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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Poèmes de suisse romande, d’hier et d’aujourd’hui…

Summertime
Suisse
Messages : 4692

Date du message : janvier 28, 2012  12:46

En partant à sa recherche, je découvre encore, rien que pour la partie romande
de la Suisse, une œuvre poétique foisonnante. Beaucoup d’auteurs me
sont inconnus, d’autres me sont chers depuis longtemps. Les plus emblématiques
ont pour noms Ramuz, Corinna Bille, Maurice Chappaz, Alexandre Voisard,
Charles-Albert Cingria, Philippe Jacottet, Nicolas Bouvier, Jacques Chessex,
Jean Villars-Gilles, qui a écrit quelques chansons pour Piaf, dont la superbe
« À l’enseigne de la fille sans cœur, chanson de marins) et j’en oublie…

Une mosaïque de poèmes au fil de quelques messages….
Au hasard, je commence avec un poème souriant et plein d’esprit de Jean Villard-Gilles
(1895-1982), poète vaudois mais qui fut aussi une célébrité à Paris. En 1936,
par exemple, « La belle France » devient l’hymne du Front populaire. Profondément
attaché à son canton de Vaud, il en a chanté les caractéristiques avec un humour
teinté d’une grande tendresse.

LE MOT DE CAMBRONNE

On nous dit qu’il est de Cambronne.
C’est bien possible, mais voilà
Très sincèrement je m’étonne
Que notre humanité bougonne
Ait pu s’en passer jusque-là.

Souvenez-vous des temps d’Homère !
Homère d’alors, quel mordant,
T’eût donné ce mot légendaire
Si tu avais, grand visionnaire,
Pu te le mettre sous la dent !

Que serait donc notre existence
Si nous devions nous en passer ?
N’est-il pas bon français de France,
Riche en couleurs, riche en nuances ?
Essayez de le remplacer,

Par exemple, sortant de table,
Quand, ayant abusé, hélas,
Par trop de nectars délectables,
Dans une obscurité du diable,
Vous tombez sur un bec de gaz !

Vous le lâchez, ça vous soulage,
Vous ne sentez plus la douleur.
Ah ! Messieurs, le bel avantage,
Quel secours, quel appui ! J’enrage
Quand je vois d’austères censeurs

Aux visages de funérailles
Vouloir nous ôter ce trésor,
Ce cri – jailli sous la mitraille –
Du fond des humaines entrailles
D’un héros marchant à la mort !

Il peut tout dire : ardent, lyrique,
Tendre ou sec, placide, enragé,
Plébéien, aristocratique,
Il est à nous, il est unique,
Ils ne l’ont pas à l’étranger !

Je le vois, rocher solitaire,
Car de tous les mots que l’on sait
Il est presque seul, sur la terre,
À ne pas avoir, ô mystère,
De rime dans les mots français.

Si, une seule, le mot : perde…
Là devant, je me sens perdu,
Car il faut une rime à perde,
Maintenant, et je n’ai que…
Pardon… ce fut sous-entendu !

Pourtant cet illustre vocable,
Je voudrais que, par un décret,
Il fût, en ces temps misérables,
Dont la cruauté nous accable,
Mis en quelque sorte au secret,

Afin qu’au fond de ce silence,
Tendant lentement ses ressorts,
Accumulant force et puissance,
Se chargeant d’âpre violence,
Au nom des vivants et des morts,

Il puisse, un jour, jaillir, sublime,
Du cœur des peuples outragés,
Tendres moutons, pauvres victimes,
Rejetant dans les noirs abîmes,
D’un seul coup, leurs mauvais bergers !

Cri vengeur, cri pur, cri superbe
De l’éternelle humanité,
Que nous leur jetterons en gerbe,
Quand, enfin, nous leur dirons : MERDE !
En saluant la Liberté !

