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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Edmond jabès, le gardien de l'indicible

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 18, 2011  11:54

sur Esprits nomades

doublesix à éditer un de ses poèmes et j'ai eu envie d'aller voir....

(...)

L’œuvre du doute et de l’interrogation

Son œuvre est doutes et interrogations sur l’impossibilité d’être juif, de ne pas s’en
souvenir, d’être cond a mné à le vouloir.

Il est de bien plus grands poètes, peu vont autant au fond de l’écriture et de la vie comme
lui. Le silence et le sable passent entre ses mots. L’exil est son royaume, l’errance et le
vide sont ses déserts flamboyants. Les poèmes de Jabès sont plus des fragments, des
épitaphes inexorables, que des constructions abritant les rêves
Gil Pressnitzer
**********************


L’eau


Avant, il y a l'eau.
Après, il y a l'eau ;
durant, toujours durant.

- L'eau du lac ?

- L'eau de la rivière ?

- L'eau de la mer ?

Jamais l'eau sur l'eau.
Jamais l'eau pour l'eau ;
mais l'eau où il n'y a plus d'eau ;
mais l'eau dans la mémoire morte de l'eau.

Vivre dans la mort vive
entre le souvenir et l'oubli de l'eau,
entre
la soif et la soif.
L'eau entre
Cérémonie.
L'eau s'installe
et coule :

Fertilité.

Toujours l'eau pour l'eau.

Toujours l'eau sur l'eau.

Abondance.

- Le désert fut ma terre.
Le désert est mon voyage, mon errance.

Toujours entre deux horizons ;
entre horizon et
appels d'horizons.
Outre-frontière.

Le sable brille comme l'eau
dans la soif inextinguible.
Tourment que la nuit endort.
Nos pas font gicler la soif.
Absence.

- L'eau du lac ?

- L'eau de la rivière ?

- L'eau de la mer ?

Viendra, bientôt, la pluie
pour laver l'âme des morts.
Laissez passer les ombres brûlées,
les matins aux arbres sacrifiés.
Fumée. Fumée.


Edmond Jabès
*Ce message a été édité le 12-Nov-2011 4:13 AM par -grimalkin-*

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 12, 2011  04:00

je remets ici le poème édité par doublesix
************

Le geste d’écrire est, en premier lieu, geste du bras, de la main engagés
dans une aventure dont le signe est la soif ; mais la gorge est sèche
et le corps et la pensée, attentifs. Ce n’est que plus tard que l’on s’aperçoit
que l’avant-bras sur la page marque la frontière entre ce qui s’écrit et soi-même.
D’un côté le vocable, l’ouvrage ; de l’autre, l’écrivain.
En vain chercheront-ils à correspondre. Le feuillet demeure le témoin
de deux monologues interminables et lorsque la voix se tait, de part et d’autre, c’est
l’abîme.
[...] la parole transcrite, aux poignets de laquelle nous avons passé les fers,
que nous avons naïvement cru fixer, conserve sa liberté dans l’étendue
de sa pérennité nocturne. Liberté éblouie qui nous effraie et nous angoisse.

Edmond Jabès, Ça suit son cours, Fata Morgana, 1975,.


-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 13, 2011  03:15

j'ai retrouvé une fiche sur Edmond Jabes : nous avons déjà publié les titres suivants :
"petite chanson", "l'eau," "chanson pour le repas de l'ogre", "toujours cette image", "l'adieu
est sans limites", "il disait"
************************************************************

La porte, I


« Tu entres par la porte et tu sors par la même porte. Est-ce cela que l'on appelle la vie et
la mort ? », écrivait reb Aggar.


Et reb Akram « Hier au soir, en rentrant, j'ai trouvé la porte close. Dieu conserve, par-
devers Lui, ma clé. Ah combien de jours - et de nuits me fera- t- il attendre au seuil ? »


II n'y a pas de porte pour l'aveugle.


« « Sais-tu, disait-il, qu'en passant par une porte, c'est ton âme et ton corps que tu
traverses ; car toute porte est en nous.


