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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Hommages aux poètes

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : avril 5, 2012  03:26


À Lautréamont

N'importe où je me mettais à creuser le sol espérant que tu en sortirais,
j'écartais les maisons et les forêts pour voir derrière.
J'étais capable de rester toute une nuit à t'attendre, portes et fenêtres ouvertes
en face de deux verres d'alcool auxquels je ne voulais pas toucher.
Mais tu ne venais pas
Lautréamont.
Autour de moi des vaches mouraient de faim devant des précipices
et tournaient obstinément le dos aux plus herbeuses prairies,
les agneaux regagnaient en silence le ventre de leurs mères qui en mouraient,
les chiens désertaient l'Amérique en regardant derrière eux
parce qu'ils auraient voulu parler avant de partir.
Resté seul sur le continent,
je te cherchais dans le sommeil où les rencontres sont plus faciles.
On se poste au coin d'une rue, l'autre arrive rapidement.
Mais tu ne venais même pas,
Lautréamont,
derrière mes yeux fermés.
Je te rencontrais un jour à la hauteur de Fernando Noronha
tu avais la forme d'une vague, mais en plus véridique, en plus circonspect,
tu filais vers l'Uruguay à petites journées.
Les autres autres vagues s'écartaient pour mieux saluer tes malheurs.
Elles qui ne vivent que douze secondes et ne marchent qu'à la mort te les donnaient en entier,
et tu feignais de disparaître comme elles,
pour qu'elles te crussent dans la mort leur camarade de promotion.
Tu étais de ceux qui élisent l'océan pour domicile comme d'autres couchent sous les ponts
et moi je me cachais les yeux derrière des lunettes noires
sur un paquebot où flottait une odeur de femme et de cuisine.
La musique montait aux mâts furieux d'être mêlés aux attouchements du tango,
j'avais honte de mon coeur où coulait le sang des vivants,
alors que tu es mort depuis 1870,
et sans un goutte de sang
tu prends la forme d'une vague pour faire croire que ça t'est égal.

Le jour même de ma mort je te vois venir à moi
avec ton visage d'homme.
Tu déambules favorablement les pieds nus dans de hautes mottes de ciel,
mais à peine arrivé à une distance convenable
tu m'en lances une au visage, Lautréamont.

Jules SUPERVIEILLE

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : février 16, 2009  03:21

Jean L'Anselme .poème . Avec un clin d’œil à André Breton

L’AMOUR FOU

Je suis à toi comme la sardine est à l’huile,
le maquereau au vin blanc, le loup au
fenouil, le brochet au beurre blanc.
Je suis à toi comme la glace est à la pistache,
le poulet aux hormones, la soupe à la
grimace, mon père avec la bonne.
Je suis à toi comme le vinaigre est à l’estragon,
la pêche à l’espadon, la salade aux lardons,
les gaîtés à l’escadron.
Je suis à toi comme le moutard à sa nourrice,
le motard à la police, les aristos à la lanterne,
les peupliers à la poterne.
Je suis à toi comme le yaourt est à la vanille, ton
sexe au parfum de glaïeul, le petit salé
aux lentilles, la mémère à son épagneul.
Je suis à toi comme tu es à moi, comme le ver
est à soie, comme l’avenir est à nous,
comme le garde est à vous, comme le train
est à l’heure.
Je suis à toi
comme les tiques aux bœufs.
On dit n’importe quoi
quand on est amoureux.

N.B. – Soyons honnête quand je dis « ton sexe au parfum de
glaïeul », ce n’est pas de moi mais d’André Breton.

Jean L’Anselme « La chasse d’eau » (Rougerie Ed., 2004)

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : février 16, 2009  03:24

HOMMAGE A NERVAL

L'impossible voeu   

J’aurais aimé dans les temps anciens devenir
Un vrai frère attentif pour Gérard Labrunie
Qui devenu Nerval sut toujours revenir
S’enchanter et rêver au pays de Sylvie.

En des temps plus anciens encor le souvenir
D’un manoir Louis Treize aux façades jaunies
M’appelle près d’une belle venant ouvrir
A tout amour fenêtre de mélancolie…

« Suis-je Amour ou Phébus ? » demandait le poète
Que déjà délaissaient l’amour et le soleil.
Une perfide nuit enténébrait son ciel,

Vers Aurélia priant il poursuivait sa quête…
Ah ? que n’ai-je été là pour écarter le fiel
Et la corde atroces de son dernier sommeil.

Georges Emmanuel Clancier      

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : février 16, 2009  11:21

Bel hommage dans ce poème d'Emile Nelligan à Georges Rodenbach découvert sur un ancien post!

***
A GEORGES RODENBACH

Blanc, blanc, tout blanc, ô Cygne ouvrant tes ailes pâles,
Tu prends l'essor devers l'Éden te réclamant,
Du sein des brouillards gris de ton pays flamand
Et des mortes cités, dont tu pleuras les râles.

