Amicalien - Pour créer des liens et des amitiés

Présentement sur Amicalien
Les membres en ligne : 70
Les nouveaux membres : 13
Anniversaires aujourd'hui : 29


Le forum des familles Amicaliennes



  Famille : Révèlations poètiques.


Ce sujet fait partie de la famille Révèlations poètiques.. Cette famille est semi-privée. Vous pouvez lire le contenu de cette famille mais vous devez vous y inscrire pour échanger.



Auteur

Sujet : Poèsies des îles,de la créolité et d'amour et de haine

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 7, 2011  03:38

Mon amour
Je l'ai joué sur un clavier d'aurore orange
brise frileuse un midi d'octobre blasé
par une fenêtre du collège est entré dans ma chambre
Mon amour
Je l'ai construit
humblement
patiemment
avec la tendresse de ma mère
et la voix de mon Dieu
avec des formes de ciel bleu
et des débris de rêve
avec le soir, avec les jours, avec la pluie
l'avenir qui pousse et nous enchaîne
Si vaste mon amour tel un aveu d'amants
que la terre
fille amoureuse
entre pieds nus et bras ouverts dans la baie de mon amour
Mon amour à construire de milliers lendemains
Mon amour à chanter par toutes les voix du monde
Mon amour des roses sauvages au bord des chemins
Je t'enserre plus que la pieuvre de l'Île
pour un peu de puissance a l'heure des massacres

Mon amour je t'écris sur les palmes de ma raison
Pour tout ce que je suis
le nègre et ses démons



mon amour debout
mon mal d'amour
mon grand amour



Le soir qui passe passe
et chantonne sa prière aux étoiles
offre à mon amour des airs greffes d'espoir
Il tombe sur mon amour l'amour des continents
les sanglots d'une enfant maltraitée inondent mon amour

Il pleut des larmes mon amour dans la vile barricadée
Et ma faim mon amour est la soif et la faim
des femmes des enfants des filles folles des quartiers aux enchères
Dis à mon amour que l'Alabama crève de haines
dis mon amour que 1'Alabama broie du nègre
Si je suis ton chien mangeant ses propres puces
ne me laisse pas crever tout seul quand sen va la nuit
Je veux longtemps demeurer au bord de la mer
pour apprendre les rythmes d'un amour multiforme



Réveille-toi
La nuit a passé
C'est l'heure de lever l'ancre
et de saluer l'aurore
Ton cœur et le mien
deux tiges qui se nourrissent de la même sève
Tes yeux et mes yeux
quatre éclairs qui vont droit au soleil
Réveille-toi mon amour
La nuit a passé
C'est l'heure de bouder la paresse
et de plier le sommeil
Nous passerons sous des tonnelles
où la nuit a laissé trop de cadavres
Nous passerons dans les maisons
où les cagoulards ont dévoré la chair d'un nouveau-n6
Nous passerons devant les portes submergées de détresses
Partons pour cueillir le bonheur aux branches des cerisiers.
Le monde sera à nous
bâtisseurs de l'amour



Puisque mes regards ont fouillé ta silhouette
et que ton odeur d'oranger
apporte un goût exquis à mes lèvres qui se fanent
laisse que j'emprisonne d'une main malhabile
ton image de sirène
Tes courants sont pour moi des lignes d'une femme
sur la surface d'un sourire assiégé de vents tièdes
Tu m'emportes sur tes ailes comme un air léger
et j'ai toujours soif de toi à la campagne

Puisque la bouche ouverte je bois tes paroles
pour engloutir en moi la haine toujours présente
et cajoler les ivresses de mes saisons couleurs de flammes
que je sois la sève de ton arbre 0 mon amour
et consens que je porte sur mon cœur déjà vieux
de rouges soleils dune seconde naissance.

............

Dis-moi la tendresse de tes profonds regards
et la forme de tes cils deux ailes d'un papillon
parle-moi de ton âme qui serait mon sauveur
lorsque valsent des aubes dans une marée de nuages
Repeins-moi le sourire de Josette ou d'Évelyne
perdu dans les ondes infinies de la rivière
Elles étaient deux bouquets d'un songe insaisissable
la pureté de l'automne quand s'amène la nuit
Dix fois autour de toi mon désir pavanait
J'étais un morceau du ciel ivre de tes brouillards
et je mendiais à ton ombre un peu de pitié
pour être les demi-cercles de tes doigts frêles de pluie



Seigneur s'il faut lever ce lourd voile de la brume
quelle somme d'angoisse va couvrir mes regards
et quelle route prendre pour trouver ses fées
si belles à nourrir mon espoir et ma vie
Je t'appelle hirondelle de mes vingt-six saisons
Il n'est pas de sommeil sans décor ni folie
C'est l'heure de cueillir les roses de la lune
Lève-toi Bien Aimée le Grand rêve arrive.



