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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : L'amour et son partage en poèsie

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 15, 2011  03:25


AMOUR

Amour m'a dit d'entrer, mon âme a reculé
Pleine de poussière et de péché.
Mais Amour aux yeux vifs, en me voyant faiblir
De plus en plus, le seuil passé,
Se rapprocha de moi et doucement s'enquit
Si quelque chose me manquait.

"Un hôte", répondis-je, "digne d'être ici".
"Or", dit Amour, "ce sera toi".
" Moi, le sans-coeur, le très ingrat ? Oh, mon aimé,
Je ne puis pas te regarder."
Amour en souriant prit ma main et me dit :
" Qui donc fit les yeux, sinon moi?"

"Oui, mais j'ai souillé les miens, Seigneur.
Que ma honte s'en aille ou elle a mérité."
"Ne sais-tu pas", dit Amour, "qui a porté la faute?"
"Lors, mon aimé, je veux servir."
"Assieds-toi", dit Amour, "goûte ma nourriture."
Ainsi j'ai pris place et mangé.


De George Herbert .Auteur anglais( 1593 - 1633 )
Traducteur inconnu, un des poèmes préfèrés de Simone Weil, la philosophe (1909-1943).

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 3, 2008  11:13

L'amour dans les ruines

(extrait)



Avant la tombée. Ne sachant que prendre. Ou comment saisir l’air. Plus que transparent. Les mains
distribuant, volant sans que rien ne traverse. Le livre fermé obstinément. Se refusant à toute
entrée. Coude collé à cette table. À la seconde. Doigt troué. D’un soleil que rien ne pose. La
difficulté hors du bois. Cette main qui part. Qu’on ne rattrape pas. Les revoilà. Ça tombe. On ne
sait rien. Ce qui court dans l’horizon. Le café, la lèvre. Un corps surplombant le front de mer.
Regardez-moi ça ! Le jeu de la canne. Jambe frappée. En attente du bois, de la pente. De ce qui
les laissera à terre enfin. Le moteur n’arrête pas. Il longe l’air. Le prolonge. Le tord. Le
distend. L’enfant trébuche dans les pages. Une graphie distraite. Hors des murs. Il ne sait rien
donc il écrit… Bleu. La table comme objet de sensualité. Il oublie le dehors. Il recopie mêlant
l’un à l’autre sans souci de la marge. Le temps s’y perd. Tout est blanc ou l’était. C’est tout.
Des rires dans le mur. Les photos montent sur le mur. Les clous dispersent le bleu de la table.
Retiennent les lettres. C’est une voix qui appelle au travers des murs. L’espace dépris de lui-
même. On repose la main pour faire jaillir un bruit inconnu. Proche. L’air s’émeut. Légèrement
adossée à la colline, à la rive. Elle cherche. Elle théâtralise quelques objets simples. Leur
théâtralisation est le récit même. Le nerf absurde. Me prend entièrement. Réduit l’espace à peu
de chose. Les objets cessent de se déplacer dans le regard. C’est un arrêt. Une fureur aussi qui
emporte le corps. Et l’image ignore sa place. Il suffit de venir ici. De redouter l’arrivée, le
parcours. De saisir par l’œil droit les gestes amoureux du travail, d’entendre une voix et une
voix. L’ampleur est nulle ou inabordable. Alignement insolite. Un nom. Une peau. La traversée des
livres, des carnets. Les époques de sommeil. Les générations de pierre. Nous tombons dans le
présent. Il tourne le blanc. La fiction trop pauvre déploie un astre. Je tais le sort de celui
qui lie la fable au monde. Les bras ployés sous le poids d’une l’histoire. Phrase à phrase.
Phrase après phrase. Comme une histoire. Les jambes pendant de la chaise comme dissociées du
corps. Un rétablissement le refait surgir au bord de la table. Les coudes ressaisissent leur
appui. La couleur s’affronte. Rien ne tombe. Tout est vertical. Le sens fait son apparition. Des
clous ! Un peu plus loin de la monnaie… Ta lettre comme un ancrage. Une façon de porter, déposer,
distribuer. De soudoyer, énerver le sens jusqu’au paroxysme. Bruit d’eau. L’infini coule à portée
de main. Déjà les voix, la sirène, le port s’allume comme dans un roman. Et cette voix venant de
derrière la mémoire. Il se souvient du cercle, du caillou, de la jouissance. Il regarde pour ne
rien voir. Le glissement du bateau dans la fenêtre. Il est une solitude qui traverse le corps. Le
silence s’établit. Prend force dans le paysage. Il maintient le récit. Le ciment autour du clou.
Il veille. Le temps descend. Il ne devient plus. La langue accroche. Sans partage. Un drap
flotte, bat. Rien ne s’achève. La mer sépare à peine. L’équarrisseur s’assoit. Des bruits que la
tête ne peut contenir. S’enfoncer dans le sommeil comme dans une terre. Une phrase pour personne.
Le sommeil pour protéger l’arrêt. Pour tirer le paysage vers l’œil. La main parfois. Et l’oubli.
Faire monter les dalles larges, irrégulières jusqu’à ce présent que trouve le regard. Il y aurait
là une mémoire, un jeu des dates, une inscription infinie que répercute le corps dans la soif.
Nous irons. La voix circule, perdue, dans les yeux, la gorge, le front… Une voix s’égare. Il
parlait de l’enfance. Celle qui reste. Un peu avant la chaleur. La lettre que je lui écrivais
commençait ainsi : C’est comme une perte d’équilibre. Un autre versant du sommeil. Pas de
l’angoisse. Un vide non sans douceur.