Bruges, où vont là-bas ces veuves aux noirs châles ?
Par tes cloches soit dit ton deuil au firmament !
Le long de tes canaux mélancoliquement
Les glas volent, corbeaux d'airain dans l'air sans hâles.

Et cependant l'Azur rayonne vers le Nord
Et c'est comme on dirait une lumière d'or,
Ô Flandre, éblouissant tes funèbres prunelles.

Béguines qui priez aux offices du soir,
Contemplez par les yeux levés de l'Ostensoir
Le Mystique, l'Élu des aubes éternelles !

Emile Nelligan

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : février 18, 2009  01:42

Le poète

Travailleur
Comme eux tous.

Vivant le même temps
De machines, de bruit,
De guerre, de journaux.

Les mêmes problèmes
De nourriture, de logement,
D'impôts.

Citoyen,
Comme eux tous.

Préoccupé,
Comme eux,

Par les problèmes du présent,
Du futur.

Rêvant
De cette société

Où tous
Auront loisir d'écrire.

Guillevic (Le poète, dans "Inclus" - poème n°132, Gallimard, 1973)

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : février 18, 2009  02:08

Ballade de l'âme de Paul Verlaine

Bien qu'il ait l'âme sans rancune,
Pierrot dit en serrant le poing :
" Mais, sacrebleu, je n'ai nul point
De ressemblance avec la lune !

" Ô faux sosie aérien !
Mon nez s'effile, elle est camuse ;
Elle a l'air triste ! Je m'amuse
De tout, un peu, beaucoup, de rien.

" On la dit pâle ! Allons donc ! jaune !
Moi seul suis blanc comme les miss.
Elle est chaste autant qu'Artémis,
Je le suis aussi, comme un faune.

" N'importe ! Dès qu'elle a penché
Son front : " Bonsoir, Pierrot céleste ! "
Dit l'un ; un autre dit : " Ah ! peste !
" Pierrot, ce soir, a l'oeil poché. "...

CATULLE MENDES

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : novembre 17, 2009  12:28

Rainer Maria Rilke écrivait à Lou Andréas-Salomé, en 1903..
"je me levai la nuit et cherchai mon volume préféré de Baudelaire, "les petits poèmes
en prose", et lus à haute voix le plus beau poème qui porte le titre "A une heure du matin"
Quelle étrange communauté règnait entre nous, surtout la même misère et peut-être la
même terreur!"

A une heure du matin.

Enfin seul! On entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et
éreintés. Pendant quelques heures, nous possèdons le silence, sinon le repos.
Enfin! la tyrannie humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par
moi-même
Enfin! il m'est donc permis de délaisser dans un bain de ténèbres! d'abord,
un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude
et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde....

Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et
m'enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. Ames de ceux que j'ai
aimés, âmes de ceux que j'ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de
moi le mensonge et les vapeurs corruptrices du monde; et vous Seigneur mon
Dieu! accordez-moi la grâce de produire quelques beaux vers qui me prouvent à
moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur
a ceux que je méprise!
Charles Baudelaire , (extrait).

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : novembre 17, 2009  13:04

Hommage à jules Verne.

Nos souvenirs ont parcouru
Vingt mille lieues sous les mers
Frôlant les vaisseaux disparus
Les noyés aux lèvres amères..

J'ai perdu la trace aujourd'hui
Des trois Anglais du Pôle Nord
Les jours s'en vont les ans ont fui
Les grands aventuriers sont morts

Les capitaines de quinze ans
En ont quatre-vingts bien sonnés
Les flots qui s'en vont moutonnant
Emportent épaves les années

Je cherche au centre de la terre
Les deux explorateurs errants
Comme eux je vais je viens et j'erre
Enfant du Capitaine Grant...

Les nuages glissent dans les nues
Le coeur attend le coeur espère
Nos souvenirs ont parcouru
Vingt mille lieues sous les mers.

Claude Roy "Clair comme le jour"



*Ce message a été édité le 17-Nov-2009 1:05 PM par Marie-elisabeth*




Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 18, 2009  01:00

On doit toujours quelque chose à quelqu'un en poèsie , le reste c'est la part de génie ou
d'inspiration? Merci Marie-Elisabeth pour ces hommages!

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 18, 2009  04:23

très beaux tes poèmes, Marie-Elisabeth.toujours bien choisis comme toujours.

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 23, 2009  04:03


Ballade de l'âme de Paul Verlaine

Bien qu'il ait l'âme sans rancune,
Pierrot dit en serrant le poing :
" Mais, sacrebleu, je n'ai nul point
De ressemblance avec la lune !

" Ô faux sosie aérien !
Mon nez s'effile, elle est camuse ;
Elle a l'air triste ! Je m'amuse
De tout, un peu, beaucoup, de rien.

" On la dit pâle ! Allons donc ! jaune !
Moi seul suis blanc comme les miss.
Elle est chaste autant qu'Artémis,
Je le suis aussi, comme un faune.

" N'importe ! Dès qu'elle a penché
Son front : " Bonsoir, Pierrot céleste ! "
Dit l'un ; un autre dit : " Ah ! peste !
" Pierrot, ce soir, a l'oeil poché. "...