(Recueil Poèmes et chansons)



Autre style d’humour poétique romand, ici produit par Paul Thierrin (1923-1994),
De souche fribourgeoise, il a eu pour lui, les éloges de Tardieu et Bérimont.
Ses poèmes sont tout d’originalité, de fantaisie et de`tendresse mais
le plus souvent de l’humour noir…

Je lègue

Je lègue
au fisc mon foutriquet
mon peigne à l’association internationale des chauves
mon oncle d’Amérique aux banquiers

Je lègue
mes rhumatismes aux météorologues
mes rages à l’Institut Pasteur
ma voisine à l’Extrême-Orient

Je lègue
aux diplomates mes doigts dans l’œil
ma cirrhose de foie au Vatican
aux médias mes hoquets et pataquès

Je lègue
à la police ma peau de vache
mon mauvais sang aux fabricants de boudins
à l’Etat mes tics et pirouettes

Je lègue
Mes gueules de bois aux marchands de vin
à l’artillerie mes postillons
à l’armée de l’air mes pets

Je lègue
Mon peu de santé aux médecins
Mon peu de cervelle aux psychiatres
Ils se chargeront bien de les détraquer

Et zut
Je lègue à Venise
Mon dernier soupir

(Un homme)

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : octobre 24, 2010  14:11

ah ! quel joli post.. en perspective;; je vois le nom de tant de poètes.connus...oh dis!
Summertime...Charles Ferdinand Ramuz, en voyant son nom.. je suis enchantée...

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : octobre 25, 2010  02:07

Oui en effet un post ENORME vu le foisonnement de poètes romands que j'avais tenté
dans le temps, lol, merci Summertime, tu es plus concernée par ce beau sujet, moi
comme je l'avais écris une fois, toujours sensible à la poèsie de Jean-Pierre
Schlunegger



Décembre

La nuit gouverne les branchages de mon coeur
Je vous parle à travers la brume et la distance,
Terre immobile où rien n'est vrai
Que ce murmure d'eau qui chante.

Plus vieux mais non vieilli,
J'ai le regard de l'enfant solitaire
Qui reflète longtemps les étangs et les arbres.
Il dure à l'épreuve, le coeur,
Malgré la nuit si longue.

Mon chant profond n'est que la pluie aux tresses pâles,
Mon chant n'est qu'un murmure sans paroles,
Et l'on dirait parfois la phrase interminable
Du vent qui se disperse à travers la campagne.

Jean-Pierre Schlunegger, Oeuvres, Vevey, L'Aire (Bleu),)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : octobre 25, 2010  03:47

de Jacques Chessex dont j'ai devant les yeux, Allegria de chez Grasset. je le lis avec
intérêt bien que...il y ait à boire et à manger...En voici un que j'aime bien :

MERE TU M'AS PORTE

Mère tu m'as porté
En toi je visitais le monde
L'écoutant de loin et de près

Je sais que dans ton ventre
J'ai perçu l'horreur et l'avidité
                de l'être
Et la direction de la route
                  qui serait la mienne

Ne riez pas oiseaux de l'aube
Je ne suis pas fou ni prophète
Je sais que dans ton ventre mère
                   déjà je voyais
Ce qui serait la route
                     et de sa rugosité
J'avais l'intelligence du trajet

Oiseaux vous avez raison de rire
Mère en toi avant de naître
J'étais déjà fou et prophète
Parce que déjà je côtoyais
                      la mort dangereuse
Et je savais l'inutilité de me charger
De toute une vie hors de toi

Jacques Chessex, Allegria, chez Grasset

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : octobre 25, 2010  05:51

    Viens te mettre à côté de moi...

Viens te mettre à côté de moi sur le banc devant la maison,
   femme, c'est bien ton droit ; il va y avoir quarante ans qu'on
   est ensemble.

Ce soir, et puisqu'il fait si beau, et c'est ausssi le soir de notre vie :
   tu as bien mérité, vois-tu, un petit moment de repos.

Voilà que les enfants à cette heure sont casés, ils s'en sont allés
   par le monde ; et, de nouveau, on n'est rien que les deux,
   comme on a commencé.

Femme, tu te souviens ? On avait rien pour commencer, tout
   était à faire. Et on s'y est mis, mais c'est dur. Il faut du
   courage, et de la persévérance.

Il faut de l'amour, et l'amour n'est pas ce qu'on croit quand on
   commence.

Ce n'est pas seulement ces baisers qu'on échange, ces petits
   mots qu'on se glisse à l'oreille, ou bien de se tenir serrés l'un
   contre l'autre; Le temps de la vie est long, le jour des noces
   n'est qu'un jour; c'est ensuite, tu te rappelles, c'est seulement
   ensuite qu'a commencé la vie.

