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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 19, 2008  13:39

            

Hart Crane (1899-1932)
Se jette d’un paquebot, en mer des Caraïbes (encore un !) homosexuel considéré
comme le + romantique et le + métaphysique du XXème siècle, dit le « Rimbaud
américain »

CAP HATTERAS fragments

Panis angelicus ! les yeux tranquilles par le feu
Du propre regard diamétral dans l’amour, de la surprise
dans l’amour
Non point le plus grand, toi----ni le premier, ni le dernier
mais proche
et fidèle au de là de mon ultime année.
Familier, toi, comme les mendiants sur les places publiques,
Fuyant----aussi----comme l’arc qui grandit de l’aube qu’on veut suivre :
----Notre Maître Chanteur, tu as donné le souffle à l’acier
As jeté d’une aile l’arche
De ce grand Pont, notre Mythe, que je chante !

Année de l’Age Moderne ! Propulsions vers quels caps ?
Mais toi, Panis Angelicus , n’as-tu pas vu
Et passé cette Barrière à qui personne n’échappe---
Mais la reconnaît au moins comme une lutte sans merci ?
----O, quelque chose de vert,

Au- delà de tous les Sésames de la science fut ton choix,
Par quoi, d’une seule voix, tu nous lias tous pantelants,
Tous à la fois Romains, Vikings, Celtes----
Toi, César véridique, agenouillé sur l’herbe !

Et maintenant, comme lancés dans les coupoles abyssales
Vers des buts infinis, Pâques de rapides lumières,
de vastes moteurs qui tournent avec une grâce séraphique,
disparaissent de la vue sur leurs cylindres claironnants
Pour traverser cette arche de la conscience que tu as
appelée
La Route Ouverte----ta vision se transforme !
Quel héritage tu as indiqué à nos mains !

Et vois ! comme l’arc-en-ciel miroite
Par-dessus le tertre en goule du Cap ô prophète joyeux !
Les chroniqueurs des âges futurs oui, ils entendront
Dans leurs propres veines tes pas à jamais fermes,
Et ils te liront à l’auréole et à son éclat pastoral
Autour de ta tête, Panis Angelicus !
Oui, Walt
Debout à nouveau, et en avant sans une pose---
Non point bientôt, ni tout à coup---Non à jamais,
Ma main
Dans la tienne,
Walt Whitman---
ainsi---

MERCI GRIM pour ce beau poème lyrique tiré du post de "Poèsies découvertes"         






Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 21, 2008  02:03

            
Bien que déjà, ce soir.

Bien que déjà, ce soir
L'automne
Laisse aux sentes et aux orées,
Comme des mains dorées,
Lentes, les feuilles choir,
Bien que déjà l'automne,
Ce soir, avec ses bras de vent,
Moissonne,
Sur les rosiers fervents
Les pétales et leur pâleur,
Ne laissons rien de nos deux âmes
Tomber soudain avec ces fleurs.

Mais tous les deux, autour des flammes
De l'âtre en or de souvenir,
Mais tous les deux, blottissons-nous,
Les mains au feu et les genoux.

Contre les deuils cachés dans l'avenir,
Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,
Blottissons-nous, près du foyer,
Que la mémoire en nous fait flamboyer.

Et si l'automne obère
A grands pans d'ombre et d'orages planants,
Les bois, les pelouses et les étangs,
Que sa douleur du moins n'altère
L'intérieur jardin tranquillisé,
Où s'unissent, dans la lumière,
Les pas égaux de nos pensées.

Emile Verhaeren (1855-1916 ) ( Recueil : Les heures claires ).

Gaston Bachelard disait, "Devant une flamme, dès qu'on rève, ce que l'on perçoit
n'est rien au regard de ce que l'on imagine".

Merci Marie-Elisabeth, pour ce post dans nos plus beaux poèmes d'amour!         



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 22, 2008  08:06

Découvertes? Tous les poèmes sont des découvertes ,du moins les beaux, ceux qui nous laissent une
impression, bonne ou mauvaise , bon , trève de ratiocinades, et revenons à ce merveilleux poète
qu'était St-Paul Roux qui transformait en or poètique le vulgaire plomb des mots , quelle
invention ou quelle inventivité comme vous voulez comme dans ce poème surprenant ou devant une
corde à linge ou du linge pendouille, et il faut encore voir celà à la campagne, ça ne manque pas
de pittoresque, croyez-moi.lol!


