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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : André laude :pour n

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 18, 2011  12:02

pour N.

Son sang scintille sur mes lèvres
Enterrez-moi dans son souffle
car je crois que je suis mort
Enterrez-moi dans sa voix
d'aurore boréale
car je crois que j'ai été fusillé
au lever du jour
dans un pays de loques et de douleurs fulgurantes
Enterrez-moi au creux de ses paumes
pour qu'au plus noir du sommeil
je touche cette femme Equateur d'Amour.


Elle a labouré ma terreur
de ses joies d'écolière. De ses silences d'aubes
avec ses dents de louve affamée
elle a arraché les herbes malades
Elle a tonné dans ma voix
Elle a brûlé mes champs de caillasses maigres
Elle a fouetté la pierre fiévreuse de l'errance
et déchiré la gorge du rat de peste
Elle a semé les graines solaires dans les sillons
farouche de mes larmes
et une forêt d'Amazonie soudain s'est tendrement refermée
sur mes aventures
Les oiseaux verts rouges jaunes ont crié notre règne
au coeur de l'été torride, infracassable.


J'ai hanté son sexe cercueil et caverne
où naître et mourir étaient une même jouissance
d'algues d'ouest collant aux reins huilés du voyageur
brûlé par les étapes
initié par les poussière et les migrations de comètes
J'ai hurlé de joie dans cette monstrueuse verdure
incendié par des soleils tropicaux
O danse de sioux des globules rouges
O martèlement de tambours nègres des doigts
luisants de semence
j'ai dormi une aube plus vaste que le désert des Tartares




Incurable maladie sa peau me protège
quand je voyage dans les pays froids
Moi le commerçant en verroterie, en menus
rubans et joujous
je l'évoque dans la langue de Nerval et
de Raimon de Kazantzakis et de Homère
et de tous ceux qui depuis la nuit des temps
élèvent –- O furieuses barricades – la parole d'amour
contre les galops de la foudre noire
les guérillas du malheur
Incurable maladie. Agonie tropicale.




Un sécateur de froid a tranché net mes racines
un alcool frelaté a noyé mes yeux
une panthère cernée de flammes a dévoré ma tribu
un siècle de poussière a étouffé ma danse de chaman
Maintenant je rampe
dans l'ordure et la rumeur des temps
Avec tout ce que je sais
je tiens éveillé très tard des enfants innocents et graves.




Enterrez-moi dans son nom
qu'avec elle je voyage partout
dans le bleu des triangles d'oiseaux sauvages
dans le pollen des fous de Bassan
dans le noir ténébreux des énigmes
dans la chute libre des sangs qui, une fois, ont épousé les soleils caraïbes.
Enterrez-moi dans sa gestualité inquiète
dans sa beauté tuméfiée
dans son agenouillement face aux ordures de la nuit
dans le vert espérance de sa durée. De sa violente présence
aux vagues et aux Etoiles
aux enfants et aux fées.




Dis-moi d'urgence le tracé des îles
combien sont les gardes qui veillent sur les carcasses
pourries des navigations
donne-moi le nord
j'ai hâte des vents maigres chiens affamés des ressacs de plomb
je brûle pour ces énigmatiques figures de proue
qui hantent mes rues chaudes
et lavent leurs épaules douces dans des alcools de lune
farouche
Dis-moi où la fête se passe Où les portes ne sont que des
soupirs d'amantes
à peine blessées par le duvet nocturne.




Sauvagement noue sa bouche à ma bouche
un serpent de soif
un serpent de minéral pur
Sauvagement saigne entre mes jointures l'ange
décapité
sur ordre secret
de juges don’t les voix
se répercutent au loin de colline pelée à paroi sèche




Un enfant marche en sifflotant aux limites du visible
il n'a pas du tout l'air craintif. A ses tempes
des boucles de neige doucement tremblent
Il est du pays d'au-delà des moissons déchiquetées par les pics
d'au-delà les grands murs lépreux qui se taisent
Il est du pays des alchimistes et des brûleurs de souches
pourries
Sa bouche rouge de fruits écrasés violemment est l'orifice d'un
palais obscur, secret, toujours invoqué.




ici meurt sauvagement le vent
j'écris la perte le manque absolu
A grandes rafales de sang
je balaie le carrelage de l'aube
où mon corps chaud encore
diminue devient invisible
où mon index de lune froide
pointe encore un tropique
le ventre de la mère
sauvé de la destruction par la langue chair et suffocation.