Il faut faire, c'est défait; il faut refaire et c'est défait encore.

Les enfants viennent; il faut les nourrir, les habiller, les élever :
   ça n'en finit plus; il arrive aussi qu'ils soient malades; tu étais
   debout toute la nuit; moi, je travaillais du matin au soir.

Il y a des fois qu'on désespère; et les années se suivent et on
   n'avance pas et il semble qu'on revient en arrière. Tu te souviens,
   femme, ou quoi ?

Tous ces soucis, tous ces tracas; seulement tu as été là. On est
   restés fidèles l'un à l'autre. Et ainsi j'ai pu m'appuyer sur toi,
   et toi tu t'appuyais sur moi.

On a eu la chance d'être ensemble, on s'est mis tous les deux à   
   la tâche, on a duré, on a tenu le coup.

Le vrai amour n'est pas ce qu'on croit. le vrai amour n'est pas
   d'un jour, mais de toujours. C'est de s'aider, de se comprendre.

Et, peu à peu, on voit que tout s'arrange. les enfants sont devenus
   grands, ils ont bien tourné. On leur avait donné l'exemple.

On a consolidé les assises de la maison. Que toutes les maisons
   du pays soient solides, et le pays sera solide, lui aussi.

C'est pourquoi, mets-toi à côté de moi et puis regarde, car c'est
   le temps de la récolte et le temps des engrangements; quand il
   fait rose comme ce soir, et une poussière rose monte partout
   entre les arbres.

Mets-toi tout contre moi, on ne parlera pas: on n'a plus besoin
   de rien se dire; on n'a besoin que d'être ensemble encore une
   fois, et de laisser venir la nuit dans le contentement de la tâche
   accomplie.

    Charles-Ferdinand Ramuz.   "Inédit".


Summertime
Suisse
Messages : 4692

Date du message : octobre 25, 2010  13:20

Ah ! je suis ravie que la poésie suisse vous procure aussi
de belles émotions Marie-Elisabeth, Epsilon et Grim !

D'accord avec toi Grim au sujet de Chessex. Il avait
une forte personnalité et un talent d'écrivain et poète indéniable,
mais ses "oscillations" permanentes entre érotisme glauque
et croyance religieuse passionnelle m'ont toujours gênée
tout autant qu'une certaine suffisance dans sa manière d'être...

Deux superbes textes de Monique Laederach (1938-2004), une neuchâteloise reconnue
d’abord pour ses recueils de poèmes, puis pour ses nombreux romans. Très engagée
dans les milieux littéraires romands et alémanique elle a souvent été amenée à
représenter la littérature suisse à l’étranger. Il est dit qu’elle tisse le plus souvent
dans ses poèmes, l’éternelle trame du couple et de l’amour avec, au fil du temps,
la trahison des miroirs et le regret des subtiles malices d’Eros ; souvent Monique L.
se blesse aux ricochets brûlants de la mémoire…

Ce ne serait que le talon…

Ce ne serait que le talon, mon amour.
Mais l’abîme, sous la couche d’herbes
et de mousses, a résonné comme désir.
Je n’ai pas d’ailes, et que savais-je
de ce qui entre nous s’était rendu muet ?
Ta voix, ta lyre, oui,
mais j’étais atterrée de manque :
de si longtemps, ta main ne
m’avait plus dessinée, de si longtemps
ma plainte était
une grotte que tu n’habitais plus.
Oh ! ton chant, ce miroir à toi-même seul,
et la coupure du tain
qui n’était que le noir pour moi !
Je t’ai donné la tige des vents, les
toiles d’eau, l’éventail des saules et des bouleaux.
Je t’ai donné le gravier et les roches.
C’est moi qui ai traduit pour toi l’éclat nocturne
des yeux de loups, des lynx, et des chats rusés.
C’étaient des colliers.
L’un après l’autre, je les ai posés sur tes épaules –
diamants, velours, fourrures :
toutes notes très corporelles de notre monde.
Et le métal. Les déchirures et les cris.
J’ai tout recueilli dans mes paumes
comme si c’était d’une source
et que je veuille étancher ta soif.
Moi-même restée dans la soif parfois –
mais d’une telle haleine en moi
mon amour ! D’un tel souffle !
Toute nourriture suffisante quand un regard de toi,
une caresse :
Salaire prodigieux.




