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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Paul verlaine par charles morgan

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 4, 2011  10:42

Paul Verlaine par Charles MORGAN ( un très bon romancier et critique anglais un peu oublié
aujourd'hui!)

La réputation des poètes finit toujours pas se stabiliser, en quelque sorte, ce qui permet de
dire, comme Jean Moréas aux funérailles de Verlaine : « Mais ne parlons plus d’écoles.
Aujourd’hui, ici, une seule chose compte : la poésie », sans qu’il soit nécessaire d’ajouter,
comme il le fit : « Demain nous pourrons, nous devrons reprendre nos querelles. » Cette
stabilisation des réputations justifie l’habitude (qui parait souvent arbitraire et fastidieuse)
de célébrer le centenaire de la mort d’un artiste. Il est plus hasardeux de tenter une mise au
point de sa valeur réelle cent ans après sa naissance, mais dans le cas de Verlaine on ne
gagnerait guère à attendre1. Il y a peu de chances pour qu’en 1996 l’opinion sur cet épineux
sujet soit plus accommodante ou plus près de l’unanimité que la nôtre. Peut-être la réputation de
Verlaine ne se stabilisera-t-elle jamais, et il peut être intéressant de se demander pourquoi.

En premier lieu, personne n’a jamais réussi à l’embrigader dans une école, bien que beaucoup
l’aient tenté. Cela avait commencé de son vivant, car lorsque, vers 1885, il devint célèbre et
que les jeunes gens s’empressaient autour de sa table, au café, et cherchaient à le monopoliser,
tout le monde avait oublié qu’il avait fait ses débuts sous l’égide du Parnasse et qu’une grande
partie de l’oeuvre qui semblait une bombe révolutionnaire avait été écrite, et même publiée, des
années auparavant. À travers tous ses changements de résidence – prisons, hôpitaux, écoles
d’Angleterre et de France, misérables taudis dans des arrière-boutiques de marchands de vins – il
sauvegarda par miracle une moisson de ses oeuvres et, de temps à autre, il y puisa pour faire des
volumes dont l’ordre de publication n’est qu’une indication très incertaine sur les dates de
composition des poèmes. Si les difficultés s’arrêtaient là, il aurait peut-être encore été
possible de rattacher Verlaine à une école ou de suivre son évolution d’une école à une autre.
Par un effort de chronologie, s’appuyant sur des dates vérifiables et sur des preuves internes,
on aurait certainement pu amasser assez de documents pour classer le poète – des documents qui,
datés et étiquetés, auraient permis (pour tout autre que Verlaine) de délimiter peut-être une
période Parnassienne, puis une influence romantique croissante, une période de mysticisme
catholique culminant dans Sagesse et, finalement, une émancipation païenne (ou une chute dans le
paganisme). Mais tous ces efforts sont voués à l’échec. Dans la prison de Belgique où il connut
la crise religieuse qui nous donna Sagesse, il composa en même temps des poèmes d’un érotisme
exacerbé, et il suffit de voir l’étrange moisson, prose et vers, réunie dans ses OEuvres
Posthumes, pour se rendre compte qu’il serait à peine exagéré de dire qu’il était capable
d’écrire n’importe quoi, à n’importe quelle époque, de n’importe laquelle de ses différentes «
manières ».


Voici, je l’avoue, une affirmation bien vague que je n’avance, volontairement, que pour attirer
l’attention sur un aspect particulier de la nature de Verlaine – de sa nature humaine et de sa
nature poétique – qui est de la plus haute importance si on veut le juger comme homme et comme
artiste. Appelons cela, pour l’instant, sa naïveté – mot qu’il faudra ensuite nuancer mais qui
peut nous servir comme donnée générale. De plus, c’est un mot de son vocabulaire, qu’il employait
pour décrire une qualité qu’il prisait : « ... la naïveté me parait être un des plus chers
attributs du poète, dont il doit se prévaloir à défaut d’autres. »