N'oublie pas que je suis né pour d'autres
travaux que la poussière et le soliloque de l'oeil
j'ai récuré le regard du fou
j'ai nettoyé les écuries du soleil
j'ai mangé le pain d'absence
j'ai bu l'eau de la malaria
Les promesses se sont éteintes à mes tempes
je recule vers une vieillesse tronquée
un désert de lames vives de cailloux d'ombres causantes




Ma mère morte en moi s'agenouille
une fois de plus elle coud un sommeil d'épi, un sommeil
de prairie paisible
Ses yeux me cherchent dans la signature du vent
Désolée de ne pas me voir
de ses ongles sombres elle déchire sa poitrine
d'où coule un lait de Palestine
qui lave ma peau de mort terrassé par le plomb des vertiges.




ne cognez pas à ma vitre
je n'y suis pas
ne me hélez pas entre
les grands arbres de ciment muet
je n'y suis pas
ne me sonnez pas au téléphone
ne courez pas derrière
mon ombre tragique Rue Saint-Martin
je n'y suis pas
ne m'invitez pas à dîner
à danser à boire
Porto Tokaÿ eau de vie
je sais «le beaujolais nouveau
est arrivé»
je n'y suis pas
ne vous glissez pas chaleur ténue
entre les draps défaits
dans le pauvre lit d'effroi
je n'y suis pas
ne fouillez pas vers ma bouche
qui sait se faire lait pur
fruit mat mais aussi lueur de corbeau
et petite pluie de novembre
je n'y suis pas
ne demandez pas à la concierge
l'étage où habite la blessure
sans limites sans nom sans sommeil vrai
je n'y suis pas
ne tourmentez pas je vous en prie
ne tourmentez pas la nuit
pour qu'elle vous dise
sur quelle falaise j'efface mes traces
sous quelle lune d'acide je soliloque
loque de voix
elle ne saurait rien répondre


je n'y suis pas
je suis ailleurs nulle part dans un ventre chaud
d'outre-univers
dans une nudité somptueuse implacable
dans une dimension inatteignable
par vos yeux
je suis dans un grand cimetière d'éléphants
qui ont la couleur de mes famines
de mes amours soies sombres déchirées de haut en bas
par une corne de cruauté aux froides résonnances de métal
je suis enterré dans la glaise d'un paysage vocal
dans la luminosité stridente d'un ongle
dans la courbe d'un fleuve bu à la source
dans la chair d'aube d'une épaule émouvante à gémir doucement
pour ne pas réveiller les racines
dans le ciel de la voyageuse
dans les paumes absentes
je suis enterré dans un asile de cris écarlates
dans le poil de la peur
dans la lettre N qui est une galaxie un roman de la Table Ronde
dans la lettre N qui est la perle noire cachée dans l'huître du soleil
dans la lettre N qui est bambou de douleur monnaie de songe et
torche éclairant tendrement la paroi
dans la lettre N qui est Saint-Jean d'Eté
Ne me tuez pas de regards-couteaux
ne me battez pas jusqu'à l'évanouissement
ne me jetez pas pour me distraire
des cacahuètes des rubans des morceaux de miroirs des fleurs
je n'y suis pas
je suis ailleurs
sur une terre que nulle souffrance d'homme
n'avait encore foulée
avant mon irruption brutale d'alcool farouche
d'incendie détraqué.




