|
Summertime 
Suisse
Messages : 4692
|
Date du message :
janvier 28, 2012 12:46
|
En partant à sa recherche, je découvre encore, rien que pour la partie romande de la Suisse, une œuvre poétique foisonnante. Beaucoup d’auteurs me sont inconnus, d’autres me sont chers depuis longtemps. Les plus emblématiques ont pour noms Ramuz, Corinna Bille, Maurice Chappaz, Alexandre Voisard, Charles-Albert Cingria, Philippe Jacottet, Nicolas Bouvier, Jacques Chessex, Jean Villars-Gilles, qui a écrit quelques chansons pour Piaf, dont la superbe « À l’enseigne de la fille sans cœur, chanson de marins) et j’en oublie…
Une mosaïque de poèmes au fil de quelques messages…. Au hasard, je commence avec un poème souriant et plein d’esprit de Jean Villard-Gilles (1895-1982), poète vaudois mais qui fut aussi une célébrité à Paris. En 1936, par exemple, « La belle France » devient l’hymne du Front populaire. Profondément attaché à son canton de Vaud, il en a chanté les caractéristiques avec un humour teinté d’une grande tendresse.
LE MOT DE CAMBRONNE
On nous dit qu’il est de Cambronne. C’est bien possible, mais voilà Très sincèrement je m’étonne Que notre humanité bougonne Ait pu s’en passer jusque-là.
Souvenez-vous des temps d’Homère ! Homère d’alors, quel mordant, T’eût donné ce mot légendaire Si tu avais, grand visionnaire, Pu te le mettre sous la dent !
Que serait donc notre existence Si nous devions nous en passer ? N’est-il pas bon français de France, Riche en couleurs, riche en nuances ? Essayez de le remplacer,
Par exemple, sortant de table, Quand, ayant abusé, hélas, Par trop de nectars délectables, Dans une obscurité du diable, Vous tombez sur un bec de gaz !
Vous le lâchez, ça vous soulage, Vous ne sentez plus la douleur. Ah ! Messieurs, le bel avantage, Quel secours, quel appui ! J’enrage Quand je vois d’austères censeurs
Aux visages de funérailles Vouloir nous ôter ce trésor, Ce cri – jailli sous la mitraille – Du fond des humaines entrailles D’un héros marchant à la mort !
Il peut tout dire : ardent, lyrique, Tendre ou sec, placide, enragé, Plébéien, aristocratique, Il est à nous, il est unique, Ils ne l’ont pas à l’étranger !
Je le vois, rocher solitaire, Car de tous les mots que l’on sait Il est presque seul, sur la terre, À ne pas avoir, ô mystère, De rime dans les mots français.
Si, une seule, le mot : perde… Là devant, je me sens perdu, Car il faut une rime à perde, Maintenant, et je n’ai que… Pardon… ce fut sous-entendu !
Pourtant cet illustre vocable, Je voudrais que, par un décret, Il fût, en ces temps misérables, Dont la cruauté nous accable, Mis en quelque sorte au secret,
Afin qu’au fond de ce silence, Tendant lentement ses ressorts, Accumulant force et puissance, Se chargeant d’âpre violence, Au nom des vivants et des morts,
Il puisse, un jour, jaillir, sublime, Du cœur des peuples outragés, Tendres moutons, pauvres victimes, Rejetant dans les noirs abîmes, D’un seul coup, leurs mauvais bergers !
Cri vengeur, cri pur, cri superbe De l’éternelle humanité, Que nous leur jetterons en gerbe, Quand, enfin, nous leur dirons : MERDE ! En saluant la Liberté !
