lapidaires percutantes : " Je n’ai pas désigné celle qui vient, porteuse de cendre et de poudre. " Aussi l’avenir représente-t-il pour lui ce point invisible vers lequel il se dirige, conduit par une main inconnue. Il semble alors se détacher du monde, tout en affirmant avec force son insoumission et en clamant sa confiance dans le livre, témoin des civilisations passées : " Je n’ai dans ma sauvagerie rien perdu de ces manières frivoles qui circulent de siècles en siècles entre les feuilles d’un volume déchiré. " Jusqu’au bout Bernard Hreglich se maintiendra à la hauteur de la poésie dont on peut affirmer qu’elle aura été pour lui un instrument essentiel pour interroger le monde, le découvrir dans sa beauté magnifiée par le regard et le désir toujours en éveil d’en révéler les infinies possibilités. Cette œuvre, si mince soit-elle, aura marqué fortement la poésie française de ces dernières décennies. La critique, les lecteurs l’ont reconnu à juste titre. Il serait bon qu’on en prenne de nouveau connaissance avec un esprit de curiosité, celui qu’eut toujours Bernard Hreglich envers les autres. On découvrira, par le biais d’une écriture exigeante qui fut toujours la sienne, une poésie lyrique d’une richesse infinie. Comme tout poète authentique Bernard Hreglich eut pour projet d’appréhender le monde, de le transcrire pour lui accorder toute sa singularité. Ce poète souffrant dans son corps nous donne une leçon d’humanité, de courage, délivre un message d’espoir par le biais d’un regard toujours en attente de surprises. Ses découvertes exprimées au long de ses livres sont aussi les nôtres. Max Alhau (Étude parue dans Aujourd’hui Poème, n° 52 - juin/juillet/août 2004). Bibliographie : Droit d’absence (Belfond, 1977), Maître visage (Sud, 1986), Un ciel élémentaire (Gallimard, 1994), Autant dire jamais (Gallimard, 1996), Proses (Presses du sergent Fulbert, 1997). *** VUKOVAR Pour Jean-Claude Renard En sentinelle avec tes griefs, tes chevaux endormis, Ton corps maigre sous la tenue réglementaire, La plaine à tes yeux devient indicible ; Un monstrueux terrain de chasse obscur, inopportun ; Pauvre exilé ayant perdu ses légendes et l'espoir de fuir Ce paysage de lacs et de pièges ; Tu n'es plus Qu'un pantin revêtu des couleurs militaires, avec le casque Et le fusil, qui demeure selon l'humeur du temps Aussi droit que possible, cherchant dans l'obscurité Celui qui viendra te trancher la gorge, jeune homme Comme toi mais plus vif et couvert de boue. Avant la mort tu songes aux femmes qui pleureront, Qui oublieront après cinq semaines sacrificielles Le nom de ton père qui mourut sous la neige Monténégrine, et le tien ; tu porteras Un grand nombre de coups pour défendre Vukovar Avant de rejoindre cet exil où abondent les merveilles, Mais nulle jeune fille pour répondre au chant de la fau- vette. Bernard Hreglich *** AVOIR REVE Avoir rêvé d’un été si réel que pas une feuille d’arbre ne lui manque ni la moindre brûlure d’abeille c’est aussi avoir rêvé de pendre le temps à son fil le plus bleu. Je ne sais pas pourquoi j’organise des rendez-vous de pure forme avec une saison qui n’est plus de mode. Hier mes chiffres et mes déchirures avaient d’autres conciliabules et d’autres contraintes. extrait de "C'était hier et c'est demain", éd. Seghers, 2004 *** Un contingent de solitude Personne ne viendra, personne n’osera Offrir la mansuétude, et je sais ton aversion Pour nos symboles: ton souffle devant l’horloge Ne signifie rien sinon le désarroi qui prolonge Un faubourg aux ruelles ceintes de charmes. Je connais ta plainte si l’espace Absorbe peu à peu cette issue Dont tu n’as pas mesuré le jeu d’équivalences. Un oiseau couvert de neige porte conseil lorsque l’hiver Change en couloirs, en dédales les vestiges de ta Foi. Mais tu ne viendras pas; j’ai deviné quel océan te ligote Dans ce siècle interminable où le piquant de tes doigts Creuse un soleil frivole. Et tel fut le préambule À ces nuits de solitude entre mes ruines. Bernard Hreglich *** Les migrants perdent mémoire Aventurier, le grand silence se déchire sous ta loi. Puis viennent les meubles chargés de vaisselle, les éternelles Courtisanes au verbe d’arríère-saison, la pénultième abolition De ces masques composites aussi laids qu’il est possible; Mais en silence les cavernes dévoilent la