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Auteur

Sujet : Le chariot d'or: symphonie héroïque d' albert samain

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 2, 2011  03:34

Le chariot d'or: symphonie héroïque d'Albert Samain (1858-1900)

LES ROSES DANS LA COUPE
ELEGIES
INTERIEUR
EVOCATIONS, (1886-1900)
SYMPHONIE HEROÏQUE, (1888-1900)




LES ROSES DANS LA COUPE



      p5

Une coupe en cristal d' eau pure à demi pleine,
Où baigne, solitaire et suave, une fleur,
Une rose de chair, d' idéale couleur,
Et qui fait défaillir un ciel à son haleine.
A S


      p7

Poème " Versailles " octobre 1894 :
I
Ô Versailles, par cette après-midi fanée,
Pourquoi ton souvenir m' obsède-t-il ainsi ?
Les ardeurs de l' été s' éloignent, et voici
Que s' incline vers nous la saison surannée.
Je veux revoir au long d' une calme journée
Tes eaux glauques que jonche une feuillage roussi,
Et respirer encore, un soir d' or adouci,
Ta beauté plus touchante au déclin de l' année.


      p8

Voici tes ifs en cône et tes tritons joufflus,
Tes jardins composés où Louis ne vient plus,
Et ta pompe arborant les plumes et les casques.
Comme un grand lys tu meurs, noble et triste, sans
Bruit ;
Et ton onde épuisée au bord moisi des vasques
S' écoule, douce ainsi qu' un sanglot dans la nuit.


      p9

Ii
Grand air. Urbanité des façons anciennes.
Haut cérémonial. Révérences sans fin.
Créqui, Fronsac, beaux noms chatoyants de satin.
Mains ducales dans les vieilles valenciennes,
Mains royales sur les épinettes. Antiennes
Des évêques devant monseigneur le dauphin.
Gestes de menuet et coeurs de biscuit fin ;
Et ces grâces que l' on disait autrichiennes...


      p10

Princesses de sang bleu, dont l' âme d' apparat,
Des siècles, au plus pur des castes macéra.
Grands seigneurs pailletés d' esprit. Marquis de sèvres.
Tout un monde galant, vif, brave, exquis et fou,
Avec sa fine épée en verrouil, et surtout
Ce mépris de la mort, comme une fleur, aux lèvres !


      p11

Iii
Mes pas ont suscité les prestiges enfuis.
Ô psyché de vieux saxe où le passé se mire...
C' est ici que la reine, en écoutant Zémire,
Rêveuse, s' éventait dans la tiédeur des nuits.
Ô visions : paniers, poudre et mouches ; et puis,
Léger comme un parfum, joli comme un sourire,
C' est cet air vieille France ici que tout respire ;
Et toujours cette odeur pénétrante des buis...


      p12

Mais ce qui prend mon coeur d' une étreinte infinie,
Aux rayons d' un long soir dorant son agonie,
C' est ce grand-trianon solitaire et royal,
Et son perron désert où l' automne, si douce,
Laisse pendre, en rêvant, sa chevelure rousse
Sur l' eau divinement triste du grand c*****.


      p13

Iv
Le bosquet de Vertumne est délaissé des Grâces.
Cette ombre, qui, de marbre en marbre gémissant,
Se traîne et se retient d' un beau bras languissant,
Hélas, c' est le génie en deuil des vieilles races.
Ô palais, horizon suprême des terrasses,
Un peu de vos beautés coule dans notre sang ;
Et c' est ce qui vous donne un indicible accent,
Quand un couchant sublime illumine vos glaces !


      p14

Gloires dont tant de jours vous fûtes le décor,
Âmes étincelant sous les lustres. Soirs d' or.
Versailles... mais déjà s' amasse la nuit sombre.
Et mon coeur tout à coup se serre, car j' entends,
Comme un bélier sinistre aux murailles du temps,
Toujours, le grand bruit sourd de ces flots noirs dans
L' ombre.


      p15

Poème " elégie " :
C' était un soir de grâce et de mansuétude
Où l' amour sur les yeux baise la solitude.
Dans l' ombre, une idéale haleine de printemps
Passait, comme un soupir, sous les manteaux flottants.
De jardins en jardins ici la ville bleue
Au fond du crépuscule expirait en banlieue...
La pluie intermittente et tiède des beaux soirs
Avait légèrement mouillé les pavés noirs.
L' avenue était sombre, odorante, et déserte...
Les bras nus, et sa robe à la brise entr' ouverte,


      p16

La nuit pâle, en rêvant, respirait des lilas ;
Et la terre était douce et fondait sous les pas.
Jetant vers le voyage un appel symbolique,
Parfois un train lointain sifflait, mélancolique ;
Et des ombres passaient, lentes et parlant bas,
Pendant que les grands chiens pleuraient dans les
Villas.
Soudain d' un pavillon, qu' entourait le mystère,
J' entendis s' élever une voix solitaire
Qui vibrait dans le soir comme un beau violon ;
Et, me penchant un peu, dans un noble salon
Où flottait un passé d' Eloas et d' Elvires,
Je vis, à la lueur vacillante des cires,
Un visage de marbre avec de lourds bandeaux,
Et de grands yeux brillants de larmes aux flambeaux.
Anxieux, j' écoutai : la voix ardente et sombre
S' en allait si blessée, et si triste dans l' ombre,
Oh ! Si divinement triste, que l' on eût dit
Une larme sur le visage de la nuit ! ...
Jamais rien n' atteindra, pour émouvoir notre âme,
Le charme surhumain de la voix d' une femme
Qui, sur l' ivoire pâle où flotte son bras nu,
Raconte au vent nocturne un amour inconnu...


      p17

Quel secret disiez-vous, et quel mal sans remède,
Larges gouttes d' amour tombant dans la nuit tiède,
Sanglots d' un coeur que rien ne peut plus contenir,
Et qui cède, chargé de trop de souvenir !
L' âme de l' inconnue expirait sur sa lèvre ;
Ses yeux, ses grands yeux noirs charbonnés par la fièvre
Exagéraient encor sa hautaine pâleur ;
Et sa voix, qui semblait faite pour la douleur
Exhalait toute, avec ses cordes épuisées,
L' infini de douceur qu' ont les choses brisées...
Je l' écoutais, mêlée à l' odeur des jardins,
Au grand silence ému de roulements lointains,
Aux diamants de l' ombre, aux brises moelleuses,
Au ciel tendre où coulait le lait des nébuleuses,
Et je sentais, saisi d' un trouble grandissant,
Par degrés s' en aller vers elle, en frémissant,
Tout ce qui flotte en nous par de telles soirées
De tendresse ineffable et de pitiés sacrées.
Ô toi qui, ce soir-là, répandais ton ennui
Comme une essence d' or sur les pieds de la nuit,
Qui te dira jamais qu' à tes côtés, perdue,


      p18

Mon âme t' adorait pour ta plainte entendue,
Et, parmi l' ombre douce et les lilas en fleur,
Appuyait, en tremblant, ses lèvres sur ton coeur.