Puis elle s’étend…

Puis elle s’étend à sa place à lui, dans le creux même de son absence,
et elle regarde cette empreinte à côté d’elle, celle de son propre corps,
ses contours hâves et dénudés, rongés par tous les vents, sournoisement
défaits, corps de femme qui fut un corps de femme, et maintenant gisant
comme si c’était la mort. Elle le regarde avec son regard à lui, du fond
de la jeunesse et de la force d’où il regarde –
et le corps vide à côté gémit comme une chienne dans la brume d’une longue
supplication, gémit de désertion et de nostalgie.

(Ce chant mon amour)



Pose là ton visage…

Pose là ton visage
où tendrement s’ouvrent les lèvres de la nuit,
et bois quand je suis source, prends-moi
quand je suis d’ombre,
étreins-moi terre ou feuillage ou rocher –
mais laisse ton désir fermé sur ma paupière,
afin que ton regard, jamais, ne lise dans le mien
ce que je sais,
et que ma chevelure demeure voûte
autant que la saulaie, et plus secrète
à te rejoindre et plus obscure à t’habiter.

(L’étain la source)

Magnifique n’est-ce pas ? Belle écriture poétique d’une sensibilit




*Ce message a été édité le 25-Oct-2010 1:21 PM par Summertime*

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : octobre 26, 2010  01:08


Toujours vers une réhabilitation de l'oeuvre méconnue de Jean-Pierre Schlunegger!

Feu de grève

Je l'ai trouvé sur la grève
Mordu par le vent de la nuit
Sifflant de sèves
Troué de pluie

Il brûlait là comme une pauvre étoile
Rousse et malsaine
Nourrie de joncs
Parmi les pierres

Je l'ai trouvé près des vagues
Empoisonné par leur noire lumière
Je l'ai trouvé solitaire
Triste et rêvant

Etoile sans cause
Musique perdue
Son haleine abattait les papillons de nuit


Jean-Pierre Schlunegger /De l'ortie à l'étoile
Editions Rencontre, 1968

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : octobre 26, 2010  04:41

comme toi, Summertime, je suis très attirée par Minique Laederach. Elle mériterait un
post pour elle toute seule. Voici un texte qui m'a fait réagir fortement...



Nos voix seulement dormaient


Lorsque j'ai voulu descendre
à la rencontre de moi-même
dans ce terreau très vieux d'où je
pensais que l'on naissait;
lorsque j'ai commencé à descendre
une couche après l'autre, silencieusement,
dans ces ténèbres rouges, une
couche après l'autre dans les terroirs vécus de la mémoire
cherchant cette femme gisant perdue,
jamais née peut-être,
cherchant une jumelle que je serais
mais entière mais non réduite mais non séduite,
ce que j'imaginais comme un noeud de prières
suspendu hors d'images,
il m'a fallu franchir des marches infinies
de dissonances
hissées à mi-chemin sur le fond des mutismes,
vertigineuse et froide
une étoile noire que je ne fus jamais.

Je creuse pourtant, je creuse.
Le feu sous la langue qui défait l'écorce et le cercle,
le premier cercle,
l'autre ensuite des millénaires, tous les
millénaires de goût d'odeurs de sensations d'oreille
(les yeux fermés mimant le noir pour
ne pas perdre)
épelant chaque couche, la retournant,
recto verso la page entière sur le fil de sa tranche,
passive tantôt, étendue quelques fois,
lassée, dans la jouissance apparente,
puis rejetée hors d'elle,
et bien plus loin
palpant et devinant du milieu du silence
la seule trace - un fil,
cheveu de pur hasard -
qui m'aurait pu constituer.


Mais tu est dire trop
déjà sur ce commencement.
J'étais intime, c'est tout.
Et le mutisme est noir,
seulement noir,
ne se souvient de rien.
Intime n'est que le balancement
d'une vague, un sable qui n'est pas le Temps,
comme s'il n'y avait rien, jamais,
qui ne soit pas blessée quand la voix parle.