Chez lui, la naïveté prenait une forme particulière, entièrement étrangère à l’idée de
simplicité. Il ne peut guère avoir existé d’homme moins simple, ni guère de plus naïf, car chez
lui la naïveté était l’expression de la faiblesse – une faiblesse portée à un point tel que ce
qui, chez d’autres, n’est que simple mollesse et indécision, devenait chez lui une capacité
incomparable de recevoir des impressions. Il était sans armure, sans résistance, sans carapace de
logique et, de tous les éléments qui composent ce que nous nous plaisons à appeler fermeté de
caractère, rien ne restait en lui que des élans et une fidélité désespérée envers les passions
défuntes. C’est ce dont sa vie témoigne par une suite de désastres, et son oeuvre (parce que s’y
ajoute le don d’une musique inégalée) par un génie éolien sans pareil dans la littérature.
D’autres ont sondé l’âme et la chair de l’homme plus profondément que lui, ont chanté des mondes
plus nobles avec une musique plus haute et plus compatissante, mais personne n’a donné une
réponse plus vibrante et, sur-le-champ, plus passionnée, au moindre contact, au moindre murmure
de la vie. Il était terriblement vivant. À ses débuts, lorsqu’il se soumettait officiellement à
la règle d’impassibilité des Parnassiens, il était capable d’écrire, avec la Chanson des
Ingénues, ce qui, de la part de tout autre poète, eût été une suite de vers conventionnels, mais
en l’enrichissant d’un charme et d’une mélancolie intensément personnels :


Nous sommes les Ingénues
Aux bandeaux plats, à l’oeil bleu,
Qui vivons, presque inconnues,
Dans les romans qu’on lit peu...


La fin légèrement « saturnienne » de ce Caprice ne lui enlève rien de sa naïveté verlainienne ;
et, bien des années après, dans Parallèlement qu’il nommait « un recueil entièrement profane »,
ou même dans les Odes en Son Honneur qui sont de beaucoup inférieures, on trouve des vers et même
des poèmes entiers qui, dans un contexte violemment opposé aux Ingénues, montrent à quel point la
vie le perçait de ses traits, de toutes parts, comme si tous les sens, tous les souvenirs, toutes
les prémonitions décochaient inlassablement leurs flèches contre un homme que sa faiblesse
rendait la plus offerte des cibles.


Il s’assied à sa table, contemple ses mains et voilà qu’elles lui font peur :


J’ai peur à les voir sur la table
Préméditer là, sous mes yeux,
Quelque chose de redoutable
D’inflexible et de furieux.


Puis soudain, les volets protecteurs de l’esprit s’entrouvrent, et c’est l’envahissement de la
terreur :


La main droite est bien à ma droite,
L’autre à ma gauche, je suis seul.
Les linges dans la chambre étroite
Prennent des aspects de linceul,

Dehors le vent hurle sans trêve,
Le soir descend insidieux...
Ah ! si ce sont des mains de rêve
Tant mieux – ou tant pis – ou tant mieux.


Les résonances intérieures et ce dernier vers inouï, au rythme de music-hall céleste, voilà bien
la signature littéraire de Verlaine, qu’il est intéressant de noter au passage et qui a son
importance dès qu’on veut étudier son influence ; mais ce poème est remarquable surtout parce
qu’il démontre, dans une oeuvre brève, la vulnérabilité du poète aux sensations quotidiennes. Le
volume religieux de Sagesse en est le témoignage le plus frappant, et, si nous le considérons de
ce point de vue, nous ne risquerons pas de dire cette chose absurde que, parce que son auteur
revint sans tarder au bordel et à la taverne, sa conversion n’était pas sincère. Le manque de
sincérité procède de l’intellect ; il est volontaire, tandis que la conversion de Verlaine semble
avoir été, comme tous les actes de sa vie, un abandon. C’est par la qualité totale de son abandon
qu’il différait des autres hommes. Aucune flèche ne l’égratignait. Elles entraient toutes en
plein coeur. Mais aucune ne le tuait, ni ne calmait sa souffrance, ni n’obscurcissait son génie,
sauf dans les tout derniers temps. Les hommes font des distinctions entre les traits du sort ;
ils évitent les uns, s’abritent des autres. Verlaine, lui, ne faisait aucune distinction entre
ces traits parce que, en tant qu’artiste, il avait un besoin instinctif de les recevoir tous et
sans cesse ; en tant qu’homme qui désirait la paix, il les fuyait tous et sans cesse. Tel fut le
rapport entre sa vie et son art et le tiraillement entre les deux.