      p19

Poème " soir de printemps " :
Premiers soirs de printemps : tendresse inavouée...
Aux tiédeurs de la brise écharpe dénouée...
Caresse aérienne... encens mystérieux...
Urne qu' une main d' ange incline au bord des cieux...
Oh ! Quel désir ainsi, troublant le fond des âmes,
Met ce pli de langueur à la hanche des femmes ?
Le couchant est d' or rose et la joie emplit l' air,
Et la ville, ce soir, chante comme la mer.
Du clair jardin d' avril la porte est entr' ouverte,
Aux arbres légers tremble une poussière verte.


      p20

Un peuple d' artisans descend des ateliers ;
Et, dans l' ombre où sans fin sonnent les lourds
Souliers,
On dirait qu' une main de Véronique essuie
Les fronts rudes tachés de sueur et de suie.
La semaine s' achève, et voici que soudain,
Joyeuses d' annoncer la pâques de demain,
Les cloches, s' ébranlant aux vieilles tours gothiques,
Et revenant du fond des siècles catholiques,
Font tressaillir quand même aux frissons anciens
Ce qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens !
Mais déjà, souriant sous ses voiles sévères,
La nuit, la nuit païenne apprête ses mystères ;
Et le croissant d' or fin, qui monte dans l' azur,
Rayonne, par degrés plus limpide et plus pur.
Sur la ville brûlante, un instant apaisée,
On dirait qu' une main de femme s' est posée ;
Les couleurs, les rumeurs s' éteignent peu à peu ;
L' enchantement du soir s' achève... et tout est bleu !
Ineffable minute où l' âme de la foule
Se sent mourir un peu dans le jour qui s' écoule...
Et le coeur va flottant vers de tendres hasards
Dans l' ombre qui s' étoile aux lanternes des chars.
Premiers soirs de printemps : brises, légères fièvres !


      p21

Douceur des yeux ! ... tiédeur des mains ! ... langueur
Des lèvres !
Et l' amour, une rose à la bouche, laissant
Traîner à terre un peu de son manteau glissant,
Nonchalamment s' accoude au parapet du fleuve,
Et puisant au carquois d' or une flèche neuve,
De ses beaux yeux voilés, cruel adolescent,
Sourit, silencieux, à la nuit qui consent.


      p23

Poème " soir "
L' angélique échanson des couchants violets
Penchant l' urne du rêve emplit l' or vieux des coupes.
Des blancheurs d' ailes vers le ciel volent par troupes
Le noir des jardins s' ouvre aux mystères seulets.
La nuit vient. Des pêcheurs chargés de lourds filets
Passent ; de jeunes voix vont s' éloignant, en groupes,
Et l' étang de saphyr, où dorment les chaloupes,
Met son manteau de lune et sort ses feux follets.


      p24

Tout le firmament brille à travers les ramures.
Des pétales mourants tombent des roses mûres :
La fleur triste des soirs divins vient de s' ouvrir...
Mon âme est un velours douloureux que tout froisse,
Et je sens en mon coeur lourd d' ineffable angoisse
Je ne sais quoi de doux, qui voudrait bien mourir...


      p25

Poème " paysages " :
I
L' air est trois fois léger. Sous le ciel trois fois
Pur,
Le vieux bourg qui s' effrite en ses noires murailles
Ce clair matin d' hiver sourit sous ses pierrailles
À ses monts familiers qui rêvent dans l' azur...
Une dalle encastrée, en son latin obscur,
Parle après deux mille ans d' antiques funérailles.
César passait ici pour gagner ses batailles,
Un oiseau du printemps chante sur le vieux mur...


      p26

Bruissante sous l' ombre en dentelle d' un arbre,
La fontaine sculptée en sa vasque de marbre
Fait briller au soleil quatre filets d' argent.
Et pendant qu' à travers la marmaille accourue
La diligence jaune entre dans la grand' rue,
La tour du signador jette l' heure en songeant.


      p27

Ii
L' horloger, pâle et fin, travaille avec douceur ;
Vagues, le seuil béant, somnolent les boutiques ;
Et d' un trottoir à l' autre ainsi qu' aux temps antiques
Les saluts du matin échangent leur candeur.
Panonceaux du notaire et plaque du docteur...
À la fontaine un gars fait boire ses bourriques ;
Et vers le catéchisme en files symétriques
Des petits enfants vont, conduits par une soeur.


      p28

Un rayon de soleil dardé comme une flèche
Fait tout à coup chanter une voix claire et fraîche
Dans la ruelle obscure ainsi qu' un corridor.
De la montagne il sort des ruisselets en foule,
Et partout c' est un bruit d' eau vive qui s' écoule
De l' aube au front d' argent jusqu' au soir aux yeux d' or.


      p29

Iii
Le ciel rouge et doré par degrés a pâli ;
Les oliviers d' argent frémissent ; l' herbe ondule ;
Rose au front, la montagne à sa base accumule
De grands blocs transparents de lapis-lazuli.
C' est le retour des champs... une étoile a frémi.
Dans l' air une douceur de Bethléem circule.
L' homme est à pied ; la femme assise sur la mule
Berce sous son manteau son enfant endormi.


      p30

Et partout, sur le front portant en équilibre
Des mannes où l' odeur des violettes vibre,
Par la grand' route grise et par les sentiers bruns,
Des femmes, que l' instant et leur marche rend belles,
Passent avec lenteur en laissant derrière elles
Le divin crépuscule empli de longs parfums.


      p31

Iv
Voici les vieux métiers : le cuir, le fer, le bois,
La chanson d' établi dans les copeaux éclose ;
Le marteau sur l' enclume, et le fer chaud qu' on pose,
Et cet osier qui court flexible entre les doigts.
Ah ! Vivre ici pareil au ciel changeant des mois ! ...
La ville a pour ceinture un clair jardin de roses
Ah ! Vivre ici parmi l' innocence des choses,
Près de la bonne terre, et loin des tristes lois.


      p32

Ô songe d' une vie heureuse et monotone !
Bon pain quotidien ; lait pur ; conscience bonne ;
Simplicité des coeurs levés avant le jour...
Oui, mais qui sait, hélas ! Peut-être quels mystères
Même ici, trame, aux nuits d' orage et d' adultères,
Ce vieux couple éternel, l' avarice et l' amour ?


      p33

Poème " printemps " :
Les désespoirs sont morts, et mortes les douleurs.
L' espérance a tissé la robe de la terre ;
Et ses vieux flancs féconds, travaillés d' un mystère,
Vont s' entr' ouvrir encor d' une extase de fleurs.
Les temps sont arrivés, et l' appel de la femme,
Ce soir, a retenti par la création.
L' étoile du désir se lève ô vision !
Ô robes qui passez, nonchalantes, dans l' âme...


      p34

Les ciels nus du matin frissonnent de pudeur ;
L' émeute verte éclate aux ramures vivaces ;
Et la vie éternelle arrivant des espaces
En ruisseaux de parfums coule à travers le coeur.
Voici que le printemps s' avance sous les branches,
Nu, candide et mouillé dans un jeune soleil ;
Et les cloches tintant parmi l' azur vermeil
Versent une allégresse au coeur des maisons blanches.
L' âme s' ouvre parmi l' enchantement du jour,
Et le monde qu' enivre une vague caresse,
Le monde, un jour encor, va noyer sa détresse
Dans les cheveux profonds et vivants de l' amour.
Amour ! Frissons légers des jupes, des voilettes,
Et lumières des yeux de femmes transparents...
Amour ! Musique bleue et songes odorants...
Et frêles papillons grisés de violettes...