Devant du linge étendu par ma mère, au village


Linge étendu par les bras roses de maman!
Primitive épreuve de la cuve aux cendres de sarment...
œufs à la neige du savon... Franches gifles du battoir... Décisives caresses du puits...
Très pure corde allant de l'azerolier à ce trophée d'oreilles d'éléphant que semble le figuier...
Puis les épingles tutélaires...
Enfin, sur toutes ces candeurs flottantes, les lingots subtils du soleil vierge...
Linge étendu par ses bras roses!
Hosties...
Lins d'aube...
Nénuphars de brise...
Pages de pâquerettes...
Pans de lune...
Parchemins aux vignettes d'insectes
Linge étendu par ses bras roses!
Ingénue senteur de la lessive...
Cela monte ouvrir le colombier des souvenirs...
Et l'on perçoit des gestes blancs de revenants dan les mirages du jadis...
Et l'on savoure le bon lait des bercails révolus…
Linge étendu par ses bras roses!
Car c'est l'exposition des œuvres simples de Mamelles de ma maison...
États d'âme de mes aïeules entre le laurier-rose e l'olivier!...
Fil, émanais-tu de la quenouille ou des bandeaux sortis des capelines?...
Serviriez-vous de trousseaux à la postérité, vénérables cheveux d'antan?...
Linge étendu par ses bras roses!
Ô ces doigts de grand'mères sur ces balèvres de grand'mères!...
Salive laborieuse, est-ce toi qui dégoulines de ce toiles sur les verveines et sur les
pastèques?...
Braves fées qui filiez en songeant sous la treille l'été, l'hiver devant le feu de ceps, vos
rêveries sont-elles pas restées entre les mailles ?...
Linge étendu par ses bras roses!
O langes...
O tabliers...
O rideaux...
O nappes des festins de famille où le plus vieux dit la prière...
O draps mis aux croisées lorsque passe la Vierge...
O suaires...
Linge étendu par les bras roses de ma mère!   


SAINT-PAUL ROUX.EDITIONS ROUGERIE.MORTEMART
(Voir post "Poèsies découvertes" par Grimalkin

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 23, 2008  02:55

Je suis la plus belle des femmes qui ont existé avant moi, de celles qui vivent maintenant et
de celles qui naîtront après.

Je joue merveilleusement des instruments de musique. Ma voix a des profondeurs marines et des
élévations célestes. Les paroles que je prononce n’ont jamais été encore entendues.
Les accords parce que les cordes sont frôlées par mes doigts blancs, les chansons parce
qu’elles sortent de ma bouche éblouissante, les paroles parce que mes regards tout-puissants
planent sur elles, sont des paroles, des chansons et des accords éternels.

Je suis la plus belle des femmes, et ma plus grande joie est d’être vue, d’être aimée, surtout
de celui qui m’a prise, mais aussi de ceux qui sont au-dessous de lui.

Toutes les fourrures prises aux bêtes sauvages les plus rares, tout ce que les hommes
fabriquent d’étoffes de lin fin, de soie, tout cela m’est apporté, je m’étends dessus et mon beau
corps blanc frissonne en ces moelleuses richesses aux fines odeurs.

Aux hommes forts, à celui qui a vaincu tant d’autres hommes pour me posséder, les dures
fatigues de la chasse et de la guerre ;
Moi, je me plais dans les jardins soignés, dans les petites salles parfumées, tendues
d’étoffes belles et douces, semées de coussins.

Je suis belle et forte, mais je suis femme, et je me plais dans les soins qu’aiment aussi les
hommes faibles et malades.
Les tièdes intérieurs, remplis de fleurs étincelantes.
Les palanquins pour voyager, ou bien encore les épaules des servantes pour m’appuyer lorsque
je vais nonchalamment traîner les plis de ma robe dans les jardins soignés.

Je suis belle et forte, j’enfante sans souffrir et ma forme reste pure et lisse. C’est pour
moi une calme et lente volupté de tenir mon enfant rose dans mes bras et de sentir sa petite
bouche téter le bout de mon sein solide, pendant que ses yeux rient et semblent répondre à mon
sourire. C’est une volupté calme et lente qui vaut la volupté tumultueuse ressentie sous les
caresses de l’amant.
Je sens mon sang monter à ma poitrine et devenir le lait tiède dont se nourrit et grandit mon
enfant rose.
Deux de mes doigts blancs pressent le bout de mon sein solide afin qu’il ressorte et que mon
enfant puisse, tout en me tétant, me regarder de ses yeux riants et répondre ainsi à mon sourire
de ravissement.
Je suis ravie en sentant ma propre substance passer en lui ; je sens mon sang monter à ma
poitrine et devenir le lait tiède qui servira à former le corps rose et excellent à baiser de mon
enfant.
Je suis belle et forte ; j’ai enfanté sans douleur et ma forme est restée pure et lisse.
Mon amant trouve plus attirants mes seins solides depuis qu’ils ont nourri mon enfant rose ;
je ne suis plus, dit-il, la fleur en bouton aux odeurs de verdure, mais désormais la fleur
épanouie aux odeurs ambrées et capiteuses.
Mon enfant est assez grand pour jouer parmi les servantes et leur causer de naïves terreurs
par ses audaces prophétiques.
Je suis belle et forte, j’ai enfanté sans douleur un fils audacieux et je suis devenue plus
attirante pour mon amant, à cause de ma forme opulente et lisse.

Je suis la plus belle des femmes et quand j’ai paru aux yeux des hommes, tous ont voulu
m’avoir.
Ainsi de grandes discordes et de grands désastres. J’ai parfois pleuré au nom de ceux qui
étaient tombés pour moi, car il y avait parmi eux de fiers regards et de hautes âmes que j’aurais
bien aimés.
Et pourtant j’ai été heureuse quand le plus beau de tous, celui qui avait le regard le plus
puissant, puisqu’il était le dernier vainqueur, est venu me demander mon âme et mon corps.
Je lui ai donné mon âme et mon corps, heureuse que le sort me l’ait choisi en ces combats où
tant d’autres sont tombés, entre lesquels j’aurais peut-être hésité.