Je t'ai vainement cherchée au milieu des oranges
quand un soleil tropical broie la frayeur des ténèbres
L'âme de mon rêve venait avec mille aubes d'or pur
un enfant dans la rue se laisse envahir par une brise légère
J'ai compte toutes les branches de la lune levant
et remis mon chagrin au frisson tiède du soir
J'ai fait le tour de moi pour trouver ton image
plus frêle que les sauterelles des plaines abandonnées
Oh tout bas les jours s'effacent les ombres qui s'allongent
Tous les chemins qui mènent à toi sont pris de poussière
Même les ruisseaux se taisent lorsque balade ton nom
sur un bout du rocher de la ville qui se meurt



Et l'arrivée du soir n'aura pas rafraîchi ma douleur
Agneau bien loin du pâturage je cherche un nouvel absolu
où tranquillement s'embrasseront plaines et montagnes
et où se confondront tous les rythmes du temps qui rêve
Combien de nuits pour édifier le sommeil des contraires
pour avoir seulement un dixième de ta vie
n'attends pas que vieillisse ton immense poésie
avant de venir à moi toute belle et sans bornes



      J'ai longé tous les chemins cherchant les traces de tes pas. J'ai
même joué à cache-cache avec mon obsession croyant trouver
le mystère de tes arcs-en-ciel au flanc des mers tropicales que
mes regards n'auront pas scrutées. J'ai pane aux fantômes de ma
chambre dans l'espoir que les ondes du soir seraient assez
puissantes pour t'apporter le souffle de mon message fraternel.

Je t'ai attendue longtemps.



      Une existence de chien au bord des métamorphoses de la
matière me paraît trop sombre; et ces poussières de lune
ramassées avec des mains nerveuses me disent le nombre de
perles qu'il faudra entasser avant que notre âme se purifie au
paradis des enfants pales et craintifs. Que cherches-tu au milieu
des abîmes? Est-ce son ombre exposée à la merci des premières
lueurs du crépuscule, ou l'éternelle chanson de l'homme errant,
ou cette heure sainte au cours de laquelle nos désirs s'embuent?
Viens doucement poser tes mains d'amante sur mon corps de
prisonnier. Et tout ce qui fait ma raison de vivre s'accrochera,
vois-tu, au clair du petit jour.



Ma rivière endolorie
Je ne sais et ne sens qui je suis
devant l'océan de ta beauté. Immobilité.
Si je dois accepter que tu panses mes folies
quand vient ton sourire avec un drôle de sourire
ta chanson avec quelque rien d'amour
tu chercheras mes roses fanées
pour les éparpiller sur une nuit de cauchemars
Gladys mon immaculée
le Chopin dans le soir fortifie ma douleur
et l'orage aura brisé un pan de mon espoir
Sur la place publique avec un ami
humant l'odeur d'une belle-de-nuit qui se promène
Je presse contre mon cœur les déesses de la nuit
Et toutes les notes vertigineuses
qui font le tour de ma pensée
pareilles à ces vols rapides d'ortolans
comme pour courtiser les fées des matins éblouis.

............
      
Gérard Vergnaud Etienne (Poète haitien né en 1936)

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : octobre 24, 2008  00:28

Brûler à vivre / Brûler à survivre

Cholo !

À la mémoire de mon père et de Chacha (SSR), en plein accord avec feu le poète Marcel Cabon, en
souvenir d'un long tête-à-tête avec Mère Teresa, au Prof. Ram Prakash pour ma rencontre avec les
Vedas, à Andrew Young en amitié & à Jean Clément en partage.


Cholo je suis/Cholo je reste/
tant pis pour ceux que cela dérange/
l'Histoire m'a fait qui je suis/
j'assume l'Histoire sans parcimonie :
l'Histoire/ses victoires/
l'Histoire/ses défaites/
j'assume tout/responsable ou pas/
j'additionne meilleur et pire/
je réponds présent à la table de l'humanité !