Monique Laederach






Summertime
Suisse
Messages : 4692

Date du message : octobre 26, 2010  07:27

Oui Epsilon, Jean-Pierre Schlunegger (1925-1964) est l'un des plus talentueux
poètes romands. C'était un homme assez introverti et c'est à travers ses poèmes
qu'il se découvre... Sa poésie est assez tourmentée : révolte contre l'abrutissant
labeur quotidien, la grisaille des villes, les injustices..Un drame dans sa vie:
le suicide de son père alors qu'il n'a que treize ans. Cet "abandon" de ce père
tant aimé brise l'innocence de son enfance. Presque toute son oeuvre poétique
est imprégnée de son angoisse existentielle qu'il tente de transcender en
invoquant la lumière. Tension permanente entre deux extrêmes...Le désespoir
l'emporte puisqu'il met fin à ses jours le 23 janvier 1964. Seul moyen de ce
réconcilier avec son père disparu ?

Dédié à son épouse bien-aimée Lucienne :

MA PLUS DOUCE LUEUR

Ma plus douce lueur c'est ton corps de feuillage
Et sa limpidité prise aux sources du vent
Odeur de pomme brune et de renard filant
Quand le poids d'une bouche incline vers l'orage

Ma plus douce lueur ta peau fière et sauvage
Pays de l'innocence où ma main va rêvant
Ma plus douce lueur mon plus tendre sarment
Quand l'amour et la nuit me soufflent ton image

Robe de mon amour marronnier du soleil
Eclair illuminant la voûte du sommeil
En grappes rouge-feu tu flambes sous la pluie

Mais quand l'automne triste aux route de bois mort
Abat ses herses de malheur nous sommes forts
Ma plus douce lueur humaine mon amie


ESCALE

Une lueur tranquille une belle fleur jaune
Coule sur nos draps longs et sur nos corps
Sur nos draps longs plissés comme le sable
Pendant qu'un fleuve de vent noir coule dehors
Et va brassant la nuit jusqu'aux astres sans vie
une belle fleur jaune une tendre lueur
Baigne ton corps soyeux de douceur infinie
Une belle fleur jaune ouverte sur tes seins
Un tilleul de printemps que j'effleure des mains
Contre moi ce corps doux rêve de tant d'années

(De l'Ortie à l'Etoile)

PRECISION: jusqu'à maintenant,   Infos biographiques et poèmes sont tirés
de "l'Anthologie de la poésie romande d'hier à aujourd'hui"
de Jacques Küpfer et Catherine Delafontaine Kùpfer ( 2007 éditions Favre SA Lausanne)





*Ce message a été édité le 26-Oct-2010 7:29 AM par Summertime*

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : octobre 26, 2010  13:45

"Qu'est-ce qu'aimer?" questionne le poète. c'est avant tout .. circonscrire la mort et la
dissoudre" Pierrette Micheloud.... poètesse et peintre suisse..

Aimée d'un chant de rivière.

Aimée d’un chant de rivière
Le givre fond sur tes cils
Ta prison blanche se craquelle.

Je prends mon vol. L’oie sauvage
Des monts ancestraux de la lune
M’a prêté ses ailes.

Je fends les géométries
Que l’école m’apprenait.

Notre planète embellie
De ton rire, perle ou galet
Tes cheveux à claire-voie de l’ombre.

Déjà la main se prononce
Pour une soie non filée.

À l’eau vive l’eau dit ton visage.

Pierrette Micheloud.   "En amont de l'oubli" 1993.





Epsilon
Modérateur
France

Date du message : octobre 27, 2010  00:19

Très beau poème d'amour ,merci Marie-Elisabeth!

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : octobre 28, 2010  00:46


Poème

Debout sur les braises
nous empoignions autrefois les flammes
comme des hampes
nos poumons jubilaient
aux rigueurs de l'inspiration
nos bouches happaient les aromates

nous marchions dans le pierrier vrai des étoiles

l'eau détenait la transparence
qui donne sa forme à l'élan du nageur
nos yeux inventaient les cimaises
où les mots s'exposeraient
l'air chauffait
des éprouvettes métaphysiques

nous faisions cuire des mélanges hardis

Jean Pache (1933-2001) .Extrait de : Théodolite précédé de Les soupirs de la sainte et
les cris de la fée

***

Dedans dehors   /    petits riens en avril

Ma fenêtre
au bord du jour
étame ses transparences

peut-être
l'oiseau balourd
qui fiente et qui roucoule
croit-il à la pose d'un miroir

une phrase envolée du silence
s'enroule
et l'étrangle sur son perchoir


Jean Pache .Extrait de : Nodales suivi de Tuer n'est pas rien, Poèmes 1995-1999 ©
Editions Empreintes

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 1, 2010  09:24

Un petit détour avec Maurice Chappaz décedé l'année dernière!