Quand je m’abandonne sur les coussins, courbant mes bras au-dessus de ma tête, l’attirance de
mes clairs regards, de mes seins solides, de mes flancs neigeux, de mes lourdes hanches est toute-
puissante.
C’est pour cela que tant d’hommes ont été ravis, que tant d’hommes se sont tués.
Et celui qui m’a prise est tout entier possédé par l’attirance de mes yeux clairs qui
reluiront en des poèmes éternels, est subjugué par l’abandon de mes seins solides, de mes flancs
neigeux et de mes lourdes hanches. Il sent, en ces formes que je lui livre, le charme du beau
absolu et la volonté créatrice qui fait de mon corps la source des plus nobles races futures.

Charles Cros – La Chanson de la plus belle femme

            

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 24, 2008  02:56

Aux liseurs de poème

I

D'abord il vous faudra du temps , beaucoup de temps. Du loisir.
Du silence en vous et autour de vous. Du silence
Coupé d'ardoises sur les toits, ou de cigales, dans le sud.
De longs moments de solitude pour n'être pas seul loin des autres
Et des mains, pour toucher les mots. Il vous faut écouter profond
Un cheminement de racines, voir des éclats parmi les feuilles
Guetter une démarche aisée ou non, qui n'est qu'à soi
Respirer le parfum des corps, l'odeur des genêts, des lavandes,
Et piéger, dans ce qui est dit, le gibier terré sous les mots.

Vous aurez à déjouer des ruses, des malices. Le coeur se prend
Aux orphéons, à la mémoire des musiques
Aux mouvements bien cadencés des grandes parades, pas un bouton
Qui manque aux guêtres ! Et des guirlandes. Vous dépisterez ceux qui vont
Semer leurs herbes dans d'autres traces, et le grain pourri de la mode
Il faudra le mettre aux issues. Tout cela prend beaucoup de temps.
Pour aller à la découverte
Votre radar s'appelle un don. Mais en échange, donnez-lui
Le partage de votre vie, captez l'appel des voix lointaines
Votre écho : le premier mot fut dit par vous.


II


Il n'y a pas de mot clé. Il n'y a pas de Sésame
Ni caverne, ni porte. Pas de coffres plein de joyaux
Les dictionnaires sont des univers où la réalité des mondes
Se tait, chuchote, ou meurt. Pas de mots clés, pas de serrures
Mais des racines de chaque mot poussent des forêts pour les vents
Et les pluies, pour les orages et les fleuves
Les océans et les nuages. Les mots sont des graines qu'on vend
à quelques-uns sur des marchés, des cris, une semence.


III


Je ne recherche pas l'enchevêtré dans l'arabesque des paragraphes
Un tracé indéfiniment repris enregistré dans tous les sens
Une calligraphie par sa répétition devenue fascinante et folle
Une rature sans espoir étouffant le blanc du papier
Je ne jette pas, comme aux chats, la pelote de l'illisible
Ne dévide pas pour du vent un fil d'Ariane inépuisé
Ne reprends pas pour m'y complaire un ressassage de vieillardes
N'obscurcis rien, n'explique rien. Je dis des choses machinales
Un mouvement de sang que nul n'entend. C'est tout.

Pierre Seghers
*****

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 25, 2008  01:46

L’ECHO DU CORPS

prête-moi ta cervelle
cède-moi ton cerveau
ta cédille ta certitude
cette cerise
cède-moi cette cerise
ou à peu près une autre
cerne-moi de tes cernes
précipite-toi
dans le centre de mon être
sois le cercle de ce cercle
le triangle de ce cercle
la quadrature de mes ongles
sois ceci ou cela ou à peu près
un autre
mais sois-moi précède-moi
séduction

entre la nuit de ton nu et le jour de tes joues
entre la vie de ton visage et la pie de tes pieds
entre le temps de tempes et l’espace de ton esprit
entre la fronde de ton front et les pierres de tes paupières
entre le bas de tes bras et le haut de tes os
entre le do de ton dos et le la de ta langue
entre les raies de ta rétine et le riz de ton iris
entre le thé de ta tête et les verres de tes vertèbres
entre le vent de ton ventre et les nuages de ton nu
entre le nu de ta nuque et la vue de ta vulve
entre la scie de tes cils et le bois de tes doigts
entre le bout de tes doigts et les bout de ta bouche
entre le pois de tes poils et la poix de ta poitrine
entre le point de tes poings et la ligne de tes ligaments
entre les pôles de tes épaules et le sud-est de ta sueur
entre le cou de tes coudes et le coucou de ton cou
entre le nez de tes nerfs et les fées de tes fesses
entre l’air de ta chair et les lames de ton âme
entre l’eau de ta peau et le seau de tes os
entre la terre de tes artères et le feu de ton souffle
entre le seing de tes seins et le seins de tes mains
entre les villes de ta cheville et la nacelle de tes aisselles
entre la source de tes sourcils et le but de ton buste
entre le musc de tes muscles et le nard de tes narines
entre la muse de tes muscles et la méduse de ton médius
entre le manteau de ton menton et le tulle de ta rotule
entre le tain de ton talon et le ton de ton menton
entre l’œil de ta taille et les dents de ton sang
entre le pulpe de ta pupille et la serre de tes cernes
entre l’oreiller de tes oreilles et la taie de ta tête
entre le lévrier de tes lèvres et le poids de tes poignets
entre les frontières et le visa de ton visage
entre le pouls de tes poumons et le pouls de ton pouce
entre le lait de tes mollets et le pot de ta paume
entre les pommes de tes pommettes et le plat de tes omoplates
entre les plantes de tes plantes et le palais de ton palais
entre les roues de tes joues et les lombes de tes jambes
entre le moi de ta voix et la soie de tes doigts
entre le han de tes hanches et les halo de ton haleine
entre la haine de ton aine et les aines de tes veines
entre les cuisses de tes caresses et l’odeur de ton cœur
entre le génie de tes genoux et le nom du nombre
du nombril de ton ombre