Cholo ! mais pas moins beau pour autant :
un immense soleil aux entrailles/
ignorant ce que haine veut dire/
je ne suis pas regardant/je ne tique pas/
ne ratiocine pas/ne gesticule pas/
ne ratiboise pas/ne manipule pas/
surtout je ne politique ni ne politise/
seulement cholo grande-gueule/ comme
sont grandes-gueules tous les cholos

qu'ils soient cholos un peu/beaucoup
qu'ils soient cholos ha ! ha ! hi ! hi ! ho ! ho !
qu'ils soient cholos d'ici/d'ailleurs/
de partout où un être a été/est/sera                                                      
insulté/méprisé/craché au visage/arrêté
enchaîné/fouetté/émasculé/dépecé/assassiné
parce que d'un continent autre/d'un pays/d'une
ville/d'un village ou d'un bled autres/
parce que d'une race/d'un dieu différents...

c'est que toute douleur est blessure/
c'est que toute blessure est solitude/
et que la mort n'a de patrie ni d'épiderme !...

mais la MÉMOIRE est notre part sacrée :
elle réclame silence/
elle requiert respect/
nul n'a droit de la salir/
de la tordre / de la distordre/
de la démentir ni la travestir/
elle est notre parole et notre prière!...

et si tu veux bien t'en souvenir/
que ta maison soit de pierre ou de paille/
nous saurons Cholos que nous sommes :
avec toi laver le riz/
avec toi cuire le curry/
avec toi cueillir le cresson/
avec toi faire bouillir le bouillon/
avec toi griller la pomme d'amour!

avec toi kasse-kassé le poisson salé/
avec toi écraser le piment
avec toi manger créole
et dire que c'est bien bon même
dans un hoquet concupiscent...

et si tu veux bien t'en souvenir/
qui que tu sois/en mer océane/
nous serons Cholos que nous restons/
avec toi allumer le feu filao/campêche
et d'autres bois un peu longanistes/
avec toi chauffer la ravane/
pourvoir de graine la maravane/
faire sonner le triangle ferraille/
alé alé sofé lé roa TI FRÈRE !/
ensemble piquer séga/casser les reins/
rythmer vertige de bonne espérance
celle-là même que nous devons garder
comme garder allumée mémoire veilleuse
de ce que nous fûmes/
de ce que nous sommes/
pourquoi pas mémoire
de ce que nous serons :
au diable séquence de temps !
grammaire et vocabulaire :
nous sommes de l'intemps/
c'est notre koze kozé style cholo !...

et si tu veux bien t'en souvenir/
toi du double passé de la traite et de l'Engagement :
remonte avec nous le Golgotha de la Mer
qui fut celui du nègre et du coolie :
l'un vendu l'autre engagé
pour moins de trente pièces
au bazar de la négation et de l'exil/
au comptoir du chosifié et du tout nu/
le faisant/mélange/métisse la liste
à hurler/à te déchirer la gorge :
nomme/récite/chante pêle-mêle :
Chaka/Gandhi/Mzikali/Atahualpa/
Lumumba/Geronimo/Malcolm X/
Biko/Feraoun/Toussaint-Louverture/
Luther King/Chris Hani/Ratsitatane/
et des femmes des enfants par milliers/
cherche/trouve des millions d'autres
de même tribu/
du même sang versé
pour les leurs/ pour nous/
hé !... qui sait : pour toi...


Notes / glossaire:

Alé alé sofé léroa Ti frère (allez allez chauffe le roi Ti frère) : figure emblématique du séga,
artiste décoré par la reine Elisabeth II d'Angleterre en personne.
Cholo (latino-américain) : terme de mépris passé dans le créole du petit monde mauricien,
équivalent péjoratif de mozambique noir aux cheveux crépus et d'épaisse sueur.
L'intemps : mot propre à l'auteur pour dire le non-temps, la non durée.
kasse-kassé : émietter.
kozé kozé : converser.
Loganistes : sorciers.
pomme d'amour : variété de tomate.
Ravanes : large tambour plat qu'on chauffe sur des pierres pour bien en tendre la peau.
Maravanes : boîte contenant des graines qu'on remue en rythme.
Traite et l'Engagement : la Traite négrière et la combine à bon marché trouvée par les Anglais
pour engager des laboureurs originaires du Bihar (Inde) pour venir travailler la canne à Maurice,
dans des conditions souvent très rudes.
Triangle feraiya : fer en forme de triangle qu'on fait tinter à coups d'un deuxième morceau de
fer.


