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Famille : Révèlations poètiques.
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Auteur
Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil
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Epsilon |
Date du message : aout 19, 2008 13:39 |
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Hart Crane (1899-1932) Se jette d’un paquebot, en mer des Caraïbes (encore un !) homosexuel considéré comme le + romantique et le + métaphysique du XXème siècle, dit le « Rimbaud américain » CAP HATTERAS fragments Panis angelicus ! les yeux tranquilles par le feu Du propre regard diamétral dans l’amour, de la surprise dans l’amour Non point le plus grand, toi----ni le premier, ni le dernier mais proche et fidèle au de là de mon ultime année. Familier, toi, comme les mendiants sur les places publiques, Fuyant----aussi----comme l’arc qui grandit de l’aube qu’on veut suivre : ----Notre Maître Chanteur, tu as donné le souffle à l’acier As jeté d’une aile l’arche De ce grand Pont, notre Mythe, que je chante ! Année de l’Age Moderne ! Propulsions vers quels caps ? Mais toi, Panis Angelicus , n’as-tu pas vu Et passé cette Barrière à qui personne n’échappe--- Mais la reconnaît au moins comme une lutte sans merci ? ----O, quelque chose de vert, Au- delà de tous les Sésames de la science fut ton choix, Par quoi, d’une seule voix, tu nous lias tous pantelants, Tous à la fois Romains, Vikings, Celtes---- Toi, César véridique, agenouillé sur l’herbe ! Et maintenant, comme lancés dans les coupoles abyssales Vers des buts infinis, Pâques de rapides lumières, de vastes moteurs qui tournent avec une grâce séraphique, disparaissent de la vue sur leurs cylindres claironnants Pour traverser cette arche de la conscience que tu as appelée La Route Ouverte----ta vision se transforme ! Quel héritage tu as indiqué à nos mains ! Et vois ! comme l’arc-en-ciel miroite Par-dessus le tertre en goule du Cap ô prophète joyeux ! Les chroniqueurs des âges futurs oui, ils entendront Dans leurs propres veines tes pas à jamais fermes, Et ils te liront à l’auréole et à son éclat pastoral Autour de ta tête, Panis Angelicus ! Oui, Walt Debout à nouveau, et en avant sans une pose--- Non point bientôt, ni tout à coup---Non à jamais, Ma main Dans la tienne, Walt Whitman--- ainsi--- MERCI GRIM pour ce beau poème lyrique tiré du post de "Poèsies découvertes"
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Epsilon |
Date du message : aout 21, 2008 02:03 |
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Bien que déjà, ce soir. Bien que déjà, ce soir L'automne Laisse aux sentes et aux orées, Comme des mains dorées, Lentes, les feuilles choir, Bien que déjà l'automne, Ce soir, avec ses bras de vent, Moissonne, Sur les rosiers fervents Les pétales et leur pâleur, Ne laissons rien de nos deux âmes Tomber soudain avec ces fleurs. Mais tous les deux, autour des flammes De l'âtre en or de souvenir, Mais tous les deux, blottissons-nous, Les mains au feu et les genoux. Contre les deuils cachés dans l'avenir, Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin, Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin, Blottissons-nous, près du foyer, Que la mémoire en nous fait flamboyer. Et si l'automne obère A grands pans d'ombre et d'orages planants, Les bois, les pelouses et les étangs, Que sa douleur du moins n'altère L'intérieur jardin tranquillisé, Où s'unissent, dans la lumière, Les pas égaux de nos pensées. Emile Verhaeren (1855-1916 ) ( Recueil : Les heures claires ). Gaston Bachelard disait, "Devant une flamme, dès qu'on rève, ce que l'on perçoit n'est rien au regard de ce que l'on imagine". Merci Marie-Elisabeth, pour ce post dans nos plus beaux poèmes d'amour!