Sa vie fut si scandaleuse que ceux qui veulent le condamner ont une abondance de preuves à leur
disposition. Il est inutile de les examiner ici. Ce ne fut point par choix que Verlaine fut un
bohème. Quel grand artiste le fut jamais ? La bohème est le passe-temps des médiocres et
l’artiste qui s’y trouve plongé désire passionnément s’en évader. En dehors de son art, ce désir
passionné fut le seul sentiment constant de Verlaine. Quand il découvrit, à son étonnement, une
jeune fille que sa laideur ne repoussait pas, il se précipita, la tête la première, dans le
mariage – c’est-à-dire qu’instantanément il s’abandonna sans réserve à l’idée d’un attachement
passionné à la vie familiale. La suite de poèmes intitulée La Bonne Chanson, composée en grande
partie pendant de trop longues fiançailles, abonde en descriptions de ses rêves de paisible
bonheur :


Le foyer, la lueur étroite de la lampe ;
La rêverie avec le doigt contre la tempe
Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés ;
L’heure du thé fumant et des livres fermés...


Et quand ils se furent séparés, lui qui se plaignait rarement de la société ou de ses malheurs
personnels, gagna en force, en intensité poétique – et toujours parce qu’il se soumettait :


Vous n’avez pas eu toute patience.
Cela se comprend par malheur, du reste :
Vous êtes si jeune ! et l’insouciance,
C’est le lot amer de l’age céleste !


Puisqu’il n’avait pu, auprès de sa femme, trouver paix et sérénité, il allait les chercher
ailleurs : en province, chez des amis de sa famille, dans une école anglaise où il enseignait
tout ce qu’on voulait pour être nourri et logé, ou à l’Hôtel de Ville, comme petit rond-de-cuir.
Lorsqu’il eut ce poste, il le remplit assez honorablement. Lorsqu’il l’eut perdu et n’eut plus de
travail régulier pour le fixer, il se laissa entraîner à la dérive par tous les vents qui
passaient : Rimbaud, l’alcool. Toujours il cherchait un refuge : une ferme, des voyages, et,
finalement, une longue série d’hôpitaux. Il s’évada de beaucoup de ces lieux de refuge parce
qu’il avait cette ultime infirmité des faibles : la manie de l’action subite, des fugues
soudaines, impulsives, irraisonnées. Il ne s’évada pas de l’hôpital, car là il ne pouvait user de
la boisson qui était toujours à la source de ses folies. Il s’accrochait à l’hôpital, n’en
écrivait que du bien, car là il n’avait plus à se soucier de rien, plus d’ennuis, plus de
tracas ; sa faiblesse n’y était plus un danger mais une vertu passive, et il avait toute liberté
d’écrire.

Pourquoi la société comprend-elle si peu que la passivité – à des degrés différents, mais la même
au fond – est le péché mignon de beaucoup d’artistes ? Après l’histoire des coups de pistolet
avec Rimbaud, Verlaine passa, de la société de son ami à la bienfaisante solitude de la prison.
Pour lui ce fut un véritable bienfait, étant donnée sa nature. Heureusement, malgré la difficulté
qu’on a à se procurer ses OEuvres Complètes2, on trouve facilement une excellente édition de
Sagesse, recueil où il exprime le bouleversement religieux qu’il ressentit pendant son
emprisonnement. Il n’est pas du tout paradoxal de dire que, s’il avait eu un caractère plus
ferme, ce bouleversement aurait été moins profond sur le moment, ou alors aurait eu des effets
plus durables. En fait, comme toujours, il s’abandonna, fut percé jusqu’au coeur et comblé, et,
comme toujours, le résultat fut, non point un changement durable dans sa personnalité, à peine un
temps d’arrêt dans son éternelle dérive, mais un chant, un miracle de poésie, une naïveté
visionnaire que d’autres n’ont approchée que par les lents efforts de la sainteté :


Parfums, couleurs, systèmes, lois !
Les mots ont peur comme des poules ;
La Chair sanglote sur la croix.


Oui, c’est bien le même Verlaine qui écrivait :


Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
Et puis voici mon coeur, qui ne bat que pour vous.


Jamais style de poète ne s’harmonisa avec son sujet en une si merveilleuse alliance de souplesse
et de précision. Mais remarquez bien que rien ne faisait balbutier Verlaine. Plus l’émotion est
profonde, plus clair est le rythme, plus pur le chant :


Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
            Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
            Vient de la ville !

Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
            Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà
            De ta jeunesse ?


