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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Sayd bahodine majrouh / chants de l'errance

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 10, 2011  03:44



Cercle premier : LE MESSAGE DU SOIR


Quand le vent eut frappé,
quand fut détruite la Cité de l'âme,
quand la tyrannie eut bousculé jusqu'au dernier des souffles,

le Voyageur fut jeté, ah brindille dans l'ouragan,
jusqu'au désert sans route,
vers l'exode sans but.

D'autres, nombreux, des familles entières jetées au vide, au rien, à l'égarement,
cherchant un lieu, et ne sachant,
de l'eau, et ne la trouvant.

Ou bien trouvant un puits et voyant leurs mains vides
voyant l'absence de corde et voyant un enfant,
d'une pierre insondable, révéler la vérité :
que le puits et sec depuis des siècles
et qu'ils sont des plantes déracinées.

Ô errants du désert
ne vous avais-je pas dit :
La tempête va venir
Et votre barque est pitoyable
et le torrent sera couteau, vertige, tourbillon,
des rocs se dresseront, creusant lames et gouffres
et vous verrez un Monstre, ensuite,
en chaque grain de sable, en chaque goutte d'eau.

Ne vous avas-je pas dit les profondeurs,
les déferlantes, les écrasements ?
Ne vous avais-je pas dit le naufrage,
votre esquif trop gracile,
et cet oeil effroyable où roulait une eau trouble ?

Et tant et tant ont péri
et tant et tant déjà que le Monstre a broyés !

Ne vous avais-je pas dit :
Le vent aura soufflé que vous chercherez encore
à retenir vos turbans et vos voiles
à retenir le passé hagard et dévasté
à retenir au fond de vos regards l'image _

Mais la Cité verdoyante n'est plus.
Le vent a brulé brun les pins et les coupoles.

Le vent des tyrannies, le serpent d'épouvante,
ne vous avais-je pas dit sa soif en votre sein
et qu'il ne viendrait pas de contrées si lointaines ?

Ô errants de l'exil
vous le couviez au creux de vous
et il a bousculé jusqu'au dernier des souffles !

Barbarie,
Harmonie :
Le chemin n'est pas droit, ô errants !
Et si jamais de l'une à l'autre on vous dit qu'il est droit,
ne le croyez pas, ne le croyez jamais !
Voyez les tourbillons, les remous, les cratères,
sans cesse plus barbares que la barbarie même
et voyez vos mains vides
et défiez-vous des lignes droites !

Eux tous, et le Voyageur, ah brindilles !
jetés à la dérive des temps
cloués sur un abîme en eux dans leurs yeux mêmes,
hantises héberluées qui allaient hors chemins.

Le vent était venu.
La Cité avait cessé d'être.
Les familles fuyaient.
L'horreur se faisait loi.
Le Monstre régnerait.

_ Ô amis exilés que nous étions-nous dit ?

Sayd Bahodine Majrouh (1928-1988) Adapté du persan dari par Serge Sautreau et l'auteur

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : aout 24, 2009  05:16



Bahodine Majrouh, considéré comme le plus grand poète afghan, a été assassiné à
Peshawar le 11 fevrier 1988, par les talibans (les mêmes qui ont assassiné Massoud


QUE DIRE A CEUX QUI NE VOIENT PAS

Des soupirs fusèrent du groupe d'exilés rassemblés autour du Voyageur. Celui-ci se tut,
pensif. Il reprit à mi-voix, comme se parlant à lui-même :

_ Ainsi, les dirigeants d'ici sont également aveugle. Ils ne voient ni ne savent deviner où
se tient l'ennemi. Pourchassant la voix ancestrale de leur peuple, lui imposant une parole
unique, ils assimilent à une tare répréhensible tout ce qui témoigne d'un attachement aux
racines ancestrales, et à un délit tout ce qui porte accent d'espérance nouvelle. Ils se
con*****ent eux-mêmes à une spirale de servitude et de terreur qui introduit l'ennemi
jusque dans leur demeures, ne le reconnaissant pas au milieu des convives, qui
organise par signes et ordres discrets l'agencement du prochain massacre, du carnage
de demain, de l'invasion d'ensuite, sous la houlette du Monstre et de son appétit de
Grande Dévastation...
Mais que dire à ceux qui ne voient pas ? Que dire à ceux qui font, sans le savoir, l'image
inversée du Monstre dans la pupille de la Dévastation ?

Lorsque tous repartirent après avoir salué le Voyageur, celui-ci, congratulant le dernier de
ses hôtes, sur un ton à la fois ironique et désabusé, récita lentement un vers de facture
classique, précieusement ciselé, lapidaire, laconique, et referma sa porte.