(Recueil Poèmes et chansons)
Autre style d’humour poétique romand, ici produit par Paul Thierrin (1923-1994), De souche fribourgeoise, il a eu pour lui, les éloges de Tardieu et Bérimont. Ses poèmes sont tout d’originalité, de fantaisie et de`tendresse mais le plus souvent de l’humour noir…
Je lègue
Je lègue au fisc mon foutriquet mon peigne à l’association internationale des chauves mon oncle d’Amérique aux banquiers
Je lègue mes rhumatismes aux météorologues mes rages à l’Institut Pasteur ma voisine à l’Extrême-Orient
Je lègue aux diplomates mes doigts dans l’œil ma cirrhose de foie au Vatican aux médias mes hoquets et pataquès
Je lègue à la police ma peau de vache mon mauvais sang aux fabricants de boudins à l’Etat mes tics et pirouettes
Je lègue Mes gueules de bois aux marchands de vin à l’artillerie mes postillons à l’armée de l’air mes pets
Je lègue Mon peu de santé aux médecins Mon peu de cervelle aux psychiatres Ils se chargeront bien de les détraquer
Et zut Je lègue à Venise Mon dernier soupir
(Un homme)
|
|
Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
|
Date du message :
octobre 24, 2010 14:11
|
ah ! quel joli post.. en perspective;; je vois le nom de tant de poètes.connus...oh dis! Summertime...Charles Ferdinand Ramuz, en voyant son nom.. je suis enchantée...
|
|
Epsilon 
Modérateur
France 
|
Date du message :
octobre 25, 2010 02:07
|
Oui en effet un post ENORME vu le foisonnement de poètes romands que j'avais tenté dans le temps, lol, merci Summertime, tu es plus concernée par ce beau sujet, moi comme je l'avais écris une fois, toujours sensible à la poèsie de Jean-Pierre Schlunegger
Décembre
La nuit gouverne les branchages de mon coeur Je vous parle à travers la brume et la distance, Terre immobile où rien n'est vrai Que ce murmure d'eau qui chante.
Plus vieux mais non vieilli, J'ai le regard de l'enfant solitaire Qui reflète longtemps les étangs et les arbres. Il dure à l'épreuve, le coeur, Malgré la nuit si longue.
Mon chant profond n'est que la pluie aux tresses pâles, Mon chant n'est qu'un murmure sans paroles, Et l'on dirait parfois la phrase interminable Du vent qui se disperse à travers la campagne.
Jean-Pierre Schlunegger, Oeuvres, Vevey, L'Aire (Bleu),)
|
|
-grimalkin- 
Admin famille
France 
|
Date du message :
octobre 25, 2010 03:47
|
de Jacques Chessex dont j'ai devant les yeux, Allegria de chez Grasset. je le lis avec intérêt bien que...il y ait à boire et à manger...En voici un que j'aime bien :
MERE TU M'AS PORTE
Mère tu m'as porté En toi je visitais le monde L'écoutant de loin et de près
Je sais que dans ton ventre J'ai perçu l'horreur et l'avidité de l'être Et la direction de la route qui serait la mienne
Ne riez pas oiseaux de l'aube Je ne suis pas fou ni prophète Je sais que dans ton ventre mère déjà je voyais Ce qui serait la route et de sa rugosité J'avais l'intelligence du trajet
Oiseaux vous avez raison de rire Mère en toi avant de naître J'étais déjà fou et prophète Parce que déjà je côtoyais la mort dangereuse Et je savais l'inutilité de me charger De toute une vie hors de toi
Jacques Chessex, Allegria, chez Grasset
|
|
Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
|
Date du message :
octobre 25, 2010 05:51
|
Viens te mettre à côté de moi...
Viens te mettre à côté de moi sur le banc devant la maison, femme, c'est bien ton droit ; il va y avoir quarante ans qu'on est ensemble.
Ce soir, et puisqu'il fait si beau, et c'est ausssi le soir de notre vie : tu as bien mérité, vois-tu, un petit moment de repos.
Voilà que les enfants à cette heure sont casés, ils s'en sont allés par le monde ; et, de nouveau, on n'est rien que les deux, comme on a commencé.
Femme, tu te souviens ? On avait rien pour commencer, tout était à faire. Et on s'y est mis, mais c'est dur. Il faut du courage, et de la persévérance.
Il faut de l'amour, et l'amour n'est pas ce qu'on croit quand on commence.
Ce n'est pas seulement ces baisers qu'on échange, ces petits mots qu'on se glisse à l'oreille, ou bien de se tenir serrés l'un contre l'autre; Le temps de la vie est long, le jour des noces n'est qu'un jour; c'est ensuite, tu te rappelles, c'est seulement ensuite qu'a commencé la vie.
Il faut faire, c'est défait; il faut refaire et c'est défait encore.