Ce poème se trouve dans toutes les anthologies. Je ne le cite que par dilection personnelle, mais
comment faire autrement ? tout Verlaine y est contenu : son désir de paix, son étonnement de
l’avoir trouvée, son acceptation immédiate, sa capacité d’abandon (veulerie abjecte dans sa vie,
mais dans sa poésie, véritable enchantement), et surtout, sa naïveté qui, s’exprimant par la
musique de son innocence profonde (comme si son cerveau était peuplé d’anges) lui permet de dire
que, le ciel est bleu et calme –

Le ciel est, par-dessus le toit,
       Si bleu, si calme !

– dans ces deux premiers vers qui échappent à l’*****yse mais ruissellent du lait du Paradis.


Une naïveté de cette qualité ne peut servir de base à une école poétique ; on ne peut même pas
l’imiter sans se rendre instantanément ridicule. Chez ce Verlaine « ondoyant et divers », rien
qui puisse séduire ceux qui exigent des artistes « un message pour leurs contemporains ». On ne
peut non plus, comme certains l’ont fait, l’exalter comme un prophète du vers irrégulier et de
l’anarchie des syllabes. Il avait grand souci de répudier ces hérésies. Que ses successeurs
s’amusent à tenter des expériences : « Je les vois faire et, s’il faut, j’applaudirai. » Quant à
lui, il préférait « garder un mètre, et dans ce mètre quelque césure encore, et, au bout de mes
vers, des rimes ». Il est pourtant vrai que lui et Mallarmé, ensemble et séparément, ont ouvert
de nouvelles voies à la poésie française sous l’égide de leur maître Baudelaire. Verlaine,
répondant à ceux qui voulaient le voir innover davantage, exposait ainsi son propre cas : « Mon
Dieu ! j’ai cru avoir assez brisé le vers, l’avoir assez affranchi, si vous préférez, en
déplaçant la césure le plus possible, et, quant à la rime... » Mais il avait fait beaucoup plus
que déplacer la césure, employer l’assonance ou l’écho et libérer l’alexandrin. Prolongeant les «
correspondances » de Baudelaire non en tant que théorie, mais par son sens intuitif de la
musique, il avait enrichi la tradition française dans son esprit comme dans sa forme, conférant
au langage ces harmoniques dont il était si dépourvu et dont il est encore si pauvre auprès de la
langue anglaise. Ah non ! les iconoclastes de la forme n’ont pas le droit de proclamer Verlaine
leur ancêtre, à moins qu’ils en veuillent bien accueillir le petit poème que voici et que
Verlaine avait composé en un charabia anglais qui est authentiquement du même cru que leur style :


I’m bor’d immensely
In this buffet of Calais,
Supposing to be, me, your lover
Loved, – if, true ? – you are please

To weep in my absence
Aggravated a telegram
Tiresoome where I count and count
My own bores for your sake

But what is morrow to me ?
I start to morrow to London
For your sake, it, then, suddenly,
That sadness, so heavy, falls down3.


Sentiment, ponctuation et syntaxe feraient de ce poème un petit chef-d’oeuvre de pessimisme
introspectif pour anthologie de 1939 ; mais alors, il se serait intitulé Commune ou, pour corser
la chose, Chrysanthème ; tandis que Verlaine l’intitula Au buffet de la gare. Mais Jean Moréas
avait raison. « Ne parlons plus d’écoles. Aujourd’hui, ici, une seule chose compte : la poésie. »

Charles MORGAN, Reflets dans un miroir, 1948.(Traduit de l’anglais par Christine Lalou.)

1. Paul Verlaine naquit le 30 mars 1844 et mourut le 8 janvier 1896. Cet essai parut le 1er avril
1944.

2. La difficulté dont parle Charles Morgan, c’est de trouver ces oeuvres en anglais, à l’époque
où il écrivit le présent article, à savoir les années quarante. (Note du webmestre.)

3. Retraduit littéralement en français, ce poème paraîtra peut-être moins surréaliste à nos
lecteurs :

Je me rase éperdument
Dans ce buffet de Calais,
Supposant être, moi, votre amant
Aimé, – si, vrai ? – vous devez

Pleurer en mon absence
Exaspérant un télégramme
Ennuyeux où je dis et redis
Mes petits tracas pour vous

Mais qu’est demain pour moi ?
Je pars demain à Londres
Pour l’amour de vous, cela, alors, soudain,
Que la tristesse, si lourde, tombe.