      p35

Poème " élégie " :
L' heure comme nous rêve accoudée aux remparts.
Penchés vers l' occident, nous laissons nos regards
Sur le port et la ville, où le peuple circule,
Comme de grands oiseaux tourner au crépuscule.
Des bassins qu' en fuyant la mer à mis à sec
Monte humide et puissante une odeur de varech.
Derrière nous, au fond d' une antique poterne,
S' ouvre, nue et déserte, une cour de caserne
Immense avec de vieux boulets ronds dans un coin.
Grave et mélancolique un clairon sonne au loin...


      p36

Cependant par degrés le ciel qui se dégrade
D' ineffables lueurs illumine la rade.
Et mon âme aux couleurs mêlée intimement
Se perd dans les douceurs d' un long enchantement.
L' écharpe du couchant s' effile en lambeaux pâles.
Ce soir, ce soir qui meurt, s' imprègne dans nos moelles
Et, d' un coeur malgré moi toujours plus anxieux,
Je le suis maintenant qui sombre dans tes yeux
Comme un beau vaisseau d' or chargé de longs adieux !
Nul souffle sur la rade. Au loin une sirène
Mugit... la nuit descend insensible et sereine,
La nuit... et tout devient, on dirait, éternel :
Les mâts, le lacis fin des vergues sur le ciel,
Les quais noirs encombrés de tonneaux et de grues,
Les grands vapeurs fumant des routes parcourues,
Le bras de la jetée allongé dans la mer,
Les entrepôts obscurs luisants de rails de fer,
Et, bizarre, étageant ses masses indistinctes,
Là-bas, la ville anglaise avec ses maisons peintes.
La nuit tombe... les voix d' enfants se sont éteintes
Et ton coeur comme une urne est rempli jusqu' au bord
Quand brillent çà et là les premiers feux du port.


      p37

Poème " matin sur le port " :
Le soleil, par degrés, de la brume émergeant,
Dore la vieille tour et le haut des mâtures ;
Et, jetant son filet sur les vagues obscures,
Fait scintiller la mer dans ses mailles d' argent.
Voici surgir, touchés par un rayon lointain,
Des portiques de marbre et des architectures ;
Et le vent épicé fait rêver d' aventures
Dans la clarté limpide et fine du matin.


      p38

L' étendard déployé sur l' arsenal palpite ;
Et de petits enfants, qu' un jeu frivole excite,
Font sonner en courant les anneaux du vieux mur.
Pendant qu' un beau vaisseau, peint de pourpre et d' azur
Bondissant et léger sur l' écume sonore,
S' en va, tout frissonnant de voiles, dans l' aurore.


      p39

Poème " soir " :
C' est un soir tendre comme un visage de femme.
Un soir étrange, éclos sur l' hiver âpre et dur,
Dont la suavité, flottante au clair-obscur,
Tombe en charpie exquise aux blessures de l' âme.
Des verts angelisés... des roses d' anémie...
L' arc-de-triomphe au loin s' estompe velouté,
Et la nuit qui descend à l' occident bleuté
Verse aux nerfs douloureux la très douce accalmie.


      p40

Dans le mois du vent noir et des brouillards plombés
Les pétales du vieil automne sont tombés.
Le beau ciel chromatique agonise sa gamme.
Au long des vieux hôtels parfumés d' autrefois
Je respire la fleur enchantée à mes doigts.
C' est un soir tendre comme un visage de femme.


      p41

Poème " j' aime l' aube aux pieds nus " :
J' aime l' aube aux pieds nus qui se coiffe de thym,
Les coteaux violets qu' un pâle rayon dore,
Et la persienne ouverte avec un bruit sonore,
Pour boire le vent frais qui monte du jardin,
La grand' rue au village un dimanche matin,
La vache au bord de l' eau toute rose d' aurore,
La fille aux claires dents, la feuille humide encore,
Et le divin cristal d' un bel oeil enfantin.


      p42

Mais je préfère une âme à l' ombre agenouillée,
Les grands bois à l' automne et leur odeur mouillée,
La route où tinte, au soir, un grelot de chevaux,
La lune dans la chambre à travers les rideaux,
Une main pâle et douce et lente qui se pose,
" deux grands yeux pleins d' un feu triste " , et, sur
Toute chose,
Une voix qui voudrait sangloter et qui n' ose...


      p43

Poème " lentement, doucement " :
Lentement, doucement, de peur qu' elle se brise,
Prendre une âme ; écouter ses plus secrets aveux,
En silence, comme on caresse des cheveux ;
Atteindre à la douceur fluide de la brise ;
Dans l' ombre, un soir d' orage, où la chair s' électrise,
Promener des doigts d' or sur le clavier nerveux ;
Baisser l' éclat des voix ; calmer l' ardeur des feux ;
Exalter la couleur rose à la couleur grise ;


      p44

Essayer des accords de mots mystérieux
Doux comme le baiser de la paupière aux yeux ;
Faire ondoyer des chairs d' or pâle dans les brumes ;
Et, dans l' âme que gonfle un immense soupir
Laisser, en s' en allant, comme le souvenir
D' un grand cygne de neige aux longues, longues plumes.


      p45

Poème " soir sur la plaine " :
Vers l' occident, là-bas, le ciel est tout en or ;
Le long des prés déserts où le sentier dévale
La pénétrante odeur des foins coupés s' exhale,
Et c' est l' heure émouvante où la terre s' endort.
Las d' avoir, tout un jour, penché mon front qui brûle,
Comme on pose un fardeau, j' ai quitté la maison.
J' ai soif de grande ligne et de vaste horizon,
Et devant moi s' étend la plaine au crépuscule.


      p46

Une solennité douce flotte dans l' air,
Ma poitrine se gonfle au vent rude qui passe ;
Et mon coeur, on dirait, grandit avec l' espace,
Car la plaine infinie est pareille à la mer.
La faux des moissonneurs a passé sur les terres,
Et le repos succède aux travaux des longs jours ;
Parfois une charrue, oubliée aux labours,
Sort, comme un bras levé, des sillons solitaires.
L' angélus au loin sonne, et, simple en son devoir,
La glèbe écoute au ciel tinter la cloche pure,
Et comme une humble vieille en sa robe de bure
Semble dire tout bas sa prière du soir.
La nuit à l' orient verse sa cendre fine ;
Seule au couchant s' attarde une barre de feu ;
Et dans l' obscurité qui s' accroît peu à peu
La blancheur de la route à peine se devine.


      p47

Puis tout sombre et s' enfonce en la grande unité.
Le ciel enténébré rejoint la plaine immense...
Écoute ! ... un grand soupir traverse le silence...
Et voici que le coeur du jour s' est arrêté !
Et mon âme a frémi de se sentir trop seule,
Et tout à coup s' allège à retrouver là-bas,
Énorme et toute rose en son halo lilas,
La lune qui se lève au-dessus d' une meule.


      p49

Poème " nocturne provincial " :
La petite ville sans bruit
Dort profondément dans la nuit.
Aux vieux réverbères à branches
Agonise un gaz indigent ;
Mais soudain la lune émergeant
Fait tout au long des maisons blanches
Resplendir des vitres d' argent.