« Cholo ! » fait partie du recueil de poésie d'Édouard J. Maunick, Brûler à vivre / Brûler à
survivre (Sarcelles: Le Carbet / Maison de l'Outre-Mer, 2004, pages 16-19). Le début du poème,
dit par l'auteur, a été enregistré.




Epsilon
Modérateur
France

Date du message : octobre 24, 2008  11:42

      

Front Haut
à Stephen Alexis

Je traînai le carrosse de Caradeux.
Dans une savane
sans femmes,
tout près de la Havane,
moi l'enfant fou des rudes voluptés
je dansai seul la première rumba.
Mes bras
étreignaient dans le soir
des tailles impossibles
qui rythmaient leurs appels
aux cliquetis de mes chaînes.
Je semai des douleurs aux sillons du souvenir.

Portant mes espoirs
en étendard,
Bolivar
vainquit les troupes espagnoles.
Je soutins le trône fragile
de l'empereur du Brésil
avec ces mêmes bras
dont Savannah
et Cuba
oublient le geste.

Mais, la boue des champs de bataille
et les sillons
des plantations
sont gonflés de mes douleurs fécondes.
Au bout de l'avenir,
j'ai des étoiles à cueillir,
Ah ! tremble, vieux monde magnifique et triste,
car voici le temps de ma récolte d'étoiles.   

Roussan Camille
Publié pour la première fois dans le recueil Assaut à la nuit en 1940, ce poème de Roussan
Camille, « Front Haut », est reproduit dans la nouvelle édition du recueil publié aux éditions
Mémoire d'encrier (Montréal, 2003), pages 24-25.

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : octobre 25, 2008  11:58


Figuration rapace

Troncs-thyrses
draperies
conciliabules de dieux sylvestres
le papotage hors-monde des fougères arborescentes

çà et là un dépoitraillement jusqu’au sang
d’impassibles balisiers

figuration rapace
(ou féroce ou somptueuse
la quête est la soif de l’être)

Bientôt sera le jeu des castagnettes d’or léger
puis le tronc brûlé vif des simarubas

Qu’ils gesticulent encore selon ma propre guise
théâtre dans la poussière du feu femelle :
Ce sont les derniers lutteurs fauves de la colline

Ministre de la plume de cette étrange cour
c’est trop peu de dire que je parcours
jour et nuit ce domaine
C’est lui qui me requiert et me nécessite
gardien :
s’assurer que tout est là
intact absurde
lampe de fée
cocons par besoin terreux
et que tout s’enflamme soudain d’un sens inaperçu
dont je n’ai pu jamais infléchir en moi le décret


(inédit)

Aimé Césaire, Antilles. Espoirs et déchirements de l’âme créole, Autrement, H.S. No 41, octobre
1989

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : octobre 26, 2008  05:58

Dommage que les poèmes qui suivent soient assez tristes et pessimistes et datent de la dernière
période,celle précedant son suicide, pour faire découvrir et aimer ce poète qui pourtant a
chanté son pays et la joie d'y vivre et d'aimer et d'exister , mais ça fait aussi partie de sa
vie et de la réalité d'un génie méconnu...;

....

- POEME D'ADIEU J. J. RABEARIVELO

A l'âge de Guérin,

A l'âge de Deubel,

Un peu plus vieux que toi,

Rimbaud anté-néant,

Parce que cette vie est pour nous trop rebelle

Et parce que l'abeille a tari tout pollen,

Ne plus rien disputer et ne plus rien attendre,

Et, couché sur le sable ou la pierre,

Sous l'herbe, fixer un regard tendre

Sur tout ce qui deviendra quelques jours des gerbes.



3 - J. J. RABEARIVELO "marqué à jamais par l'adversité"

L'adversité a marqué à jamais le poète. En effet, pour J. J. Rabearivelo les traces profondes et
indélébiles de la déception, du désespoir ont raviné sa chair après avoir traversé son "moi
profond".

LA NOUVELLE TOMBE

"C'est ma chair pleine de soucis qui la dissimule"...

FASANA FAHAROA

Ny nofoko zary manahy

no mandrakotra omaly sy anio.

Ce poème était un cri de désespoir mais aussi un S.O.S. lancé à qui pouvait l'entendre !

Le 23 juin 1937, J. J. Rabearivelo mit fin à ses jours. Il n'avait que 36 ans !




I

Corps, Ame, Esprit, lui sont usés, las...