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 30, 2008  06:00

La chanson pure

Et j’ai revu l’enfant unique : il m’a semblé
Que s’ouvrait dans mon coeur la dernière blessure,
Celle dont la douleur plus exquise m’assure
D’une mort désirable en un jour consolé.

La bonne flèche aiguë et sa fraîcheur qui dure !
En ces instants choisis, elles ont éveillé
Les rêves un peu lourds du scrupule ennuyé,
Et tout mon sang chrétien chanta la Chanson pure.

J’entends encor, je vois encor ! Loi du devoir
Si douce ! Enfin, je sais ce qu’est entendre et voir,
J’entends, je vois toujours ! Voix des bonnes pensées,

Innocence, avenir ! Sage et silencieux,
Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,
Belles petites mains qui fermerez nos yeux !

Paul VERLAINE, Sagesse.

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 31, 2008  03:08


La Chanson des ingénues

Nous sommes les Ingénues
Aux bandeaux plats, à l’œil bleu,
Qui vivons, presque inconnues,
Dans les romans qu’on lit peu.

Nous allons entrelacées,
Et le jour n’est pas plus pur
Que le fond de nos pensées,
Et nos rêves sont d’azur ;

Et nous courons par les prées,
Et rions et babillons
Des aubes jusqu’aux vesprées,
Et chassons aux papillons ;

Et des chapeaux de bergères
Défendent notre fraîcheur,
Et nos robes — si légères —
Sont d’une extrême blancheur ;

Les Richelieux, les Caussades
Et les chevaliers Faublas
Nous prodiguent les œillades,
Les saluts et les « hélas ! »,

Mais en vain, et leurs mimiques
Se viennent casser le nez
Devant les plis ironiques
De nos jupons détournés ;

Et notre candeur se raille
Des imaginations
De ces raseurs de muraille,
Bien que parfois nous sentions

Battre nos cœurs sous nos mantes
À des pensers clandestins,
En nous sachant les amantes
Futures des libertins.

Paul Verlaine — Poèmes saturniens (1866)

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 31, 2008  04:54

Kaleidoscope (Naguères)



Kaleidoscope

à Germain Nouveau

Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve,
Ce sera comme quand on a déjà vécu :
Un instant à la fois très vague et très aigu...
Ô ce soleil parmi la brume qui se lève !

Ô ce cri sur la mer. cette voix dans les bois !
Ce sera comme quand on ignore des causes :
Un lent réveil après bien des métempsycoses :
Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois

Dans cette rue, au coeur de la ville magique
Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,
Où les cafés auront des chats sur les dressoirs,
Et que traverseront des bandes de musique.

Ce sera si fatal qu'on en croira mourir :
Des larmes ruisselant douces le long des joues,
Des rires sanglotés dans le fracas des roues,
Des invocations à la mort de venir,

Des mots anciens comme un bouquet de fleurs fanées !
Les bruits aigres des bals publics arriveront,
Et des veuves avec du cuivre après leur front,
Paysannes, fendront la foule des traînées

Qui flânent là, causant avec d'affreux moutards
Et des vieux sans sourcils que la dartre enfarine,
Cependant qu'à deux pas, dans des senteurs d'urine,
Quelque fête publique enverra des pétards.

Ce sera comme quand on rêve et qu'on s'éveille !
El que l'on se rendort et que l'on rêve encor
De la même féerie et du même décor,
L'été, dans l'herbe, au bruit moiré d'un vol d'abeille.

PAUL VERLAINE

---------

Intérieur

à grands plis sombres une ample tapisserie
De haute lice, avec emphase descendrait
Le long des quatre murs immenses d'un retrait
Mystérieux où l'ombre au luxe se marie.

Les meubles vieux, d'étoffe éclatante flétrie,
Le lit entr'aperçu vague comme un regret,
Tout aurait l'attitude et l'âge du secret,
Et l'esprit se perdrait en quelque allégorie.

Ni livres, ni tableaux, ni fleurs, ni clavecins ;
Seule, à travers les fonds obscurs, sur des coussins,
Une apparition bleue et blanche de femme

Tristement sourirait - inquiétant témoin -
Au lent écho d'un chant lointain d'épithalame,
Dans une obsession de musc et de benjoin.