Claude Royet-Journoud, Les objets contiennent l’infini, Éditions Gallimard, 1984




Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 4, 2008  05:21

Le cœur naviguant

Loin des cultes
qui nous réduisent en cendres
Des temples
où le ciel se force en vain une entrée,
Loin des puissances d’airain
que d’autres puissances culbutent,

Élisons encore la vie
Au sommet du jour blessé.

Plutôt le fruit hasardeux
Que la lettre de marbre,
Plutôt toujours chercher
Et ne jamais savoir :

Arc à travers buissons,
Aile à travers pièges,
Que la sinistre fresque
d’une vérité bouclée.

Le temps fond comme cire,
Et les verrous ne cèdent
qu’au cœur naviguant.

Andrée Chédid

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 4, 2008  05:23


Silence !...


Le silence descend en nous,
Tes yeux mi-voilés sont plus doux ;
Laisse mon coeur sur tes genoux.

Sous ta chevelure épandue
De ta robe un peu descendue
Sort une blanche épaule nue.

La parole a des notes d'or ;
Le silence est plus doux encor,
Quand les coeurs sont pleins jusqu'au bord.

Il est des soirs d'amour subtil,
Des soirs où l'âme, semble-t-il,
Ne tient qu'à peine par un fil...

Il est des heures d'agonie
Où l'on rêve la mort bénie
Au long d'une étreinte infinie.

La lampe douce se consume ;
L'âme des roses nous parfume.
Le Temps bat sa petite enclume.

Oh ! s'en aller sans nul retour,
Oh ! s'en aller avant le jour,
Les mains toutes pleines d'amour !

Oh ! s'en aller sans violence,
S'évanouir sans qu'on y pense
D'une suprême défaillance...

Silence !... Silence !... Silence !...

Albert Samain

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 4, 2008  23:27

L'amour de l'amour
                                        I
Aimez bien vos amours ; aimez l'amour qui rêve
Une rose à la lèvre et des fleurs dans les yeux ;
C'est lui que vous cherchez quand votre avril se lève,
Lui dont reste un parfum quand vos ans se font vieux.

Aimez l'amour qui joue au soleil des peintures,
Sous l'azur de la Grèce, autour de ses autels,
Et qui déroule au ciel la tresse et les ceintures,
Ou qui vide un carquois sur des coeurs immortels.

