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Epsilon 
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France 
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Date du message :
décembre 18, 2011 12:02
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pour N.
Son sang scintille sur mes lèvres Enterrez-moi dans son souffle car je crois que je suis mort Enterrez-moi dans sa voix d'aurore boréale car je crois que j'ai été fusillé au lever du jour dans un pays de loques et de douleurs fulgurantes Enterrez-moi au creux de ses paumes pour qu'au plus noir du sommeil je touche cette femme Equateur d'Amour.
Elle a labouré ma terreur de ses joies d'écolière. De ses silences d'aubes avec ses dents de louve affamée elle a arraché les herbes malades Elle a tonné dans ma voix Elle a brûlé mes champs de caillasses maigres Elle a fouetté la pierre fiévreuse de l'errance et déchiré la gorge du rat de peste Elle a semé les graines solaires dans les sillons farouche de mes larmes et une forêt d'Amazonie soudain s'est tendrement refermée sur mes aventures Les oiseaux verts rouges jaunes ont crié notre règne au coeur de l'été torride, infracassable.
J'ai hanté son sexe cercueil et caverne où naître et mourir étaient une même jouissance d'algues d'ouest collant aux reins huilés du voyageur brûlé par les étapes initié par les poussière et les migrations de comètes J'ai hurlé de joie dans cette monstrueuse verdure incendié par des soleils tropicaux O danse de sioux des globules rouges O martèlement de tambours nègres des doigts luisants de semence j'ai dormi une aube plus vaste que le désert des Tartares
Incurable maladie sa peau me protège quand je voyage dans les pays froids Moi le commerçant en verroterie, en menus rubans et joujous je l'évoque dans la langue de Nerval et de Raimon de Kazantzakis et de Homère et de tous ceux qui depuis la nuit des temps élèvent –- O furieuses barricades – la parole d'amour contre les galops de la foudre noire les guérillas du malheur Incurable maladie. Agonie tropicale.
Un sécateur de froid a tranché net mes racines un alcool frelaté a noyé mes yeux une panthère cernée de flammes a dévoré ma tribu un siècle de poussière a étouffé ma danse de chaman Maintenant je rampe dans l'ordure et la rumeur des temps Avec tout ce que je sais je tiens éveillé très tard des enfants innocents et graves.
Enterrez-moi dans son nom qu'avec elle je voyage partout dans le bleu des triangles d'oiseaux sauvages dans le pollen des fous de Bassan dans le noir ténébreux des énigmes dans la chute libre des sangs qui, une fois, ont épousé les soleils caraïbes. Enterrez-moi dans sa gestualité inquiète dans sa beauté tuméfiée dans son agenouillement face aux ordures de la nuit dans le vert espérance de sa durée. De sa violente présence aux vagues et aux Etoiles aux enfants et aux fées.
Dis-moi d'urgence le tracé des îles combien sont les gardes qui veillent sur les carcasses pourries des navigations donne-moi le nord j'ai hâte des vents maigres chiens affamés des ressacs de plomb je brûle pour ces énigmatiques figures de proue qui hantent mes rues chaudes et lavent leurs épaules douces dans des alcools de lune farouche Dis-moi où la fête se passe Où les portes ne sont que des soupirs d'amantes à peine blessées par le duvet nocturne.
Sauvagement noue sa bouche à ma bouche un serpent de soif un serpent de minéral pur Sauvagement saigne entre mes jointures l'ange décapité sur ordre secret de juges don’t les voix se répercutent au loin de colline pelée à paroi sèche
Un enfant marche en sifflotant aux limites du visible il n'a pas du tout l'air craintif. A ses tempes des boucles de neige doucement tremblent Il est du pays d'au-delà des moissons déchiquetées par les pics d'au-delà les grands murs lépreux qui se taisent Il est du pays des alchimistes et des brûleurs de souches pourries Sa bouche rouge de fruits écrasés violemment est l'orifice d'un palais obscur, secret, toujours invoqué.
ici meurt sauvagement le vent j'écris la perte le manque absolu A grandes rafales de sang je balaie le carrelage de l'aube où mon corps chaud encore diminue devient invisible où mon index de lune froide pointe encore un tropique le ventre de la mère sauvé de la destruction par la langue chair et suffocation.