O Dieux – parce que je ne sais pas très bien
à qui m'adresser
entre quelles mains indifférentes
remettre ma plainte contre Inconnu –
Ne m'enlevez pas la vivante qui a brûlé mes lèvres d'une joie
sauvage autant qu'un galop de mustang dans la prairie cheyenne
Qui a écarté mes genoux afin que se lève le soleil unique vital
selon la loi non écrite mais proclamée par la gorge de l'eau, la queue de paon du crépuscule
sur les jardins indestructibles
Qui a délivré l'oiseau de gel encagé entre mes épaules toujours crucifiables
Qui a de ses longs doigts minces musiciens inspirés creusé d'immortelles galeries dans mon souffle
où il fait beau où il fait terreur et fiévreuse incantation
Ne m'enlevez pas la vivante coupée de mon sang par une distance plus terrible encore
que cet espace vaste où rugissent mes mots plaintifs mes mots fous mes mots de métal enragé
Quelque part peut-être dort-elle
caressant encore le corps traversé par les rudes lames des solitudes
Quelque part peut-être gémit-elle
à nouveau reprise par la chaude clarté de mes paumes bavardes
tandis qu'ailleurs une chair bouleversée écrase un cri
d'agonie et de fureur
tandis qu'ailleurs deux yeux se posent comme des blessures sur la grande plaie visible
O Dieux – parce que cette nuit je suis un petit enfant innocent comme l'haleine du fleuve et
désarmé –
Ne m'enlevez pas la vivante
qui s'en est retournée au pays sien avec ma terrifiante douceur touchée à mort
enracinée dans son ventre bleu au fond duquel hurle un visage
abordant la nuit de biais
sachant qu'elle mord Qu'elle fait mal Qu'elle ne pardonne pas.


un seul visage qui s'avance avec les pépiements
d'oiseaux les brindilles sèches de l'aube
et le sang exalté fourbu fracture majestueusement les tiroirs
des marées
une fiancée touchante danse dans le globe de la lampe
une loutre bleu tend son long cou de fenouil
le plus clair de mon temps scintille aux tempes du matin neuf
un seul visage qui s'empourpre de gestes d'amour de baisers fluides
un seul visage un rire cassant la glace le reflet dans une vitrine
d'un Passage d'une mouette qui proclame la fonte des ombres
une brouette chargée de soleil roule le long de l'avenue
contemplée par des fillettes en tabliers de silence
un seul visage qu'on accueille avec cette inquiétude de l'adolescence
griffée par les rumeurs et les appels
qu'on accueille avec des fleurs de neige et de mutisme
qu'on soulève au creux des paumes jusqu'à la lumière vraie qui
coule des pierres des métaux des corps humains
dans la ville les fêtes se rassemblent et convergent vers
une poitrine de feu
les morts se dissolvent dans l'éther léger de l'instant
A la première parole un grand jardin public illumine
avec des perroquets des niagaras de soie noire et froissée des
arbres de perles tropicaux et sombres
avec des divinités au souffle vert aux paupières d'aurore boréale
un seul visage
entre l'herbe du désir et la poussière des attentes
et la blessure vomit
des tonnes de roses rouges.




L'ongle crisse au carreau de l'aurore déchiquetée
par les aigles translucides
le front creuse la distance irréparable
la voix s'annule à la neige des pas nomades
De quel nom t'appeler
alors que se lève sous mes pieds blessés de gel
un peuple inconnu, immonde, un peuple de goules et de lutins sardoniques
De quel amour t'enflammer
alors que ma veine saigne sous l'orage des mots.




la lumière des murs dresse mon procès
quelque part un supplice déchire mes chairs
quelque part au rivage duveteux de Thulé
Eurydice fouille des ongles la pourriture d'Orphée
Se tait l'été dans mon sang
Se noue le complot des silences
Se déchire la dernière parole
avec laquelle on tentait désespérément le passage
clandestinement
entre les figures détruites et la calligraphie des herbes juteuses.