Il est las d'une vie pauvre,

De pauvreté "forcée",

Il est las de soupirs face à la mort de sa fille,

Il est las de non reconnaissance coloniale

usant des pouvoirs pour empêcher sa promotion,

Il est las des humiliations,

Il est las des soupirs face aux déceptions,

Il est las des soupirs face à l'adversité,

Il est las de l'incompréhension des compatriotes;

Il est las !...



II

Les soupirs, les larmes, les tombes

sont devenus mes compagnons !

C'est dans sa nature, disent-ils,

C'est normal s'il déprime !

Ces gens-là sont habitués à côtoyer les morts,

Qu'il reste à sa place !

Pourquoi vouloir "singer" les Grands ?



III

Ta Dignité, ta Fierté,

Ton "Hasina" d'Humain

Ils ne connaissent pas !

Vas-tu les laisser piétiner tes Trésors ?

Faut-il les cacher pour les contenter ?

Faut-il les enterrer pour être accepté ?

Pour ETRE et RESTER Humain !



IV

Tel le Vorombola face au chasseur géant,

Tu as beau receler des Qualités,

Tu es voué au silence !

Tu as beau révéler ta Culture,

Ta Dignité, Ta Respectabilité

d'Humain, Surtout pas !

Tu es voué à la disparition !



V

As-tu vraiment cessé de déployer

Les couleurs de ton riche plumage ?

As-tu vraiment disparu à jamais ?

Plus que jamais,

Tes richesses léguées

Emerveillent l'humanité !

Elle découvre tes Trésors.

Contraint et forcé,

Le silence n'est plus d'or !

J. J. RABEARIVELO

(reprise d'un post ancien)

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : octobre 29, 2008  06:41


Geôle
                            à Daniel Arty

Absurde l'air de croire
qu'un peu de sève
coule dans la veine de l'arbre
Voir clair
Absurde si le geste joue à faux
dans la danse des momies
Pourtant le sang giclant de tes mains
germera
Ton cri passera l'orage
mais ce n'est pas de nos cœurs
desséchés par la peur
que surgira l'écho
Je crois fertile tout sacrifice
même si nous tournons en rond
quand ton dire séditieux
appelle une levée de bras
Nous avons gréé sur la peur

Je ne chante pas dans l'orage
de nos jours absurdes
Lâcheté ou peur de vivre l'horreur des fauves
Je savais déjà que ta voix dans la houle
ignore les chemins de la moisson

Ils ont fermé la ville
pour torturer des ombres
L'amour est interdit
Car il n'est pas juste d'aimer
parmi les contempteurs du rêve
Déjà nous avons reçu l'ordre d'incinérer la joie

Pas une goutte d'eau
ne tombera sur nos feuilles
Pas une main de femme
sur la bière d'une liberté
souillée
giflée
violée
garrottée
Profané le sein charnu de fille en sourire
Médusée la ville froide portant tellement
son sexe dans les yeux
On viole pour l'humilier la femme interdite
au défoulement du moribond
Une ville castrée
une ville percluse
Je ne chante pas si l'homme cède à la giflée
Et je suis lâche de voir clair
si la semence n'est au bout du songe
Je ne sais plus si tes menottes
ne sont une couleuvre
pour se muer en épée du réveil imminent
et si le sang de ta main
n'est pas le sang proche du bourreau
Je n'ai même pas à battre ma coulpe
de ne rien dire
Et je crois à la toute-puissance
du venin de ma langue
Ma ville amputée
sans bras pour barrer la nuit gagnante
tu n'es qu'une ville qui a peur
couchée dans sa bave
oses-tu un soupir avec cette voix bouclée
Je sais que la goutte d'eau
jamais ne déborde si la vase est vide
Nous avons crié dans la nuit
l'écho de notre hallali en a ri à perdre haleine
Mon chant n'a même pas un accent
de blessure honteuse
Mon chant n'endort même pas
cette ville prostrée
muette
Mon chant n'est pas l'alléluia de notre faim capitale
Mon chant n'est pas une encre qu'on efface
Mon chant de dernier hoquet
Mon chant qui n'est pas une faux
quand l'arbre est une pierre
la poignée de main d'homme
un poignard

Et plongés dans cette mare
aux ordures de nulle couleur
aux issues verrouillées
nous n'avons pour pagaie
que notre seule voix d'homme
Notre silence n'est plus l'obstacle
au lâcher du mauvais sort
Notre silence de pain sec de grève d'eau
Notre silence est une attente de pluie passée
pour sortir nu
Notre silence qui est une assurance
contre le risque d'être touché du doigt
Notre silence sans contrepartie
de plat de lentilles