« Héros-Limite », 1953


Ghérasim Luca est un poète roumain né à Bucarest en 1913. D’origine juive, il connaît plusieurs
langues notamment le roumain, le yiddish, le français, l’allemand…
Mais c’est en français qu’il a écrit son œuvre.
Il a fréquenté les surréalistes et a vécu de longues années à Paris.
Il s’est jeté dans la Seine le 9 février 1994 après avoir envoyé un ultime message à sa femme.

   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 26, 2008  01:14

            

La pêche à la baleine

À la pêche à la baleine, à la pêche à la baleine,
Disait le père d'une voix courroucée
À son fils Prosper, sous l'armoire allongé,
À la pêche à la baleine, à la pêche à la baleine,
Tu ne veux pas aller,
Et pourquoi donc?
Et pourquoi donc que j'irais pêcher une bête
Qui ne m'a rien fait, papa,
Va la pêpé, va la pêcher toi-même,
Puisque ça te plaît,
J'aime mieux rester à la maison avec ma pauvre mère
Et le cousin Gaston.
Alors dans sa baleinière le père tout seul s'en est allé
Sur la mer démontée...
Voilà le père sur la mer,
Voilà le fils à la maison,
Voilà la baleine en colère,
Et voilà le cousin Gaston qui renverse la soupière,
La soupière au bouillon.
La mer était mauvaise,
La soupe était bonne.
Et voilà sur sa chaise Prosper qui se désole :
À la pêche à la baleine, je ne suis pas allé,
Et pourquoi donc que j'y ai pas été?
Peut-être qu'on l'aurait attrapée,
Alors j'aurais pu en manger.
Mais voilà la porte qui s'ouvre, et ruisselant d'eau
Le père apparaît hors d'haleine,
Tenant la baleine sur son dos.
Il jette l'animal sur la table,
une belle baleine aux yeux bleus,
Une bête comme on en voit peu,
Et dit d'une voix lamentable :
Dépêchez-vous de la dépecer,
J'ai faim, j'ai soif, je veux manger.
Mais voilà Prosper qui se lève,
Regardant son père dans le blanc des yeux,
Dans le blanc des yeux bleus de son père,
Bleus comme ceux de la baleine aux yeux bleus :
Et pourquoi donc je dépècerais une pauvre bête qui m'a rien fait?
Tant pis, j'abandonne ma part.
Puis il jette le couteau par terre,
Mais la baleine s'en empare, et se précipitant sur le père
Elle le transperce de père en part.
Ah, ah, dit le cousin Gaston,
On me rappelle la chasse, la chasse aux papillons.
Et voilà
Voilà Prosper qui prépare les faire-part,
La mère qui prend le deuil de son pauvre mari
Et la baleine, la larme à l'oeil contemplant le foyer détruit.
Soudain elle s'écrie :
Et pourquoi donc j'ai tué ce pauvre imbécile,
Maintenant les autres vont me pourchasser en moto-godille
Et puis ils vont exterminer toute ma petite famille.
Alors éclatant d'un rire inquiétant,
Elle se dirige vers la porte et dit
À la veuve en passant :
Madame, si quelqu'un vient me demander,
Soyez aimable et répondez :
La baleine est sortie,
Asseyez-vous,
Attendez là,
Dans une quinzaine d'années, sans doute elle reviendra...

Jacques Prévert

( Voir post Poèsies pour enfant et grand enfant)
         



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 27, 2008  01:53

            

LE CHANT DE SOLITUDE

Laissez venir à moi tous les chevaux toutes les femmes et les bêtes bannies
Et que les graminées se poussent jusqu'à la margelle de mon établi
Je veux chanter la joie étonnamment lucide
D'un pays plat barricadé d'étranges pommiers à cidre
Voici que je dispose ma lyre comme une échelle à poules contre le ciel
Et que tous les paysans viennent voir ce miracle d'un homme qui
grimpe après les voyelles
Etonnez-vous braves gens! car celui qui compose ainsi avec la Fable
N'est pas loin de trouver place près du Divin dans une certaine étable!
Et dites-vous le soir quand vous rentrez de la foire aux conscrits ou bien des noces
Que la lampe qui brûle à l'avant du pays très tard est comme la
lanterne d'un carrosse
Ou d'un navire bohémien qui déambule
Tout seul dans les eaux profondes du crépuscule
Que mon Chant vous atteigne ou non ce n'est pas tant ce qui importe
Mais la grande ruée des terres qui sont vôtres entre le soleil et ma
porte
Les fumures du Temps sur le ciel répandues
Et le dernier dahlia dans un jardin perdu!
Dédaignez ce parent bénin et maudissez son Lied!
Peut-être qu'un cheval à l'humeur insolite
Un soir qu'il fera gris ou qu'il aura neigé
Posera son museau de soleil dans mes vitres.