N'oublie pas que je suis né pour d'autres travaux que la poussière et le soliloque de l'oeil j'ai récuré le regard du fou j'ai nettoyé les écuries du soleil j'ai mangé le pain d'absence j'ai bu l'eau de la malaria Les promesses se sont éteintes à mes tempes je recule vers une vieillesse tronquée un désert de lames vives de cailloux d'ombres causantes
Ma mère morte en moi s'agenouille une fois de plus elle coud un sommeil d'épi, un sommeil de prairie paisible Ses yeux me cherchent dans la signature du vent Désolée de ne pas me voir de ses ongles sombres elle déchire sa poitrine d'où coule un lait de Palestine qui lave ma peau de mort terrassé par le plomb des vertiges.
ne cognez pas à ma vitre je n'y suis pas ne me hélez pas entre les grands arbres de ciment muet je n'y suis pas ne me sonnez pas au téléphone ne courez pas derrière mon ombre tragique Rue Saint-Martin je n'y suis pas ne m'invitez pas à dîner à danser à boire Porto Tokaÿ eau de vie je sais «le beaujolais nouveau est arrivé» je n'y suis pas ne vous glissez pas chaleur ténue entre les draps défaits dans le pauvre lit d'effroi je n'y suis pas ne fouillez pas vers ma bouche qui sait se faire lait pur fruit mat mais aussi lueur de corbeau et petite pluie de novembre je n'y suis pas ne demandez pas à la concierge l'étage où habite la blessure sans limites sans nom sans sommeil vrai je n'y suis pas ne tourmentez pas je vous en prie ne tourmentez pas la nuit pour qu'elle vous dise sur quelle falaise j'efface mes traces sous quelle lune d'acide je soliloque loque de voix elle ne saurait rien répondre
je n'y suis pas je suis ailleurs nulle part dans un ventre chaud d'outre-univers dans une nudité somptueuse implacable dans une dimension inatteignable par vos yeux je suis dans un grand cimetière d'éléphants qui ont la couleur de mes famines de mes amours soies sombres déchirées de haut en bas par une corne de cruauté aux froides résonnances de métal je suis enterré dans la glaise d'un paysage vocal dans la luminosité stridente d'un ongle dans la courbe d'un fleuve bu à la source dans la chair d'aube d'une épaule émouvante à gémir doucement pour ne pas réveiller les racines dans le ciel de la voyageuse dans les paumes absentes je suis enterré dans un asile de cris écarlates dans le poil de la peur dans la lettre N qui est une galaxie un roman de la Table Ronde dans la lettre N qui est la perle noire cachée dans l'huître du soleil dans la lettre N qui est bambou de douleur monnaie de songe et torche éclairant tendrement la paroi dans la lettre N qui est Saint-Jean d'Eté Ne me tuez pas de regards-couteaux ne me battez pas jusqu'à l'évanouissement ne me jetez pas pour me distraire des cacahuètes des rubans des morceaux de miroirs des fleurs je n'y suis pas je suis ailleurs sur une terre que nulle souffrance d'homme n'avait encore foulée avant mon irruption brutale d'alcool farouche d'incendie détraqué.
