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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Toujours, encore, demain, ces mots de peu

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 26, 2011  04:40

C'est ainsi que Guy Goffette débute un de ses poèmes....Puisque la plupart de nos
révélations poétiques ont disparu dans les oubliettes
amicaliennes....recommençons...inlassablement...


Toujours, encore, demain, ces mots de peu,
de rien, jetés en passant, nous débordent.
Ils amassent dans les marges de nos vies
un sable lisse et sans

vertige, auquel nul ne prête attention
jusqu'à ce que le coeur soudain batte
de l'aile et commence à compter ses pas,
parce que tout est dit,

tout, il n'y a plus qu'à tirer la porte.
Mais elle résiste soudain et grince comme
la mémoire devant une montagne d'oublis :
ce tas de sable, ce

silence qui prend toute la place et qui crie.

Guy Goffette, Tombeau du Capricorne, chez Gallimard

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : avril 10, 2011  09:10

Quelques extraits de "La vie promise"

Un peu d'or dans la boue.

                (fragments)

Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l'amour, et de l'usure - ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,

fendre le ciel, la terre, tour à tour oiseau,
poisson, taupe, enfin : jouant à brasser l'air,
l'eau, les fruits, la poussière ; agissant comme,
brûlant pour, allant vers, récoltant

quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout
recommence et rien n'est jamais pareil
à ce qui ne fut ni pire, ni meillleur,

qui ne cesse de répéter : vivre est autre chose.

Guy Goffettte. "La vie promise" 1991.



Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : avril 10, 2011  09:20

L'attente.

             (fragments)

Si tu viens pour rester, dit-elle, ne parle pas.
Il suffit de la pluie et du vent sur les tuiles,
il suffit du silence que les meubles entassent
comme poussière depuis des siècles sans toi.

Ne parle pas encore. Ecoute ce qui fut
lame dans ma chair : chaque pas, un rire au loin,
l'aboiement du cabot, la portière qui claque
et ce train qui n'en finit pas de passer

sur mes os. Reste sans paroles : il n'y a rien
à dire. Laisse la pluie redevenir la pluie
et le vent cette marée sous les tuiles, laisse

le chien, crier son nom dans la nuit, la portière
claquer, s'en aller l'inconnu en ce lieu nul
où je mourais. Reste si tu viens pour rester.

Guy Goffette. "La vie promise"


Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : avril 10, 2011  09:40

   L'Attente.

            (fragments)

Je sais, criait-elle, je sais : les téléphones
n'existent pas, c'est partout la fin du monde,
les gens s'écrasent sur les trottoirs,
on meurt debout, de dos, de face,

sans prévenir. Il n'y a plus que les chats
pour savoir décliner le mot amour
au bord du précipice, et tant pis pour ceux
qui dorment en paix, tant pis

pour la plaine inconsolable : toujours du blé,
toujours du bleu et pas le plus petit grain
de montagne à l'horizon, le moindre

écho de toi dans ce désert immense,
pas la plus légère secousse au bout du fil
comme une voix pour endormir la nuit;

             °°°°

Détrompe-toi, dit-elle encore, il n'y a pas
que mes lèvres, mes seins, pas que mon ventre
à t'attendre, à surseoir d'un jour, d'une heure même,
au jugement du vide qui m'écrase

comme un insecte sur la vitre, non. Il y a loin
de la mer à cette plage où tes vagues,
l'une après l'autre, viennent accoucher du vent.
Il y a, dit-elle, il y a

ce qui est sans visage, sans voix : un champ de neige
derrrière la haie - l'hiver y dure depuis si longtemps
que tes soleils, tes glorieux soleils

de fin de semaine, s'ils le frôlent jamais,
y fondent aussitôt - et je reste à t'attendre,
seule et glacée, sous tes caresses.

Guy Goffettte. "La vie promise".

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : avril 10, 2011  10:20



« Maintenant c'est le noir »



Maintenant c'est le noir

Les mots c'était hier

dans le front de la pluie

à la risée des écoliers qui

traversent l'automne et la

littérature

comme l'enfer et le paradis

des marelles



Tu prêchais la conversion pénible

des mesures agraires

à des souliers vernis

des sabreuses de douze ans

qui pincent le nez des rues

et giflent la pudeur

des campagnes étroites



Tu prêchais dans les flammes

du bouleau du tilleul

à des glaciers qui n'ont

pas vu la mer encore

et qui la veulent tout de suite

et qui la veulent maintenant



Maintenant c'est le noir tu

changes un livre de place

comme s'il allait dépendre

de ce geste risible en soi

que le chant te revienne

et détourne enfin

avec la poigne de la nuit

le cours forcé

de ta biographie



Guy Goffette, esprits Nomades
poèmes édités chez Gallimard

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : avril 11, 2011  11:23



Peut-être fallait-il cette pluie abrupte
sur les roses mourantes et sur les toits d'été
pour remettre le ciel gris de niveau
avec les yeux du rêveur

et ramener du fond lentement la figure
de l'absent à sa fenêtre du troisième,
rue Poliveau, quand les généreux platanes
avaient encore de quoi rendre

son salut au poète, et du souffle, des
couleurs à sa chambre, allégeant la poigne
de vivre et la double question du même
dans le miroir à cru : qui

suis-je, qui et ma vie où es-tu ?