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Epsilon |
Date du message : aout 22, 2008 08:06 |
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Découvertes? Tous les poèmes sont des découvertes ,du moins les beaux, ceux qui nous laissent une impression, bonne ou mauvaise , bon , trève de ratiocinades, et revenons à ce merveilleux poète qu'était St-Paul Roux qui transformait en or poètique le vulgaire plomb des mots , quelle invention ou quelle inventivité comme vous voulez comme dans ce poème surprenant ou devant une corde à linge ou du linge pendouille, et il faut encore voir celà à la campagne, ça ne manque pas de pittoresque, croyez-moi.lol! Devant du linge étendu par ma mère, au village Linge étendu par les bras roses de maman! Primitive épreuve de la cuve aux cendres de sarment... œufs à la neige du savon... Franches gifles du battoir... Décisives caresses du puits... Très pure corde allant de l'azerolier à ce trophée d'oreilles d'éléphant que semble le figuier... Puis les épingles tutélaires... Enfin, sur toutes ces candeurs flottantes, les lingots subtils du soleil vierge... Linge étendu par ses bras roses! Hosties... Lins d'aube... Nénuphars de brise... Pages de pâquerettes... Pans de lune... Parchemins aux vignettes d'insectes Linge étendu par ses bras roses! Ingénue senteur de la lessive... Cela monte ouvrir le colombier des souvenirs... Et l'on perçoit des gestes blancs de revenants dan les mirages du jadis... Et l'on savoure le bon lait des bercails révolus… Linge étendu par ses bras roses! Car c'est l'exposition des œuvres simples de Mamelles de ma maison... États d'âme de mes aïeules entre le laurier-rose e l'olivier!... Fil, émanais-tu de la quenouille ou des bandeaux sortis des capelines?... Serviriez-vous de trousseaux à la postérité, vénérables cheveux d'antan?... Linge étendu par ses bras roses! Ô ces doigts de grand'mères sur ces balèvres de grand'mères!... Salive laborieuse, est-ce toi qui dégoulines de ce toiles sur les verveines et sur les pastèques?... Braves fées qui filiez en songeant sous la treille l'été, l'hiver devant le feu de ceps, vos rêveries sont-elles pas restées entre les mailles ?... Linge étendu par ses bras roses! O langes... O tabliers... O rideaux... O nappes des festins de famille où le plus vieux dit la prière... O draps mis aux croisées lorsque passe la Vierge... O suaires... Linge étendu par les bras roses de ma mère! SAINT-PAUL ROUX.EDITIONS ROUGERIE.MORTEMART (Voir post "Poèsies découvertes" par Grimalkin
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Epsilon |
Date du message : aout 23, 2008 02:55 |
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Je suis la plus belle des femmes qui ont existé avant moi, de celles qui vivent maintenant et de celles qui naîtront après. Je joue merveilleusement des instruments de musique. Ma voix a des profondeurs marines et des élévations célestes. Les paroles que je prononce n’ont jamais été encore entendues. Les accords parce que les cordes sont frôlées par mes doigts blancs, les chansons parce qu’elles sortent de ma bouche éblouissante, les paroles parce que mes regards tout-puissants planent sur elles, sont des paroles, des chansons et des accords éternels. Je suis la plus belle des femmes, et ma plus grande joie est d’être vue, d’être aimée, surtout de celui qui m’a prise, mais aussi de ceux qui sont au-dessous de lui. Toutes les fourrures prises aux bêtes sauvages les plus rares, tout ce que les hommes fabriquent d’étoffes de lin fin, de soie, tout cela m’est apporté, je m’étends dessus et mon beau corps blanc frissonne en ces moelleuses richesses aux fines odeurs. Aux hommes forts, à celui qui a vaincu tant d’autres hommes pour me posséder, les dures fatigues de la chasse et de la guerre ; Moi, je me plais dans les jardins soignés, dans les petites salles parfumées, tendues d’étoffes belles et douces, semées de coussins. Je suis belle et forte, mais je suis femme, et je me plais dans les soins qu’aiment aussi les hommes faibles et malades. Les tièdes intérieurs, remplis de fleurs étincelantes. Les palanquins pour voyager, ou bien encore les épaules des servantes pour m’appuyer lorsque je vais nonchalamment traîner les plis de ma robe dans les jardins soignés. Je suis belle et forte, j’enfante sans souffrir et ma forme reste pure et lisse. C’est pour moi une calme et lente volupté de tenir mon enfant rose dans mes bras et de sentir sa petite bouche téter le bout de mon sein solide, pendant que ses yeux rient et semblent répondre à mon sourire. C’est une volupté calme et lente qui vaut la volupté tumultueuse ressentie sous les caresses de l’amant. Je sens mon sang monter à ma poitrine et devenir le lait tiède dont se nourrit et grandit mon enfant rose. Deux de mes doigts blancs pressent le bout de mon sein solide afin qu’il ressorte et que mon enfant puisse, tout en me tétant, me regarder de ses yeux riants et répondre ainsi à mon sourire de ravissement. Je suis ravie en sentant ma propre substance passer en lui ; je sens