O Dieux – parce que je ne sais pas très bien à qui m'adresser entre quelles mains indifférentes remettre ma plainte contre Inconnu – Ne m'enlevez pas la vivante qui a brûlé mes lèvres d'une joie sauvage autant qu'un galop de mustang dans la prairie cheyenne Qui a écarté mes genoux afin que se lève le soleil unique vital selon la loi non écrite mais proclamée par la gorge de l'eau, la queue de paon du crépuscule sur les jardins indestructibles Qui a délivré l'oiseau de gel encagé entre mes épaules toujours crucifiables Qui a de ses longs doigts minces musiciens inspirés creusé d'immortelles galeries dans mon souffle où il fait beau où il fait terreur et fiévreuse incantation Ne m'enlevez pas la vivante coupée de mon sang par une distance plus terrible encore que cet espace vaste où rugissent mes mots plaintifs mes mots fous mes mots de métal enragé Quelque part peut-être dort-elle caressant encore le corps traversé par les rudes lames des solitudes Quelque part peut-être gémit-elle à nouveau reprise par la chaude clarté de mes paumes bavardes tandis qu'ailleurs une chair bouleversée écrase un cri d'agonie et de fureur tandis qu'ailleurs deux yeux se posent comme des blessures sur la grande plaie visible O Dieux – parce que cette nuit je suis un petit enfant innocent comme l'haleine du fleuve et désarmé – Ne m'enlevez pas la vivante qui s'en est retournée au pays sien avec ma terrifiante douceur touchée à mort enracinée dans son ventre bleu au fond duquel hurle un visage abordant la nuit de biais sachant qu'elle mord Qu'elle fait mal Qu'elle ne pardonne pas.
un seul visage qui s'avance avec les pépiements d'oiseaux les brindilles sèches de l'aube et le sang exalté fourbu fracture majestueusement les tiroirs des marées une fiancée touchante danse dans le globe de la lampe une loutre bleu tend son long cou de fenouil le plus clair de mon temps scintille aux tempes du matin neuf un seul visage qui s'empourpre de gestes d'amour de baisers fluides un seul visage un rire cassant la glace le reflet dans une vitrine d'un Passage d'une mouette qui proclame la fonte des ombres une brouette chargée de soleil roule le long de l'avenue contemplée par des fillettes en tabliers de silence un seul visage qu'on accueille avec cette inquiétude de l'adolescence griffée par les rumeurs et les appels qu'on accueille avec des fleurs de neige et de mutisme qu'on soulève au creux des paumes jusqu'à la lumière vraie qui coule des pierres des métaux des corps humains dans la ville les fêtes se rassemblent et convergent vers une poitrine de feu les morts se dissolvent dans l'éther léger de l'instant A la première parole un grand jardin public illumine avec des perroquets des niagaras de soie noire et froissée des arbres de perles tropicaux et sombres avec des divinités au souffle vert aux paupières d'aurore boréale un seul visage entre l'herbe du désir et la poussière des attentes et la blessure vomit des tonnes de roses rouges.
L'ongle crisse au carreau de l'aurore déchiquetée par les aigles translucides le front creuse la distance irréparable la voix s'annule à la neige des pas nomades De quel nom t'appeler alors que se lève sous mes pieds blessés de gel un peuple inconnu, immonde, un peuple de goules et de lutins sardoniques De quel amour t'enflammer alors que ma veine saigne sous l'orage des mots.
la lumière des murs dresse mon procès quelque part un supplice déchire mes chairs quelque part au rivage duveteux de Thulé Eurydice fouille des ongles la pourriture d'Orphée Se tait l'été dans mon sang Se noue le complot des silences Se déchire la dernière parole avec laquelle on tentait désespérément le passage clandestinement entre les figures détruites et la calligraphie des herbes juteuses.
Une cité de velours nocturne et de mica s'effondre dans mes poignets meurtris j'écoute silencieux accordé aux ruines promises sur tes lèvres absentes je quête un dieu forcené inaccessible qui me roue d'angoisses de questions saugrenues d'énigmes de mie de pain j'apprends ce dur métier d'absence qui commence par la traversée des miroirs sans déchirer les ailes fondamentales.
au bord de mort j'enterre ma dépouille de seigneur muselé par les tempêtes glacées surgies des obscures forêt de la parole où hantent les animaux d'une préhistoire sanglante leurs griffes rageuses cherchent et trouvent mes yeux à chaque tentative Au bord de mort j'enfouis mon nom au milieu des glands des racines molles des monnaies des empires brisés par l'éclat des femmes la lueur métallique des fruits dérobés aux terres luxuriantes Entre mes épaules le Sud à tâtons délimite l'espace de son deuil définitif: couteaux rouillés, lampes de mutisme.
