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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Rouben melik l'arménien/aux portes de la mémoire

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 13, 2011  03:02


La Légende arménienne

La légende arménienne au coin de la misère,
Sur le disque cassé des nuits occidentales,
Dans les chambres d'hôtel aux murs des cathédrales
La légende arménienne a bercé la lumière.

La légende arménienne aux lèvres de la mer,
Aux rêves de l'enfant dans les villes sans rues,
Dans les mains sans travail dans les bouches vaincues,
La légende arménienne enterre sa misère.

C'est la légende aux trois mille ans des émigrés,
Chambres d'hôtel pavés de bois et les vieux ports,
Et les carreaux du ciel sur les fronts séparés,
Chambres d'hôtel des Arméniens et passeports.

La légende arménienne aux pas des capitales,
Aux doigts de la danseuse, au village oublié,
Sur les cordes du thâr, au village oublié,
La légende arménienne aux pas des capitales.

Plaines de l'Orient et les noms familiers,
Dans les miroirs du temps sur les portes en croix
Dans les rires les pleurs les livres les cahiers
C'est la légende à la page une ou trente-trois

C'est la même légende au fond des ressemblances
Des trois mille ans des trois millions de l'une ou l'autre
Dans l'une ou l'autre nuit au fond des espérances,
La légende arménienne est la nôtre et la vôtre.

La légende arménienne aux murs des cathédrales
Dans la seule montagne enterre sa misère,
La légende arménienne a le point de lumière
Et donne le soleil aux plans d'hydrocentrales.

Rouben MELIK (La Procession – 1942-1984 Ed. messidor- Temps Actuels & Rougerie)




Ce bruit de portes ma mémoire
Comme on s'y fait de vivre mal.
Que ce soit l'orgue d'une foire
Ou la fleur de tulle d'un bal

C'est longtemps avant qu'on ne parte
Avant que l'aube n'ait changé
Le bleu du ciel sur une carte
Que l'on devient cet étranger,

Que l'on regarde son visage
Comme pour la dernière fois
Et que l'on devine son âge
Aux déchirures d'une voix.

Mémoire avec toutes ces choses
Que l'on sait bien qu'on laissera
Ce mal de vivre qui repose
Si près du cœur s'y brisera.

Que ce soit l'orgue d'une foire
Ou la fleur de tulle d'un bal,
Ce rien d'un air dans la mémoire,
Cette couleur qu'on verra mal

Ils sont de loin comme on emporte
Avec sa vie un air de rien,
Si près du cœur ce bruit de portes
Comme un battant qui va et vient.

Rouben MELIK




Les palais de la guerre

Pour la prochaine mort éveillez les enfants
Pour le prochain désir du soleil acclamé ;
Pour la prochaine entente appelez les mendiants,
Pour le prochain démon du silence affamé.

Aux vagabonds de la douleur croisons le fer ;
Les palais de la guerre ont du rêve à vous vendre ;
Des nuits de veille chaude à couver sous la cendre,
Et de la chair de taille à faire un cœur amer.

Rouben MÉLIK (Extrait de « La Procession »)


-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : mai 21, 2009  06:47



ROUBEN MELIK: Fusillés

A la mémoire de Missak Manouchian



Midi minuit dans tous les champs tentaculaires
Sur tous les fronts collés aux murs des fusillades,
Midi minuit collés au cou des camarades
Sur tous les murs chaussés de sang d’hommes d’affaires.

Douze matins d’hiver douze fleurs de printemps,
Pour crever les yeux sûrs pour torturer la vie,
Pour clouer la misère au marché de la vie,
Douze balles d’acier douze mots de printemps.

Dans les veines du temps dans la tête du sourd
La mort bat le rappel le temps cogne à la tempe,
Dans les mains de l’aveugle à la lèvre d’amour
Le temps meurt à chaque heure et glisse sous la rampe.

Dans la cellule à coins perdus midi minuit
Le soleil passe et frappe au ciel interminable
Le soleil tombe au fond du ciel interminable
Dans la baraque à coins perdus midi minuit.

Les flaques sous les pas, les lacs sous les paupières,
Les con*****és de droit commun les assassins
Sur les corps matraqués, les voleurs de lumières
Les meurtriers de grands chemins, les spadassins.

Douze flèches de sang douze doigts de douleur
Pour clouer la misère au masque du silence,
Pour crever les yeux sûrs, pour hurler le silence
Douze miroirs sans tain douze corps sans douleur.

Sur les tombeaux pavés d’argent des bacch*****es
Midi sonne minuit au flanc des barricades,
Sur tous les rails tordus au roc des mitraillades
Midi sonne minuit aux murs des capitales.


ROUBEN MELIK

« La Procession » -



à faire trembler les murs des capitales...