mon sang monter à ma poitrine et devenir le lait tiède qui servira à former le corps rose et excellent à baiser de mon enfant. Je suis belle et forte ; j’ai enfanté sans douleur et ma forme est restée pure et lisse. Mon amant trouve plus attirants mes seins solides depuis qu’ils ont nourri mon enfant rose ; je ne suis plus, dit-il, la fleur en bouton aux odeurs de verdure, mais désormais la fleur épanouie aux odeurs ambrées et capiteuses. Mon enfant est assez grand pour jouer parmi les servantes et leur causer de naïves terreurs par ses audaces prophétiques. Je suis belle et forte, j’ai enfanté sans douleur un fils audacieux et je suis devenue plus attirante pour mon amant, à cause de ma forme opulente et lisse. Je suis la plus belle des femmes et quand j’ai paru aux yeux des hommes, tous ont voulu m’avoir. Ainsi de grandes discordes et de grands désastres. J’ai parfois pleuré au nom de ceux qui étaient tombés pour moi, car il y avait parmi eux de fiers regards et de hautes âmes que j’aurais bien aimés. Et pourtant j’ai été heureuse quand le plus beau de tous, celui qui avait le regard le plus puissant, puisqu’il était le dernier vainqueur, est venu me demander mon âme et mon corps. Je lui ai donné mon âme et mon corps, heureuse que le sort me l’ait choisi en ces combats où tant d’autres sont tombés, entre lesquels j’aurais peut-être hésité. Quand je m’abandonne sur les coussins, courbant mes bras au-dessus de ma tête, l’attirance de mes clairs regards, de mes seins solides, de mes flancs neigeux, de mes lourdes hanches est toute- puissante. C’est pour cela que tant d’hommes ont été ravis, que tant d’hommes se sont tués. Et celui qui m’a prise est tout entier possédé par l’attirance de mes yeux clairs qui reluiront en des poèmes éternels, est subjugué par l’abandon de mes seins solides, de mes flancs neigeux et de mes lourdes hanches. Il sent, en ces formes que je lui livre, le charme du beau absolu et la volonté créatrice qui fait de mon corps la source des plus nobles races futures. Charles Cros – La Chanson de la plus belle femme
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Epsilon |
Date du message : aout 24, 2008 02:56 |
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Aux liseurs de poème I D'abord il vous faudra du temps , beaucoup de temps. Du loisir. Du silence en vous et autour de vous. Du silence Coupé d'ardoises sur les toits, ou de cigales, dans le sud. De longs moments de solitude pour n'être pas seul loin des autres Et des mains, pour toucher les mots. Il vous faut écouter profond Un cheminement de racines, voir des éclats parmi les feuilles Guetter une démarche aisée ou non, qui n'est qu'à soi Respirer le parfum des corps, l'odeur des genêts, des lavandes, Et piéger, dans ce qui est dit, le gibier terré sous les mots. Vous aurez à déjouer des ruses, des malices. Le coeur se prend Aux orphéons, à la mémoire des musiques Aux mouvements bien cadencés des grandes parades, pas un bouton Qui manque aux guêtres ! Et des guirlandes. Vous dépisterez ceux qui vont Semer leurs herbes dans d'autres traces, et le grain pourri de la mode Il faudra le mettre aux issues. Tout cela prend beaucoup de temps. Pour aller à la découverte Votre radar s'appelle un don. Mais en échange, donnez-lui Le partage de votre vie, captez l'appel des voix lointaines Votre écho : le premier mot fut dit par vous. II Il n'y a pas de mot clé. Il n'y a pas de Sésame Ni caverne, ni porte. Pas de coffres plein de joyaux Les dictionnaires sont des univers où la réalité des mondes Se tait, chuchote, ou meurt. Pas de mots clés, pas de serrures Mais des racines de chaque mot poussent des forêts pour les vents Et les pluies, pour les orages et les fleuves Les océans et les nuages. Les mots sont des graines qu'on vend à quelques-uns sur des marchés, des cris, une semence. III Je ne recherche pas l'enchevêtré dans l'arabesque des paragraphes Un tracé indéfiniment repris enregistré dans tous les sens Une calligraphie par sa répétition devenue fascinante et folle Une rature sans espoir étouffant le blanc du papier Je ne jette pas, comme aux chats, la pelote de l'illisible Ne dévide pas pour du vent un fil d'Ariane inépuisé Ne reprends pas pour m'y complaire un ressassage de vieillardes N'obscurcis rien, n'explique rien. Je dis des choses machinales Un mouvement de sang que nul n'entend. C'est tout. Pierre Seghers *****
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Epsilon |
Date du message : aout 25, 2008 01:46 |