René-Guy Cadou

****

DESTIN DU POÈTE

Le soir qui bouge son oreille
Comme un vieil âne abandonné
Le dernier corset d'une abeille
Oublié sur la cheminée
La cloche triste de l'asile
Et le pas qui répond au pas
Dans la mesure où ce qui veille
Encourage ce qui n'est pas
L'oiseau qui tombe sur la pierre
Le sang qui tombe sur le cour
La bonne pluie des réverbères
Qui donne à boire au malfaiteur
Le trou d'aiguille par où passe
Le fil ténu de la clarté
La bobine du temps qui roule
Sous les lauriers sous les sommiers
Mais se savoir parmi les hommes
En un présent aventureux
Une petite lampe à huile
Qui peut encor mettre le feu.

René-Guy Cadou

   



Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 28, 2008  01:35

Fiche de police


Il y avait ton cœur fermé
ton cœur ouvert
ton cœur de feu couvert
tes cheveux pour filer entre les doigts
pour verser leur sable sur mon sommeil
et pour enchanter la fatigue
tes cheveux comme un treillage entre le regard et les vignes qui flambent
tes cheveux de luisant et de sorgue
tes yeux avec la halte à l’ombre
et la colonne de froid sur le puits
tes yeux les anémones ouvertes dans la mer
tes yeux pour plonger droit dans les vaucluses
et dérober leurs paillettes aux fontaines
tes yeux sur les averses qui volent sur les ardoises
tes bras pour les bras tendus
pour le geste cueillant le linge qui sèche
pour tenir la moisson de toile contre ta poitrine
pour maintenir la maison de souvenirs contre le vent
tes bras pour touiller les bassines de confiture
tes seins les dunes d’un beau soir
tes seins pour les paumes calleuses au retour du travail
- mais sais-tu les meules qui se prêtent se creusent
quand il faut le repos
- sais-tu le nez dans les sources d’herbe
quand la marinière trempe de buée sa chanson –
tes seins pour bander
tes mains – pavots qui apprivoisent l’insomnie
tes mains pour les mains nouées et les promesses scellées
tes mains pour tendre les tartines
tes mains pour toucher ton amour
tes hanches comme la péniche pleine
comme l’amp ***** épousée par les doigts de haut en bas
ton ventre pour les tabliers bleus du matin
et les gaines soyeuses des minuits de luxe
ton ventre la pleine joie de la pleine mer
ton ventre de houle
tes cuisses de flandre
ton sillage de carène heureuse et de menthe volée
ton odeur de servante jeune et de pain bis
ton odeur de vachère et de jachère en avril
ton odeur de renoir et d’auberge calme
ta peau de santé le slalom nègre sur la pente des étés
tes robes de bouquets aux crayons de couleurs
sur un vieux cahier d’école
tes robes en dimanche tes robes de bonjour
tes matinées au lit comme une nage facile par la grande baie des fougères
ton envie comme une salve qui salue la rade où brûlent mille rochelles
et l’argent des avirons
- et te voici dressée, plantée sur ton plaisir et qui délires –
ton envie le suc qui éclate de la figue mûre
ta voix venue des châteaux en Bavière
ta voix qui étonne les légendes dissimulées
ta bouche pour dire oui
ta salive à boire
ton sourire d’enfance retrouvée.


Il y avait ce plus secret de toi
ce blond de toi épanouie
l’étoile de mer encore humide entre deux désirs.

(...)

Il me reste à te donner un nom
à te donner vie
il me reste surtout à te rencontrer
comme les mains émerveillées de l’aveugle
trouvent la présence du soleil
sur un pan de mur.

ANDRE HARDELLET (1911-1994) (Voir post "La pudeur se cache derrière le sexe)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 29, 2008  01:09

Deux très beaux poèmes du grand poète espagnol Antonio Gamoneda, 76 ans , auquel on consacrera
d'autres posts dans cette Famille et à la poèsie espagnole en général, qui à part Lorca est assez
mal représentée!

****
JE PARLE AVEC MA MÈRE

Maman : tu es maintenant silencieuse comme l'habit de qui nous a quittés. Je fixe le bord blanc
de tes paupières et je ne peux penser.
Maman : je veux tout oublier
au fond d'une respiration qui chante. Passe : - moi tes grandes mains sur la nuque tous les jours
pour que ne revienne pas
la solitude.
Je sais que sur chaque visage on voit le monde. Ne va plus chercher sur les murs, maman. Regarde
le visage que tu aimes :
dans chaque visage humain, mon visage.
J'ai senti tes mains.
Perdu au fond des êtres humains je t'ai sentie comme tu sentais mes mains avant ma naissance.
Maman, ne recommence plus à me cacher la terre.
Telle est ma condition.
Et mon espoir.