      p50

La nuit tiède s' évente au long des marronniers...
La nuit tardive, où flotte encor de la lumière.
Tout est noir et désert aux anciens quartiers ;
Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre,
Et respire la bonne odeur de la rivière.
Le silence est si grand que mon coeur en frissonne.
Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne.
Le silence tressaille au coeur, et minuit sonne !
Au long des grands murs d' un couvent
Des feuilles bruissent au vent.
Pensionnaires... orphelines...
Rubans bleus sur les pèlerines...
C' est le jardin des ursulines.
Une brise à travers les grilles
Passe aussi douce qu' un soupir.
Et cette étoile aux feux tranquilles,
Là-bas, semble, au fond des charmilles,
Une veilleuse de saphir.


      p51

Oh ! Sous les toits d' ardoise à la lune pâlis,
Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires,
Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires,
Et leurs corps sans péché dans la blancheur des lits ! ...
D' une heure égale ici l' heure égale est suivie
Et l' innocence en paix dort au bord de la vie...
Triste et déserte infiniment
Sous le clair de lune électrique,
Voici que la place historique
Aligne solennellement
Ses vieux hôtels du parlement
À l' angle, une fenêtre est éclairée encor.
Une lampe est là-haut, qui veille quand tout dort !
Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme,
Furtive, par instants, glisse une ombre de femme


      p52

La fenêtre s' entr' ouvre un peu ;
Et la femme, poignant aveu,
Tord ses beaux bras nus dans l' air bleu...
Ô secrètes ardeurs des nuits provinciales !
Coeurs qui brûlent ! Cheveux en désordre épandus !
Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains
Pâles !
Grands appels suppliants, et jamais entendus !
Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées,
Dont la chair se consume ainsi qu' un vain flambeau,
Et qui sur vos beaux corps pleurez, désespérées,
Et faites pour l' amour, et d' amour dévorées,
Vous coucherez, un soir, vierges dans le tombeau !
Et mon âme pensive, à l' angle de la place,
Fixe toujours là-bas la vitre où l' ombre passe.
Le rideau frêle au vent frissonne...
La lampe meurt... une heure sonne.
Personne, personne, personne.


      p53

Poème " la cuisine " :
Dans la cuisine où flotte une senteur de thym,
Au retour du marché, comme un soir de butin,
S' entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes
Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes,
Les grands choux violets, le rouge potiron,
La tomate vernie et le pâle citron.
Comme un grand cerf-volant la raie énorme et plate
Gît fouillée au couteau, d' une plaie écarlate.
Un lièvre au poil rougi traîne sur les pavés
Avec des yeux pareils à des raisins crevés.


      p54

D' un tas d' huîtres vidé d' un panier couvert d' algues
Monte l' odeur du large et la fraîcheur des vagues.
Les cailles, les perdreaux au doux ventre ardoisé
Laissent, du sang au bec, pendre leur cou brisé ;
C' est un étal vibrant de fruits verts, de légumes,
De nacre, d' argent clair, d' écailles et de plumes.
Un tronçon de saumon saigne et, vivant encor,
Un grand homard de bronze, acheté sur le port,
Parmi la victuaille au hasard entassée,
Agite, agonisant, une antenne cassée.


      p55

Poème " Clydie " :
Sur le vieux banc qu' ombrage un vert rideau de vigne
Clydie aux bandeaux purs, Clydie au col de cygne
Dévide, pour broder des oiseaux et des fleurs,
Un écheveau de soie aux brillantes couleurs.
Devant elle Palès tient, comme elle l' ordonne,
Sur ses petites mains l' écheveau monotone,
Et laissant par moments échapper un soupir
Remonte un peu le bras que l' ennui fait fléchir.
Le fil court. Par instants la blanche fiancée
Suspend sa main qui tourne et, soudain oppressée


      p56

Des premières langueurs de sa jeune saison,
Rêve au temps qui viendra de quitter la maison...
Alors comme un oiseau qui voit la cage ouverte
Palès se tourne et mord dans une pomme verte.


      p57

Poème " Néère " :
Le vent frais de l' aurore agite les lilas.
Néère, nue et blanche, et riant aux éclats,
Du bout d' un pied de neige, au bord de la rivière,
Agace le cristal de l' onde familière,
Cependant que, non loin, guettant l' âge nouveau,
Le satyre suspend son haleine au pipeau ;
Et l' enfant que sa grâce innocente décore,
Ignorante des mois, dans sa chair pure encore,
Prend le gâteau de miel du satyre rusé,
Qui prolonge en échange un étrange baiser.


      p59

Poème " le berceau " :
Dans la chambre paisible où tout bas la veilleuse
Palpite comme une âme humble et mystérieuse,
Le père, en étouffant ses pas, s' est approché
Du petit lit candide où l' enfant est couché ;
Et sur cette faiblesse et ces douceurs de neige
Pose un regard profond qui couve et qui protège.
Un souffle imperceptible aux lèvres l' enfant dort,
Penchant la tête ainsi qu' un petit oiseau mort,
Et, les doigts repliés au creux de ses mains closes,
Laisse à travers le lit traîner ses bras de roses.


      p60

D' un fin poudroiement d' or ses cheveux l' ont nimbé ;
Un peu de moiteur perle à son beau front bombé,
Ses pieds ont repoussé les draps, la couverture,
Et, libre maintenant, nu jusqu' à la ceinture,
Il laisse voir, ainsi qu' un lys éblouissant,
La pure nudité de sa chair d' innocent.
Le père le contemple, ému jusqu' aux entrailles...
La veilleuse agrandit les ombres aux murailles ;
Et soudain, dans le calme immense de la nuit,
Sous un souffle venu des siècles jusqu' à lui,
Il sent, plein d' un bonheur que nul verbe ne nomme,
Le grand frisson du sang passer dans son coeur d' homme.


      p61

Poème " devant la mer " :
Devant la mer, un soir, un beau soir d' Italie,
Nous rêvions... toi, câline et d' amour amollie,
Tu regardais, bercée au coeur de ton amant,
Le ciel qui s' allumait d' astres splendidement
Les souffles qui flottaient parlaient de défaillance ;
Là-bas, d' un bal lointain, à travers le silence,
Douces comme un sanglot qu' on exhale à genoux,
Des valses d' Allemagne arrivaient jusqu' à nous.


      p62

Incliné sur ton cou, j' aspirais à pleine âme
Ta vie intense et tes secrets parfums de femme,
Et je posais, comme une extase, par instants,
Ma lèvre au ciel voilé de tes yeux palpitants !
Des arbres parfumés encensaient la terrasse,
Et la mer, comme un monstre apaisé par ta grâce,
La mer jusqu' à tes pieds allongeait son velours,
La mer...
Tu te taisais ; sous tes beaux cheveux lourds
Ta tête à l' abandon, lasse, s' était penchée,
Et l' indéfinissable douceur épanchée
À travers le ciel tiède et le parfum amer
De la grève noyait ton coeur d' une autre mer,
Si bien que, lentement, sur ta main pâle et chaude
Une larme tomba de tes yeux d' émeraude.
Pauvre, comme une enfant tu te mis à pleurer,
Souffrante de n' avoir nul mot à proférer.