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L’ECHO DU CORPS prête-moi ta cervelle cède-moi ton cerveau ta cédille ta certitude cette cerise cède-moi cette cerise ou à peu près une autre cerne-moi de tes cernes précipite-toi dans le centre de mon être sois le cercle de ce cercle le triangle de ce cercle la quadrature de mes ongles sois ceci ou cela ou à peu près un autre mais sois-moi précède-moi séduction entre la nuit de ton nu et le jour de tes joues entre la vie de ton visage et la pie de tes pieds entre le temps de tempes et l’espace de ton esprit entre la fronde de ton front et les pierres de tes paupières entre le bas de tes bras et le haut de tes os entre le do de ton dos et le la de ta langue entre les raies de ta rétine et le riz de ton iris entre le thé de ta tête et les verres de tes vertèbres entre le vent de ton ventre et les nuages de ton nu entre le nu de ta nuque et la vue de ta vulve entre la scie de tes cils et le bois de tes doigts entre le bout de tes doigts et les bout de ta bouche entre le pois de tes poils et la poix de ta poitrine entre le point de tes poings et la ligne de tes ligaments entre les pôles de tes épaules et le sud-est de ta sueur entre le cou de tes coudes et le coucou de ton cou entre le nez de tes nerfs et les fées de tes fesses entre l’air de ta chair et les lames de ton âme entre l’eau de ta peau et le seau de tes os entre la terre de tes artères et le feu de ton souffle entre le seing de tes seins et le seins de tes mains entre les villes de ta cheville et la nacelle de tes aisselles entre la source de tes sourcils et le but de ton buste entre le musc de tes muscles et le nard de tes narines entre la muse de tes muscles et la méduse de ton médius entre le manteau de ton menton et le tulle de ta rotule entre le tain de ton talon et le ton de ton menton entre l’œil de ta taille et les dents de ton sang entre le pulpe de ta pupille et la serre de tes cernes entre l’oreiller de tes oreilles et la taie de ta tête entre le lévrier de tes lèvres et le poids de tes poignets entre les frontières et le visa de ton visage entre le pouls de tes poumons et le pouls de ton pouce entre le lait de tes mollets et le pot de ta paume entre les pommes de tes pommettes et le plat de tes omoplates entre les plantes de tes plantes et le palais de ton palais entre les roues de tes joues et les lombes de tes jambes entre le moi de ta voix et la soie de tes doigts entre le han de tes hanches et les halo de ton haleine entre la haine de ton aine et les aines de tes veines entre les cuisses de tes caresses et l’odeur de ton cœur entre le génie de tes genoux et le nom du nombre du nombril de ton ombre « Héros-Limite », 1953 Ghérasim Luca est un poète roumain né à Bucarest en 1913. D’origine juive, il connaît plusieurs langues notamment le roumain, le yiddish, le français, l’allemand… Mais c’est en français qu’il a écrit son œuvre. Il a fréquenté les surréalistes et a vécu de longues années à Paris. Il s’est jeté dans la Seine le 9 février 1994 après avoir envoyé un ultime message à sa femme.
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Epsilon |
Date du message : aout 26, 2008 01:14 |
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La pêche à la baleine À la pêche à la baleine, à la pêche à la baleine, Disait le père d'une voix courroucée À son fils Prosper, sous l'armoire allongé, À la pêche à la baleine, à la pêche à la baleine, Tu ne veux pas aller, Et pourquoi donc? Et pourquoi donc que j'irais pêcher une bête Qui ne m'a rien fait, papa, Va la pêpé, va la pêcher toi-même, Puisque ça te plaît, J'aime mieux rester à la maison avec ma pauvre mère Et le cousin Gaston. Alors dans sa baleinière le père tout seul s'en est allé Sur la mer démontée... Voilà le père sur la mer, Voilà le fils à la maison, Voilà la baleine en colère, Et voilà le cousin Gaston qui renverse la soupière, La soupière au bouillon. La mer était mauvaise, La soupe était bonne. Et voilà sur sa chaise Prosper qui se désole : À la pêche à la baleine, je ne suis pas allé, Et pourquoi donc que j'y ai pas été? Peut-être qu'on l'aurait attrapée, Alors j'aurais pu en manger. Mais voilà la porte qui s'ouvre, et ruisselant d'eau Le père apparaît hors d'haleine, Tenant la baleine sur son dos. Il jette l'animal sur la table, une belle baleine aux yeux bleus, Une bête comme on en voit peu, Et dit d'une voix lamentable : Dépêchez-vous de la dépecer, J'ai faim, j'ai soif, je veux manger. Mais voilà Prosper qui se lève, Regardant son père dans le blanc des yeux, Dans le blanc des yeux bleus de son père, Bleus comme ceux de la baleine aux yeux bleus : Et pourquoi donc je dépècerais une pauvre bête qui m'a rien fait? Tant pis, j'abandonne ma part. Puis il jette le couteau par terre, Mais la baleine s'en empare, et se précipitant sur le père Elle le transperce de père en part. Ah, ah, dit le cousin Gaston, On me rappelle la chasse, la chasse aux papillons. Et voilà Voilà Prosper qui prépare les faire-part, La mère qui prend le deuil de son pauvre mari Et la baleine, la larme à l'oeil contemplant le foyer détruit. Soudain elle s'écrie : Et pourquoi donc j'ai tué ce pauvre imbécile, Maintenant les autres vont me pourchasser en moto-godille Et puis ils vont exterminer toute ma petite famille. Alors éclatant d'un rire inquiétant, Elle se dirige vers la porte et dit À la veuve en passant : Madame, si quelqu'un vient me demander, Soyez aimable et répondez : La baleine est sortie, Asseyez-vous, Attendez là, Dans une quinzaine d'années, sans doute elle reviendra... Jacques Prévert ( Voir post Poèsies pour enfant et grand enfant)
