|
Epsilon 
Modérateur
France 
|
Date du message :
janvier 18, 2012 03:45
|
Il n'est vraiment pas sur du tout à mon avis que la poèsie d'Alain Bosquet reste dans les annales de la poèsie contemporaine , mais par contre ce découvreur intarissable par ses origines venues de l'est de l'Europe a pu saisir et appréhender et surtout mieux comprendre toute une poèsie qui serait tombée dans l'oubli sans lui ou n'aurait été découverte que bien plus tard, son don des langues et sa connaissance approfondie de l'Amérique en ont fait aussi un traducteur de très grands poètes underground de cette Amérique qui maltraite ou ignore si bien ses écrivains et ses poètes , alors penchons nous d'abord sur quelques poèmes d'Alain Bosquet avant de découvrir le traducteur merveilleux d'Emily Dichinson, de Jay Smith , de Sylvia Plath et de tant d'autres écrivains très importants .

Passage d'un poète
Le poète est passé : un remous dans l'argile se dresse en monument, avec soudain le bras qui se profile, la lèvre et l'oeil aimants ;
Le poète est passé : le ruisseau qui hésite, devient fleuve royal ; il n'a plus de repos ni de limites ; il ressemble au cheval.
Le poète est passé : au milieu du silence s'organise un concert, comme un lilas ; une pensée se pense, le monde s'est ouvert.
Le poète est passé : un océan consume ses bateaux endormis. La plage est d'or et tous les ors s'allument pour s'offrir aux amis.
Le poète est passé : il n'est plus de délire qui ne soit oeuvre d'art. Le vieux corbeau devient un oiseau-lyre. Il n'est jamais trop tard
pour vivre quinze fois : si le poète hirsute repasse avant l'été, consultez-le car de chaque minute il fait l'éternité.
ALAIN BOSQUET .Un jour après la vie (Editions Gallimard, 1984) *Ce message a été édité le 30-Oct-2009 1:18 AM par Epsilon*
|
|
Epsilon 
Modérateur
France 
|
Date du message :
octobre 30, 2009 01:17
|
Anatole Bisk, dit Alain Bosquet, né à Odessa (Ukraine) le 28 mars 1919 et mort à Paris le 8 mars 1998, est un écrivain français d'origine russe.Wikipedia

Le poète comme meuble
Le poète appartient aux objets ménagers ; on le trouve parmi les sécateurs, les pneus, les robinets, les clous : troisième étage à gauche, dans les grands magasins, où il est disponible
à des prix modérés. Tous les chefs de rayon en connaissent l'emploi. Une brochure bleue vante ses qualités. Il lui faut peu de place : un mètre cube, au maximum, dans la cuisine.
Le modèle courant consomme du pain dur avec un quart de vin. Par un jour de souffrance ou de malheur, il peut rendre de grands services
car sa spécialité, c'est un air de printemps irrésistible et doux, qu'il répand sur les murs, la machine à laver, le réchaud, la poubelle.
Alain Bosquet (Sonnets pour une fin de siècle, Gallimard, 1980)

Pollution
Monsieur le Président, elles sont polluées, elles me sont mortelles, ma Sardaigne, ma Corse, ma Tasmanie.
Monsieur le Gouverneur, elles se sont noyées, elles sont assassines, mes Lofoten, mes très blanches Cyclades, mes très vieilles Hébrides.
Monsieur le juge, elles se sont dissoutes car elles sont coupables, ma trop verte Formose, ma Martinique, ma Barbade.
Vous, Monsieur le Poète, inventez-moi une île neuve.