      p63

Or, dans le même instant, à travers les espaces
Les étoiles tombaient, on eût dit, comme lasses,
Et je sentis mon coeur, tout mon coeur fondre en moi
Devant le ciel mourant qui pleurait comme toi...
C' était devant la mer, un beau soir d' Italie,
Un soir de volupté suprême, où tout s' oublie,
Ô ange de faiblesse et de mélancolie.


      p65

Poème " à Marceline Desbordes-Valmore " :
L' amour, dont l' autre nom sur terre est la douleur,
De ton sein fit jaillir une source écumante,
Et ta voix était triste et ton âme charmante,
Et de toi la pitié divine eût fait sa soeur.
Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur,
Tu jetais tes cris d' or à travers la tourmente ;
Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d' amante
Formaient leur rythme aux seuls battements de ton coeur.


      p66

Aujourd' hui, la justice, à notre voix émue,
Vient, la palme à la main, vers ta noble statue,
Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.
Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres
Charmes,
Peut-être il suffirait-quelque soir-simplement
Qu' une amante vînt là jeter, négligemment,
Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.


      p67

Poème " Watteau " :
Au-dessus des grands bois profonds
L' étoile du berger s' allume...
Groupes sur l' herbe dans la brume...
Pizzicati des violons...
Entre les mains, les mains s' attardent,
Le ciel où les amants regardent
Laisse un reflet rose dans l' eau ;
Et dans la clairière indécise,
Que la nuit proche idéalise,
Passe entre Estelle et Cydalise
L' ombre amoureuse de Watteau.


      p68

Watteau, peintre idéal de la fête jolie,
Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir,
Et tu donnas une âme inconnue au désir
En l' asseyant aux pieds de la mélancolie.
Tes bergers fins avaient la canne d' or au doigt ;
Tes bergères, non sans quelques façons hautaines,
Promenaient, sous l' ombrage où chantaient les fontaines,
Leurs robes qu' effilait derrière un grand pli droit...
Dans l' air bleuâtre et tiède agonisaient les roses ;
Les coeurs s' ouvraient dans l' ombre au jardin apaisé,
Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser,
Fiançaient l' amour triste à la douceur des choses.
Les pèlerins s' en vont au pays idéal...
La galère dorée abandonne la rive ;
Et l' amante à la proue écoute au loin, pensive,
Une flûte mourir, dans le soir de cristal...


      p69

Oh ! Partir avec eux par un soir de mystère,
Ô maître, vivre un soir dans ton rêve enchanté !
La mer est rose... il souffle une brise d' été,
Et quand la nef aborde au rivage argenté
La lune doucement se lève sur Cythère.
L' éventail balancé sans trêve
Au rythme intime des aveux
Fait, chaque fois qu' il se soulève,
S' envoler au front des cheveux,
L' ombre est suave... tout repose.
Agnès sourit ; Léandre pose
Sa viole sur son manteau ;
Et sur les robes parfumées,
Et sur les mains des bien-aimées,
Flotte, au long des molles ramées,
L' âme divine de Watteau.

.......

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 2, 2009  09:11

      p71

Poème " l' agréable leçon " :
Dans la brise ailée et sonore
S' éveillent les dieux bocagers ;
Et le chalumeau des bergers
Brode de ses accords légers
Le voile rose de l' aurore.
Tircis aux pieds d' églé dit son âme amoureuse.
L' air est bleu ; la rosée étincelle aux buissons ;
Le ruisseau d' argent clair brille dans les cressons,
Et le chien noir a l' oeil sur la brebis peureuse.


      p72

Sur ses pipeaux Tircis à la journée heureuse
Prélude ; mais soudain, jalousant ses chansons,
Églé veut à son tour, par d' aimables leçons,
D' une haleine qui chante emplir la flûte creuse.
Inhabile, elle souffle, et, penché sur son cou,
Tircis lève, descend ses doigts sur chaque trou,
Et les maintient crispés sur des accords moroses.
Églé s' irrite ; alors, Tircis pour l' apaiser
Sur sa bouche vermeille appuie un long baiser ;
Et la flûte à leurs pieds roule parmi les roses...
Dans la lumière qui recule
S' endorment les dieux bocagers ;
Et le chalumeau des bergers
Suspend ses accords prolongés
Au voile bleu du crépuscule.


      p73

Poème " en printemps " :
En printemps, quand le blond vitrier Ariel
Nettoie à neuf la vitre éclatante du ciel,
Quand aux carrefours noirs qu' éclairent les toilettes
En monceaux odorants croulent les violettes
Et le lilas tremblant, frileux encor d' hier,
Toujours revient en moi le songe absurde et cher
Que mes seize ans ravis aux candeurs des keepsakes
Vivaient dans les grands murs blancs des bibliothèques
Rêveurs à la fenêtre où passaient des oiseaux...


      p74

Dans des pays d' argent, de cygnes, de roseaux
Dont les noms avaient des syllabes d' émeraude,
Au bord des étangs verts où la sylphide rôde,
Parmi les donjons noirs et les châteaux hantés,
Déchiquetant des ciels d' eau-forte tourmentés,
Traînaient limpidement les robes des légendes.
Ossian ! Walter Scott ! Ineffables guirlandes
De vierges en bandeaux s' inclinant de profil.
Ô l' ovale si pur d' alors, et le pistil
Du col où s' éploraient les anglaises bouclées !
Ô manches à gigot ! Longues mains fuselées
Faites pour arpéger le coeur de Raphaël,
Avec des yeux à l' ange et l' air " exil du ciel " ,
Ô les brunes de flamme et les blondes de miel !
Mil-huit-cent-vingt... parfum des lyres surannées ;
Dans vos fauteuils d' Utrecht bonnes vieilles fanées,
Bonnes vieilles voguant sur " le lac " étoilé,
Ô âmes soeurs de Lamartine inconsolé.


      p75

Tel aussi j' ai vécu les sanglots de vos harpes
Et vos beaux chevaliers ceints de blanches écharpes
Et vos pâles amants mourant d' un seul baiser.
L' idéal était roi sur un grand coeur brisé.
C' était le temps du patchouli, des janissaires,
D' Elvire, et des turbans, et des hardis corsaires.
Byron disparaissait, somptueux et fatal.
Et le cor dans les bois sonnait sentimental.
Ô mon beau coeur vibrant et pur comme un cristal.


      p77

Poème " soir païen " :
C' est un beau soir couleur de rose et d' ambre clair.
Le temple d' Adonis, en haut du promontoire,
Découpe sur fond d' or sa colonnade noire ;
Et la première étoile a brillé sur la mer...
Pendant qu' un roseau pur module un lent accord,
Là-bas, Pan accoudé sur les monts se soulève
Pour voir danser, pieds nus, les nymphes sur la grève ;
Et des vaisseaux d' Asie embaument le vieux port...


      p78

Des femmes, épuisant tout bas l' heure incertaine,
Causent, l' urne appuyée au bord de la fontaine,
Et les boeufs accouplés délaissent le sillon.
La nuit vient, parfumée aux roses de Syrie...
Et Diane au croissant clair, ce soir en rêverie,
Au fond des grands bois noirs, qu' argente un long
Rayon,
Baise ineffablement les yeux d' Endymion.