    ***

Capitale du désert

Les oiseaux de proie se partagent
le champ de bataille en hommes d’affaires
ayant traversé le désert
où discutent les nouveaux brins d’herbes.
Si j’étais là, j’écouterais le silence.
Et il y a des millions d’œufs
ainsi que de petits ciels
dans les cavernes fraîches.
Pourquoi suis-je heureux ?
Je suis aussi une bête,
je suis aussi un paradis.
Les files d’hommes entrant à l’usine
comme au lasso
tentaient de prendre les derniers jeunes gens
— eux les hirsutes.
Et les ouvriers s’appuyaient aux guichets
tels des faucons apprivoisés
avec un capuchon qui tombait sur l’œil.
C’est alors qu’il y eut la grande crise
que je souhaitais :
ces catastrophes, ces famines,
abondances et errances.
Promoteur décidé du ciel bleu,
un des rapaces très chevalier du moyen âge
sur une borne fontaine
dit à un chat
qui flânait dans la ville empoisonnée
par le travail :
« Ils ont tous crevé sans religion. »
Les montagnes à midi
sont comme de la boue bleue, de l’air pétri.
Moi j’entends les âmes qui tintent.
Évangile du désert
où pérorent les coquelicots.

Maurice chappaz (Les maquereaux des cimes blanches, Galland, 1976)/Œuvres
poétiques :

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : novembre 1, 2010  11:18

Mémoire de la muse.

En ce temps-là j'allais par ces bois
Multipliant mon émoi dans mon coeur
Le vent de mai chauffait l'air
L'aubépine brûlait blanche
   vers la lumière de l'orée
Et déjà je savais quel accord
Liait la fleur neigeuse et le secret de l'ombre
   où je marchais
Avec mon propre secret et cette fleur
Si mal contenue dans mon seul crâne

Ainsi j'allais à mon habitude
Quand la beauté tremble avec sa musique
   d'os et de clarinette
Dans la buée heureuse des arbres
Et le rossignol peut louer ma résolution
Et moi, errer par les arbres noirs et ne craignant
   nulle rencontre
Car la simplicité du coeur est une forteresse
La beauté une armure
Assis au caveau des branches, le Cerf m'approuvait
Son sourire rayonnait comme un astre
Au hallier nocturne en plein jour.

Que craindre du rusé et du chasseur ?
Car la limpidité de l'âme est visible
A travers l'os et la peau des purs
Et leur candeur effraie le fourbe

En ce temps-là j'allais innocemment
   par la nuit courbe
J'étais une fontaine où je buvais
   à ma propre source
Une coulée d'air où je suspendais ma bouche
Ainsi boirait ma lèvre à la rivière de ta bouche
Mon âme se fortifierait à la clarté de la seule Eau.


Jacques Chessex. extrait ; "Le Temps sans temps".

Je trouve ce poème charmant, pas mal à l'aise.. avec lui je suis..

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : novembre 1, 2010  11:34

    L'aveugle.

J'ai vu tes filles, Dieu des armées
Et tout de suite j'ai aimé leurs yeux de brume
J'ai aimé leur chevelure de fougère nocturne
Et l'odeur de la menthe des ruisseaux à leurs tempes

J'ai respiré tes filles, ô Eternel
J'ai bu les gouttes de sueur à leur aisselle
La poussière de l'été à leur cou
J'ai bu leurs larmes à leurs paupières

J'ai mangé tes filles, Dieu jaloux
J'ai tenu la pointe de leurs seins entre mes lèvres
J'ai tenu leur pulpe entre mes dents
J'ai pressé ma bouche sur leur bouche noire et sur leur
   bouche blanche
J'ai happé le serpent charnu de leur langue avec ma
   langue

Maintenant je suis vieux et je suis aveugle, Dieu vainqueur
Je n'ai plus ma force d'arbre et mes mains tremblent
Que me reste-t-il de tes filles innombrables ?
Que me reste-t-il de leur rire sous mes doigts morts ?

Jacques Chessex "Le calviniste". (Grasset).

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