Les enfants viennent; il faut les nourrir, les habiller, les élever : ça n'en finit plus; il arrive aussi qu'ils soient malades; tu étais debout toute la nuit; moi, je travaillais du matin au soir.
Il y a des fois qu'on désespère; et les années se suivent et on n'avance pas et il semble qu'on revient en arrière. Tu te souviens, femme, ou quoi ?
Tous ces soucis, tous ces tracas; seulement tu as été là. On est restés fidèles l'un à l'autre. Et ainsi j'ai pu m'appuyer sur toi, et toi tu t'appuyais sur moi.
On a eu la chance d'être ensemble, on s'est mis tous les deux à la tâche, on a duré, on a tenu le coup.
Le vrai amour n'est pas ce qu'on croit. le vrai amour n'est pas d'un jour, mais de toujours. C'est de s'aider, de se comprendre.
Et, peu à peu, on voit que tout s'arrange. les enfants sont devenus grands, ils ont bien tourné. On leur avait donné l'exemple.
On a consolidé les assises de la maison. Que toutes les maisons du pays soient solides, et le pays sera solide, lui aussi.
C'est pourquoi, mets-toi à côté de moi et puis regarde, car c'est le temps de la récolte et le temps des engrangements; quand il fait rose comme ce soir, et une poussière rose monte partout entre les arbres.
Mets-toi tout contre moi, on ne parlera pas: on n'a plus besoin de rien se dire; on n'a besoin que d'être ensemble encore une fois, et de laisser venir la nuit dans le contentement de la tâche accomplie.
Charles-Ferdinand Ramuz. "Inédit".
|
|
Summertime 
Suisse
Messages : 4692
|
Date du message :
octobre 25, 2010 13:20
|
Ah ! je suis ravie que la poésie suisse vous procure aussi de belles émotions Marie-Elisabeth, Epsilon et Grim !
D'accord avec toi Grim au sujet de Chessex. Il avait une forte personnalité et un talent d'écrivain et poète indéniable, mais ses "oscillations" permanentes entre érotisme glauque et croyance religieuse passionnelle m'ont toujours gênée tout autant qu'une certaine suffisance dans sa manière d'être...
Deux superbes textes de Monique Laederach (1938-2004), une neuchâteloise reconnue d’abord pour ses recueils de poèmes, puis pour ses nombreux romans. Très engagée dans les milieux littéraires romands et alémanique elle a souvent été amenée à représenter la littérature suisse à l’étranger. Il est dit qu’elle tisse le plus souvent dans ses poèmes, l’éternelle trame du couple et de l’amour avec, au fil du temps, la trahison des miroirs et le regret des subtiles malices d’Eros ; souvent Monique L. se blesse aux ricochets brûlants de la mémoire…
Ce ne serait que le talon…
Ce ne serait que le talon, mon amour. Mais l’abîme, sous la couche d’herbes et de mousses, a résonné comme désir. Je n’ai pas d’ailes, et que savais-je de ce qui entre nous s’était rendu muet ? Ta voix, ta lyre, oui, mais j’étais atterrée de manque : de si longtemps, ta main ne m’avait plus dessinée, de si longtemps ma plainte était une grotte que tu n’habitais plus. Oh ! ton chant, ce miroir à toi-même seul, et la coupure du tain qui n’était que le noir pour moi ! Je t’ai donné la tige des vents, les toiles d’eau, l’éventail des saules et des bouleaux. Je t’ai donné le gravier et les roches. C’est moi qui ai traduit pour toi l’éclat nocturne des yeux de loups, des lynx, et des chats rusés. C’étaient des colliers. L’un après l’autre, je les ai posés sur tes épaules – diamants, velours, fourrures : toutes notes très corporelles de notre monde. Et le métal. Les déchirures et les cris. J’ai tout recueilli dans mes paumes comme si c’était d’une source et que je veuille étancher ta soif. Moi-même restée dans la soif parfois – mais d’une telle haleine en moi mon amour ! D’un tel souffle ! Toute nourriture suffisante quand un regard de toi, une caresse : Salaire prodigieux.