Une cité de velours nocturne et de mica s'effondre dans
mes poignets meurtris
j'écoute silencieux accordé aux ruines promises
sur tes lèvres absentes
je quête un dieu forcené inaccessible
qui me roue d'angoisses de questions saugrenues d'énigmes de mie de pain
j'apprends ce dur métier d'absence
qui commence par la traversée des miroirs
sans déchirer les ailes fondamentales.




au bord de mort j'enterre ma dépouille de seigneur muselé
par les tempêtes glacées
surgies des obscures forêt de la parole où hantent
les animaux d'une préhistoire sanglante
leurs griffes rageuses cherchent et trouvent mes yeux
à chaque tentative
Au bord de mort j'enfouis mon nom au milieu des glands
des racines molles des monnaies des empires brisés par
l'éclat des femmes la lueur métallique des fruits
dérobés aux terres luxuriantes
Entre mes épaules le Sud à tâtons délimite l'espace de son
deuil définitif: couteaux rouillés, lampes de mutisme.


André Laude
Editions «LE VERBE ET L'EMPREINTE» 1979




Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 8, 2008  00:31

André Laude (1936-1995)
"Né le 3 mars 1936. Famille ouvrière. Exilé à Paris, renouera plus tard avec la terre-mère :
l’Occitanie. Ecole sous l’occupation nazie. Premières masturbations et premières révoltes. Très
tôt écrit et rêve de devenir journaliste. Fait la connaissance d’une bande de poètes et peintres
anticonformistes. Militant anarchiste. Autodidacte, lance à 17 ans le cri fameux : "A nous deux
Paris". Réponse de l’écho : "Pauvre con". Apprend difficilement à bien faire l’amour. Rencontre
André Breton, Benjamin Péret et quelques autres "phares". Guerre d’Algérie : horreur et
souffrance. Des tas de petits métiers. Quitte l’Europe pendant plusieurs années. Voyages : Cuba,
Orient, Asie... Revient en Europe. Ecrit dans cent journaux et magazines. Publie des recueils de
poèmes. Pauvreté, humiliation. Laisse pousser sa barbe pour cacher les cicatrices. Un seul
désir : vivre et jouir sans entraves en cherchant à faire la peau du vieil homme".

Ainsi se résumait André Laude en quatrième de couverture de Joyeuse Apocalypse, publié par Stock
en 1973. Le poète est mort dans la misère d’une petite chambre le 26 juin 1995. Le journal Le
Monde, auquel il avait collaboré durant des années comme chroniqueur littéraire, s’est souvenu de
son existence et lui a consenti une notice nécrologique, le 28 juin. Parmi une oeuvre vaste et
dispersée citons Couleur végétale, Dans ces ruines campent l’homme blanc, le Testament de
Ravachol, Rue des Merguez... Dans les poèmes qui suivent, fragments d’un recueil en préparation
et à jamais inachevé, résonne étrangement la voix posthume du poète anarchiste.

Michel Pérelle écrivait : "Ce qui nous réjouit chez André Laude, c’est la fraîcheur, la
spontanéité et son envoûtante petite musique. Il est sincère au-delà des mots, il ne s’embarrasse
pas de vers mesurés, il dit tout, comme ça, à cru, et ça vibre, ça nous émeut. Voudrait-il écrire
un méchant poème qu’il ne le pourrait pas. André est pauvre, malade, mais il n’est jamais amer.
Il a l’orgueil des grands : la grâce. Ne nous y trompons pas, il sait tirer à boulets rouges (et
noirs) sur la saloperie des hommes. Il est du Sud (Occitanie) mais il est né et vit à Paris, et
il a hérité de la "douleur polonaise". Il sait, dans le Grand Nord, apprivoiser la ronde des
loups, et, au Mexique, faire chanter les veuves noires. D’aucuns diront qu’il y a quelque naïveté
à écrire, par exemple des journaux de voyages. D’aucuns diront qu’au fond de son désespoir, il
est furieusement optimiste comme les grands révoltés. Qu’il sait que l’Humanité renaîtra de ses
cendres."
Article trouvé sur "La revue des ressources" que je remercie

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 9, 2008  12:47

Un texte vraiment magnifique?

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 9, 2008  13:01

sans aucun doute !