PAUL VERLAINE

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 31, 2008  05:08

un poème très connu de Verlaine, peut-être est-il déjà édité. De toutes façons, à relire :

Art poétique

De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise :
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.

C'est des beaux yeux derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est, par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine !

Prends l'éloquence et tords-lui son cou !
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où ?

O qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?

De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours.

Que ton vers soit la bonne aventure
Eparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.

    Paul Verlaine
Jadis et naguère

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 3, 2009  00:34

Compagne savoureuse et bonne

Compagne savoureuse et bonne
À qui j'ai confié le soin
Définitif de ma personne,
Toi mon dernier, mon seul témoin,
Viens çà, chère, que je te baise,
Que je t'embrasse long et fort,
Mon coeur près de ton coeur bat d'aise
Et d'amour pour jusqu'à la mort :
Aime-moi,
Car, sans toi,
Rien ne puis,
Rien ne suis.

Je vais gueux comme un rat d'église
Et toi tu n'as que tes dix doigts ;
La table n'est pas souvent mise
Dans nos sous-sols et sous nos toits ;
Mais jamais notre lit ne chôme,
Toujours joyeux, toujours fêté
Et j'y suis le roi du royaume
De ta gaîté, de ta santé !
Aime-moi,
Car, sans toi,
Rien ne puis,
Rien ne suis.

Après nos nuits d'amour robuste
Je sors de tes bras mieux trempé,
Ta riche caresse est la juste,
Sans rien de ma chair de trompé,
Ton amour répand la vaillance
Dans tout mon être, comme un vin,
Et, seule, tu sais la science
De me gonfler un coeur divin.
Aime-moi,
Car, sans toi,
Rien ne puis,
Rien ne suis.

Qu'importe ton passé, ma belle,
Et qu'importe, parbleu ! le mien :
Je t'aime d'un amour fidèle
Et tu ne m'as fait que du bien.
Unissons dans nos deux misères
Le pardon qu'on nous refusait
Et je t'étreins et tu me serres
Et zut au monde qui jasait !
Aime-moi,
Car, sans toi,
Rien ne puis,
Rien ne suis.

Paul Verlaine

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 3, 2009  00:36

Tu crois au marc de café

Tu crois au marc de café,
Aux présages, aux grands jeux :
Moi je ne crois qu'en tes grands yeux.

Tu crois aux contes de fées,
Aux jours néfastes, aux songes.
Moi je ne crois qu'en tes mensonges.

Tu crois en un vague Dieu,
En quelque saint spécial,
En tel Ave contre tel mal.

Je ne crois qu'aux heures bleues
Et roses que tu m'épanches
Dans la volupté des nuits blanches !

Et si profonde est ma foi
Envers tout ce que je crois
Que je ne vis plus que pour toi.

Paul Verlaine

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : octobre 2, 2009  04:41



À la louange de Laure et de Pétrarque

    Chose italienne où Shakespeare a passé
    Mais que Ronsard fit superbement française,
    Fine basilique au large diocèse,
    Saint-Pierre-des-Vers, immense et condensé,

    Elle, ta marraine, et Lui qui t'a pensé,
    Dogme entier toujours debout sous l'exégèse
    Même edmondschéresque ou francisquesarceyse,
    Sonnet, force acquise et trésor amassé,

    Ceux-là sont très bons et toujours vénérables,
    Ayant procuré leur luxe aux misérables
    Et l'or fou qui sied aux pauvres glorieux,

    Aux poètes fiers comme les gueux d'Espagne,
    Aux vierges qu'exalte un rythme exact, aux yeux
    Épris d'ordre, aux cœurs qu'un vœu chaste accompagne.

Paul Verlaine

(il y a toujours un verlaine qui gît au fond de notre mémoire)

Verlaine
France
Messages : 346

Date du message : décembre 5, 2011  03:48

Sublime choix qui ne me laisser pas insensbile !!!! Merci !!!

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 6, 2011  03:29

à Verlaine...ce choix de poèmes qu'il a aimé !

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : décembre 6, 2011  14:02

Moi aussi ..ce Verlaine-là ne me laisse pas insensible..

En sourdine.

Calmes dans le demi--jour
Que les branches hautes font,
Pénétrons bien notre amour
De ce silence profond.