Endormis commodément
nous avons mouillé sur l'anse maudite
à l'oubli de la grande blessure
La peur aliène tout droit de crier l'absurde
le grand crime
Ma langue au chat
quelle reptation attend un tronc d'homme
qui oublie d'être debout

J'attends qu'il n'y ait rien à attendre
Je dis qu'il faut brûler la terre
Couper chaque brin d'herbe qui nourrit les corbeaux
Un mauvais sort n'arrête pas mille couteaux
Nous avons laissé passer le molosse
Fermez la porte hounsis atterrées
Un doigt radieux pour guider les rebelles
Cette ville désemparée
Inchangée
a perdu ses lanternes

J'ai vu le jeune piquet taciturne
Il ose parler
Son casque rutile
Laissez souffler le vent
Ligoté
ulcéré
épiant l'heure du lancer
Ses yeux distillent le feu
Sa voix nue retentira
Nous n'avons pas eu peur
de dormir sous les clous du mépris
Tous les bras cinglants...


« Geôle », de René Bélance, a été publié pour la première fois dans le recueil Nul Ailleurs
(Pétion-Ville: Éditions Grand-Anse, 1984), pp. 27-31.
René Bélance (1915-2004) grand poète haïtien qui a longtemps chanté et défendu la révolte des
opprimés de son peuple comme on peut le lire dans ce grand poème lyrique.

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : octobre 29, 2008  10:53

Le poème de l'île
Extrait (inédit)
Jean Armoce DUGÉ

(…)
seules
les
îles
peuvent parler de poèmes épiques
leurs contes prennent toujours la forme démesurée et la profondeur géante
de la mer
les poèmes des îles
comment veux-tu déjà ma bien-aimée qu’ils soient toujours
chants d’amour

des enfants passent encore leur nuit aux tristes étoiles face à la mer à l’allure pitoyable d’une
jument qui bave sous la fatigue

ce qu’ils veulent aujourd’hui ce n’est pas des vers pour déformer leur rêve en frisson d’adultes
ni le nom des notes tardives des vagues qui vont vers l’infini avec leur espoir
ils ont besoin de tam-tam d’îlots de rires pour tromper le temps vagabond
d’écoles selon le rythme de leur vie et de leur folie

ce qu’ils veulent ce n’est pas le chant de l’engagé qui ne s’engage que dans les mots au profit
de tous les maux
ni cette île à crédit vendue
morcelée   
dans la gargote de l’impunité des contes et de l’histoire
dans la démence de l’étranglement du lutter ensemble pour l’ensemble
ils désirent connaître leur culture diversifiée et harmonieuse dans la paix des villages
accueillants
et des villes conciliatrices de leur patrimoine éparpillé
ils réclament la levée des interdictions de toutes sortes le droit de fêter ensemble le droit à
chacun d’eux de crier de la république de l’Est à la république de l’Ouest
j’habite une merveilleuse île
                               (…)
cette île elle a été le condiment de l’Europe

mes enfants a-t-elle été une année bissextile
1492

sauf aux heures de prise de parole à la belle étoile
les îles sont fatiguées de se plaindre des temps mal vécus

lorsque les enfants nous auront demandé quel temps fait-il
nous devrons leur répondre que c’est l’heure de nous réconcilier avec nous-mêmes les minutes de
nous inspirer du temps toujours pressé pour ne plus se rappeler les vieux rancoeurs

le soleil est trop seul

il y a
la mer à consoler
les grains de sable à comptabiliser
l’avenir à apprivoiser

il y a
les sources à recréer
les rivières à ressusciter
les enfants à qui demander pardon
la vérité à leur apprendre
les souffrances à dissiper
les hommes à réconcilier
les richesses à rendre utiles
le bonheur à propager
la paix à construire
l’amour à réhabiliter
la mort à mettre à pied

il y a
l’île et la vie à rendre belles

Jean Armoce DUGÉ (Poète haïtien)




TASSIN
Belgique
Messages : 7567

Date du message : octobre 29, 2008  15:43

bordel, c'est beau
merci epsilon

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : octobre 31, 2008  09:44

chants d'accusation.
(Extraits)

Au bout de ce frêle matin d'été
Je veux parler au plus grand nombre
Jusque dans la transe finale
Avec mes yeux fixés sur l'horizon
Comme de grandes sueurs pétries de séisme
Avec des rèves durs aux longues insomnies
Sur ma terre en mètres souples.