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 14, 2008  03:24

si j’écris c’est pour que ma voix vous parvienne
voix de chaux et sang voix d’ailes et de fureurs
goutte de soleil ou d’ombre dans laquelle palpitent nos sentiments

si j’écris c’est pour que ma voix vous arrache
au grabat des solitaires, aux cauchemars des murs
aux durs travaux des mains nageant dans la lumière jaune du désespoir

si j’écris c’est pour que ma voix où roulent souvent des torrents de blessures
s’enracine dans vos paumes vivantes, couvre les poitrines d’une fraîcheur de jardin
balaie dans les villes les fantômes sans progéniture

si j’écris c’est pour que ma voix d’un bond d’amour
atteigne les visages détruits par la longue peine le sel de la fatigue
c’est pour mieux frapper l’ennemi qui a plusieurs noms.

André Laude, Comme une blessure rapprochée du soleil, La pensée sauvage, 1979

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 29, 2008  02:09

Avec ma gueule de métèque

Avec ma gueule de métèque
je marche le long des grands boulevards
de l’Europe de l’Ouest sclérosée
à la peau du ventre fripée
Je suis juif de Lodz
j’ai quitté
il y a
à peu près un siècle
le Shettl natal
pour devenir
raccomodeur de vieux vêtements
rue des Ecouffes
fidèle client
de la synagogue
et du bistrot
de Goldenberg

Je m’appelle
Moshé Isaac Lewinshon

Je suis kabyle
du Ravin de la femme sauvage
je balaie les feuilles mortes d’octobre

en récitant du Prévert
L’été je vide les poubelles
c’est beau
Paris à cinq heures du matin
dans l’Ile-Saint-Louis
Là-bas m’attendent
femmes et enfants
je reviendrai un jour
au douar
riche et tuberculeux

Je m’appelle Mohamed Larbi
Fils de la Kahena
Enfant du grand désordre

Je suis nègre
du pays des grands fétiches
et des lacs profonds, brûlants
aux poissons lourds
chez Renault Billancourt
je travaille à la chaîne
A la pause de midi
je tape sur les vieux bidons
cabossés
et ça fait rire les copains français
qui entre eux à voix basse
prétendent
que j’ai bouffé mes grands-parents
Je suis nègre
syndiqué
il y a des femmes blanches
que je désire
en silence
Je m’appelle Abou Diouf
et il paraît
que j’ai vingt-trois ans
je ne bois jamais
car je suis bon musulman
et les autres se mettent en colère
parce que je refuse de me saoûler
en leur compagnie
quand tombe la nuit
sur Pantin Saint-Ouen
Bagneux Ivry
rue Saint-Denis

Avec ma gueule de métèque
je marche le long des grands boulevards
de la civilisation occidentale
j’ai toujours peur
des flics qui cognent
tâtent sournoisement
sous mon imperméable
j’ai toujours peur
des regards haineux
des sourires des mères
qui promènent
leur progéniture
j’ai toujours peur
des néons
de la foule
des bagnoles qui me frôlent
des feux rouges
des fins de journées
des patrons de cafés
et de leurs chiens-loups
J’ai toujours peur
dans le métro
au BHV
dans la rue
dans ma chambre
propre et triste
nue
J’a toujours peur
de mon visage
dans le regard de l’autre
J’ai toujours peur parce qu’obscurément je sais
que je suis coupable
coupable de tout

Pensez :
Je viens d’ailleurs
Ma voix est rauque
je suis différent
Mon sang
a coulé
d’un feuillage inconnu
ici
J’ai toujours peur
Et pourtant
j’aimerais avec chacun
parler
de la pluie
et du beau temps
leur montrer à tous
les vieilles photos jaunies
de là-bas
du pays
Mais je ne peux pas
faire le premier geste
car j’ai toujours peur
Mais je vous demande
Pardon

André Laude (1936-1995)