*****

Je tombe sur des mains
Quand je ne savais pas
encore que j’habitais dans des mains,
elles passaient sur mon visage et sur mon coeur.

Je sentais que la nuit était douce
comme un lait silencieux. Et grande.
Bien plus grande que ma vie.

Mère :
C’était tes mains et la nuit ensemble.
Voila pourquoi cette obscurité m’aimait.

Je ne me souviens pas mais ça reste avec moi.
Là où j’existe le plus, dans l’oublié,
se trouvent les mains et la nuit.

Parfois,
quand ma tête est penchée vers la terre
et je n’en peux plus et il est vide
le monde, quelque fois, l’oubli remonte
encore vers le coeur.

Et je m’agenouille
pour respirer sur tes mains.

Je descends
et tu caches mon visage; et je suis tout petit;
et tes mains sont grandes; et la nuit
vient encore une fois, vient encore une fois.

Je me repose
d’être un homme, je me repose d’être un homme.

Antonio Gamoneda .( Voir post Cent mille milliards de poèmes=

         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 30, 2008  00:44

CANTOUQUE D'AMOUR

c'est sans bagages sans armes qu'on partira
mon steamer à seins
ô migrations ô voyages
ne resteront à mes épouses
que les ripes de mon coeur
par mes amours gossé

je viendrai chez vous un soir tu ne m'attendras pas
je serai dressé dans la porte comme une armure
haletant je soulèverai tes jupes pour voir avec mes mains
tu pleureras comme jamais
ton coeur retentira sur la table
on passera comme des icebergs dans le vin de gadelle et de mûre
pour aller mourir à jamais paquetés
dans des affaires ketchup de coeur et de foin

quand la mort viendra entre deux brasses de coeur
à l'heure du contrôle
on trichera comme des sourds
ta dernière carte seras la reine de pique
que tu me donneras comme un baiser dans le cou
et c'est tiré par mille spannes de sacres
que je partirai retrouver mes pères et mères
à l'éternelle
chasse aux snelles

quand je capoterai
un soir d'automne ou d'ailleurs
j'aurai laissé dans ton cou à l'heure du carcan
un plein casseau de baisers blancs moutons
quand je caillerai comme du vieux lait
à gauche du poèle à bois
à l'heure où la messe a vidé la maison
alant d'venant dans ma berçante en merisier
c'est pour toi seule ma petite noire
que ma berçante criera encore
comme un coeur
quand de longtemps j'aurai rejoint mes pères et mères
à l'éternelle
chasse aux snelles

mon casseau de moutons te roulera dans le cou comme une gamme
tous les soirs après souper
à l'heure où d'ordinaire
chez vous j'ai ressoud
comme un jaloux

chnaille chnaille que la mort me dira
une dernière fois j'aurai vu ta vie
comme un oiseau en cage mes yeux courant fous du cygne au poèle
voyageur pressé par la fin je te ramasserai partout
à pleines poignées
et c'est tiré par mille spannes de sacres que je partirai
trop tôt crevé trop tard venu
mais heureux comme le bleu de ma vareuse
les soirs de soleil

c'est entre les pages de mon seaman's handbook
que tu me reverras fleur noire et séchée
qu'on soupera encore ensemble
au vin de gadelle et de mûre
entre deux casseaux de baisers fins comme ton châle
les soirs de bonne veillée

Gérald Godin.Ils ne demandent qu'à brûler. L'Hexagone .( Voir post Anthologie de la poèsie
québecoise)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : aout 31, 2008  23:15

ENTENDRE, ÉCOUTER, COMPRENDRE

I

Dans les épreuves vivantes
ton coeur tremble et ta main
semble lâcher toute prise:
non, tu gardes les yeux posés
sur la source - mais voilà:
elle surgit de la nuit
- ô nuit des peurs d'enfants
ô nuit de l'implacable géométrie
de la naissance et de la mort
ô source, tu t'écoules
dans nos regards, tu reviens
dans notre attente, ô nuit
de nos ombres indistinctement aimées!

Dans les joies espérantes
ton coeur vole et ta main
semble saisir toute énigme:
non, tu gardes les yeux fixés
sur la nuit - mais voilà:
ellle surgit de la source!

Nuit et source: ô pur instant
sans lieu et sans espace!
L'étoile saigne l'aube nouvelle

II

Je touche ta blessure et je parcours
ton histoire. Sous mes doigts
elle se déploie, la carte de ton rêve
oublié. Ton visage est une blessure
aussi. Je le sais: quand je devine
sous mes doigts la trace
du regard qui t'accueillit dans le monde.

Je respire ton secret et je retrouve
mon histoire. Dans mon rêve
elle se déploie, la carte de notre enfance
abolie. Ta naissance est une blessure
aussi. Je le sais: quand s'exhale
sous mon corps le cri
de ta venue dans le désert du monde.

Entendre, écouter, comprendre:
de pays en pays, je traverse
le monde inexploré de ton regard.
Les lieux, les sources, les seuils
se confondent et se reflètent
dans notre histoire commune.
Je touche ta blessure et j'ouvre
l'horizon de ton destin.