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : mai 21, 2009  06:50


VOYAGEUR(EUSE)

Ce sont de grandes herbes folles
Dans cette plaine ouverte au vent,
Un arbre au feuillage dément,
Un plumage d'oiseau s'y colle.

Va voyageur des hautes terres,
Tout le désert enfle tes mains
Sans qu'il soit vrai qu'aux lendemains
Il ne reste que la poussière.

Ce ne sera que le murmure
Qu'on écoute dans les sentiers,
Le bruit que font tous les métiers
Dans le village en bas qui dure.

Et qu'il sonne une heure à l'église
Tu n'en comptes plus les échos
Toi qui vas répétant les mots
Qu'une bouche ne les redise.

Si seul déjà que tu t'en ailles
Suivant le glissement des eaux,
Et qu'il monte au soir des plateaux
Encore un appel des sonnailles

Vers un feu aussi loin qu'il brille
Reviens, voyageur (euse), redescends
La colline, et comme un passant
Fais le geste d'ouvrir la grille.

       Rouben Mélik   



Berceuse

Mon enfant dort avec les fleurs
Elle a sa ville à décorer
Elle a son rêve à protéger
Prenez sa main

Elle a ses fleurs à partager
Mon enfant dort prenez sa main
Elle a pendu à un soleil
Un ruban rose et un nuage

Une enfant dort avec les fleurs
Sur l'oreiller de la misère
Elle a son rêve à découper
A petit jeu

Prenez sa main
Elle a construit au coin du feu
Une maison pour abriter
Toute la terre

Mon enfant dort avec les fleurs
Je coupe et lie à une fleur
Une autre fleur pour mon enfant
Elle a un parc à dessiner

Et sur l'étang
Une fleur prend soleil
De la mort à la vie

Rouben Melik





Epsilon
Modérateur
France

Date du message : mai 21, 2009  06:53


L’inventivité rigoureuse de Ruben Melik .Article paru le 23 mai 2007
Décès . Le poète est mort lundi. Un autre poète, Jean-Baptiste Para, lui rend hommage.

Ruben Melik nous a quittés. Pour tous ceux qui l’ont connu, son élégance et sa discrétion
donnaient une couleur particulière à son affectueuse présence humaine. D’ascendance arménienne,
il était né à Paris en 1921. « Ruben je viens, mon nom le dit, des autres zones », écrivait-il
dans le Veilleur de pierre. À la Fête de l’Humanité, nous avons plusieurs fois déjeuné ensemble
dans un stand arménien. La - fidélité à ses racines était chez Ruben Melik une forme de
tendresse, elle était aussi mémoire d’une - tragédie. Il savait que ses racines doivent être pour
l’homme le lieu premier de son essor, mais qu’elles se dessèchent et se sclérosent dans le repli
identitaire.

Derrière ses fines lunettes cerclées d’or, ses yeux toujours s’illuminaient lorsqu’il évoquait
ses anciens professeurs, Jacques Decour, Ferdinand Alquié et Gaston Bachelard. Engagé dans la
Résistance, il avait fait partie du comité de Libération du 18e arrondissement de Paris. Chargé
de mission au ministère de l’Éducation nationale puis au ministère des Affaires culturelles dans
les années 1954-1970, producteur et critique à la radio, directeur littéraire des Éditeurs
français réunis, membre du comité de la revue Europe, la poésie fut toujours au coeur de son
existence. C’est lui qui veilla au destin de la célèbre collection « La Petite Sirène » où furent
publiés nombre de poètes majeurs de notre temps, de Nazim Hikmet à Yannis Ritsos, de Guillevic à
Aïgui, de Bernard Vargaftig à Lionel Ray. C’est lui aussi qui dirigea une très belle Anthologie
de la poésie arménienne des origines à nos jours (1973).

En 1946, Joë Bousquet avait été l’un des premiers à - saluer les débuts poétiques de Ruben
Melik : « Je me sens attiré vers l’oeuvre de ce jeune poète, d’abord parce que j’y rencontre une
notion très virile de l’espoir, un optimisme nourri de force et non d’illusion ; et pour d’autres
raisons aussi, dont l’une ne manque pas de pédanterie : il réussit la grande strophe en
alexandrins sans épouser les rythmes qui nous ont lassés d’elle… » C’était remarquer d’emblée
l’originalité de ce poète, dont la magie du verbe aura toujours mêlé des accents très neufs et
singuliers à une - intense mémoire de la poésie française classique, tout particulièrement celle
de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle.