Alain Bosquet
|
|
-grimalkin- 
Admin famille
France 
|
Date du message :
octobre 30, 2009 04:43
|
QUELQUES APHORISMES D' "AVOIR EMPÊCHE D'ÊTRE"
Je passe tout mon temps à comprendre le temps. * Toute naissance est un acte sanglant. * Je n'ai jamais séparé le sens du contre-sens. * Je suis le révolté assis. * Poète? Nouveau-né à tout âge. * Aimer la poésie, c'est aimer le monde tel qu'il aurait pu être. * À mon âge on va de terreur en terreur. J'essaie que ce soit en dignité * Par la prose je m'exprime. Par le poème je m'extrapole. * Apprend avant toute chose l'interrogation: elle tempère l'émerveillement. * L'absolu aussi est un eczéma. * Pendant un demi-millénaire, l'art a glorifié le réel; à présent, il s'en émancipe. * Dieu: mille questions, aucune réponse
Alain Bosquet
|
|
-grimalkin- 
Admin famille
France 
|
Date du message :
octobre 30, 2009 05:30
|
Les mois de l’année.
Janvier pour dire à l’année « Bonjour ». Février pour dire à la neige « Il faut fondre ». Mars pour dire à l’oiseau migrateur « Reviens ». Avril pour dire à la fleur « Ouvre-toi ». Mai pour dire « Ouvriers nos amis ». Juin pour dire à la mer « Emporte-nous très loin ». Juillet pour dire au soleil « C’est ta saison ». Août pour dire « L’homme est heureux d’être homme ». Septembre pour dire au blé « Change-toi en or ». Octobre pour dire « Camarades, la liberté ». Novembre pour dire aux arbres « Déshabillez-vous ». Décembre pour dire à l’année « Adieu, bonne chance ». Et douze mois de plus par an, Mon fils, Pour te dire que je t’aime.
Alain BOSQUET
|
|
-grimalkin- 
Admin famille
France 
|
Date du message :
novembre 1, 2009 11:36
|
Poème pour un enfant lointain
Tu peux jouer au caillou :
il suffit de ne pas bouger,
très longtemps, très longtemps.
Tu peux jouer à l’hirondelle :
il suffit d’ouvrir les bras
et de sauter très haut, très haut.
Tu peux jouer à l’étoile :
il suffit de fermer l’œil,
puis de le rouvrir,
beaucoup de fois, beaucoup de fois.
Tu peux jouer à la rivière :
il suffit de pleurer,
pas très fort, pas très fort.
Tu peux jouer à l’arbre :
il suffit de porter quelques fleurs
qui sentent bon, qui sentent bon.
Alain Bosquet
|
|
-grimalkin- 
Admin famille
France 
|
Date du message :
novembre 1, 2009 11:38
|
J’ECRIRAI
J’écrirai ce poème,
pour qu'il me donne
un fleuve doux
comme les ailes du toucan
J’écrirai ce poème
pour qu'il t'offre une aurore
quand Il fait nuit
entre ta gorge et ton aisselle
J'écrirai ce poème
pour que dix mille marronniers
prolongent leurs vacances
pour que sur chaque toit
vienne s'asseoir une comète
J'écrirai ce poème
pour que le doute ce vieux loup
parte en exil
pour que tous les objets reprennent
leurs leçons de musique
J'écrirai ce poème
pour aimer comme on aime par surprise
pour respecter comme on respecte en oubliant
pour être digne
de l'inconnu de l'impalpable
J'écrirai ce poème
mammifère ou de bois
il ne me coûte rien
il m'est si cher
Il vaut plus que ma vie
Alain BOSQUET
|
|
Epsilon 
Modérateur
France 
|
Date du message :
novembre 2, 2009 16:18
|
Fleurir est aboutir Qui rencontre une fleur Et l'observe en passant Soupçonne à peine Le rôle d'un détail mineur
Dans l'entreprise Brillante et compliquée Qui se présente sous la forme D'un papillon offert au méridien.
Remplir le bourgeon, combattre le ver, Obtenir son droit de rosée, Régler la chaleur, échapper au vent, Eviter l'abeille qui rôde,
Ne pas décevoir la grande nature, L'attendre ce jour-là : Etre fleur est une profonde Responsabilité !