Guy Goffette, Tombeau du Capricorne chez Gallimard

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : avril 13, 2011  11:19


Un jour il faut partir et l'on ne sait
plus rien de ce qui fut à l'origine
du feu, ni comment, ni pourquoi
les choses tout à coup

se sont mises à tourner de travers
et le feu s'est éteint, le rosier changé
en épines, l'amour en terre brûlée,
et ce qui reste avec

le bruit de nos pas à la place du coeur
est peu de choses : des mots sur du papier
qui ne disent plus rien sinon qu'ils furent
écrits, lus, relus

par un aveugle dansant dans l'incendie.

Guy Goffette, tableau du Capricorne chez Gallimard

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : avril 15, 2011  12:04



Avant (Aux nuages)


Avant que la mort vienne,

écrire encore

un poème soigné,

avec de l’herbe

toute nue, un morceau

de ciel bleu et

des fleurs et des oiseaux

pour que ça bouge.

                  

Que rien ne pleure, surtout

pas de pluie grise,

mais des femmes légères

et qui agitent

leurs jambes font rouler

leurs lèvres rouges

sur des mots ronds qui fondent

            

car tout va s’effacer

la vie se perdre,


Guy Goffette

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : avril 17, 2011  11:43



Quand la vie était forte et que nous marchions
comme en rêve, glissant du métro à l'enfer
de Dante sans changer de visage ni
d'allure; quand l'amour

comme une torche nous portait de cheveux
en chevelures, dispersant un feu de promesses
que le vent réduisait vite en cendres; quand
la nuit restait blanche et
nous tournait contre le mur, déplaçant
de quart en quart sous nos paupières le reflet
de la lune, elle était là déjà dansante
et forte et blanche, cette ombre

qui brûle toutes les ombres et nous attend.

Guy Goffette, Tombeau du Capricorne
chez Gallimard




-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : avril 21, 2011  04:25

(Des amis)

ni chasse gardée, ni rituel :
le premier sur place (et c'était lui

toujours et de plus en plus premier
à mesure que sa solitude

grandissait) ouvrait le cercle aux autres
et commandait le vin : que la table

appareille et qu'elle tourne avec
le choeur des voix vivantes et l'or

du silence quand un ange passe
promenant dit-on son grand crible

qui vanne la paille des paroles
vaines. Il reste si peu de temps.


Guy Goffette, Tombeau du Capricorne
chez Gallimard

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : avril 21, 2011  04:31

maintenant vous aimeriez peut-être faire la connaissance de Guy Goffette (mais peut-être
le connaissez-vous déjà.). Voilà la très belle présentation , faite par Gil Pressnitzer, sur le
site Esprits Nomades.



La poésie est le journal intime d'un animal marin qui est sur terre et qui veut voler.

Il aura écrit plus de vingt recueils de poésie et deux biographies poétiques : Verlaine
d'ardoise et de pluie (1995) et Elle par bonheur et toujours nue (1998) consacré au
peintre Bonnard au travers de Marthe son modèle, sa femme sur le tard.

Et pourtant Guy Goffette aura longtemps erré, chapeau noir vissé à la tête dans les
chemins creux de la renommée. Un court roman « Un été autour du cou », l’aura fait
mettre dans un halo de lumière, grâce à un parfum de scandale autour de l’initiation
sexuelle d’un jeune campagnard Simon, mais plus vraisemblablement Guy Goffette lui-
même, même s’il affirme : « je ne suis pas totalement Simon ».

Lui-même garçon de la campagne belge, (Né le 18 avril à Jamoigne, en Lorraine belge),
fils lui aussi d'un père à poigne, aurait tant voulu comme Simon que l’autre, la femme
ogresse, le considère :

«Si elle m'avait aimé seulement, rien qu'un peu, même pour rire».

Il sera instituteur pendant 28 ans à Harnoncourt, à la pointe méridionale de la Belgique,
où il a construit sa maison à flanc de colline.