"Né le 3 mars 1936. Famille ouvrière. Exilé à Paris, renouera plus tard avec la terre-mère :
l’Occitanie. Ecole sous l’occupation nazie. Premières masturbations et premières révoltes. Très
tôt écrit et rêve de devenir journaliste. Fait la connaissance d’une bande de poètes et peintres
anticonformistes. Militant anarchiste. Autodidacte, lance à 17 ans le cri fameux : "A nous deux
Paris". Réponse de l’écho : "Pauvre con". Apprend difficilement à bien faire l’amour. Rencontre
André Breton, Benjamin Péret et quelques autres "phares". Guerre d’Algérie : horreur et
souffrance. Des tas de petits métiers. Quitte l’Europe pendant plusieurs années. Voyages : Cuba,
Orient, Asie... Revient en Europe. Ecrit dans cent journaux et magazines. Publie des recueils de
poèmes. Pauvreté, humiliation. Laisse pousser sa barbe pour cacher les cicatrices. Un seul
désir : vivre et jouir sans entraves en cherchant à faire la peau du vieil homme"."Joyeuse
Apocalypse" Stock .1973

Bibliographie

Promenades du soleil, 1955
Pétales du chant, Cahier de l’Orphéon, 1956
Dans ces ruines campe un homme blanc, Guy Chambelland, 1969
Occitanie, Oswald, 1972
Le Bleu de la nuit crie au secours, Subervie, 1975

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : septembre 26, 2009  03:29





J'étais je suis je serai


J'étais pierre éclatée, soleil-sida,
j'étais cadavre sous les brassées de fleurs.

J'étais silence mural. J'étais cimetière de campagne.
J'étais oiseau aux ailes brisées, mazoutées.
J'étais vieux, alcool
parlant sans cesse de guerre dans les djebels.

Je suis un scénario de suicide. Je contemple le fleuve.
Je vois passer des cadavres de veuves.
Je me hais et je veux mourir. Je me hais
et je veux mourir.

Fermez les yeux. Songez une dernière fois
à mon profil de poète grec,
dans la plus pouilleuse île.

Je serai, à partir de ce jour, ciel, ciel et ciel.
Ciel au-delà de vos folies meurtrières.
Je serai ciel. Je serai éternel.



André Laude

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : juin 17, 2010  04:36


Extraits de "vers le matin des cerises" (Éditions-Saint-Germain-des-Prés, 1976)


si nous surgissons de la pierre
c'est parce que nos sommes blessés
et, blessures, nous apostrophons nous clamons
la rage renouvelle un air pur dans nos poumons
déchirés par les fouets des silences

si nous surgissons de la vigne et du tronc
c'est pour réclamer oui réclamer
Chaque lèvre chaque goutte de sang chaque tempe
est un brûlant un implacable cahier de revendications
où chaque mot éclaire comme une paume laborieuse

si nous surgissons de l'étoile mouillée de la ruine sèche
c'est pour combattre oui pour combattre
quand une terre pauvre coule de nos voix rauques
comme des yeux de camarades enterrés avant l'aube
Il n'y a pas d'oubli Mistral et Tramontane content les feux
la cigale incendiée pond ses oeufs dans la plus proche plaie

si nous surgissons comme surgit un peuple jaune
comme surgit un indien au sommet de la statue de la liberté
criant les noms des tribus psalmodiant les vols et les tueries
comme a surgi il y a plus de trente ans le cuivre rouge des asturies
devant les beaux quartiers enrubannés de cantiques et de castagnettes

comme a surgi toujours et partout la hache d'espoir à la face des bourreaux
comme surgit aujourd'hui ce pays de mains simples et d'habits solaires
si nous surgissons dans les villes au coeur des labours dans les ruées vigoureuses des raisins
avec la bouche pleine de mots éternels qu'on dit hors saisons
avec la bouche pleine de mots qui sont des vérités des faucilles des larmes des faims vécues des
hontes mémorables

c'est pour bâtir seulement bâtir avec
la pierre et les chants
sans oublier la patience et l'humilité
l'amour qui féconde mille visages le temps d'un bond d'abeille
le droit à la feuille de décider sa trajectoire de chute vers le centre de la Mère.