disgrâce de ces femmes Aux fronts brûlants, aux visages creusés d’épaves, Couverts de sang multicolore (elles se meuvent lentement Comme des oiseaux de plâtre). Un récit aléatoire Conviendra aux migrants qui ont perdu le souvenir De leurs coutumes, de leurs jeux et regardent tomber la pluie Sur le pavé monotone sans penser au pays natal Riche de bougainvillées, de lucioles musicales (Certains vivaient en plein soleil avant de briser le fer Et de troquer leurs dalmatiques pour des effets d’apprentissage). Il n’existe pas de piège plus chaste que l’océan Sous ces ruines symboliques où vivent des créatures Picusement couvertes d’or mais soumises au deuil grégaire Avant l’élucidation de telle ou telle charade, facon courtoise De sertir de ligatures ces novices désemparées. Bernard Hreglich *** Un précis de cruauté En creusant un ciel aux teintes pourpres Qui désole les femmes portant l’empreinte De ce tilleul abandonné aux chiens, Te voilà loin des lieux du crime, guerrier par le cœur et le verbe, Le front cerclé d’acier livide sous les gouttes de raisin. Plutôt Croate qu’Austro-Hongrois, disait ce Vénitien Qui fut avocat et peut-être ton père, selon les rumeurs, Les archives familiales et quelques photographies (Mais l’injonction maternelle T’ordonne de passer outre, car l’homme aux yeux clairs Est couvert de sang, montrant la route de Trieste). Te voilà sur ce parcours aventureux; l’orage vient du Sud Et désagrège ce qu’il faut nommer valses lentes et tragiques En longues taches de sang, osant braver les frontières Puisqu’une prudence souple dicte le choix des ministres Et que l’on a tout à craindre du vent rude de Serbie. Sait-on jamais, lorsque le jour décline, qui osera trahir Cette flèche précise avec le manteau bleu, porté depuis des lustres Par un vieil homme de Raguse dont les phrases sans fioritures Hantent le port et distinguent la rigueur des armes blanches. Le manteau figure un hommage ésotérique À l’adolescent de Zagreb, éblouissant par l’audace, le courage, Qui a disparu dans les souterrains de la guerre Et avec lui l’espoir d’atteindre ce désert convoité. On n’est jamais passé si près du cœur Et de cette forme féminine dont on devine la détresse; Ses mains proposent un lexique de l’oubli, Figées devant le carillon romain et les portes citadines Qui ne dissimulent rien sinon l’ombre des rues et des rêves. Bernard Hreglich *** FRONTIERE Tu as la couleur des lampes et des fleuves: Une invasion glorieuse de nacre avec rien de bleu. Demain je dirai que la moitié du monde est installée dans ton regard comme un oiseau dans l'arbre où il chante. Cette façon précise de nommer chaque fleur, chaque insecte, chaque ville. Vient de jadis où tu n'étais qu'une forme incertaine dont je jouais pour me donner le sentiment de vivre. Depuis , j'ai quitté ma peau de reptile, mon oeil scélérat est déposé au pavillon des malveillances inexplicables. Tu m'as offert tes longues pentes et ton silence, tes couleurs secrètes et la lumière de tes mains, enfin tous les sentiers qui grondent en sourdine. Je viens te voir, je viens te porter le sel et le pain, et tu danses pour moi au coucher du soleil. Certains soirs j'ose te dire qu'il serait bon de vivre ainsi longtemps, loin des contraintes coutumières. Mais tu baisses la tête et pour pleurer, tu gagnes un monde singulier où je n'ai pas ma place. Bernard Heglich *** C’est vrai que je ne vis pas C’est vrai que je ne vis pas dans un château de verre, que je suis incapable de mettre mon coeur sur la table et de dire : voyez et prenez ce qui vous semble utile. Telle est ma distraction que je me couche quand tous s’en vont au champ pour la récolte. De mon sommeil je ne peux rien vous dire ni du temps que je passe à perdre vos usages. Bernard Hreglich *** * CONFESSION Je voudrais dormir sous les orages de Raguse Et rêver qu'une femme au front couvert de cendres se couche Contre mon corps pour se l'approprier et me parle Dans cette langue folle et subtile dont le sens m'est étranger Avec passion et les inflexxions navrantes de la détresse A ce point que l'odeur de la mer païenne devient insoutenable Et me brise en mille éclats : ceci pour dire Que la guerre viendra nous salir et nous tordre Et qu'il vaut mieux laisser s'enfuir ces blancs oiseaux Dont nous admirions l'audace au crépuscule Et qui ne figurent