André Laude Editions «LE VERBE ET L'EMPREINTE» 1979
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Epsilon 
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France 
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Date du message :
décembre 8, 2008 00:31
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André Laude (1936-1995) "Né le 3 mars 1936. Famille ouvrière. Exilé à Paris, renouera plus tard avec la terre-mère : l’Occitanie. Ecole sous l’occupation nazie. Premières masturbations et premières révoltes. Très tôt écrit et rêve de devenir journaliste. Fait la connaissance d’une bande de poètes et peintres anticonformistes. Militant anarchiste. Autodidacte, lance à 17 ans le cri fameux : "A nous deux Paris". Réponse de l’écho : "Pauvre con". Apprend difficilement à bien faire l’amour. Rencontre André Breton, Benjamin Péret et quelques autres "phares". Guerre d’Algérie : horreur et souffrance. Des tas de petits métiers. Quitte l’Europe pendant plusieurs années. Voyages : Cuba, Orient, Asie... Revient en Europe. Ecrit dans cent journaux et magazines. Publie des recueils de poèmes. Pauvreté, humiliation. Laisse pousser sa barbe pour cacher les cicatrices. Un seul désir : vivre et jouir sans entraves en cherchant à faire la peau du vieil homme".
Ainsi se résumait André Laude en quatrième de couverture de Joyeuse Apocalypse, publié par Stock en 1973. Le poète est mort dans la misère d’une petite chambre le 26 juin 1995. Le journal Le Monde, auquel il avait collaboré durant des années comme chroniqueur littéraire, s’est souvenu de son existence et lui a consenti une notice nécrologique, le 28 juin. Parmi une oeuvre vaste et dispersée citons Couleur végétale, Dans ces ruines campent l’homme blanc, le Testament de Ravachol, Rue des Merguez... Dans les poèmes qui suivent, fragments d’un recueil en préparation et à jamais inachevé, résonne étrangement la voix posthume du poète anarchiste.
Michel Pérelle écrivait : "Ce qui nous réjouit chez André Laude, c’est la fraîcheur, la spontanéité et son envoûtante petite musique. Il est sincère au-delà des mots, il ne s’embarrasse pas de vers mesurés, il dit tout, comme ça, à cru, et ça vibre, ça nous émeut. Voudrait-il écrire un méchant poème qu’il ne le pourrait pas. André est pauvre, malade, mais il n’est jamais amer. Il a l’orgueil des grands : la grâce. Ne nous y trompons pas, il sait tirer à boulets rouges (et noirs) sur la saloperie des hommes. Il est du Sud (Occitanie) mais il est né et vit à Paris, et il a hérité de la "douleur polonaise". Il sait, dans le Grand Nord, apprivoiser la ronde des loups, et, au Mexique, faire chanter les veuves noires. D’aucuns diront qu’il y a quelque naïveté à écrire, par exemple des journaux de voyages. D’aucuns diront qu’au fond de son désespoir, il est furieusement optimiste comme les grands révoltés. Qu’il sait que l’Humanité renaîtra de ses cendres." Article trouvé sur "La revue des ressources" que je remercie
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Epsilon 
Modérateur
France 
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Date du message :
décembre 9, 2008 12:47
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Un texte vraiment magnifique?
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-grimalkin- 
Admin famille
France 
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Date du message :
décembre 9, 2008 13:01
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sans aucun doute !