Aimez l'amour qui parle avec la lenteur basse
Des Ave Maria chuchotés sous l'arceau ;
C'est lui que vous priez quand votre tête est lasse,
Lui dont la voix vous rend le rythme du berceau.

Aimez l'amour que Dieu souffla sur notre fange,
Aimez l'amour aveugle, allumant son flambeau,
Aimez l'amour rêvé qui ressemble à notre ange,
Aimez l'amour promis aux cendres du tombeau !

Aimez l'antique amour du règne de Saturne,
Aimez le dieu charmant, aimez le dieu caché,
Qui suspendait, ainsi qu'un papillon nocturne,
Un baiser invisible aux lèvres de Psyché !

Car c'est lui dont la terre appelle encore la flamme,
Lui dont la caravane humaine allait rêvant,
Et qui, triste d'errer, cherchant toujours une âme,
Gémissait dans la lyre et pleurait dans le vent.

Il revient ; le voici : son aurore éternelle
A frémi comme un monde au ventre de la nuit,
C'est le commencement des rumeurs de son aile ;
Il veille sur le sage, et la vierge le suit.

Le songe que le jour dissipe au coeur des femmes,
C'est ce Dieu. Le soupir qui traverse les bois,
C'est ce Dieu. C'est ce Dieu qui tord les oriflammes
Sur les mâts des vaisseaux et des faîtes des toits.

Il palpite toujours sous les tentes de toile,
Au fond de tous les cris et de tous les secrets ;
C'est lui que les lions contemplent dans l'étoile ;
L'oiseau le chante au loup qui le hurle aux forêts.

La source le pleurait, car il sera la mousse,
Et l'arbre le nommait, car il sera le fruit,
Et l'aube l'attendait, lui, l'épouvante douce
Qui fera reculer toute ombre et toute nuit.

Le voici qui retourne à nous, son règne est proche,
Aimez l'amour, riez ! Aimez l'amour, chantez !
Et que l'écho des bois s'éveille dans la roche,
Amour dans les déserts, amour dans les cités !

Amour sur l'Océan, amour sur les collines !
Amour dans les grands lys qui montent des vallons !
Amour dans la parole et les brises câlines !
Amour dans la prière et sur les violons !

Amour dans tous les coeurs et sur toutes les lèvres !
Amour dans tous les bras, amour dans tous les doigts !
Amour dans tous les seins et dans toutes les fièvres !
Amour dans tous les yeux et dans toutes les voix !

Amour dans chaque ville : ouvrez-vous, citadelles !
Amour dans les chantiers : travailleurs, à genoux !
Amour dans les couvents : anges, battez des ailes !
Amour dans les prisons : murs noirs, écroulez-vous !

                                        II

Mais adorez l'Amour terrible qui demeure
Dans l'éblouissement des futures Sions,
Et dont la plaie, ouverte encor, saigne à toute heure
Sur la croix, dont les bras s'ouvrent aux nations.

Germain Nouveau.Poésies d'Humilis

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 5, 2008  07:21

Nocturne

Le ciel nocturne et bas s'éblouit de la ville
Et mon cœur bat d'amour à l'unisson des vies
Qui animent la ville au-dessous des grands cieux
Et l'allument le soir sans étonner nos yeux

Les rues ont ébloui le ciel de leurs lumières
Et l'esprit éternel n'est que par la matière
Et l'amour est humain et ne vit qu'en nos vies
L'amour cet éternel qui meurt inassouvi

Guillaume Apollinaire (1880 - 1918)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 5, 2008  12:22

par Alain Borne



          Il faudrait que je vous enseigne
                        l'amour selon le rite terrestre
                        que je vous montre
comment font les bêtes pour gagner la joie
            et que vous sachiez que c'est ainsi
également pour l'homme que tourne le rêve
et que je l'étrangle à le serrer contre vous.


Je connaissais l'attente
le glaïeul éclatant du désir
et sa racine noire
et sa noire fenaison
la statue qui vous brûle
puis tombe de l'odeur comme d'un piédestal
et n'est plus qu'un peu d'os
dans son linge de peau chaude...