Ô amis exilés que n'aurons-nous pas dit !

Sayd Bahodine Majrouh

adapté du persan par Serge Sautreau

Yaelle-
France
Messages : 322

Date du message : aout 24, 2009  11:42


Déjà, à petite échelle....les mêmes aspects dans les petites réalités quotidiennes!
Le Monstre peut être tapi en chacun de nous....



QUE DIRE A CEUX QUI NE SAVENT PAS ?

Pour les errants, l'acceuil reçu en terre étrangère fut à la fois un soulagement et une
épreuve. Quelques-uns d'entre eux, se plaignant amèrement du comportement parfois
hostiles des populations locales, vinrent trouver le Voyageur de Minuit pour lui exposer
leur inquiètude. Il n'était pas facile, ici, d'être accepté et respecté : que faire, et comment,
face à la méfiance des autochtones ?

Après avoir longuement écouté leurs doléances, le Voyageur se laissa convaincre de
parler à son tour.

_ Jetés loin de la terre natale, venus chercher refuge ici, chez des gens ignorant tout du
Monstre,
vous avez hélas la responsabilité de leur montrer trace vive de l'imparable douleur - ce
que des insouciants supportent toujours mal.

Dites-leur :

_ Voici qu'approche la Grande Dévastation ! Apprenez à la reconnaître : douleur, malheur,
enfer ! Elle approche, elle se faufile sous nos pas, elle nous poursuit jusque chez vous et
déjà elle vous guette. Ah, de grâce aidez-nous si vous voulez vous aider vous-mêmes !

Dites-leur :

_ Voici que frappe à votre porte la Grande Dévastation ! Soyez vigilants, ô amis ! Ne
permettez pas que quelques-uns, chez vous, concluent un pacte avec le Monstre. Ne
permettez pas que l'on vous conduise du sommeil à l'oubli. Ne permettez pas que la
porte soit ouverte au fléau.

Dites-leur :

_ Voici que gronde la tempête au-dessus de vos toits, et voici que le sol va rouler sous
vos pieds. Et vous avez bâti de paille et de boue séchée ! Et vous avez fondé foyer sur le lit
du torrent qui vient !

Le Voyageur, après une pause :

_ Mais qui sait comment réagit l'insouciant face à l'annonce du danger ? Empêcheront-ils
les lâches, les opportunistes, les traîtres _ et il y en a toujours ! _ de livrer à leur tour leur
pays au Monstre ?

Ils vous disent que vous avez fui, abandonné le combat, et que la peur vous a conduit
chez eux. Mais eux-mêmes n'ont pas connu l'épreuve de l'envahissement par le Monstre.
Ils n'en sont pas à l'heure du combat, avec ses replis, ses avancées, ses deuils et ses
victoires.

Dites-leur l'approche de la Grande Dévastation, dites-leur la menace qui pèse sur eux
comme elle a brulé sur vous, dites-leur de faire face et que nous sommes des frères,
mais ne les choquez pas nine les scandalisez, et dites-vous que, pour vous, l'heure a
sonné de rendre coup pour coup au Monstre, et, mille et mille coups d'épingles, de tenter
de dévaster sa Dévastation !

Sayd Bahodine Majrouh
"chants e l'errance"





Epsilon
Modérateur
France

Date du message : aout 25, 2009  02:43


Chants de l'errance (extrait)


-Les démons à visages humains
Têtes de buffle et pieds de fourmis
Qui voient le bien dans la laideur et le beau par le crime
Jour et nuit à présent piétinent la terre sacrée
Sacrée malgré l'affront l'assaut et la souillure
Malgré les sept armées du viol
Sacrée sans fin sacrée même si le trouble gagne
Le repos éternel des architectes en humanité
Ici
Dans le sol immobile de la mort.
Je vis distinctement des larmes glisser sur son visage
Les yeux au loin me traversant comme l'air
Le grand Sanâ'î poursuivit:
-Je vois aujourd'hui parmi vous ô mes fils
Des prétendants en foule à rêver de pouvoir
Et des foules de mes fils en exil
Egarés ignorants désarmés face
Aux ambitieux dévots aux avides dévoués
Et j'avais dit il y a longtemps pour eux
Ces nouveaux venus des temps de ruine et de malheur
Fascinés par le pouvoir et marchandables à merci
Ne rêvent en fait que domaines et jardins
Luxe puissance et gloire
Coeurs sans raison ni loi
Visages lunaires intelligences ténébreuses
Nids d'aigle et colères de faucon
Yeux de vautour et langues de perroquet
Ils se pourchassent entre eux aussi durement
Qu'ils massacrent les justes
Dénonçant l'un comme mécréant et l'autre comme pécheur
Démons grimaces à visage humain
Présences du mal aux cotés du monstre
Ils sont le monstre et sa tyrannie
Et qui se réjouirait de leur tyrannie
A ceux là qui ont parole fleuve et connaissance nulle
Mais en vérité le repos des architectes n'est pas troublé
Dans le sol immobile de la mort
Les sages tissent la trame du ciel mobile de la vie
Les enfants de ce sol et de ce ciel
Les enfants en beauté et en vérité
En vérité triompheront des armées de l'enfer
Va retourne en ton exil et dis le à mes fils
Ici dans le sol immobile de la mort les sages de ce pays
Tissent la trame d'un ciel où seuls crient les oiseaux.