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Epsilon |
Date du message : aout 27, 2008 01:53 |
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LE CHANT DE SOLITUDE Laissez venir à moi tous les chevaux toutes les femmes et les bêtes bannies Et que les graminées se poussent jusqu'à la margelle de mon établi Je veux chanter la joie étonnamment lucide D'un pays plat barricadé d'étranges pommiers à cidre Voici que je dispose ma lyre comme une échelle à poules contre le ciel Et que tous les paysans viennent voir ce miracle d'un homme qui grimpe après les voyelles Etonnez-vous braves gens! car celui qui compose ainsi avec la Fable N'est pas loin de trouver place près du Divin dans une certaine étable! Et dites-vous le soir quand vous rentrez de la foire aux conscrits ou bien des noces Que la lampe qui brûle à l'avant du pays très tard est comme la lanterne d'un carrosse Ou d'un navire bohémien qui déambule Tout seul dans les eaux profondes du crépuscule Que mon Chant vous atteigne ou non ce n'est pas tant ce qui importe Mais la grande ruée des terres qui sont vôtres entre le soleil et ma porte Les fumures du Temps sur le ciel répandues Et le dernier dahlia dans un jardin perdu! Dédaignez ce parent bénin et maudissez son Lied! Peut-être qu'un cheval à l'humeur insolite Un soir qu'il fera gris ou qu'il aura neigé Posera son museau de soleil dans mes vitres. René-Guy Cadou **** DESTIN DU POÈTE Le soir qui bouge son oreille Comme un vieil âne abandonné Le dernier corset d'une abeille Oublié sur la cheminée La cloche triste de l'asile Et le pas qui répond au pas Dans la mesure où ce qui veille Encourage ce qui n'est pas L'oiseau qui tombe sur la pierre Le sang qui tombe sur le cour La bonne pluie des réverbères Qui donne à boire au malfaiteur Le trou d'aiguille par où passe Le fil ténu de la clarté La bobine du temps qui roule Sous les lauriers sous les sommiers Mais se savoir parmi les hommes En un présent aventureux Une petite lampe à huile Qui peut encor mettre le feu. René-Guy Cadou
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Epsilon |
Date du message : aout 28, 2008 01:35 |
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Fiche de police Il y avait ton cœur fermé ton cœur ouvert ton cœur de feu couvert tes cheveux pour filer entre les doigts pour verser leur sable sur mon sommeil et pour enchanter la fatigue tes cheveux comme un treillage entre le regard et les vignes qui flambent tes cheveux de luisant et de sorgue tes yeux avec la halte à l’ombre et la colonne de froid sur le puits tes yeux les anémones ouvertes dans la mer tes yeux pour plonger droit dans les vaucluses et dérober leurs paillettes aux fontaines tes yeux sur les averses qui volent sur les ardoises tes bras pour les bras tendus pour le geste cueillant le linge qui sèche pour tenir la moisson de toile contre ta poitrine pour maintenir la maison de souvenirs contre le vent tes bras pour touiller les bassines de confiture tes seins les dunes d’un beau soir tes seins pour les paumes calleuses au retour du travail - mais sais-tu les meules qui se prêtent se creusent quand il faut le repos - sais-tu le nez dans les sources d’herbe quand la marinière trempe de buée sa chanson – tes seins pour bander tes mains – pavots qui apprivoisent l’insomnie tes mains pour les mains nouées et les promesses scellées tes mains pour tendre les tartines tes mains pour toucher ton amour tes hanches comme la péniche pleine comme l’amp ***** épousée par les doigts de haut en bas ton ventre pour les tabliers bleus du matin et les gaines soyeuses des minuits de luxe ton ventre la pleine joie de la pleine mer ton ventre de houle tes cuisses de flandre ton sillage de carène heureuse et de menthe volée ton odeur de servante jeune et de pain bis ton odeur de vachère et de jachère en avril ton odeur de renoir et d’auberge calme ta peau de santé le slalom nègre sur la pente des étés tes robes de bouquets aux crayons de couleurs sur un vieux cahier d’école tes robes en dimanche tes robes de bonjour tes matinées au lit comme une nage facile par la grande baie des fougères ton envie comme une salve qui salue la rade où brûlent mille rochelles et l’argent des avirons - et te voici dressée, plantée sur ton plaisir et qui délires – ton envie le suc qui éclate de la figue mûre ta voix venue des châteaux en Bavière ta voix qui étonne les légendes dissimulées ta bouche pour dire oui ta salive à boire ton sourire d’enfance retrouvée. Il y avait ce plus secret de toi ce blond de toi épanouie l’étoile de mer encore humide entre deux désirs. (...) Il me reste à te donner un nom à te donner vie il me reste surtout à te rencontrer comme les mains émerveillées de l’aveugle trouvent la présence du soleil sur un pan de mur. ANDRE HARDELLET (1911-1994) (Voir post "La pudeur se cache derrière le sexe)
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Epsilon |
Date du message : aout 29, 2008 01:09 |