Alain Suied.La revue improbable N°25, février 2003
( Voir post de Nout " Alain Suied ou la poèsie dérobée")

****
Qu’est-ce que c’est ?
Nous ne le savons pas. Nous bâtissons
à mains nues, l’illusion qui nous sert
de seuil. Dans la chair, cela
entre, cela devient nous, entends
le cri des fantômes dans la chair.
Qu’est-ce que c’est ?
Nous ne le savons pas.
Cela revient, cela dessine un lieu
dans le rêve. Mais ce lieu n’a pas
de seuil.

Qu’est-ce que c’est ?
Nous ne le savons pas. Nous voulons
comprendre. Nous bâtissons
à mains nues, la blessure
qui nous sert de seuil.
Dans la chair, cela entre
cela devient nous, cela parle.
Parole :
voilà, peut-être, ce que c’est
– une parole, un souffle, un cri

– ô pur instant sans lieu et sans espace –
vibrant sur les fondations de la blessure
sans chair de la Disparition.

Alain Suied, Laisser partir, Arfuyen, 2007, p. 56

***
ALAIN SUIED est mort à l'âge de 57 ans dans la nuit du 24 juillet 2008

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 2, 2008  01:39

Deux beaux poèmes de Robert Desnos,on en finit toujours par revenir à Desnos, il est
incontournable comme tous les grands sommets.

****

Je t'enferme en mes yeux clos sur ta belle image
Aux ténébreux jardins roués par les éclairs
Que ta robe et tes pieds laissent sur leur passage
Quand tu sors de la mer tumultueuse de l'air.

Mais je voudrais savoir où tu passas la nuit
Ainsi que moi, tu dors aux heures de lumière
Indifférente aux cris, aux chants,au jour ,aux bruits
Ainsi que moi, tu dors et rêves la dernière.

Et je souhaite de dormir sous tes réseaux
De te voir apparaitre au-dessus des campagnes
Dans un verger bruyant d'abeilles et d'oiseaux
A l'ombre du plus grand des châteaux en Espagne.

Et je me dissoudrais dans un sommeil profond
Comme le café noir et comme la migraine
Ou la sonorité du bronze des bourdons
Et la monotonie du feu et des fontaines.

Tandis que toi, pâlie à l'écume des jours
Disparaîtrais du ciel comme un reste de poudre
Sur un visage en proie aux charmes de l'amour
Qui flambe et monte avec le fracas de la foudre.

Robert DESNOS

*****
COUCHER AVEC ELLE

Coucher avec elle
Pour le sommeil côte à côte
Pour les rêves parallèles
Pour la double respiration

Coucher avec elle
Pour l'ombre unique et surprenante
Pour la même chaleur
Pour la même solitude

Coucher avec elle
Pour l'aurore partagée
Pour le minuit identique
Pour les mêmes fantômes

Coucher avec elle
Pour l'amour absolu
Pour le vice pour le vice
Pour les baisers de toute espèces

Coucher avec elle
Pour un naufrage ineffable
Pour se prostituer l'un à l'autre
Pour se confondre

Coucher avec elle
Pour se prouver et prouver vraiment
Que jamais n'a pesé sur l'âme et le corps des amants
Le mensonge d'une tâche originelle.


ROBERT DESNOS.1942

****

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 3, 2008  05:02

            
Bien que déjà, ce soir.

Bien que déjà, ce soir
L'automne
Laisse aux sentes et aux orées,
Comme des mains dorées,
Lentes, les feuilles choir,
Bien que déjà l'automne,
Ce soir, avec ses bras de vent,
Moissonne,
Sur les rosiers fervents
Les pétales et leur pâleur,
Ne laissons rien de nos deux âmes
Tomber soudain avec ces fleurs.

Mais tous les deux, autour des flammes
De l'âtre en or de souvenir,
Mais tous les deux, blottissons-nous,
Les mains au feu et les genoux.

Contre les deuils cachés dans l'avenir,
Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin,
Blottissons-nous, près du foyer,
Que la mémoire en nous fait flamboyer.

Et si l'automne obère
A grands pans d'ombre et d'orages planants,
Les bois, les pelouses et les étangs,
Que sa douleur du moins n'altère
L'intérieur jardin tranquillisé,
Où s'unissent, dans la lumière,
Les pas égaux de nos pensées.

Emile Verhaeren (1855-1916 ) ( Recueil : Les heures claires ).