Sayd Bahodine Majrouh



-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : aout 25, 2009  04:01


L'ARBRE DU SENS ET LA HACHE DES REVOLUTIONS

Le spirituel, ô amis, est un très vieil arbre, et les torrents des temps de ruines ne l'ont
jamais déraciné. Ses racines enfoncent l'esprit dans la matière. Son tronc appuie le
conscient sur l'inconscient.

Ses deux branches maîtresses sont la sagesse et l'amour. La profusion de ses ramures
exalte les sciences et les arts, la connaissance et la poésie. Des fleurs de sang
paraissent, et des fruits très amers, en tel endroit de ce grand arbre ; mais ces fleurs et
ces fruits se fanent et pourrissent vite. Leur couleur flamboyante et leur goût trompeur
n'empoisonnent que les ignorants, et le vieil arbre reste à jamais l'arbre du sens.

Mais il est aujourd'hui bien menacé, ô amis ! Des fleurs douteuses l'envahissent avec
leurs fruits menteurs. Et des mains que manipule le Monstre ont empoigné la hache des
révolution. Et le Monstre attend votre complicité abusée, de votre souffrance, de votre
égarement que vous joigniez vos mains à celles qui déjà veulent manier la ténébreuse
hache.

Mais si vous résistez à cette tentation, si vous dépistez la ruse dans le principe, ô amis, ni
le fer de la hache ni les terreurs ni les violences n'auront raison du très vieil arbre, qui est
vous-mêmes. Il demeurera, avec ses nouvelles pousses et ses rides ancestrales, et il
sera comme vous serez.

Le Voyageur sentit le peu d'écho. Un désarroi profond empêchait les exilés d'entendre
ces paroles. Les visages se dérobaient dans la méfiance et l'accablement, ou bien
n'offraient que doute, aigreur, irritation. On errait dans le désert de l'exil, et les uns et les
autres avaient soif de pouvoir de servitude et domination. On croyait distinguer un
principe, on en accompagnait la ruse, et le temps piègeait tout. Le voyageur, alors, prit
parti de se taire. Dans les palabres, il observa, il observa. Dans le silence, il fit silence.


Sayd Bahodine Majrouh

("La sagesse et l'amour" hélas ! hélas !, nous en sommes loin ! On comprend pourquoi
on a fait taire à jamais cette voix !)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 8, 2011  03:28

j'ai retrouvé ceci, qui explique bien cela !....
******

Quelques LandaysNotice : Ces couplets ne sont pas l’œuvre de Majrouh : ils n'ont été
que recueillis et compilés dans son livre, ce qui explique leur présence dans cette page.

"Hier soir j'étais près de mon amant, ô veillée d'amour qui ne reviendra plus !
Comme un grelot, avec tous mes bijoux, je tintais dans ses bras jusqu'au fond de la nuit."

***
Pose ta bouche sur la mienne
Mais laisse libre ma langue pour te parler d'amour.

***
Déjà le coq maudit et son triste chant de départ,
Et mon amant s'en va comme un oiseau blessé.

***
Donne ta main mon amour et partons dans les champs
Pour nous aimer ou tomber ensemble sous les coups de couteaux.

***
Reviens percé des balles d'un ténébreux fusil,
Je coudrai tes blessures et te donnerai ma bouche.

***

Ô tombe ruinée, ô briques dispersées, mon bien-aimé n'est plus que poussière
Et le vent de la plaine l'emporte loin de moi.

***
En secret je brûle, en secret je pleure,
Je suis la femme pashtoune qui ne peut dévoiler son amour.

Le suicide et le chant. Poésie populaire des femmes pashtounes, Sayd Bahodine
Majrouh (trad. André Velter), éd. Les Cahiers des Brisants, 1988