Puis elle s’étend…
Puis elle s’étend à sa place à lui, dans le creux même de son absence, et elle regarde cette empreinte à côté d’elle, celle de son propre corps, ses contours hâves et dénudés, rongés par tous les vents, sournoisement défaits, corps de femme qui fut un corps de femme, et maintenant gisant comme si c’était la mort. Elle le regarde avec son regard à lui, du fond de la jeunesse et de la force d’où il regarde – et le corps vide à côté gémit comme une chienne dans la brume d’une longue supplication, gémit de désertion et de nostalgie.
(Ce chant mon amour)
Pose là ton visage…
Pose là ton visage où tendrement s’ouvrent les lèvres de la nuit, et bois quand je suis source, prends-moi quand je suis d’ombre, étreins-moi terre ou feuillage ou rocher – mais laisse ton désir fermé sur ma paupière, afin que ton regard, jamais, ne lise dans le mien ce que je sais, et que ma chevelure demeure voûte autant que la saulaie, et plus secrète à te rejoindre et plus obscure à t’habiter.
(L’étain la source)
Magnifique n’est-ce pas ? Belle écriture poétique d’une sensibilit
*Ce message a été édité le 25-Oct-2010 1:21 PM par Summertime*
|
|
Epsilon 
Modérateur
France 
|
Date du message :
octobre 26, 2010 01:08
|
Toujours vers une réhabilitation de l'oeuvre méconnue de Jean-Pierre Schlunegger!
Feu de grève Je l'ai trouvé sur la grève Mordu par le vent de la nuit Sifflant de sèves Troué de pluie Il brûlait là comme une pauvre étoile Rousse et malsaine Nourrie de joncs Parmi les pierres Je l'ai trouvé près des vagues Empoisonné par leur noire lumière Je l'ai trouvé solitaire Triste et rêvant Etoile sans cause Musique perdue Son haleine abattait les papillons de nuit Jean-Pierre Schlunegger /De l'ortie à l'étoile Editions Rencontre, 1968
|
|
-grimalkin- 
Admin famille
France 
|
Date du message :
octobre 26, 2010 04:41
|
comme toi, Summertime, je suis très attirée par Minique Laederach. Elle mériterait un post pour elle toute seule. Voici un texte qui m'a fait réagir fortement...
Nos voix seulement dormaient
Lorsque j'ai voulu descendre à la rencontre de moi-même dans ce terreau très vieux d'où je pensais que l'on naissait; lorsque j'ai commencé à descendre une couche après l'autre, silencieusement, dans ces ténèbres rouges, une couche après l'autre dans les terroirs vécus de la mémoire cherchant cette femme gisant perdue, jamais née peut-être, cherchant une jumelle que je serais mais entière mais non réduite mais non séduite, ce que j'imaginais comme un noeud de prières suspendu hors d'images, il m'a fallu franchir des marches infinies de dissonances hissées à mi-chemin sur le fond des mutismes, vertigineuse et froide une étoile noire que je ne fus jamais.
Je creuse pourtant, je creuse. Le feu sous la langue qui défait l'écorce et le cercle, le premier cercle, l'autre ensuite des millénaires, tous les millénaires de goût d'odeurs de sensations d'oreille (les yeux fermés mimant le noir pour ne pas perdre) épelant chaque couche, la retournant, recto verso la page entière sur le fil de sa tranche, passive tantôt, étendue quelques fois, lassée, dans la jouissance apparente, puis rejetée hors d'elle, et bien plus loin palpant et devinant du milieu du silence la seule trace - un fil, cheveu de pur hasard - qui m'aurait pu constituer.
Mais tu est dire trop déjà sur ce commencement. J'étais intime, c'est tout. Et le mutisme est noir, seulement noir, ne se souvient de rien. Intime n'est que le balancement d'une vague, un sable qui n'est pas le Temps, comme s'il n'y avait rien, jamais, qui ne soit pas blessée quand la voix parle.