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Deux très beaux poèmes du grand poète espagnol Antonio Gamoneda, 76 ans , auquel on consacrera d'autres posts dans cette Famille et à la poèsie espagnole en général, qui à part Lorca est assez mal représentée! **** JE PARLE AVEC MA MÈRE Maman : tu es maintenant silencieuse comme l'habit de qui nous a quittés. Je fixe le bord blanc de tes paupières et je ne peux penser. Maman : je veux tout oublier au fond d'une respiration qui chante. Passe : - moi tes grandes mains sur la nuque tous les jours pour que ne revienne pas la solitude. Je sais que sur chaque visage on voit le monde. Ne va plus chercher sur les murs, maman. Regarde le visage que tu aimes : dans chaque visage humain, mon visage. J'ai senti tes mains. Perdu au fond des êtres humains je t'ai sentie comme tu sentais mes mains avant ma naissance. Maman, ne recommence plus à me cacher la terre. Telle est ma condition. Et mon espoir. ***** Je tombe sur des mains Quand je ne savais pas encore que j’habitais dans des mains, elles passaient sur mon visage et sur mon coeur. Je sentais que la nuit était douce comme un lait silencieux. Et grande. Bien plus grande que ma vie. Mère : C’était tes mains et la nuit ensemble. Voila pourquoi cette obscurité m’aimait. Je ne me souviens pas mais ça reste avec moi. Là où j’existe le plus, dans l’oublié, se trouvent les mains et la nuit. Parfois, quand ma tête est penchée vers la terre et je n’en peux plus et il est vide le monde, quelque fois, l’oubli remonte encore vers le coeur. Et je m’agenouille pour respirer sur tes mains. Je descends et tu caches mon visage; et je suis tout petit; et tes mains sont grandes; et la nuit vient encore une fois, vient encore une fois. Je me repose d’être un homme, je me repose d’être un homme. Antonio Gamoneda .( Voir post Cent mille milliards de poèmes=
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Epsilon |
Date du message : aout 30, 2008 00:44 |
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CANTOUQUE D'AMOUR c'est sans bagages sans armes qu'on partira mon steamer à seins ô migrations ô voyages ne resteront à mes épouses que les ripes de mon coeur par mes amours gossé je viendrai chez vous un soir tu ne m'attendras pas je serai dressé dans la porte comme une armure haletant je soulèverai tes jupes pour voir avec mes mains tu pleureras comme jamais ton coeur retentira sur la table on passera comme des icebergs dans le vin de gadelle et de mûre pour aller mourir à jamais paquetés dans des affaires ketchup de coeur et de foin quand la mort viendra entre deux brasses de coeur à l'heure du contrôle on trichera comme des sourds ta dernière carte seras la reine de pique que tu me donneras comme un baiser dans le cou et c'est tiré par mille spannes de sacres que je partirai retrouver mes pères et mères à l'éternelle chasse aux snelles quand je capoterai un soir d'automne ou d'ailleurs j'aurai laissé dans ton cou à l'heure du carcan un plein casseau de baisers blancs moutons quand je caillerai comme du vieux lait à gauche du poèle à bois à l'heure où la messe a vidé la maison alant d'venant dans ma berçante en merisier c'est pour toi seule ma petite noire que ma berçante criera encore comme un coeur quand de longtemps j'aurai rejoint mes pères et mères à l'éternelle chasse aux snelles mon casseau de moutons te roulera dans le cou comme une gamme tous les soirs après souper à l'heure où d'ordinaire chez vous j'ai ressoud comme un jaloux chnaille chnaille que la mort me dira une dernière fois j'aurai vu ta vie comme un oiseau en cage mes yeux courant fous du cygne au poèle voyageur pressé par la fin je te ramasserai partout à pleines poignées et c'est tiré par mille spannes de sacres que je partirai trop tôt crevé trop tard venu mais heureux comme le bleu de ma vareuse les soirs de soleil c'est entre les pages de mon seaman's handbook que tu me reverras fleur noire et séchée qu'on soupera encore ensemble au vin de gadelle et de mûre entre deux casseaux de baisers fins comme ton châle les soirs de bonne veillée Gérald Godin.Ils ne demandent qu'à brûler. L'Hexagone .( Voir post Anthologie de la poèsie québecoise)
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Epsilon |
Date du message : aout 31, 2008 23:15 |
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ENTENDRE, ÉCOUTER, COMPRENDRE I Dans les épreuves vivantes ton coeur tremble et ta main semble lâcher toute prise: non, tu gardes les yeux posés sur la source - mais voilà: elle surgit de la nuit - ô nuit des peurs d'enfants ô nuit de l'implacable géométrie de la naissance et de la mort ô source, tu t'écoules dans nos regards, tu reviens dans notre attente, ô nuit de nos ombres indistinctement aimées! Dans les joies espérantes ton coeur vole et ta main semble saisir toute énigme: non, tu gardes les yeux fixés sur la nuit - mais voilà: ellle surgit de la source! Nuit et source: ô pur instant sans lieu et sans espace! L'étoile saigne l'aube nouvelle II Je touche ta blessure et je parcours ton histoire. Sous mes doigts elle se déploie, la carte de ton