J'appartiens au grand jour
Avec ma parole fidèle
J'appartiens à ma terre
Avec mon chant qui résonne
Par les rues silencieuses
Avec le soleil porté sur ma tête.

Je ne t'apporte ni le ciel
Ni crépuscule
Mais ma peine absolue
Douleur sèche
Comme un hurlement
Sans issue infinie
Avec mon chant qui vibre
Toute notre souffrance.

Je continuerai à colporter
Les insomnies
Le lond de mes nuits
Agacées
Jusqu'à l'ulcère final
Alors qu'on me porte hautement
Sur ma terre de granit rouge
Parmi l'herbe fraîche
Où paissent les vaches.

Je veux la force des vents
Dans la profondeur de ma terre
Contre les assassins de mon peuple.

J'ai cherché ton souffle
Jusque dans les entrailles
De ma terre vorace
Portant au fond de moi
L'écharde de l'exil
Mon univers constellé de meurtres.

Je reviendrai comme une lave bleue
A l'aube parmi les récifs
L'essence de ma parole dressée
A la dimension de mon souffle
Sûrs mes pieds calleux
Par-dessus tes montagnes feutrées
Avec des mains qui referont le jour.

J'ai joint mes mains terreuses
A l'insoumission virile
De ma terre devant l'aube
Et ma parole chargée de souffle
Et de villages clairs debout

De symboles de lucioles
Et d'air parfumé de flammes
A surgi de la grande nuit.

Je me saignerai jusqu'à la moelle
Comme un fier palmier du Sud
Dans l'indifférence altière
De ton égoïsme larvaire
Assumer mes nuits sans sommeil
A l'ombre de ton humeur.

Je sortirai de la nuit lente
Et avec moi l'homme
Les morts sans sépulture
Avec leurs profils seuls
Comme des frises élancées
Sur les rives du temps.

Paul Dakeyo.
Il est né en 1948 au Cameroun,, il devient docteur en sociologie .
C'est un militant politique et un engagé poétique;;Tendresse et révolte sont le nerf de sa
poésie. Une flèche brisée en son coeur, qu'il ne peut arracher, sous peine de succomber,
à trop de révoltes..

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 1, 2008  13:10

A BO LI TION (extrait)

ous ne sommes plus douleur ! fini de pleurer !/
notre destin est destin de monde vivant !
si la bande (les autres en question) se sent(ent) coupables/
dites-leur de venir nous joindre dans un séga :

son titre est un diamant : A-BO-LI-TION !

abolition de toute malédiction
abolition de toute mauvaise mémoire/
abolition de tout coup de pied aux fesses !/
abolition de toute injustice !/

hé ! bonjour L'humanité ! bonjour !

Edouard Maunick




-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 3, 2008  07:06



-Tam-tam de nuit par Aimé Césaie


train d'okapis facile aux pleurs la rivière aux doigts charnus fouille dans le cheveu des
pierres mille lunes miroirs tournants mille morsures de diamants mille langues sans
oraison fièvre entrelacs d'archet caché à la remorque des mains de pierre chatouillant
l'ombre des songes plongés aux simulacres de la mer
*************************************************************************************************

Le crystal automatique

allo allo encore une nuit pas la peine de chercher c'est moi l'homme des cavernes il y a
les cigales qui étour- dissent leur vie comme leur mort il y a aussi l'eau verte des lagunes
même noyé je n'aurai jamais cette couleur- là pour penser à toi j'ai déposé tous mes
mots au monts de-piété un fleuve de traineaux de baigneuses dans le courant de la
journée blonde comme le pain et l'alcool de tes seins


allo allo je voudrais etre à l'envers clair de la terre le bout de tes seins à la couleur et le
gout de cette terre-la


allo allo encore une nuit il y a la pluie et ses doigts de fossoyeur il y a la pluie qui met ses
pieds dans le plat sur les toits la pluie a mangé le soleil avec des baguettes de chinois


allo allo l'accroissement du cristal c'est toi...c'est toi ô absente dans le vent et baigneuse
de lombric quand viendra l'aube c'est toi qui poindras tes yeux de rivière sur l'émail bougé
des îles et dans ma tête c'est toi le maguey éblouissant d'un ressac d'aigles sous le
banian


Aimé Césaire

site, "poètes d'hier, anthologie"