      p79

Poème " Ilda " :
Pâle comme un matin de septembre en Norvège,
Elle avait la douceur magnétique du nord ;
Tout s' apaisait près d' elle en un tacite accord,
Comme le bruit des pas s' étouffe dans la neige.
Son visage, par un étrange sortilège,
Avait pris dès l' enfance et gardait sans efforts
Un peu de la beauté sublime qu' ont les morts ;
Et le rire semblait près d' elle sacrilège.


      p80

Triste avec passion, sur l' eau de ses grands yeux
Le songe errait comme un rameur silencieux.
Tout ce qui la touchait s' imprégnait d' un mystère.
Et si douce, enroulant ses boucles à ses doigts,
Avec une pudeur farouche de sa voix,
Elle vivait pour la volupté de se taire.


      p81

Poème " retraite " :
Remonte, lent rameur, le cours de tes années,
Et, les yeux clos, suspends ta rame par endroits...
La brise qui s' élève aux jardins d' autrefois
Courbe suavement les âmes inclinées.
Cherche en ton coeur, loin des grand' routes calcinées,
L' enclos plein d' herbe épaisse et verte où sont les
Croix.
Écoutes-y l' air triste où reviennent les voix,
Et baise au coeur tes petites mortes fanées.


      p82

Songe à tels yeux poignants dans la fuite du jour.
Les heures, que toucha l' ongle d' or de l' amour,
À jamais sous l' archet chantent mélodieuses.
Lapidaire secret des soirs quotidiens,
Taille tes souvenirs en pierres précieuses,
Et fais-en pour tes doigts des bijoux anciens.

ELEGIES



      p85

Poème " comme une grande fleur " :
Comme une grande fleur trop lourde qui défaille,
Parfois, toute en mes bras, tu renverses ta taille
Et plonges dans mes yeux tes beaux yeux verts ardents,
Avec un long sourire où miroitent tes dents...
Je t' enlace ; j' ai comme un peu de l' âpre joie
Du fauve frémissant et fier qui tient sa proie.
Tu souris... je te tiens pâle et l' âme perdue
De se sentir au bord du bonheur suspendue,
Et toujours le désir pareil au coeur me mord
De t' emporter ainsi, vivante, dans la mort.


      p86

Incliné sur tes yeux où palpite une flamme
Je descends, je descends, on dirait, dans ton âme...
De ta robe entr' ouverte aux larges plis flottants,
Où des éclairs de peau reluisent par instants,
Un arôme charnel où le désir s' allume
Monte à longs flots vers moi comme un parfum qui fume.
Et, lentement, les yeux clos, pour mieux m' en griser,
Je cueille sur tes dents la fleur de ton baiser ! ...


      p87

Poème " dans le parc " :
Dans le parc aux lointains voilés de brume, sous
Les grands arbres d' où tombe avec un bruit très doux
L' adieu des feuilles d' or parmi la solitude,
Sous le ciel pâlissant comme de lassitude,
Nous irons, si tu veux, jusqu' au soir, à pas lents,
Bercer l' été qui meurt dans nos coeurs indolents.
Nous marcherons parmi les muettes allées ;
Et cet amer parfum qu' ont les herbes foulées,
Et ce silence, et ce grand charme langoureux
Que verse en nous l' automne exquis et douloureux


      p88

Et qui sort des jardins, des bois, des eaux, des
Arbres
Et des parterres nus où grelottent les marbres,
Baignera doucement notre âme tout un jour,
Comme un mouchoir ancien qui sent encor l' amour.


      p89

Poème " comme un père " :
Comme un père en ses bras tient une enfant bercée
Et doucement la serre, et, loin des curieux,
S' arrête au coin d' un mur pour lui baiser les yeux,
Je te porte couvée au secret de mon âme,
Ô toi que j' élus douce entre toutes les femmes,
Et qui marches, suave, en tes parfums flottants.
Les soirs fuyants et fins aux ciels inconsistants
Où défaille et s' en va la lumière vaincue,
Je n' en sens la douceur tout entière vécue
Que si ton nom chanté sur un rite obsesseur
Coule en tièdes frissons de ma bouche à mon coeur ! ...


      p90

Ô longs doigts vaporeux qui font rêver la lyre ! ...
C' est ta robe évoquée avec un long sourire
Qui monte, qui s' étend dans la chute du jour
Et, flottante, remplit le ciel entier d' amour...
Ô femme, lac profond qui garde qui s' y plonge,
Leurre ou piège, qu' importe ? ... ô chair tissée en
Songe,
Qui jamais, qui jamais connaîtra sous les cieux
D' où vient cet éternel sanglot délicieux
Qui roule du profond de l' homme vers tes yeux !


      p91

Poème " une douceur splendide " :
Une douceur splendide et sombre
Flotte sous le ciel étoilé
On dirait que là-haut, dans l' ombre
Un paradis s' est écroulé.
Et c' est comme l' odeur ardente,
L' odeur fiévreuse dans l' air noir,
D' une chevelure d' amante
Dénouée à travers le soir.


      p92

Tout l' espace languit de fièvres.
Du fond des coeurs mystérieux
S' en viennent mourir sur les lèvres
Des mots qui font fermer les yeux.
Et de ma bouche où s' évapore
Le parfum des bonheurs derniers,
Et de mon coeur vibrant encore
S' élèvent de vagues pitiés
Pour tous ceux-là qui, sur la terre,
Par un tel soir tendant les bras,
N' ont point dans leur coeur solitaire
Un nom à sangloter tout bas.


      p93

Poème " tout dort " :
Tout dort. Le fleuve antique entre ses quais de pierre
Semble immobile. Au loin s' espacent des beffrois.
Et sur la cité, monstre aux écailles de toits,
Le silence descend, doux comme une paupière.
Les palais et les tours sur le ciel étoilé
Découpent des profils de rêve. Notre-dame
Se reflète, géante, au miroir de mon âme.
Et la sainte-chapelle a l' air de s' envoler ! ...


      p94

Tout dort dans les maisons où regarde la lune.
Et ceux-là qu' éreinta la vie et son travail
Jouissent, poings fermés, leur somme de bétail
Ou galopent furieux la course à la fortune.
Pour moi, je veille, l' âme éparse dans la nuit,
Je veille, coeur tendu vers des lèvres absentes,
Parmi la solitude aux brises caressantes,
Et la lune à travers les arbres me conduit.
Paris est recueilli comme une basilique ;
À peine un roulement de fiacre, par moment,
Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement
D' une locomotive-au loin-mélancolique.
Le silence est profond, comme mystérieux.
La nuit porte l' amour endormi sous sa mante
Et je n' entends plus rien dans la cité dormante
Que ton haleine frêle et douce, ô mon amante,
Qui fait trembler mon coeur large ouvert sous les
Cieux.