Emily *****inson.(Traduction d'Alain Bosquet)
________
|
|
Summertime 
Suisse
Messages : 4692
|
Date du message :
aout 2, 2010 05:16
|
Post jubilatoire pour moi qui ne connaissait pas Alain Bosquet comme poète et traducteur. ! Merci à vous Epsilon et Grim pour ce beau florilège de poèmes doux-amers ou plein d'un humour comme j'aime qu'il soit poétisé
|
|
-grimalkin- 
Admin famille
France 
|
Date du message :
aout 3, 2010 04:51
|
oui, Summertime, un homme doux-amer et plein d'humour. J'ai eu la chance de le rencontrer plusieurs fois chez le collectionneur , critique d'art et expert des peintre du 18ème siècle, Robert Lebel . Excellent traducteur, certes mais aussi, poète dans l'âme.
"L'HERBE
Dans la forêt aux Six Couleuvres mes bras autour d'un chêne, j'ai hurlé : "Je vais mourir." L'azur m'a répondu :" Moi, je m'en moque." Le ruisseau ne s'est pas arrêté et le caillou m'a dit : "Ce n'est pas mon affaire car je suis mort sans m'émouvoir plus de cent fois." La fourmi m'a nargué; "Je ne veux rien comprendre." Une herbe toutefois m'a paru plus aimable : "Je te recouvrirai, si tu insistes"
Alain Bosquet, Anthologie française du XXème siècle, Poésie/Gallimard
|
|
Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
|
Date du message :
aout 4, 2010 08:03
|
Toi, qu'as-tu fait..
- Toi, qu'as-tu fait de ton enfance ? - Des mots volants, des mots voleurs. - Toi, qu'as-tu fait de ta jeunesse ? - Des mots d'espoir que l'on a démentis. - Toi, qu'as-tu fait de ton bel âge ? - Des mots pour dire : "Suis-je quelqu'un ? Suis-je vivant ?" - Toi, qu'as-tu fait de ta vieillesse ? - Des mots très lourds, que je ne comprends plus. - Toi, qu'as-tu fait de cette mort ? - Des mots qui souillent le silence.
Alain Bosquet "Bourreaux et acrobates" 1989.
|
|
Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
|
Date du message :
aout 4, 2010 08:37
|
Parachutiste.
Je descendrai en parachute au milieu des complots, enportant de quoi blesser les routes, de quoi meurtrir les étangs clandestins ; j'enseignerai aux hommes des broussailles la manière de prendre sans bruit, aux enfants de la garrigue la chanson de la mitrailleuse ; je surprendrai des estafettes comme on surprend des papillons avec un grand chapeau. Tous les jours seront des jours de violence, toutes les nuits seront des nuits de punition. je me nourrirai de fusillades bleues et de plates cicatrices. Un matin l'on me retrouvera assassiné, le visage enfoui dans un faux passeport. Les hommes qui voudront m'enterrer demanderont : "Qui est-il ?" Personne ne dira : "C'est quelqu'un qui se battait pour que le caillou soit pur, pour que l'oiseau soit limpide." "Quel est son nom ? " Personne ne dira :" il a le nom de cette colline qui brille, de ce pollen qui coule, de ce gazon heureux simplement d'être vert." Puis on m'oubliera, mais d'autres trains sauteront, d'autres colonnes de soldats s'éparpilleront comme au temps des séismes, d'autres viaducs s'écrouleront, pierres plus froides que les pingouins tués.
Alain Bosquet "La vie est clandestine" 1945
|
|
-grimalkin- 
Admin famille
France 
|
Date du message :
avril 24, 2011 11:32
|
SURSIS
Aux heures lasses de ce jour, sauvé du doute et du suicide, rions un peu , et tous ensemble efforçons nous de prolonger la douce erreur qu'est notre vie, puisqu'on prétend qu'un jeune atome (dans quelle fleuir, quelle cascade ou quel poème très secret ?) consentirait , si on l'en prie avec tendresse, à retarder d'un jour ou deux la fin du monde.