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Epsilon 
Modérateur
France 
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Date du message :
décembre 14, 2008 03:24
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si j’écris c’est pour que ma voix vous parvienne voix de chaux et sang voix d’ailes et de fureurs goutte de soleil ou d’ombre dans laquelle palpitent nos sentiments
si j’écris c’est pour que ma voix vous arrache au grabat des solitaires, aux cauchemars des murs aux durs travaux des mains nageant dans la lumière jaune du désespoir
si j’écris c’est pour que ma voix où roulent souvent des torrents de blessures s’enracine dans vos paumes vivantes, couvre les poitrines d’une fraîcheur de jardin balaie dans les villes les fantômes sans progéniture
si j’écris c’est pour que ma voix d’un bond d’amour atteigne les visages détruits par la longue peine le sel de la fatigue c’est pour mieux frapper l’ennemi qui a plusieurs noms.
André Laude, Comme une blessure rapprochée du soleil, La pensée sauvage, 1979
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Epsilon 
Modérateur
France 
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Date du message :
décembre 29, 2008 02:09
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Avec ma gueule de métèque
Avec ma gueule de métèque je marche le long des grands boulevards de l’Europe de l’Ouest sclérosée à la peau du ventre fripée Je suis juif de Lodz j’ai quitté il y a à peu près un siècle le Shettl natal pour devenir raccomodeur de vieux vêtements rue des Ecouffes fidèle client de la synagogue et du bistrot de Goldenberg
Je m’appelle Moshé Isaac Lewinshon
Je suis kabyle du Ravin de la femme sauvage je balaie les feuilles mortes d’octobre
en récitant du Prévert L’été je vide les poubelles c’est beau Paris à cinq heures du matin dans l’Ile-Saint-Louis Là-bas m’attendent femmes et enfants je reviendrai un jour au douar riche et tuberculeux
Je m’appelle Mohamed Larbi Fils de la Kahena Enfant du grand désordre
Je suis nègre du pays des grands fétiches et des lacs profonds, brûlants aux poissons lourds chez Renault Billancourt je travaille à la chaîne A la pause de midi je tape sur les vieux bidons cabossés et ça fait rire les copains français qui entre eux à voix basse prétendent que j’ai bouffé mes grands-parents Je suis nègre syndiqué il y a des femmes blanches que je désire en silence Je m’appelle Abou Diouf et il paraît que j’ai vingt-trois ans je ne bois jamais car je suis bon musulman et les autres se mettent en colère parce que je refuse de me saoûler en leur compagnie quand tombe la nuit sur Pantin Saint-Ouen Bagneux Ivry rue Saint-Denis
Avec ma gueule de métèque je marche le long des grands boulevards de la civilisation occidentale j’ai toujours peur des flics qui cognent tâtent sournoisement sous mon imperméable j’ai toujours peur des regards haineux des sourires des mères qui promènent leur progéniture j’ai toujours peur des néons de la foule des bagnoles qui me frôlent des feux rouges des fins de journées des patrons de cafés et de leurs chiens-loups J’ai toujours peur dans le métro au BHV dans la rue dans ma chambre propre et triste nue J’a toujours peur de mon visage dans le regard de l’autre J’ai toujours peur parce qu’obscurément je sais que je suis coupable coupable de tout
Pensez : Je viens d’ailleurs Ma voix est rauque je suis différent Mon sang a coulé d’un feuillage inconnu ici J’ai toujours peur Et pourtant j’aimerais avec chacun parler de la pluie et du beau temps leur montrer à tous les vieilles photos jaunies de là-bas du pays Mais je ne peux pas faire le premier geste car j’ai toujours peur Mais je vous demande Pardon
André Laude (1936-1995)