      p95

Poème " une heure sonne au loin " :
Une heure sonne au loin. -je ne sais où je vais.
Oh ! J' ai le coeur si plein de toi, si tu savais !
Je te vois, je t' entends. Devant moi solitaire
Une apparition blanche frôle la terre,
Comme une fée au fond des clairières, le soir.
Et cette ombre d' amour si radieuse à voir,
Elle a tes yeux, tes yeux d' émeraude, ô ma vie,
Dont la douceur étrange aux longs rêves convie,
Comme l' azur profond de la mer ou des cieux ;
Et sa robe qui glisse à plis silencieux,


      p96

Sa robe, c' est la tienne aussi, ma bien-aimée,
Ta robe de bohème onduleuse et lamée
Où l' or parmi la soie allume maint éclair,
Ta robe, fourreau mince et tiède de ta chair,
Dont le seul souvenir, effleurant ma narine,
Fait couler un ruisseau d' amour dans ma poitrine...
Je suis seul. Le silence emplit les quais déserts.
L' âme en fleurs du printemps s' exhale dans les airs.
C' est une tiède nuit d' amant ou de poète,
Et j' ai l' amour à l' âme et l' amour à la tête,
Et j' ai soif de tes yeux pour me mettre à genoux !
Ce sont des mots sans suite, et des gestes si doux
Qu' ils semblent avoir peur de toucher, des mains
Jointes,
Des désirs par instant aigus comme des pointes
Et puis des nerfs crispés de la nuque au talon,
Toute l' âme perdue après son violon
Qui chante et qui sanglote et qui crie et qui râle,
Toute l' âme d' un grand enfant fiévreux et pâle...


      p97

Des fiacres attardés roulent dans les lointains.
Sous les arbres émus de frissons incertains,
Des brises doucement circulent, attiédies,
Et poignantes au coeur comme des mélodies.
Le fleuve sourd ondule en moires de langueur
Et j' ai tout un bouquet d' étoiles dans le coeur !
Je t' aime. Mon sang crie après toi. J' ai la fièvre
De boire cette nuit idéale à ta lèvre,
D' étendre sous tes pieds, comme un manteau de roi,
Ma vie et de te dire, oh ! De te dire : " toi "
Avec une langueur si tendre et si profonde
Qu' en la sentant sur toi, ta chair, toute, se fonde.


      p99

Poème " blotti comme un oiseau " :
Blotti comme un oiseau frileux au fond du nid,
Les yeux sur ton profil, je songe à l' infini...
Immobile sur les coussins brodés, j' évoque
L' enchantement ancien, la radieuse époque,
Et les rêves au ciel de tes yeux verts baignés !
Et je revis, parmi les objets imprégnés
De ton parfum intime et cher, l' ancienne année
Celle qui flotte encor dans ta robe fanée...


      p100

Je t' aime ingénument. Je t' aime pour te voir.
Ta voix me sonne au coeur comme un chant dans le soir.
Et penché sur ton cou, doux comme les calices,
J' épuise goutte à goutte, en amères délices,
Pendant que mon soleil décroît à l' horizon
Le charme douloureux de l' arrière-saison.





-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : octobre 2, 2009  04:45

à relire, pour les amoureux d'Albert Samain

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : juin 29, 2010  06:18

Nous avons bien souvent cité Albert Samain dans nos posts, mais il y a celui-là que j'aime
particulièrement.Edité déjà ou pas déjà...le voici :


Il est d'étranges soirs ...


Il est d'étranges soirs où les fleurs ont une âme,
Où dans l'air énervé flotte du repentir,
Où sur la vague lente et lourde d'un soupir
Le coeur le plus secret aux lèvres vient mourir.
Il est d'étranges soirs, où les fleurs ont une âme,
Et, ces soirs-là, je vais tendre comme une femme.

Il est de clairs matins, de roses se coiffant,
Où l'âme a des gaietés d'eaux vives dans les roches,
Où le coeur est un ciel de Pâques plein de cloches,
Où la chair est sans tache et l'esprit sans reproches.
Il est de clairs matins, de roses se coiffant,
Ces matins-là, je vais joyeux comme un enfant.

Il est de mornes jours, où las de se connaître
Le coeur, vieux de mille ans, s'assied sur son butin,
Où le plus cher passé semble un décor déteint,
Où s'agite un minable et vague cabotin.
Il est de mornes jours las du poids de connaître,
Et, ces jours-là, je vais courbé comme un ancêtre.

Il est des nuits de doute, où l'angoisse vous tord,
Où l'âme, au bout de la spirale descendue,
Pâle et sur l'infini terrible suspendue,
Sent le vent de l'abîme, et recule éperdue !
Il est des nuits de doute, où l'angoisse vous tord,
Et, ces nuits-là, je suis dans l'ombre comme un mort.


Albert Samain

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : juin 30, 2010  13:14

Devant la mer, un soir ...

Devant la mer, un soir, un beau soir d’Italie,
Nous rêvions... toi, câline et d’amour amollie,
Tu regardais, bercée au coeur de ton amant,
Le ciel qui s’allumait d’astres splendidement.

Les souffles qui flottaient parlaient de défaillance ;
Là-bas, d’un bal lointain, à travers le silence,
Douces comme un sanglot qu’on exhale à genoux,
Des valses d’Allemagne arrivaient jusqu’à nous.

Incliné sur ton cou, j’aspirais à pleine âme
Ta vie intense et tes secrets parfums de femme,
Et je posais, comme une extase, par instants,
Ma lèvre au ciel voilé de tes yeux palpitants !

Des arbres parfumés encensaient la terrasse,
Et la mer, comme un monstre apaisé par ta grâce,
La mer jusqu’à tes pieds allongeait son velours,
La mer...

... Tu te taisais ; sous tes beaux cheveux lourds
Ta tête à l’abandon, lasse, s’était penchée,
Et l’indéfinissable douceur épanchée
À travers le ciel tiède et le parfum amer
De la grève noyait ton coeur d’une autre mer,

Si bien que, lentement, sur ta main pâle et chaude
Une larme tomba de tes yeux d’émeraude.
Pauvre, comme une enfant tu te mis à pleurer,
Souffrante de n’avoir nul mot à proférer.

Or, dans le même instant, à travers les espaces
Les étoiles tombaient, on eût dit, comme lasses,
Et je sentis mon coeur, tout mon coeur fondre en moi
Devant le ciel mourant qui pleurait comme toi...

C’était devant la mer, un beau soir d’Italie,
Un soir de volupté suprême, où tout s’oublie,
Ô Ange de faiblesse et de mélancolie.


Albert Samain

("Ô ange de faiblesse et de mélancolie". Quel poète ne serait pas heureux d'avoir assemblé ces
mots !)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 30, 2011  02:47

Je t'aime, loin de toi ...


Je t’aime, - loin de toi ma pensée obstinée,
Et, par l’instinct d’amour à l’amour ramenée,
Revient vers toi, voltige alentour de ton cou,
De tes yeux, de tes seins, comme un papillon fou,
Et, grise de tourner dans ton cercle de femme,
Reste des jours entiers sans rentrer dans mon âme...

Je t’aime, et, malgré moi, je m’en vais par les rues
Où flotte un souvenir des choses disparues,
Où je sens, pénétré d’amère volupté,
Qu’encore un peu de toi dans l’air tendre est resté,
Où ton passage embaume encor, où je respire
Je ne sais quoi qui garde encor de ton sourire.

Mon coeur est tout pareil à ces matins voilés
D’automne où le soleil des beaux jours en allés,
Vaporeux à travers le ciel mélancolique,
Épanche une langueur de lumière angélique...