Tu passeras comme j'ai passé
répands tes yeux pourtant sur mon poème
afin qu'un peu de vie s'étende encore
ici où j'ai tué
un de mes grands songes dérisoires.

site "Espris Nomades"

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 9, 2008  03:32


La forêt blonde

Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
Mes herbes sont des cils trempés de larmes claires
Et mes liserons blancs s'ouvrent comme des paupières.
Voici les bourraches bleues dont les yeux doux fleurissent
Pareils à des étoiles, à des désirs, à des sourires,
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
Mes lierres sont les lourds cheveux et mes viournes
Contournent leurs ourlets, ainsi que des oreilles.
Ô muguets, blanches dents ! églantines, narines !
Ô gentianes roses, plus roses que les lèvres !
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
Mes saules ont le profil des tombantes épaules,
Mes trembles sont des bras tremblants de convoitise,
Mes digitales sont les doigts frêles, et les oves
Des ongles sont moins fins que la fleur de mes mauves,
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
Mes sveltes peupliers ont des tailles flexibles,
Mes hêtres blancs et durs sont de fermes poitrines
Et mes larges platanes courbent comme des ventres
L'orgueilleux bouclier de leurs écorces fauves,
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
Boutons rouges, boutons sanglants des pâquerettes,
Vous êtes les fleurons purs et vierges des mamelles.
Anémones, nombrils ! Pommeroles, aréoles !
Mûres, grains de beauté ! Jacinthes, azur des veines !
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse,
Mes ormes ont la grâce des reins creux et des hanches,
Mes jeunes chênes, la forme et le charme des jambes,
Le pied nu de mes aunes se cambre dans les sources
Et j'ai des mousses blondes, des mystères, des ombres,
Je suis le corps tout plein d'amour d'une amoureuse.

Remy de GOURMONT (1858-1915)(Recueil : Les divertissements)

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 10, 2008  03:50


Le rendez-vous perpétuel

J’écris contre le vent majeur et n'en déplaise
A ceux-là qui ne sont que des voiles gonflées
Plus fort souffle ce vent et plus rouge est la braise
L'histoire et mon amour ont la même foulée
J'écris contre le vent majeur et que m'importe
Ceux qui ne lisent pas dans la blondeur des blés
Le pain futur et rient que pour moi toute porte
Ne soit que ton passage et tout ciel que tes yeux
Qu’un tramway qui s'en va toujours un peu t'emporte
Contre le vent majeur par un temps nuageux
J’écris comme je veux et tant pis pour les sourds
Si chanter leur parait mentir à mauvais jeu
Il n'y a pas d'amour qui ne soit notre amour
La trace de tes pas m'explique le chemin
C’est toi non le soleil qui fais pour moi le jour
Je comprends le soleil au hâle de tes mains
Le soleil sans l'amour c'est la vie au hasard
Le soleil sans l'amour c'est hier sans demain
Tu me quittes toujours dans ceux qui se séparent
C'est toujours notre amour dans tous les yeux pleuré
C'est toujours notre amour la rue où l'on s'égare
C'est notre amour c'est toi quand la rue est barrée
C'est toi quand le train part le coeur qui se déchire
C'est toi le gant perdu pour le gant déparé
C'est toi tous les pensers qui font l'homme pâlir
C'est toi dans les mouchoirs agités longuement
Et c'est toi qui t'en vas sur le pont des navires
Toi les sanglots éteints toi les balbutiements
Et sur le seuil au soir les aveux sans paroles
Un murmure échappé Des mots dits en dormant
Le sourire surpris le rideau qui s'envole
Dans un préau d'école au loin l'écho des voix
Un deux trois des enfants qui comptent qui s'y colle
La nuit le bruire des colombes sur le toit
La plainte des prisons la perle des plongeurs
Tout ce qui fait chanter et se taire c'est toi
Et c'est toi que je chante AVEC le vent majeur.