"Né le 3 mars 1936. Famille ouvrière. Exilé à Paris, renouera plus tard avec la terre-mère : l’Occitanie. Ecole sous l’occupation nazie. Premières masturbations et premières révoltes. Très tôt écrit et rêve de devenir journaliste. Fait la connaissance d’une bande de poètes et peintres anticonformistes. Militant anarchiste. Autodidacte, lance à 17 ans le cri fameux : "A nous deux Paris". Réponse de l’écho : "Pauvre con". Apprend difficilement à bien faire l’amour. Rencontre André Breton, Benjamin Péret et quelques autres "phares". Guerre d’Algérie : horreur et souffrance. Des tas de petits métiers. Quitte l’Europe pendant plusieurs années. Voyages : Cuba, Orient, Asie... Revient en Europe. Ecrit dans cent journaux et magazines. Publie des recueils de poèmes. Pauvreté, humiliation. Laisse pousser sa barbe pour cacher les cicatrices. Un seul désir : vivre et jouir sans entraves en cherchant à faire la peau du vieil homme"."Joyeuse Apocalypse" Stock .1973
Bibliographie
Promenades du soleil, 1955 Pétales du chant, Cahier de l’Orphéon, 1956 Dans ces ruines campe un homme blanc, Guy Chambelland, 1969 Occitanie, Oswald, 1972 Le Bleu de la nuit crie au secours, Subervie, 1975
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-grimalkin- 
Admin famille
France 
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Date du message :
septembre 26, 2009 03:29
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J'étais je suis je serai
J'étais pierre éclatée, soleil-sida, j'étais cadavre sous les brassées de fleurs.
J'étais silence mural. J'étais cimetière de campagne. J'étais oiseau aux ailes brisées, mazoutées. J'étais vieux, alcool parlant sans cesse de guerre dans les djebels.
Je suis un scénario de suicide. Je contemple le fleuve. Je vois passer des cadavres de veuves. Je me hais et je veux mourir. Je me hais et je veux mourir.
Fermez les yeux. Songez une dernière fois à mon profil de poète grec, dans la plus pouilleuse île.
Je serai, à partir de ce jour, ciel, ciel et ciel. Ciel au-delà de vos folies meurtrières. Je serai ciel. Je serai éternel.
André Laude
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-grimalkin- 
Admin famille
France 
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Date du message :
juin 17, 2010 04:36
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Extraits de "vers le matin des cerises" (Éditions-Saint-Germain-des-Prés, 1976)
si nous surgissons de la pierre c'est parce que nos sommes blessés et, blessures, nous apostrophons nous clamons la rage renouvelle un air pur dans nos poumons déchirés par les fouets des silences
si nous surgissons de la vigne et du tronc c'est pour réclamer oui réclamer Chaque lèvre chaque goutte de sang chaque tempe est un brûlant un implacable cahier de revendications où chaque mot éclaire comme une paume laborieuse
si nous surgissons de l'étoile mouillée de la ruine sèche c'est pour combattre oui pour combattre quand une terre pauvre coule de nos voix rauques comme des yeux de camarades enterrés avant l'aube Il n'y a pas d'oubli Mistral et Tramontane content les feux la cigale incendiée pond ses oeufs dans la plus proche plaie
si nous surgissons comme surgit un peuple jaune comme surgit un indien au sommet de la statue de la liberté criant les noms des tribus psalmodiant les vols et les tueries comme a surgi il y a plus de trente ans le cuivre rouge des asturies devant les beaux quartiers enrubannés de cantiques et de castagnettes
comme a surgi toujours et partout la hache d'espoir à la face des bourreaux comme surgit aujourd'hui ce pays de mains simples et d'habits solaires si nous surgissons dans les villes au coeur des labours dans les ruées vigoureuses des raisins avec la bouche pleine de mots éternels qu'on dit hors saisons avec la bouche pleine de mots qui sont des vérités des faucilles des larmes des faims vécues des hontes mémorables
c'est pour bâtir seulement bâtir avec la pierre et les chants sans oublier la patience et l'humilité l'amour qui féconde mille visages le temps d'un bond d'abeille le droit à la feuille de décider sa trajectoire de chute vers le centre de la Mère.