pas dans les livres savants. Bernard Hreglich Un ciel élémentaire chez Gallimard *** TROIS FLEURS Jamais ne fut gravé sur ta robe un visage Insolent, avec sa bouche de mépris au terme du siècle Lorsque, perdue dans l'indicible et les morsures d'un serpent Le sable coule sur tes hanches, Sur tes chevilles d'enfant assiégée d'abeilles; Ton bonheur se cristallise lorsque range la vaisselle claire Une servante aux mains nouées par l'injustice. Voici trois fleurs pour ton corsage et la forêt se déchire Si tu laves tes bras à l'eau d'une fontaine sombre De te savoir si belle et si violente, dévisageant Ces odieuses caricatures, oeuvres anciennes dont tu fus Le modèle et que nul n'ose détruire. Bernard Hreglich, Autant dire jamais, chez Gallimard *** DIEU FUGACE ENTRE LES ARBRES En chemin le dieu-voyageur trouva l'ombre et sa démesure : Nulle pitié pour la femme infidèle, nul repos Sous les sombres teintes végétales; images De mes secrètes réticences. Il brisa le nécessire, l'impératif Faute de mieux : seules les vagues sauront dire Son ultime vocation avant d'atteindre l'ossature De nos vieilles métropoles, reflets privés d'indulgence Devant l'azur calciné Voyant la beauté des femmes Il osa ruiner la nuit pour détruire et toujours détruire Mains ferventes, bouches soyeuses, lointains Symboles d'abandon aux marges de la folie. Bernard Hreglich; Autant dire jamais, chez Gallimard *** GRANIT Le jour commence par un bal sous les cèdres du ,jardin Et la flore s'abandonne aux rigueurs d'un violoncelle Qui t'appartenait jadis et dont tu n'as pas pris soin; Aujourd'hui sous une pluie d'aphorismes, de symboles On veut par tous les moyens te contraindre à la sagesse Et c'est bien la pire chose, la plus vaine déchirure Que de te savoir maudite dans le carrousel des fous, Et muette, n'osant dissoudre ---Sous un masque de granit qui ravage tes parures--- Ces cantiques de la nuit , convulsions des temps amers, Dont tu voulus épouser la démesure, curieuse de métamorphoses, Lorsque l'encre de ma plume signifiait le premier sang. Bernard Hreglich, Autant dire jamais chez Gallimard
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-grimalkin- |
Date du message : novembre 19, 2011 03:43 |
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EQUATEUR Entendre l'extrême ardeur avec la composition, L'audience de tes phrases. Entendre et ne rien voir de ce jeu de parures Sur tes chevilles; un orage de pastel traverse Les aphorismes du verbe mourir. Conspiration Où le feu de tes genoux élude les commentaires : Souffrir pour feindre de savoir quel sera le paysage Où tu résides avec ta robe de candeur, entre les sphères De granit et cette agonie sournoise qui assiste Une fonction valant ce que valent tes larmes. L'équateur me transperce et comme il faut se rendre Tu glisses tes mains lumineuses sous ma nuque Lorsque les murs s'éloignent et que, seule , tu ,chantes L'amour des vagues et de la nuit sans me perdre des yeux. Bernard Hreglich, Autant dire jamais chez Gallimard ********** quel plaisir d'inscrire ces beaux mots en les disant à haute voix. J'ai le bonheur d'avoir ce livre en mains, et je ne me lasse pas de le lire.
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-grimalkin- |
Date du message : novembre 20, 2011 05:47 |
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COLLAPSUS ET CAETERA Je voyage, je n'ai plus grand espoir mais je voyage Parmi ces ombres fugueuses aux manières de crotales. Je ne demande plus l'aumône, il fait trop froid, il fait Trop sombre et je porte sur le front les stigmates Des noyés. Je déambule de cavernes en précipices Faute d'avoir su garder pour l'audience du matin Cette femme --la Gersoise--inxcapable de séduire Et désormais solitaire, couchée sur son lit de cuivre N'ayant pas vraiment le coeur à la désinvolture. Elle dénonce mon déclin, mes allures malhabiles sans en entrevoir la dérive Du soleil, grand barioleur des villes, si vorace, Si carnassier pour les convulsions frivoles, Que la vierge aux mille seins vient lui tendre Un plein charroi de carcasses, de mygales, d'oiseaux Nocturnes : harfangs aux blancs plumages. Autant de proies désirables faisant fuir Ce feu de cérémonie qui ,tenaillait ma gorge Bernard Hreglich, Autant dire jamais chez Gallimard
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