André Laude

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : mars 23, 2011  14:42

   Parfois une gifle mortelle.;

Parfois une gifle mortelle
dérobe soudain à nos regards
un ouvrier bruissant de feuilles tristes
Dans son sang des factures impayées
des lettres de cachet des catalogues de menaces
Dans son sang
des tentatives de suicide
quand l'heure entre chien et loup mord trop
cruellement les paupières
Parfois un cri d'épouse aux bras d'ailes de moulins
devenues enragées
signale à tous une disparition obscure
Dans ses yeux
meurent une lumière et un chant qu'elle entretenait
patiemment
avec l'humble et obstiné courage des pauvres
Parfois un tunnel de frayeur carbonique se creuse
sous l'épaule d'un homme
comme si une souffrance qui ne pardonne pas
cherchait à atteindre le coeur
Où le jour songe et dort le troupeau d'étoiles du ciel
legs de nos pères.

André Laude. "Vers le matin des cerises."



-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : mars 24, 2011  12:54

un poème tellement réaliste... ça fait froid dans le dos....

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : avril 1, 2011  13:14

Poème criant de vérité.. et tellement d'actualité..

   Plus jamais je ne détournerai les yeux..

Plus jamais je ne détournerai les yeux
vers un vol de pigeons
quand quelque part on battra
un enfant devant sa mère

quand on lèvera les armes
contre la rumeur adolescente
répandue à travers les rues
pour crier ce que d'autres pensent

quand on fusillera un peuple
dans un tonnerre de bouches
et de poitrines innocentes
quand on mentira dans les journaux

Plus jamais je n'aimerai la poésie poétique
tant qu'il y aura une lumière incarcérée
tant qu'il y aura un nouveau-né affamé
déjà rattrapé par les canines du néant

Malgré les pleurs de la mère
malgré les hurlements du père
malgré les oiseaux et le ciel
et la graine chantant sous l'argile amoureuse

Plus jamais je ne pourrai regarder en face
ceux qui vont les yeux bandés
à travers l'époque cruelle
rachetée par le sang de ceux qui luttent

et parfois loin de tous et de tout calmement meurent.

André Laude . "Vers le matin des cerises"

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : avril 3, 2011  11:24

il faudra que je me procure un livre de poèmes de cet auteur : pas facile d'en trouver sur
le net . merci Marie-Elisabeth

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : décembre 17, 2011  10:51

Au rendez-vous des amis.

Dans le café surréaliste
où la chevelure de Bérénice
s'accroche aux hanches des garçons

Parlent sans s'écouter vraiment
tant ils ont bu
Dante et Fernando Pessoa

Epaules tassées, j'entends
moi l'obscur employé
du ministère du néant
amateur fièvreux d'ouzo et de vin de Porto

             °°°

Dans le café surréaliste
J'attends les couteaux le sang
Les bourgeoises excitées
Les vieilles *****s sans dents
Les perdants
qui jouent leur suicide aux dés

Dans le café surréaliste
aux ors fins comme des lames
d'où l'on ne sort jamais
Même pas au bras d'une
belle, énigmatique, riche femme

Dans le café surréaliste
Je vois des stars des madones des artistes
Des tueurs au regard fixe
Des jeunes femmes tristes.

Un étrange poison coule le long de leurs veines
qu'on nomme Passion
Nées toutes sous le signe du Poisson
Elles traversent les flammes et les miroirs

Elles sont les adorables, dérivantes robes du soir
leurs épaules écorchent mes lèvres.
Dans la forêt des chairs calcinées
J'écoute les échos d'écorce.

               °°°

Dans le café surréaliste
les poupées mélancoliques de Patrick dansent
un étrange mélancolique tango
de Buenos Aires

Dans le quartier chaud
des poussières
les hommes n'ont plus que la peau
et les os

Amers sont les oiseaux
de fer
dans les jardins des supplices
Mais
les femmes s'avancent jardins des délices.

André Laude   ."Oeuvre poétique" éditions La Difference"