André Laude
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Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
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Date du message :
mars 23, 2011 14:42
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Parfois une gifle mortelle.;
Parfois une gifle mortelle dérobe soudain à nos regards un ouvrier bruissant de feuilles tristes Dans son sang des factures impayées des lettres de cachet des catalogues de menaces Dans son sang des tentatives de suicide quand l'heure entre chien et loup mord trop cruellement les paupières Parfois un cri d'épouse aux bras d'ailes de moulins devenues enragées signale à tous une disparition obscure Dans ses yeux meurent une lumière et un chant qu'elle entretenait patiemment avec l'humble et obstiné courage des pauvres Parfois un tunnel de frayeur carbonique se creuse sous l'épaule d'un homme comme si une souffrance qui ne pardonne pas cherchait à atteindre le coeur Où le jour songe et dort le troupeau d'étoiles du ciel legs de nos pères.
André Laude. "Vers le matin des cerises."
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-grimalkin- 
Admin famille
France 
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Date du message :
mars 24, 2011 12:54
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un poème tellement réaliste... ça fait froid dans le dos....
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Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
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Date du message :
avril 1, 2011 13:14
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Poème criant de vérité.. et tellement d'actualité..
Plus jamais je ne détournerai les yeux..
Plus jamais je ne détournerai les yeux vers un vol de pigeons quand quelque part on battra un enfant devant sa mère
quand on lèvera les armes contre la rumeur adolescente répandue à travers les rues pour crier ce que d'autres pensent
quand on fusillera un peuple dans un tonnerre de bouches et de poitrines innocentes quand on mentira dans les journaux
Plus jamais je n'aimerai la poésie poétique tant qu'il y aura une lumière incarcérée tant qu'il y aura un nouveau-né affamé déjà rattrapé par les canines du néant
Malgré les pleurs de la mère malgré les hurlements du père malgré les oiseaux et le ciel et la graine chantant sous l'argile amoureuse
Plus jamais je ne pourrai regarder en face ceux qui vont les yeux bandés à travers l'époque cruelle rachetée par le sang de ceux qui luttent
et parfois loin de tous et de tout calmement meurent.
André Laude . "Vers le matin des cerises"
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-grimalkin- 
Admin famille
France 
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Date du message :
avril 3, 2011 11:24
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il faudra que je me procure un livre de poèmes de cet auteur : pas facile d'en trouver sur le net . merci Marie-Elisabeth
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Marie-elisabeth 
Modérateur
France 
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Date du message :
décembre 17, 2011 10:51
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Au rendez-vous des amis.
Dans le café surréaliste où la chevelure de Bérénice s'accroche aux hanches des garçons
Parlent sans s'écouter vraiment tant ils ont bu Dante et Fernando Pessoa
Epaules tassées, j'entends moi l'obscur employé du ministère du néant amateur fièvreux d'ouzo et de vin de Porto
°°°
Dans le café surréaliste J'attends les couteaux le sang Les bourgeoises excitées Les vieilles *****s sans dents Les perdants qui jouent leur suicide aux dés
Dans le café surréaliste aux ors fins comme des lames d'où l'on ne sort jamais Même pas au bras d'une belle, énigmatique, riche femme
Dans le café surréaliste Je vois des stars des madones des artistes Des tueurs au regard fixe Des jeunes femmes tristes.
Un étrange poison coule le long de leurs veines qu'on nomme Passion Nées toutes sous le signe du Poisson Elles traversent les flammes et les miroirs
Elles sont les adorables, dérivantes robes du soir leurs épaules écorchent mes lèvres. Dans la forêt des chairs calcinées J'écoute les échos d'écorce.
°°°
Dans le café surréaliste les poupées mélancoliques de Patrick dansent un étrange mélancolique tango de Buenos Aires
Dans le quartier chaud des poussières les hommes n'ont plus que la peau et les os
Amers sont les oiseaux de fer dans les jardins des supplices Mais les femmes s'avancent jardins des délices.
André Laude ."Oeuvre poétique" éditions La Difference"
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