rêve oublié. Ton visage est une blessure aussi. Je le sais: quand je devine sous mes doigts la trace du regard qui t'accueillit dans le monde. Je respire ton secret et je retrouve mon histoire. Dans mon rêve elle se déploie, la carte de notre enfance abolie. Ta naissance est une blessure aussi. Je le sais: quand s'exhale sous mon corps le cri de ta venue dans le désert du monde. Entendre, écouter, comprendre: de pays en pays, je traverse le monde inexploré de ton regard. Les lieux, les sources, les seuils se confondent et se reflètent dans notre histoire commune. Je touche ta blessure et j'ouvre l'horizon de ton destin. Alain Suied.La revue improbable N°25, février 2003 ( Voir post de Nout " Alain Suied ou la poèsie dérobée") **** Qu’est-ce que c’est ? Nous ne le savons pas. Nous bâtissons à mains nues, l’illusion qui nous sert de seuil. Dans la chair, cela entre, cela devient nous, entends le cri des fantômes dans la chair. Qu’est-ce que c’est ? Nous ne le savons pas. Cela revient, cela dessine un lieu dans le rêve. Mais ce lieu n’a pas de seuil. Qu’est-ce que c’est ? Nous ne le savons pas. Nous voulons comprendre. Nous bâtissons à mains nues, la blessure qui nous sert de seuil. Dans la chair, cela entre cela devient nous, cela parle. Parole : voilà, peut-être, ce que c’est – une parole, un souffle, un cri – ô pur instant sans lieu et sans espace – vibrant sur les fondations de la blessure sans chair de la Disparition. Alain Suied, Laisser partir, Arfuyen, 2007, p. 56 *** ALAIN SUIED est mort à l'âge de 57 ans dans la nuit du 24 juillet 2008
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Epsilon |
Date du message : septembre 2, 2008 01:39 |
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Deux beaux poèmes de Robert Desnos,on en finit toujours par revenir à Desnos, il est incontournable comme tous les grands sommets. **** Je t'enferme en mes yeux clos sur ta belle image Aux ténébreux jardins roués par les éclairs Que ta robe et tes pieds laissent sur leur passage Quand tu sors de la mer tumultueuse de l'air. Mais je voudrais savoir où tu passas la nuit Ainsi que moi, tu dors aux heures de lumière Indifférente aux cris, aux chants,au jour ,aux bruits Ainsi que moi, tu dors et rêves la dernière. Et je souhaite de dormir sous tes réseaux De te voir apparaitre au-dessus des campagnes Dans un verger bruyant d'abeilles et d'oiseaux A l'ombre du plus grand des châteaux en Espagne. Et je me dissoudrais dans un sommeil profond Comme le café noir et comme la migraine Ou la sonorité du bronze des bourdons Et la monotonie du feu et des fontaines. Tandis que toi, pâlie à l'écume des jours Disparaîtrais du ciel comme un reste de poudre Sur un visage en proie aux charmes de l'amour Qui flambe et monte avec le fracas de la foudre. Robert DESNOS ***** COUCHER AVEC ELLE Coucher avec elle Pour le sommeil côte à côte Pour les rêves parallèles Pour la double respiration Coucher avec elle Pour l'ombre unique et surprenante Pour la même chaleur Pour la même solitude Coucher avec elle Pour l'aurore partagée Pour le minuit identique Pour les mêmes fantômes Coucher avec elle Pour l'amour absolu Pour le vice pour le vice Pour les baisers de toute espèces Coucher avec elle Pour un naufrage ineffable Pour se prostituer l'un à l'autre Pour se confondre Coucher avec elle Pour se prouver et prouver vraiment Que jamais n'a pesé sur l'âme et le corps des amants Le mensonge d'une tâche originelle. ROBERT DESNOS.1942 ****
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Epsilon |
Date du message : septembre 3, 2008 05:02 |
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Bien que déjà, ce soir. Bien que déjà, ce soir L'automne Laisse aux sentes et aux orées, Comme des mains dorées, Lentes, les feuilles choir, Bien que déjà l'automne, Ce soir, avec ses bras de vent, Moissonne, Sur les rosiers fervents Les pétales et leur pâleur, Ne laissons rien de nos deux âmes Tomber soudain avec ces fleurs. Mais tous les deux, autour des flammes De l'âtre en or de souvenir, Mais tous les deux, blottissons-nous, Les mains au feu et les genoux. Contre les deuils cachés dans l'avenir, Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin, Contre notre terreur, contre nous-mêmes enfin, Blottissons-nous, près du foyer, Que la mémoire en nous fait flamboyer. Et si l'automne obère A grands pans d'ombre et d'orages planants, Les bois, les pelouses et les étangs, Que sa douleur du moins n'altère L'intérieur jardin tranquillisé, Où s'unissent, dans la lumière, Les pas égaux de nos pensées. Emile Verhaeren (1855-1916 ) ( Recueil : Les heures claires ). *** SI TU SAVAIS Loin de moi et semblable aux étoiles et à tous les accessoires de la mythologie poétique, Loin de moi et cependant présente à ton insu, Loin de moi et plus silencieuse encore parce que je t'imagine sans cesse, Loin de moi, mon joli mirage et mon rêve éternel, tu ne peux pas savoir. Si tu savais. Loin de moi et peut-être davantage encore de m'ignorer et m'ignorer encore. Loin de moi parce que tu ne m'aimes pas