Fondons nos âmes, nos coeurs
Et nos sens extasiés,
Parmi les vagues langueurs
Des pins et des arbousiers.

Ferme tes yeux à demi,
Croise tes bras sur ton sein,
Et de ton coeur endormi
Chasse à jamais tout dessein.

Laissons-nous persuader
Au souffle berceur et doux
Qui vient à tes pieds rider
Les ondes et le gazon roux.

Et quand, solennel, le soir
Des chênes noirs tombera,
Voix de notre désespoir,
Le rossignol chantera.

Paul Verlaine "Fêtes galantes"

Comme Victor Hugo dans son poème, "La fête chez Thérèse" Verlaine, entend aussi
le rossignol chanter "comme un poète et un amoureux"..

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : décembre 6, 2011  14:11

Circonspection.

Donne ta main, retiens ton souffle, asseyons-nous
Sous cet arbre géant où vient mourir la brise
En soupirs inégaux sous la ramure grise
Que caresse le clair de lune blême et doux.

Immobiles, baissons nos yeux vers nos genoux.
Ne pensons pas, rêvons. Laissons faire à leur guise
Le bonheur qui s'enfuit et l'amour qui s'épuise,
Et nos cheveux frôlés par l'aile des hiboux.

Oublions d'espérer. Discrète et contenue,
Que l'âme de chacun de nous deux continue
Ce calme et cette mort sereine du soleil.

Restons silencieux parmi la paix nocturne :
Il n'est pas bon d'aller troubler dans son sommeil
La nature, ce dieu féroce et taciturne.

Paul Verlaine. "Jadis et naguère".






Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : décembre 6, 2011  14:17

A Clymène

Mystiques barcarolles,
Romances sans paroles,
Chère, puisque tes yeux,
Couleur des cieux,

Puisque ta voix, étrange
Vision qui dérange
Et trouble l'horizon
De ma raison,

Puisque l'arôme insigne
De ta pâleur de cygne
Et puisque la candeur
De ton odeur,

Ah ! puisque tout ton être,
Musique qui pénètre,
Nimbes d'anges défunts,
Tons et parfums,

A, sur d'almes cadences
En ses correspondances
Induit mon coeur subtil,
Ainsi soit-il !

Paul Verlaine. Fêtes galantes"

"Verlaine - Verlaine
misérable carrière de misère,
grossièreté des moeurs et des idées - mais
quel chant -..."

Paul Valéry.



Verlaine
France
Messages : 346

Date du message : décembre 9, 2011  04:13

J'ai peur d'un baiser
Comme d'une abeille
Je souffre et je veille
Sans me reposer
J'ai peur d'un baiser !

Pourtant j'aime Kate

Et ses yeux jolis
Elle est délicate
Aux longs traits pâlis
Oh! Que j'aime Kate...............Paul VERLAINE!!!

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : décembre 9, 2011  05:51

Auburn.

Tes yeux, tes cheveux indécis,
L’arc mal précis de tes sourcils,
La fleur pâlotte de ta bouche,
Ton corps vague et pourtant dodu,
Te donnent un air peu farouche
À qui tout mon hommage est dû.

Mon hommage, ah, parbleu ! tu l’as.
Tous les soirs, quels joie et soulas,
Ô ma très sortable châtaine,
Quand vers mon lit tu viens, les seins
Roides, et quelque peu hautaine,
Sûre de mes humbles desseins.

Les seins roides sous la chemise,
Fière de la fête promise
À tes sens partout et longtemps.
Heureuse de savoir ma lèvre,
Ma main, mon tout, impénitents
De ces péchés qu’un fol s’en sèvre !

Sûre de baisers savoureux
Dans le coin des yeux, dans le creux
Des bras et sur le bout des mammes,
Sûre de l’agenouillement
Vers ce buisson ardent des femmes
Follement, fanatiquement !

Et hautaine puisque tu sais
Que ma chair adore à l’excès
Ta chair et que tel est ce culte
Qu’après chaque mort, — quelle mort ! —
Elle renaît, dans quel tumulte !
Pour mourir encore et plus fort.

Oui, ma vague, sois orgueilleuse
Car radieuse ou sourcilleuse,
Je suis ton vaincu, tu m’as tien :
Tu me roules comme la vague
Dans un délice bien païen,
Et tu n’es pas déjà si vague ?

Paul Verlaine ."Parallèlement"



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