Monique Laederach
|
|
Summertime 
Suisse
Messages : 4692
|
Date du message :
octobre 26, 2010 07:27
|
Oui Epsilon, Jean-Pierre Schlunegger (1925-1964) est l'un des plus talentueux poètes romands. C'était un homme assez introverti et c'est à travers ses poèmes qu'il se découvre... Sa poésie est assez tourmentée : révolte contre l'abrutissant labeur quotidien, la grisaille des villes, les injustices..Un drame dans sa vie: le suicide de son père alors qu'il n'a que treize ans. Cet "abandon" de ce père tant aimé brise l'innocence de son enfance. Presque toute son oeuvre poétique est imprégnée de son angoisse existentielle qu'il tente de transcender en invoquant la lumière. Tension permanente entre deux extrêmes...Le désespoir l'emporte puisqu'il met fin à ses jours le 23 janvier 1964. Seul moyen de ce réconcilier avec son père disparu ?
Dédié à son épouse bien-aimée Lucienne :
MA PLUS DOUCE LUEUR
Ma plus douce lueur c'est ton corps de feuillage Et sa limpidité prise aux sources du vent Odeur de pomme brune et de renard filant Quand le poids d'une bouche incline vers l'orage
Ma plus douce lueur ta peau fière et sauvage Pays de l'innocence où ma main va rêvant Ma plus douce lueur mon plus tendre sarment Quand l'amour et la nuit me soufflent ton image
Robe de mon amour marronnier du soleil Eclair illuminant la voûte du sommeil En grappes rouge-feu tu flambes sous la pluie
Mais quand l'automne triste aux route de bois mort Abat ses herses de malheur nous sommes forts Ma plus douce lueur humaine mon amie
ESCALE
Une lueur tranquille une belle fleur jaune Coule sur nos draps longs et sur nos corps Sur nos draps longs plissés comme le sable Pendant qu'un fleuve de vent noir coule dehors Et va brassant la nuit jusqu'aux astres sans vie une belle fleur jaune une tendre lueur Baigne ton corps soyeux de douceur infinie Une belle fleur jaune ouverte sur tes seins Un tilleul de printemps que j'effleure des mains Contre moi ce corps doux rêve de tant d'années
(De l'Ortie à l'Etoile)
PRECISION: jusqu'à maintenant, Infos biographiques et poèmes sont tirés de "l'Anthologie de la poésie romande d'hier à aujourd'hui" de Jacques Küpfer et Catherine Delafontaine Kùpfer ( 2007 éditions Favre SA Lausanne)
*Ce message a été édité le 26-Oct-2010 7:29 AM par Summertime*
|
|
Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
|
Date du message :
octobre 26, 2010 13:45
|
"Qu'est-ce qu'aimer?" questionne le poète. c'est avant tout .. circonscrire la mort et la dissoudre" Pierrette Micheloud.... poètesse et peintre suisse..
Aimée d'un chant de rivière.
Aimée d’un chant de rivière Le givre fond sur tes cils Ta prison blanche se craquelle.
Je prends mon vol. L’oie sauvage Des monts ancestraux de la lune M’a prêté ses ailes.
Je fends les géométries Que l’école m’apprenait.
Notre planète embellie De ton rire, perle ou galet Tes cheveux à claire-voie de l’ombre.
Déjà la main se prononce Pour une soie non filée.
À l’eau vive l’eau dit ton visage.
Pierrette Micheloud. "En amont de l'oubli" 1993.
|
|
Epsilon 
Modérateur
France 
|
Date du message :
octobre 27, 2010 00:19
|
|
Très beau poème d'amour ,merci Marie-Elisabeth!
|
|
Epsilon 
Modérateur
France 
|
Date du message :
octobre 28, 2010 00:46
|
Poème
Debout sur les braises nous empoignions autrefois les flammes comme des hampes nos poumons jubilaient aux rigueurs de l'inspiration nos bouches happaient les aromates
nous marchions dans le pierrier vrai des étoiles
l'eau détenait la transparence qui donne sa forme à l'élan du nageur nos yeux inventaient les cimaises où les mots s'exposeraient l'air chauffait des éprouvettes métaphysiques
nous faisions cuire des mélanges hardis
Jean Pache (1933-2001) .Extrait de : Théodolite précédé de Les soupirs de la sainte et les cris de la fée
***
Dedans dehors / petits riens en avril
Ma fenêtre au bord du jour étame ses transparences
peut-être l'oiseau balourd qui fiente et qui roucoule croit-il à la pose d'un miroir
une phrase envolée du silence s'enroule et l'étrangle sur son perchoir
Jean Pache .Extrait de : Nodales suivi de Tuer n'est pas rien, Poèmes 1995-1999 © Editions Empreintes
|
|
Epsilon 
Modérateur
France 
|
Date du message :
novembre 1, 2010 09:24
|
Un petit détour avec Maurice Chappaz décedé l'année dernière!