Alain Bosquet, A la mémoire de ma planète (1948)
chez Pierre Seghers
|
|
Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
|
Date du message :
avril 26, 2011 13:41
|
La couleur du pain (ou de la peau).
"Le pain est noir", dit l'homme qui abrite un corbeau dans ses poumons. "Le pain est rouge", dit l'homme qui voudrait se venger de n'être qu'un homme. "Le pain est vert" dit le tricheur, le faux poète, l'homme qui aime trop les baobabs. "Le pain est bleu", dit l'homme qui préfère l'aile à son omoplate, la nageoire à son ventre. "Le pain est toujours blanc, même s'il a le goût bizarre, même s'il a d'autres couleurs", dit l'homme qui travaille.
Alain Bosquet." Le Mot peuple".
|
|
Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
|
Date du message :
avril 26, 2011 13:43
|
L'homme civilisé.
J'ai gazé quelques juifs : c'est une race affreuse, puis je me suis distrait en écoutant Mozart. J'ai fusillé des partisans : c'est la chienlit, puis j'ai humé la rose avec un tel amour !
J'ai dépecé l'Arabe : une bête de somme, puis j'ai mis des faveurs au cou de mon caniche. J'ai enterré vivants des Arméniens : les Turcs avaient raison ! puis j'ai songé au Tintoret,
à Vélasquez, à Zurbaran. J'ai réchauffé le Nègre : était-il fade, avec sa sauce au vin ! puis au bord de la mer j'ai relu Jean Racine.
J'ai arrosé ls Vietnamiens, de ce napalm qui les réduit à ce qu'ils sont : quelques cloportes, puis j'ai fait ma chanson d'homme civilisé.
Alain Bosquet. "Sonnets pour une fin de siècle".
|
|
Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
|
Date du message :
avril 26, 2011 14:10
|
Eglogue.
Et la simple tristesse. Et la pure beauté. Et le soleil qui parle. Et le lac qui frémit Et le platane ému car on va le fêter. Et l'amour du silex. Et le lézard ami.
Et l'oiseau pour lequel on invente un prénom. Et la pomme entrouverte. Et le livre qui lit sa propre page en apprenant d'oû nous venons : l'enfant, l'homme, la femme ou l'azur, qu'on élit
pour sa mansuétude. Et le fleuve à l'étroit parmi tant de glaïeuls. Et le château penché sur son oubli : en quelle année sont morts les rois ? Et la peau du plaisir qui s'est mise à sécher
comme un linge de soie sur le jeune gazon. Et les regards qu'on se renvoie, paire de gants. Et le bateau qui nous apporte l'horizon, égaré autrefois. Et le peintre intriguant
les villageois car à la place du pinceau, il caresse la toile avec un tournesol. Et la main dans la main, vaisseau contre vaisseau. Et la lèvre à la lèvre, ô chute sur le sol !
Et l'aube qui prévoit plusieurs jour en un jour. Et l'étoile qui dit que la nuit est blancheur. Et le nuage assis qui ne pèse pas lourd sur la poitrine. Et le poète qui n'a peur
ni de la fable ni des mots. Et la maison qui, traversent la rue, rejoint l'autre trottoir. Et le printemps qui dure onze ou douze saisons, sans le besoin de s'expliquer. Et le miroir
où l'on se voit multiple et clair. Et le moulin qui veut broyer le doute ainsi que le froment. Et le baiser frileux et le geste câlin comme deux écureuils dans les bras des amants.
Et le confort du sang. Et la sévérité qui saisit chaque rose et la change en cristal. Et le tendre refus : celui de s'accepter comme on accepterait l'envol de son cheval.
Alain bosquet. "Un jour après la vie" 1984.
|
|
Page 1 | 2
Messages suivants >
Dernier message
|