Catulle MENDÈS

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 23, 2009  08:06


ANTONIN ARTAUD

Je n'ai pas la voix pour faire ton éloge, grand frère.
Si je me penchais sur ton corps que la lumière va éparpiller,
Ton rire me repousserait.
Le cœur entre nous, durant ce qu'on appelle improprement
un bel orage,
Tombe plusieurs fois,
Tue, creuse et brûle,
Puis renaît plus tard dans la douceur du champignon.
Tu n'as pas besoin d'un mur de mots pour exhausser ta vérité,
Ni des volutes de la mer pour oindre ta profondeur,
Ni de cette main fiévreuse qui vous entoure le poignet,
Et légèrement vous mène abattre une forêt
Dont nos entrailles sont la hache.
Il suffit. Rentre au volcan.
Et nous,
Que nous pleurions, assumions ta relève ou demandions :
« Qui est Artaud ?» à cet épi de dynamite dont aucun
grain ne se détache,
Pour nous, rien n'est changé,
Rien, sinon cette chimère bien en vie de l'enfer qui prend
congé de notre angoisse.

RENE CHAR

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : mai 18, 2011  12:11

   Dans la rue.

Dans la rue
j'ai suivi le poème de Senghor
Femme nue femme noire

jusqu'à voir s'éteindre le jaune
et qu'au milieu du vert surgisse le bleu

sous le bleu du ciel.

Au bord du fleuve
j'ai regardé les femmes préparer les adjectifs
que l'on trouve dans le poème de Senghor

C'est un travail plus dur
de les préparer
que d'écrire le poème

pour que l'adjectif jaune
résiste
il faut battre la toile contre l'eau du fleuve
s'y mettre de tout son corps
même si le coeur ne suit pas

A quoi rêvent les jeunes filles
dont les bras s'épuisent à cogner le jaune
contre le gris du fleuve

à quoi pense cette jeune femme
dont le dos sert de cabane à l'enfant
et qui s'épuise à cogner le vert sous le bleu du ciel ?

J'ai traversé la mer et le désert
l'eau le sable et le manque d'eau
pour suivre dans les rues le poème de Senghor.

C'est au pied des vignes
que le vin explose.

Yvon Le Men.   "Besoin de poème"

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : mai 18, 2011  13:05

J'écoute au fond de toi.. ( 100 Lignes-Paroles pour Senghor)

J'écoute au fond de toi le chant fièvreux de l'enfance
Mélopée traversant Saloum et que berce solitude sérère
Litanie de Joal et ses lieux portés en bandoulière
pour que les mots jadis entendus jamais ne s'affadissent

Ton nom remontant à sa source désinvente l'oubli
Aux deux point cardinaux de nos silences rédimés
Mais qu'importe le sens de nos blessures d'adultes
Si demeure la joie matricielle que nous devons à personne

Se souvenir, simplement se souvenir...
Tu as raison d'emprunter le sentier à rebours
Entre filaos et flamboyant caressé le vent tamarinier
L'essence des jours insolents de tendresse rétive

Je te rejoins dans la colère créole de nos nuits incendiées
Balançant entre ségas et saudades d'un seul trait nègre
Sous le signe des Signares dans l'exil de leurs bras
Nos mères ont le courage des reines de Saba

Elles nous disent chaque jour indomptée absence
Des mots masqués par l'impudence des alizés
Et ces cyclones qui portèrent longtemps prénoms de femmes
Déboussolant nos corps en leurs périples méridiens

Il nous faut boire aux livres qu'elles posent dans nos yeux
Les mots délectables aux parfums de fruits mûrs
Pour ensemencer les poèmes qu'il nous reste à écrire
Lorsque le temps viendra de psalmodier Royaume d'Enfance...


Michel Ducasse "Mémoire Senghor"

poète et journaliste, né à l'île Maurice en 1962
Il a récemment particcipé à l'ouvrage "Mémoire Senghor", 50 écrits en hommage
au centenaire du poète-président, Leopold Sedar-Senghor publié par les Editions
Unesco.


Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : février 3, 2012  05:01

Charles Baudelaire.

Maître, il est beau ton Vers ; ciseleur sans pareil,
Tu nous charmes toujours par ta grâce nouvelle,
Parnassien enchanteur du pays du soleil,
Notre langue frémit sous ta lyre si belle.

Les Classiques sont morts ; le voici le réveil ;
Grand Régénérateur, sous ta pure et vaste aile
Toute une ère est groupée. En ton vers de vermeil
Nous buvons ce poison doux qui nous ensorcelle.

Verlaine, Mallarmé sur ta trace ont suivi.
O Maître tu n'es plus mais tu vas vivre encore,
Tu vivras dans un jour pleinement assouvi.

Du Passé, maintenant, ton siècle ouvre un chemin
Où renaîtront les fleurs, perles de ton déclin.
Voilà la Nuit finie à l'éveil de l'Aurore.

Emile Nelligan.
"premiers poèmes"

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