Louis Aragon. Le Nouveau Crève-cœur

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 11, 2008  05:18

un poème édité par Tinourson dans "En attendant"

Comme une grande fleur ...
Auteur : Albert Samain

Comme une grande fleur trop lourde qui défaille,
Parfois, toute en mes bras, tu renverses ta taille
Et plonges dans mes yeux tes beaux yeux verts ardents,
Avec un long sourire où miroitent tes dents...
Je t'enlace ; j'ai comme un peu de l'âpre joie
Du fauve frémissant et fier qui tient sa proie.
Tu souris... je te tiens pâle et l'âme perdue
De se sentir au bord du bonheur suspendue,
Et toujours le désir pareil au coeur me mord
De t'emporter ainsi, vivante, dans la mort.
Incliné sur tes yeux où palpite une flamme
Je descends, je descends, on dirait, dans ton âme...
De ta robe entr'ouverte aux larges plis flottants,
Où des éclairs de peau reluisent par instants,
Un arôme charnel où le désir s'allume
Monte à longs flots vers moi comme un parfum qui fume.
Et, lentement, les yeux clos, pour mieux m'en griser,
Je cueille sur tes dents la fleur de ton baiser

Albert Samain

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 12, 2008  02:06

Je ne sais pourquoi

Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?

Mouette à l’essor mélancolique,
Elle suit la vague, ma pensée,
À tous les vents du ciel balancée,
Et biaisant quand la marée oblique,
Mouette à l’essor mélancolique.

Ivre de soleil
Et de liberté,
Un instinct la guide à travers cette immensité.
La brise d’été
Sur le flot vermeil
Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.

Parfois si tristement elle crie
Qu’elle alarme au loin le pilote,
Puis au gré du vent se livre et flotte
Et plonge, et l’aile toute meurtrie
Revole, et puis si tristement crie !

Je ne sais pourquoi
Mon esprit amer
D’une aile inquiète et folle vole sur la mer.
Tout ce qui m’est cher,
D’une aile d’effroi
Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi ?

Paul VERLAINE.(1881)Sagesse

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 15, 2008  02:55

À ***

Tu es mon amour depuis tant d'années,
Mon vertige devant tant d'attente,
Que rien ne peut vieillir, froidir ;
Même ce qui attendait notre mort,
Ou lentement sut nous combattre,
Même ce qui nous est étranger,
Et mes éclipses et mes retours.

Fermée comme un volet de buis,
Une extrême chance compacte
Est notre chaîne de montagnes,
Notre comprimante splendeur.

Je dis chance, ô ma martelée ;
Chacun de nous peut recevoir
La part de mystère de l'autre
Sans en répandre le secret ;
Et la douleur qui vient d'ailleurs
Trouve enfin sa séparation
Dans la chair de notre unité,
Trouve enfin sa toute solaire
Au centre de notre nuée
Qu'elle déchire et recommence.

Je dis chance comme je le sens.
Tu as élevé le sommet
Que devra franchir mon attente
Quand demain disparaîtra.

1948-1950 .René Char, Recherche de la base et du sommet, éd. Gallimard

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 15, 2008  09:28



TOI est le nom sans néant

[…] « toute rencontre est l’énigme
une série d’accidents
la somme n’explique rien
c’est pour moi que tu es venue
pour moi seul
et
l’amour dis-tu
est le penser ancien
quand tout geste
était de la pensée
et chaque geste
entrait dans les choses
toucher l’autre
c’était le penser
puis
ton sourire
dans mes yeux
pense ton visage
et ce pensant je pose
ici
le masque invisible
de ce que je vois
ne le voyant plus
entre tes lèvres
ma langue lèche
la ligne
[…]
donne-moi encore dis-tu
et la bouche ouverte
tu manges l’air sur mes lèvres
et
c’est toi
me dis-je toi
et contre toi je suis
l’autre
que tu fais de moi
puis
sur nos vertèbres
l’instant s’accroît
dressant le long de notre dos
la crête du vieux dragon
gardien du toucher long
couleurs
couleurs
la nuque chante
le visage s’enfonce
dans l’œil
et
autour de la pierre
où nous fait l’un
le soleil trace un C
auquel l’éclat de
nos montres posées
ajoute une cédille
le petit trou noir de tes yeux
n’est pas une lettre O
je ne le comblerai pas
et mon image déjà
cherche là quelque échO
jamais n’en reviendra
O toi
disais-tu quand
tu n’étais pas encore toi
si notre savoir est su
par d’autres têtes
reverse donc ta tête
sur la terre et prends-moi
car tu me vois
au lieu que de l’obscur
en toi ne peut venir
que catastrophe
toi O
qui maintenant es toi
ta bouche est une bouche
et derrière tes dents je touche
sans aucun doute
une langue
la vérité O
qui ne voudrait tomber
dedans mais je garderai
seulement tes yeux
et ce frisson du comment
dire […] »