***
Capitale du désert
Les oiseaux de proie se partagent le champ de bataille en hommes d’affaires ayant traversé le désert où discutent les nouveaux brins d’herbes. Si j’étais là, j’écouterais le silence. Et il y a des millions d’œufs ainsi que de petits ciels dans les cavernes fraîches. Pourquoi suis-je heureux ? Je suis aussi une bête, je suis aussi un paradis. Les files d’hommes entrant à l’usine comme au lasso tentaient de prendre les derniers jeunes gens — eux les hirsutes. Et les ouvriers s’appuyaient aux guichets tels des faucons apprivoisés avec un capuchon qui tombait sur l’œil. C’est alors qu’il y eut la grande crise que je souhaitais : ces catastrophes, ces famines, abondances et errances. Promoteur décidé du ciel bleu, un des rapaces très chevalier du moyen âge sur une borne fontaine dit à un chat qui flânait dans la ville empoisonnée par le travail : « Ils ont tous crevé sans religion. » Les montagnes à midi sont comme de la boue bleue, de l’air pétri. Moi j’entends les âmes qui tintent. Évangile du désert où pérorent les coquelicots.
Maurice chappaz (Les maquereaux des cimes blanches, Galland, 1976)/Œuvres poétiques :
|
|
Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
|
Date du message :
novembre 1, 2010 11:18
|
Mémoire de la muse.
En ce temps-là j'allais par ces bois Multipliant mon émoi dans mon coeur Le vent de mai chauffait l'air L'aubépine brûlait blanche vers la lumière de l'orée Et déjà je savais quel accord Liait la fleur neigeuse et le secret de l'ombre où je marchais Avec mon propre secret et cette fleur Si mal contenue dans mon seul crâne
Ainsi j'allais à mon habitude Quand la beauté tremble avec sa musique d'os et de clarinette Dans la buée heureuse des arbres Et le rossignol peut louer ma résolution Et moi, errer par les arbres noirs et ne craignant nulle rencontre Car la simplicité du coeur est une forteresse La beauté une armure Assis au caveau des branches, le Cerf m'approuvait Son sourire rayonnait comme un astre Au hallier nocturne en plein jour.
Que craindre du rusé et du chasseur ? Car la limpidité de l'âme est visible A travers l'os et la peau des purs Et leur candeur effraie le fourbe
En ce temps-là j'allais innocemment par la nuit courbe J'étais une fontaine où je buvais à ma propre source Une coulée d'air où je suspendais ma bouche Ainsi boirait ma lèvre à la rivière de ta bouche Mon âme se fortifierait à la clarté de la seule Eau.
Jacques Chessex. extrait ; "Le Temps sans temps".
Je trouve ce poème charmant, pas mal à l'aise.. avec lui je suis..
|
|
Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
|
Date du message :
novembre 1, 2010 11:34
|
L'aveugle.
J'ai vu tes filles, Dieu des armées Et tout de suite j'ai aimé leurs yeux de brume J'ai aimé leur chevelure de fougère nocturne Et l'odeur de la menthe des ruisseaux à leurs tempes
J'ai respiré tes filles, ô Eternel J'ai bu les gouttes de sueur à leur aisselle La poussière de l'été à leur cou J'ai bu leurs larmes à leurs paupières
J'ai mangé tes filles, Dieu jaloux J'ai tenu la pointe de leurs seins entre mes lèvres J'ai tenu leur pulpe entre mes dents J'ai pressé ma bouche sur leur bouche noire et sur leur bouche blanche J'ai happé le serpent charnu de leur langue avec ma langue
Maintenant je suis vieux et je suis aveugle, Dieu vainqueur Je n'ai plus ma force d'arbre et mes mains tremblent Que me reste-t-il de tes filles innombrables ? Que me reste-t-il de leur rire sous mes doigts morts ?
Jacques Chessex "Le calviniste". (Grasset).
|
|
Page 1 | 2 | 3 | 4
Messages suivants >
Dernier message
|