***

SI TU SAVAIS

Loin de moi et semblable aux étoiles et à tous les accessoires de la mythologie poétique,
Loin de moi et cependant présente à ton insu,
Loin de moi et plus silencieuse encore parce que je t'imagine sans cesse,
Loin de moi, mon joli mirage et mon rêve éternel, tu ne peux pas savoir.
Si tu savais.
Loin de moi et peut-être davantage encore de m'ignorer et m'ignorer encore.
Loin de moi parce que tu ne m'aimes pas sans doute ou, ce qui revient au même, que j'en doute.
Loin de moi parce que tu ignores sciemment mes désirs passionnés
Loin de moi parce que tu es cruelle.
Si tu savais.
Loin de moi, ô joyeuse comme la fleur qui danse dans la rivière au bout de sa tige aquatique, ô
triste comme sept heures du soir dans les champignonnières.
Loin de moi silencieuse encore ainsi qu'en ma présence et joyeuse encore comme l'heure en forme
de cigogne qui tombe de haut.
Loin de moi à l'instant où chantent les alambics, l'instant où la mer silencieuse et bruyante se
replie sur les oreillers blancs.
Si tu savais.
Loin de moi, ô mon présent présent tourment, loin de moi au bruit magnifique des coquilles
d'huîtres qui se brisent sous le pas du noctambule, au petit jour, quand il passe devant la porte
des restaurants.
Si tu savais.
Loin de moi, volontaire et matériel mirage.
Loin de moi, c'est une île qui se détourne au passage des navires.
Loin de moi un calme troupeau de boeufs se trompe de chemin, s'arrête obstinément au bord d'un
profond précipice, loin de moi, ô cruelle.
Loin de moi, une étoile filante choit dans la bouteille nocturne du poète. Il met vivement le
bouchon et dès lors il guette l'étoile enclose dans le verre, il guette les constellations qui
naissent sur les parois, loin de moi, tu es loin de moi.
Si tu savais.
Loin de moi une maison achève d'être construite.
Un maçon en blouse blanche au sommet de l'échafaudage chante une petite chanson très triste et,
soudain, dans le récipient empli de mortier apparaît le futur de la maison : les baisers des
amants et les suicides à deux et la nudité dans les chambres des belles inconnues et leurs rêves-
à minuit, et les secrets voluptueux surpris par les lames de parquet.
Loin de moi,
Si tu savais.
Si tu savais comme je t'aime et, bien que tu ne m'aimes pas, comme je suis joyeux, comme je suis
robuste et fier de sortir avec ton image en tête, de sortir de l'univers.
Comme je suis joyeux à en mourir.
Si tu savais comme le monde m'est soumis.
Et toi, belle insoumise aussi, comme tu es ma prisonnière.
Ô toi, loin de moi, à qui je suis soumis.
Si tu savais.

ROBERT DESNOS

         






Epsilon
Admin famille
France

Date du message : septembre 3, 2008  23:24

            

IL NOUS EST ARRIVÉ DES AVENTURES

Il nous est arrivé des aventures du bout du monde
Quand on vient de loin ce n'est pas pour rester là
(Quand on vient de loin nécessairement
c'est pour s'en aller)
Nos regards sont fatigués d'être fauchés
par les mêmes arbres
Par la scie contre le ciel des mêmes arbres
et nos bras de faucher toujours à la même place.
Nos pieds n'étaient plus là pour nous attacher
dans la terre
Ils nous attiraient tout le corps pour des journées
à perte de vue.

Il nous est arrivé des départs impérieux
Depuis le premier jusqu'à n'en plus finir
À perte de vue dans l'horizon renouvelé
Qui n'est jamais que cet appel au loin
qui module le paysage
Ou cette barrière escarpée
Qui fouette la rage de notre curiosité
Et ramasse en nous de son poids
Le ressort de notre bond

On n'a pas eu trop de neiges à manger
On n'a pas eu à boire trop de vents et de rafales
On n'a pas eu trop de glace à porter
Trop de morts à porter dans des mains de glaçons

Il en est qui n'ont pas pu partir
Qui n'ont pas eu le courage de vouloir s'en aller
Qui n'ont pas eu la joie aux yeux d'embrasser l'espace
Qui n'ont pas eu l'éclair du sang dans les bras
de s'étendre
Ils se sont endormis sur des bancs
Leur âme leur fut ravie durant leur sommeil
Ils se sont réveillés en sursaut comme des domestiques
Que le maître surprend à ne pas travailler

On n'a pas eu envie de s'arrêter
On n'a pas eu trop de fatigues à dompter
Pour l'indépendance de nos gestes dans l'espace
Pour la liberté de nos yeux sur toute la place
Pour le libre bond de nos coeurs par-dessus les monts

Il en est qui n'ont pas voulu partir
Qui ont voulu ne pas partir, mais demeurer,

On les regarde on ne sait pas
Nous ne sommes pas de la même race.

Ils se sont réveillés des animaux parqués là
Qui dépensent leurs ardeurs sans âme dans les bordels
Et s'en revont dormir sans s'en douter
Ils se sont réveillés des comptables, des tracassiers,
Des mangeurs de voisins, des rangeurs de péchés,
Des collecteurs de revenus, des assassins à petits coups,
Rongeurs d'âmes, des satisfaits, des prudents,
Baise-culs, lèche-bottes, courbettes
Ils abdiquent à longue haleine sans s'en douter
N'ayant rien à abdiquer.

C'est un pays de petites bêtes sur quoi l'on pile
On ne les voit pas parce qu'ils sont morts
Mais on voudrait leur botter le derrière
Et les voir entrer sous terre pour la beauté de l'espace inhabité.

Les autres, on est farouches, on est tout seuls
On n'a que l'idée dans la tête d'embrasser
On n'a que le goût de partir comme une faim
On n'est déjà plus où l'on est
On n'a rien à faire ici
On n'a rien à dire et l'on n'entend pas de voix d'un compagnon.

Hector de Saint-Denys Garneau (Voir post plus bas)
* * *

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