« « La vie y sacrifie, à chaque fois, un peu de son sang. »


«O Sarah, c'est toujours à une porte fermée à la vie que nous aurons frappé », écrivait
Yukel.


« La pensée du dehors et la pensée du dedans communiquent entre elles à travers une
porte verrouillée. Elles se reconnaissent à leur voix. La mort abattra cette porte », disait-il.

La mort est bien la porte, car comment expliquer qu'une pensée soit dehors ou dedans
sinon par le fait qu'une frontière sépare la vie de la vie et que celle-ci ne peut être tracée
que par la mort ? » - lui fut-il répondu.


Quand la question est sans passion, la réponse est sans vigueur.


« Quelle est ta réponse, demandait reb Areb. Je saurai à quel moment j'ai manqué de
questions. »


Yael disait « Que cette porte soit flamme. Ainsi, après mon âme, mon corps apprendra à
ses dépens, qu'on ne peut la franchir qu'en déplaçant d'un pas l'incendie. »


Toute question est, d'abord, question au feu.
Tout ce qui n'est pas interrogé est sans âme.


Edmond Jabès
Le livre des Ressemblances, II





-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 13, 2011  11:58

Chansons pour le repas de l’ogre (1943-1945)



Une nuée d'humains, étrangers à leur état, à leur labeur ; étrangers à leurs pas, aux
pavés de la ville ; noués encore à la terre enveloppée de brumes : comment les nommer
sinon d'un nom global qui les rive à un grand feu de deuil, comme à un même fer ?



Le peu de cendres que j'emporte - où ? pourquoi ? - prélevé de cette haute montagne qui
surplombe le monde, est-ce le corps d'un ami, d'un ennemi ? - ou, qui sait ? moi ; moi
dans les autres ; cette partie brûlée de moi en chacun d'eux ; mais ils furent si nombreux
qu'il ne subsiste, en moi aujourd’hui, presque plus rien de moi.



Foule dévoreuse, dévorée par les flammes ; foule en poudre. Écrire, désormais, serait-
ce, pour moi soustraire les cendres de mon nom de celles du leur ?



Il reste toujours, en quelque endroit discret, une flamme à l'affût du moindre fétu de paille
et qui refuse obstinément de s'éteindre, ivre d'incendie.



Les morts de demain sont légions. Les livres en font foi qui, avec la régularité des
choses mortelles, se succèdent. Le futur à jamais n'est qu'un mot en souffrance.



Il pleut pour le premier homme. La terre peut espérer fleurir. L'océan jubile. L'onde se
déverse sur les plages inaugurées, couronnées.



Les traces relevées de pas sont traces d'avenir. Le futur se mesure à l'intelligence de la
créature, à sa détermination. Partout l'ouvre de l'homme, déjà. Dieu s'estompe, assume
enfin Son indifférence.



Alors, m'assaillirent une multitude de visages familiers ou à peine entrevus,
compagnons de fortune ou d'infortune, envoyés du hasard ou longtemps recherchés.



Le visage ne meurt pas, disait un sage. Il demeure visage absent, moulé en absence,
comme on moule un mot sur le rien.



Je n'ose, tant je le crains, mettre un nom sur un visage ; pas plus sur lui de mon prochain
que sur le mien.



L'immortalité rassure. Le temps terrifie.



Tout risque est pris dans le temps, contre le temps ; mais, parfois, pour.



Le temps du livre est le temps du risque d'un nom.



Sarah ressemble à Sarah et Yukel à Yukel.



Si je continue à écrire, est-ce pour leur faire courir de nouveaux périls à travers l'évidence
de leurs ressemblances avec eux-mêmes et comme si je ne supportais pas de les
imaginer enfin en paix dans le tréfonds du livre ou, au contraire, parce qu'il n'y a pas de
paix dans le livre, ni pour le livre, et qu'il faut constamment le remettre en question, dans
sa parole et dans sa chair ?



« Dans les camps nazis, avait écrit Yukel, nous étions des livres faméliques dont on ne
distinguait plus les titres. La ressemblance, entre créatures presque vivantes, avait
atteint - ô midi du crime - son zénith. »

Edmond Jabès