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : juillet 8, 2009  11:54


extrait de "Fééries des îles qui marchent

L'Homme n'est jamais seul alors que je vous parle et que vous
m'écoutez
il fait causette avec la vie devenue sa servante
Le bois le pain le feu sont à sa table et le ciel rentre libre par les
fenêtres ouvertes
C'est beau ce que je dis mais vous n'y croyez pas
C'est dommage de ne pas voir que la terre se recrée et se fait
notre alliée
bien triste de savoir que vous désespérez du bonheur
Moi je marche
tant que je marche je sais que les roses se multiplient sur mon passage

[…]

Je ne suis pas venu pour voir ni contempler la naissance
de l'accolade ni la montée de la verdure ni l'éclatement de
l'abondance
Je suis venu pour aider à l'éclosion de la vie

René Philoctète

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : aout 1, 2009  04:13

d'un poète malgache et aussi homme politique : Jacques Rabemananjara

LA CANTATE HEROIQUE
(Poème)



Ile !
Aux syllabes de flamme !
Jamais ton nom
ne fut plus cher à mon âme !
Jamais ton nom,
Ile
ne fut plus doux à mon coeur !
Ile aux syllabes de flamme,
Madagascar !


Quelle résonnance !
Les mots fondent dans ma bouche :
Le miel des claires saisons
dans le mystère de tes sylves,
Madagascar !



Je te salue, Ile !
Des confins de mes tourments,
Je t’adore.

Ta beauté,
Ma droite
la brandit jusqu’à la hauteur des étoiles,
Madagascar !



Le sang clair bu par les tombes
consacre à jamais de l’Elu
la noce rouge avec la Race,
Madagascar !


L’Immensité de ta légende,
Le renouveau de ton renom
ont pris mesure sur l’espace.


Mon amour fixe l’infini
Et ma foi fixe la durée,
Madagascar !


Mais quels sorciers borgnes
sans attendre l’appel
sublime des oracles
ont mouché
la flamme des riches espoirs !


Qui fit du sang de la Démence,
Qui fit jaillir
la source noire empoisonnée
pour en maculer
ta gorge lustrale, Innocence !


Nous pleurerons cent ans !
Nous pleurerons mille ans !
Pleure, Madagascar, pleure !



Maudit soit l’inique idole
qui s’en vient d’un geste fou
briser l’élan des jeunes pousses,
l’essor des épis jaunissants !


Pleure, Madagascar, pleure !


Vides seront demain
les greniers de l’Espérance !
Vides les champs jadis
peuplés de pollen et de lumière !


Un haut papango crie, perçant,
à la croisée des quatre brises.
Nos malheurs gorgent les corbeaux
et nos jeunesses les tombeaux !


Pleure, Madagascar, pleure.



Dans la caverne du silence
agonisent tes fils blessés !
Pleure, Madagascar, pleure !

…/…

Jacques RABEMANANJARA


-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : avril 29, 2010  03:58

à relire et à redécouvrir...car hélas...on oublie...

Summertime
Suisse
Messages : 4692

Date du message : janvier 22, 2011  12:02

EN FILS CREOLE DE LA FRANCOPHONIE (à Erik Orsenna)

À nous les collines du vieux marronnage
à nous les anses et les mornes bleus
les arbres souverains en fleur
au beau mitan du cyclone !

à nous les plages au rhum noir
sous le clair de lune
les étoiles amies face la mer
amicalement éblouissante !
à nous les veillées dansantes
qui offrent à boire un dernier
verre de punch à nos morts !

à nous le carnaval endiablé
les combats de coqs-bataille
les fêtes catholiques
bien intégrées aux vaudous
libertaires de la table et du lit !

à nous l'élévation au septième ciel
du goût de la patate douce et du manioc
des haricots noirs et du riz aux dions-dions
des akras des petits pâtés à la morue
du poisson et de la banane plantain
coquinement sur le qui-vive
au paradis
des plats bien épicés !

à nous la liberté de marronner
les outrages du passé : le temps fort
blanc du crachat et des fers aux pieds
et à l'âme et aux mains sans horizon
les anges brûlants du citron
et du piment-z'oiseaux
sur les blessures du temps-longtemps
et par le sang qui court encore plus vite
que tout le malheur nègre en Somalie.

Dans une histoire enfin bien à nous
dans les voilures de la francophonie
à perte de vie océane à nous
la sensuelle jubilation du tambour
quand on donne à boire à manger à jouir
à sa gourmande et créole imagination !

René Depestre, poète haïtien
"Rage de Vivre" oeuvres poétiques complètes , Seghers 2006

Page 1 | 2 | 3

Messages suivants >  Dernier message