Bernard Noël, « L’été langue morte », chant deux, La Chute des temps, Gallimard,

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 16, 2008  06:26


La torche

Je vous aime, mon corps, qui fûtes son désir,
Son champ de jouissance et son jardin d'extase
Où se retrouve encor le goût de son plaisir
Comme un rare parfum dans un précieux vase.

Je vous aime, mes yeux, qui restiez éblouis
Dans l'émerveillement qu'il traînait à sa suite
Et qui gardez au fond de vous, comme en deux puits,
Le reflet persistant de sa beauté détruite. [...]

Je vous aime, mon coeur, qui scandiez à grands coups
Le rythme exaspéré des amoureuses fièvres,
Et mes pieds nus noués aux siens et mes genoux
Rivés à ses genoux et ma peau sous ses lèvres...

Je vous aime ma chair, qui faisiez à sa chair
Un tabernacle ardent de volupté parfaite
Et qui preniez de lui le meilleur, le plus cher,
Toujours rassasiée et jamais satisfaite.

Et je t'aime, ô mon âme avide, toi qui pars
- Nouvelle Isis - tentant la recherche éperdue
Des atomes dissous, des effluves épars
De son être où toi-même as soif d'être perdue.

Je suis le temple vide où tout culte a cessé
Sur l'inutile autel déserté par l'idole ;
Je suis le feu qui danse à l'âtre délaissé,
Le brasier qui n'échauffe rien, la torche folle...

Et ce besoin d'aimer qui n'a plus son emploi
Dans la mort, à présent retombe sur moi-même.
Et puisque, ô mon amour, vous êtes tout en moi
Résorbé, c'est bien vous que j'aime si je m'aime.

Marie Bizet , 1859-1922

   
Poésie Française © 1996 - 2006,

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 17, 2008  12:54



CANTICUS TROILI

Si l'amour n'existe pas, O Dieu, alors qu'est-ce que je ressens?
Et si l'amour existe, quelle chose est-il, qui n'est pas le néant?
Si l'amour est bon, d'où vient mon malheur?
S'il est mauvais, une merveille, il me semble, en demeure,
Quand chaque adversité et tourment
Qui viennent de lui, me semblent nectar gourmand,
Car plus j'en ai soif, plus j'en suis buveur.


Et s'il vient de mon propre désir que ma brûlure jamais ne soit extincte,
D'où viennent mes gémissements et ma plainte?
Si mes maux m'agréent, alors à qui est-ce que me plains?
Je ne sais pourquoi, infatigable, je n'en défaille pas moins.
O mort vivace, O doux coup, aux si désuètes arrière-pensées,
Comment, se peut-il, de toi, y avoir, en moi, si grande quantité,
A moins que je ne consente que tu sois ainsi invité?


Et si j'y consens, elle est à ma charge
Ma plainte, vraiment: Ainsi ballotté de long en large
Sans gouvernail _dans un bateau je suis;
Au milieu de la mer, deux risées essuie,
Qui toujours l'une contre l'autre, soufflent batailleuses.
Hélas! Quelle est cette maladie merveilleuse?
De la chaleur du froid, de la froidure du chaud, mourant je suis..

Geoffrey Chaucer (1340-1400)


Traduction française par Gilles De Sèze (décembre 2003)

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