sans doute ou, ce qui revient au même, que j'en doute. Loin de moi parce que tu ignores sciemment mes désirs passionnés Loin de moi parce que tu es cruelle. Si tu savais. Loin de moi, ô joyeuse comme la fleur qui danse dans la rivière au bout de sa tige aquatique, ô triste comme sept heures du soir dans les champignonnières. Loin de moi silencieuse encore ainsi qu'en ma présence et joyeuse encore comme l'heure en forme de cigogne qui tombe de haut. Loin de moi à l'instant où chantent les alambics, l'instant où la mer silencieuse et bruyante se replie sur les oreillers blancs. Si tu savais. Loin de moi, ô mon présent présent tourment, loin de moi au bruit magnifique des coquilles d'huîtres qui se brisent sous le pas du noctambule, au petit jour, quand il passe devant la porte des restaurants. Si tu savais. Loin de moi, volontaire et matériel mirage. Loin de moi, c'est une île qui se détourne au passage des navires. Loin de moi un calme troupeau de boeufs se trompe de chemin, s'arrête obstinément au bord d'un profond précipice, loin de moi, ô cruelle. Loin de moi, une étoile filante choit dans la bouteille nocturne du poète. Il met vivement le bouchon et dès lors il guette l'étoile enclose dans le verre, il guette les constellations qui naissent sur les parois, loin de moi, tu es loin de moi. Si tu savais. Loin de moi une maison achève d'être construite. Un maçon en blouse blanche au sommet de l'échafaudage chante une petite chanson très triste et, soudain, dans le récipient empli de mortier apparaît le futur de la maison : les baisers des amants et les suicides à deux et la nudité dans les chambres des belles inconnues et leurs rêves- à minuit, et les secrets voluptueux surpris par les lames de parquet. Loin de moi, Si tu savais. Si tu savais comme je t'aime et, bien que tu ne m'aimes pas, comme je suis joyeux, comme je suis robuste et fier de sortir avec ton image en tête, de sortir de l'univers. Comme je suis joyeux à en mourir. Si tu savais comme le monde m'est soumis. Et toi, belle insoumise aussi, comme tu es ma prisonnière. Ô toi, loin de moi, à qui je suis soumis. Si tu savais. ROBERT DESNOS
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Epsilon |
Date du message : septembre 3, 2008 23:24 |
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IL NOUS EST ARRIVÉ DES AVENTURES Il nous est arrivé des aventures du bout du monde Quand on vient de loin ce n'est pas pour rester là (Quand on vient de loin nécessairement c'est pour s'en aller) Nos regards sont fatigués d'être fauchés par les mêmes arbres Par la scie contre le ciel des mêmes arbres et nos bras de faucher toujours à la même place. Nos pieds n'étaient plus là pour nous attacher dans la terre Ils nous attiraient tout le corps pour des journées à perte de vue. Il nous est arrivé des départs impérieux Depuis le premier jusqu'à n'en plus finir À perte de vue dans l'horizon renouvelé Qui n'est jamais que cet appel au loin qui module le paysage Ou cette barrière escarpée Qui fouette la rage de notre curiosité Et ramasse en nous de son poids Le ressort de notre bond On n'a pas eu trop de neiges à manger On n'a pas eu à boire trop de vents et de rafales On n'a pas eu trop de glace à porter Trop de morts à porter dans des mains de glaçons Il en est qui n'ont pas pu partir Qui n'ont pas eu le courage de vouloir s'en aller Qui n'ont pas eu la joie aux yeux d'embrasser l'espace Qui n'ont pas eu l'éclair du sang dans les bras de s'étendre Ils se sont endormis sur des bancs Leur âme leur fut ravie durant leur sommeil Ils se sont réveillés en sursaut comme des domestiques Que le maître surprend à ne pas travailler On n'a pas eu envie de s'arrêter On n'a pas eu trop de fatigues à dompter Pour l'indépendance de nos gestes dans l'espace Pour la liberté de nos yeux sur toute la place Pour le libre bond de nos coeurs par-dessus les monts Il en est qui n'ont pas voulu partir Qui ont voulu ne pas partir, mais demeurer, On les regarde on ne sait pas Nous ne sommes pas de la même race. Ils se sont réveillés des animaux parqués là Qui dépensent leurs ardeurs sans âme dans les bordels Et s'en revont dormir sans s'en douter Ils se sont réveillés des comptables, des tracassiers, Des mangeurs de voisins, des rangeurs de péchés, Des collecteurs de revenus, des assassins à petits coups, Rongeurs d'âmes, des satisfaits, des prudents, Baise-culs, lèche-bottes, courbettes Ils abdiquent à longue haleine sans s'en douter N'ayant rien à abdiquer. C'est un pays de petites bêtes sur quoi l'on pile On ne les voit pas parce qu'ils sont morts Mais on voudrait leur botter le derrière Et les voir entrer sous terre pour la beauté de l'espace inhabité. Les autres, on est farouches, on est tout seuls On n'a que l'idée dans la tête d'embrasser On n'a que le goût de partir comme une faim On n'est déjà plus où l'on est On n'a rien à faire ici On n'a rien à dire et l'on n'entend pas de voix d'un compagnon. Hector de Saint-Denys Garneau (Voir post plus bas) * * *
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