Ainsi mon coeur. Ah ! Si, comme aux soirs de jadis,
Tu plongeais dans mes yeux tes yeux de paradis,
Va, tu n’y trouverais nul grand air ridicule
Mais de l’amour, mais un amour de crépuscule
Pâle et voilé, couché sur un cher souvenir,
Qu’enivre, tristement, la douceur de mourir.

Albert Samain
*Ce message a été édité le 30-Nov-2011 2:48 AM par -grimalkin-*

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : novembre 30, 2011  08:21

Soir de Printemps

Premiers soirs de printemps : tendresse inavouée...
Aux tiédeurs de la brise écharpe dénouée...
Caresse aérienne... encens mystérieux...
Urne qu'une main d'ange incline au bord des cieux...
Oh ! Quel désir ainsi, troublant le fond des âmes,
Met ce pli de langueur à la hanche des femmes ?
Le couchant est d'or rose et la joie emplit l'air,
Et la ville, ce soir, chante comme la mer.
Du clair jardin d'avril la porte est entr'ouverte,
Aux arbres légers tremble une poussière verte.
Un peuple d'artisans descend des ateliers ;
Et, dans l'ombre où sans fin sonnent les lourds souliers,
On dirait qu'une main de Véronique essuie
Les fronts rudes tachés de sueur et de suie.
La semaine s'achève, et voici que soudain,
Joyeuses d'annoncer la pâques de demain,
Les cloches, s'ébranlant aux vieilles tours gothiques,
Et revenant du fond des siècles catholiques,
Font tressaillir quand même aux frissons anciens
Ce qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens !
Mais déjà, souriant sous ses voiles sévères,
La nuit, la nuit païenne apprête ses mystères ;
Et le croissant d'or fin, qui monte dans l'azur,
Rayonne, par degrés plus limpide et plus pur.
Sur la ville brûlante, un instant apaisée,
On dirait qu'une main de femme s'est posée ;
Les couleurs, les rumeurs s'éteignent peu à peu ;
L'enchantement du soir s'achève... et tout est bleu !
Ineffable minute où l'âme de la foule
Se sent mourir un peu dans le jour qui s'écoule...
Et le coeur va flottant vers de tendres hasards
Dans l'ombre qui s'étoile aux lanternes des chars.
Premiers soirs de printemps : brises, légères fièvres !
Douceur des yeux ! ... tiédeur des mains ! ... langueur des lèvres !
Et l'amour, une rose à la bouche, laissant
Traîner à terre un peu de son manteau glissant,
Nonchalamment s'accoude au parapet du fleuve,
Et puisant au carquois d'or une flèche neuve,
De ses beaux yeux voilés, cruel adolescent,
Sourit, silencieux, à la nuit qui consent.

Albert Samain "le Chariot d'or"

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : novembre 30, 2011  08:24

Ton Souvenir est comme un livre ...

Ton Souvenir est comme un livre bien aimé,
Qu'on lit sans cesse, et qui jamais n'est refermé,
Un livre où l'on vit mieux sa vie, et qui vous hante
D'un rêve nostalgique, où l'âme se tourmente.

Je voudrais, convoitant l'impossible en mes voeux,
Enfermer dans un vers l'odeur de tes cheveux ;
Ciseler avec l'art patient des orfèvres
Une phrase infléchie au contour de tes lèvres ;

Emprisonner ce trouble et ces ondes d'émoi
Qu'en tombant de ton âme, un mot propage en moi ;
Dire quelle mer chante en vagues d'élégie
Au golfe de tes seins où je me réfugie ;
Dire, oh surtout ! tes yeux doux et tièdes parfois
Comme une après-midi d'automne dans les bois ;
De l'heure la plus chère enchâsser la relique,
Et, sur le piano, tel soir mélancolique,
Ressusciter l'écho presque religieux
D'un ancien baiser attardé sur tes yeux.

Albert Samain " Au jardin de l'infante"


Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : novembre 30, 2011  08:27

La vie est une fleur...

La vie est une fleur que je respire à peine,
Car tout parfum terrestre est douloureux au fond.
J'ignore l'heure vaine, et les hommes qui vont,
Et dans l'île d'Email ma fantaisie est reine.

Mes bonheurs délicats sont faits de porcelaine,
Je n'y touche jamais qu'avec un soin profond;
Et l'azur fin, qu'exhale en fument mon thé blond,
En sa fuite odorante emporte au loin ma peine.

J'habite un kiosque rose au fond du merveilleux.
J'y passe tout le jour à voir de ma fenêtre
Les fleuves d'or parmi les paysages bleus;

Et, poète royal en robe vermillon,
Autour de l'éventail fleuri qui l'a fait naître,
Je regarde voler mon rêve, papillon.

Albert Samain.

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : novembre 30, 2011  08:33

Automne 2


A pas lents et suivis du chien de la maison
Nous refaisons la route à présent trop connue.
Un pâle automne saigne au fond de l’avenue,
Et des femmes en deuil passent à l’horizon.

Comme dans un préau d’hospice ou de prison,
L’air est calme et d’une tristesse contenue ;
Et chaque feuille d’or tombe, l’heure venue,
Ainsi qu’un souvenir, lente, sur le gazon.

Le Silence entre nous marche… Coeurs de mensonges,
Chacun, las du voyage, et mûr pour d’autres songes,
Rêve égoïstement de retourner au port.

Mais les bois ont, ce soir, tant de mélancolie
Que notre coeur s’émeut à son tour et s’oublie
A parler du passé, sous le ciel qui s’endort,
Doucement, à mi-voix, comme d’un enfant mort…

Albert Samain.

Anthologie "les plus belles pages de la poésie tendre et sentimentale" Jean Orizet.

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 1, 2011  03:59



Chanson violette


Et ce soir-là, je ne sais,
Ma douce, à quoi tu pensais,
Toute triste,
Et voilée en ta pâleur,
Au bord de l'étang couleur
D'améthyste.

Tes yeux ne me voyaient point ;
Ils étaient enfuis loin, loin
De la terre ;
Et je sentais, malgré toi,
Que tu marchais près de moi,
Solitaire.

Le bois était triste aussi,
Et du feuillage obscurci,
Goutte à goutte,
La tristesse de la nuit,
Dans nos coeurs noyés d'ennui,
Tombait toute...

Dans la brume un cor sonna ;
Ton âme alors frissonna,
Et, sans crise,
Ton coeur défaillit, mourant,
Comme un flacon odorant
Qui se brise.

Et, lentement, de tes yeux
De grands pleurs silencieux,
Taciturnes,
Tombèrent comme le flot
Qui tombe, éternel sanglot,
Dans les urnes.

Nous revînmes à pas lents.
Les crapauds chantaient, dolents,
Sous l'eau morte ;
Et j'avais le coeur en deuil
En t'embrassant sur le seuil
De ta porte.

Depuis, je n'ai point cherché
Le secret encor caché
De ta peine...
Il est des soirs de rancoeur
Où la fontaine du coeur
Est si pleine !

Fleur sauvage entre les fleurs,
Va, garde au fond de tes pleurs
Ton mystère ;
Il faut au lis de l'amour
L'eau des yeux pour vivre un jour
Sur la terre.


Albert Samain