Il se lance dans l’aventure de l’imprimerie et de l’édition de revues. Sa passion artisane
du livre se retrouvera plus tard avec ses livres illustrés par Fagniez. Il sera même un
temps critique littéraire, mais le son du blues noir américain et une profonde remise en
question lui feront lâcher toutes les amarres, comme pour un voyage initiatique:

« Je me disais aussi : vivre est autre chose que cet oubli du temps qui passe et des
ravages de l'amour, et de l'usure (...)". Il fallait fuir aussi la cruauté de l’amour. »

Il reviendra à Paris vers l’année 2000, lecteur pour les éditions Gallimard. Il aime les
enfants, les jardins, les femmes et le café crème qu’il a dû arrêter d’ailleurs, et les livres
et il est toujours émerveillé par la beauté du monde.

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 21, 2011  11:11



Ce que j'ai voulu, je l'ignore. Un train

file dans le soir : je ne suis ni dedans

ni dehors. Tout se passe comme si

je logeais dans une ombre

que la nuit roule comme un drap

et jette au pied du talus. Au matin,

dégager le corps, un bras puis l'autre

avec le temps au poignet qui bat. Ce que j'ai voulu, un train

l'emporte : chaque fenêtre éclaire

un autre passager en moi

que celui dont j'écarte au réveil

le visage de bois, les traverses, la mort.

Dans un monde à bout de souffle à bout d’amour

***

Le palier


Le soleil debout dans le vert

avec les troupeaux frais

réapprend pas à pas la rondeur du monde

et l'équilibre au convalescent

qui va sous sa propre chemise.

Main posée sur l'échine des jours

il gravit lentement chaque marche du ciel

jusqu'à ce palier derrière ta nuque

où ce qui est advenu

et ce que tu attends

partagent la même ombre


Guy Goffette (Esprits Nomades)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 23, 2011  04:21


- Envoi

Ce qui manque sans cesse aux mortels,
Ce trou dans l’air entre les choses
   
Où le regard s’échappe, s’assombrit ou
S’attriste, voici qu’il prend soudain
   
La mesure de notre soif en entendant
Prononcer à voix basse le mot


Jardin, et tout s’éclaire désormais
Comme si la fontaine en nous muette

Depuis tant d’années avait retrouvé
Sa source et voulait ronde et paisible

Sur nos joues.

***
- Je me disais aussi (La vie promise)

Je me disais aussi : vivre est autre chose
que cet oubli du temps qui passe et des ravages
de l’amour, et de l’usure – ce que nous faisons
du matin à la nuit : fendre la mer,

fendre le ciel, la terre, tout à tour oiseau,
poisson, taupe, enfin : jouant à brasser l’air,
l’eau, les fruits, la poussière ; agissant comme,
brûlant pour, marchant vers, récoltant

quoi ? le ver dans la pomme, le vent dans les blés
puisque tout retombe toujours, puisque tout recommence et rien n’est jamais pareil
à ce qui fut, ni pire ni meilleur,
qui ne cesse de répéter : vivre est autre chose.


Guy Goffette

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : décembre 23, 2011  12:27

   Un voile d'éther.

Nous avons beau savoir que le ciel n'est rien
qu'une illusion pareille au bonheur quand tout va :
les ptits bateaux au fil du temps, l'horizon
comme un archet ou comme

la hanche d'une femme dans les bras du sommeil,
tout, tout s'aigrit à la moindre occasion :
la vue d'une chambre étroite, d'une rangée
de peupliers sous la fenêtre

- les mêmes peupliers, la même fenêtre,
forme et fond de l'insupportable absence -
Beau savoir, oui, que ce n'est qu'un voile d'éther
sur nos yeux blessés, c'est encore pour lui

que nous bradons l'espace et toutes les couleurs.

Guy Goffette. "Le pêcheur d'eau" extrait "Une question de bleu"


Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : décembre 23, 2011  12:29

Le noyer d'hiver

Mais il y a tant à faire et déjà le voisin
scie la forêt par coeur. Au pré les vaches boivent
le lait du ciel et les moineaux soignent le vent.

Il y a tant à faire et tout va se défait.
Le fil bleu de ta vie, dans quelle cuisine d'ombres
l'as-tu laissé se perdre, lui qui te menait doux

comme ces mots sans voix à l'envers des poèmes ;
ou si c'est une femme là-bas derrière la mer
qui le porte à son doigt, et chacun de ses gestes

- elle pose le café sur la table deux tasses
puis s'arrête, car elle est seule aussi - et chacun
de ses gestes rejoint ton front contre la vitre

qui regarde la mer monter à l'horizon
où il n'y a rien d'autre qu'un vieux noyer d'hiver
et qui étreint du bleu, et qui étreint du bleu.

Guy Goffette. extrait "Une question de bleu"

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