« Le classicisme n’est que la corde la plus tendue du - baroque », observait Francis Ponge. Et
sans doute est-ce dans le même sens que Ruben Melik comprenait le classicisme. C’était chez lui
une - façon de manifester une haute exigence, de poursuivre sa route sans concession à - aucune
mode, de respecter et de casser d’un même geste le vers classique pour lui offrir la chance d’une
nouvelle articulation. Ce travail sur le vers lui permettait de donner au poème une architecture
ample et inquiète, riche de nuances, de surprises, d’ouvertures imprévues et de - fécondes
déviations. Comme le remarquait Marie-Claire Bancquart dans un essai publié en postface à la
Procession : « Cette clarté, cette régularité presque ostentatoire, sont employées par Ruben
Melik pour dire une immense dérive qui, par elles, est renfermée dans une forme en - apparence
fixe. » Outre la Procession, livre dans lequel il avait réuni et redistribué - selon un ordre
architectural et non chronologique l’ensemble de ses oeuvres parues de 1942 à 1984 (Messidor-
Rougerie, 1984), on lira et relira Ruben Melik dans un autre volume essentiel qui rassemble ses
poèmes des années 1989-1994 : En pays partagé (Le Temps des cerises - Les Écrits des forges,
2000). En attendant, peut-être, la parution de poèmes inédits…

Jean-Baptiste Para

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : mai 21, 2009  12:24


ELEGIE 12

sois la semblance en moi de l'amour que tu fus
sans passé ma vivante à jamais à ne croire
Où sera de t'attendre après quoi le refus
après toi me rassemble au passé sans mémoire
A n'être en moi que toi. Sois la semblante en moi
de qui ne meurt ne sait de quel amour pour quelle
attente que sera l'autre amour sans mémoire
après moi sans passé. Qui sera l'autre qu'elle
A quel moment de moi la double part de la
mémoire où je la traîne en moi? Sois le partage
En moi la ressemblance et la mort au-delà
D'avoir été sans l'autre amour et ni l'otage
Après moi de ta mort. Je me viendrai de toi
par des chemins de terre où tu seras passée
Avant cela qui fut un tremblement d'étoi
le à travers ton absence et la mort caressée
À peine qu'un sourire autre part que l'espace
où tu seras ma morte en moi ta ressemblance
Et mon refus de toi que morte. A qui ne passe
à quoi lui dire où l'ombre encore est en balance
À mesure d'amour avec cet arbre et son
feuillage, avec le mur autour de toi, la rue
Et la fenêtre avec l'enfance et la leçon
du soir, la table étroite, et la chance courue
En moi que tu seras la ressemblante sans
désir que désiré, sans amour que d'absence
Autre part que ce corps qui ne fut que naissant
Dans sa mort à ne croire à quelle obéissance ?

Rouben Melik

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : aout 21, 2009  11:55



RÉSISTANCE GROUPE ASIANIA


Pour la prochaine mort éveillez les enfants
Pour le prochain désir du soleil acclamé ;
Pour la prochaine entente appelez les mendiants.
Pour le prochain démon du silence affamé.

Aux vagabonds de la douleur croisons le fer ;
Les palais de la guerre ont du rêve à vous vendre,
Des nuits de veille chaude à couver sous la cendre,
Et de la chair de taille à faire un cœur amer.

Pour le prochain salut par feuilles et par fleurs,
Pour la prochaine école enchaînez les troupeaux ;
Pour le prochain départ du partage des pleurs,
Pour la prochaine attente éborgnez les tombeaux.
*
À double temps, à temps perdu les clochent cognent,
Et roulent le temps mort, le temps mesquin et rognent
Le temps ; le temps chagrin, le temps de voir l'aiguille,
Le temps d'entendre errer une aile sur la bille.

Des mains saignent, et des yeux, et des bras, des seuils,
Et des corps, et des cœurs, des femmes et des tombes ;
Et des lits, et des feux, des hommes et des bombes,
Des fleurs payent, et des champs, et des rocs, des deuils.

Côte à côte, débris, le crime a la parole,
Le crime préparé, le crime a le beau rôle,
Et des ruines pour rire, un crime vient du vide.
Par la face du rire, un crime tord sa ride.

Rouben Melik



Paris, le 15 avril 1943, Anthologie Poésie de la Résistance et de la déportation, J.FC


(voilà un pur chef d'oeuvre ! )

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 8, 2011  03:40

en flânant sur le net, j'ai trouvé cet extrait que j'ai tiré de son contexte car il se suffit à lui-
même :


Essentiel est mon rêve, et le rêve des hommes
Aux gestes libérés salués sur les grèves.
Homme des continents où j’accomplis ma somme
J’en appelle à mon nom pour justifier vos rêves.

.....................................................................
.
D’autres hommes suivront les routes maritimes
Où je deviens Colomb entre Dieu et le diable,
Entre mon âme et moi où je comble l’abîme
En mon nom justifié d’un homme misérable.

Petits navigateurs de nos saintes collines,
Moi le navigateur je dis : c’est autre chose
De racler un miracle et sonner les matines
Et transformer le monde en sa métamorphose.

Rouben Melik