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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Les poèmes de notre page d'accueil

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 21, 2008  14:10

Aimer tous les ravissements possibles…

Aimer…
partager l’exaltation de quelques oiseaux noirs et blancs qui dilapident joyeusement
les notes flûtées de leur gaieté dans les hauteurs sacrées d’une cathédrale gothique.
Sans se gêner, ils accompagnent les voix polyphoniques et les orgues monumentales
à tuyaux, suspendues dans la nef du grand vaisseau.

Aimer…
la voix pure d’une choriste qui glisse en notes lisses sur les flèches de lumière traversant
la belle générosité chromatique d’un vitrail sublime, s’enroulant aussi autour de l’encensoir
et de ses volutes de fumée. Ici poudre sacrée, l’encens est parfum profane quand, dispersé
sur une bûche dans la cheminée, il se consume en imperceptibles crépitements enivrants,
apparaissant en filigrane ombré dans les cinq sens de certains mélomanes à l’affût de l’inattendu.

Aimer…
les pigments mordorés des couleurs délayées sur la peau douce des mots d’amour
majuscules, écrits sans points ni virgules dans le scénario d’un long métrage filmé
par deux voix et deux corps pas sages, improvisant le son et l’image… Approcher
de très près ensuite, les yeux du cinéphile comblé dans lesquels repasse en différé,
la douceur des jouissances perlées du soleil de fin d’été.

Aimer…
ton petit sourire surpris, quand malicieusement, je laisse couler goutte à goutte sur ton ventre
qui en redemande et frissonne en pointillé, le jus rafraîchissant, astringent d’une plante
succulente pressée entre mes doigts refermés.

Aimer…
le surprenant… en vaine attente souvent, mais si vite présent en beauté parfaite quand,
comme à l’instant, je vois par ma fenêtre sur l’eau de l’étang frisant de froid, un cygne blanc
fendant le silence de l’arrière-saison devenue mutique sans les oiseaux qui ont migré
pour chanter dans des ailleurs meilleurs.

Aimer…
une chose et son contraire…la solitude qui ne l’est pas, parce que envahie d’envies toujours
renouvelées…Au fil du temps qui passe, l’envers et l’endroit de sa vie, en surface
et en profondeur… Avec délice enfin, en se penchant avec spontanéité et sans raisonner,
sur la géométrie variable ou imprécise de tous les ravissements possibles, profanes ou sacrés…


Summertime ( Voir post A vos poèmes)
10/12.08cj

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 23, 2008  01:30

L’ombre, comme un parfum...

L’ombre, comme un parfum, s’exhale des montagnes, et le silence est tel que l’on croirait mourir.
On entendrait, ce soir, le rayon d’une étoile, remonter en tremblant le courant du zéphyr.

Contemple. Sous ton front que tes yeux soient la source qui charme de reflets ses rives dans sa
course... Sur la terre étoilée surprends le ciel, écoute le chant bleu des étoiles en la rosée
des mousses...

Sens ton âme monter sur sa tige éternelle : l’émotion divine, et parvenir aux cieux, suis des
yeux ton étoile, ou ton âme éternelle, entr’ouvrant sa corolle et parfumant les cieux.

À l’espalier, des nuits aux branches invisibles, vois briller ces fleurs d’or, espoir de notre
vie, vois scintiller sur nous, – scels d’or des vies futures, – nos étoiles visibles aux arbres
de la nuit.

Écoute ton regard se mêler aux étoiles, leurs reflets se heurter doucement dans tes yeux, et
mêlant ton regard aux fleurs de ton haleine, laisse éclore à tes yeux des étoiles nouvelles.

Contemple, sois ta chose, laisse penser tes sens, éprends-toi de toi-même épars dans cette vie.
Laisse ordonner le ciel à tes yeux, sans comprendre, et crée de ton silence la musique des nuits.

Paul FORT.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 24, 2008  00:53

L'AMANTE
La chatte dormait sur le lit du jeune homme.
Enfoncée dans le duvet près de sa hanche.
Il allongea sa main vers elle et l'y laissa. La chatte posa la main.
Elle le regardait. Lui fermait les yeux. Mais ne dormait pas.
Il savourait la secrète chaleur, la tendresse animale,
il sentait que la chatte l'aimait.
Un calme profond dans la chambre. Il lui sembla que, posée sur sa main,
ce n'était plus une patte mais une main humaine aux doigts
très fins et veloutés. Et dans son demi-sommeil il imagina
une belle amante. Et peut-être allait-il la voir lorsqu'il tressaillit.
_______________

N O Ë L
Les pieds ensablés, mon amour, tu t'enfonces dans la mer.
Je sais que tu disparaîtras, je sais que plus jamais tu ne seras mon aurore.
Il n'a duré qu'un temps le plain-chant de ta voix, l'or rouge de ton sourire,
l'élan de tes bras de cire vers moi.
L'arbre de Noël est dressé hors de l'eau. Sa brillance turquoise me blesse,
ses boules sont les mondes et je m'y vois tout entière. Mais je briserai
ces miroirs, c'est ton seul reflet que je désire.
Tu rejoindras les fonds glauques, les abysses, homme-sirène, et
je n'entendrai plus ta voix. Je resterai seule devant l'Arbre, treize flammes
autour de mon coeur, et des fusées entre les doigts

CORINNA BILLE (Merci Summertime!)

Marie-elisabeth
France
Messages : 14773

Date du message : décembre 24, 2008  14:35

LE BONHEUR



Le bonheur est dans le pré. Cours-y vite, cours-y vite. Le bonheur est dans le pré. Cours-y
vite. Il va filer.

Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite. Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.

Dans l’ache et le serpolet, cours-y vite, cours-y vite, dans l’ache et le serpolet, cours-y vite.
Il va filer.

Sur les cornes du bélier, cours-y vite, cours-y vite, sur les cornes du bélier, cours-y vite. Il
va filer.

Sur le flot du sourcelet, cours-y vite, cours-y vite, sur le flot du sourcelet, cours-y vite. Il va
filer.

De pommier en cerisier, cours-y vite, cours-y vite, de pommier en cerisier, cours-y vite. Il
va filer.

Saute par-dessus la haie, cours-y vite, cours-y vite. Saute par-dessus la haie, cours-y
vite ! Il a filé !



Extrait de "Ballades du beau hasard"



Paul FORT

(1872 - 1963)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 25, 2008  02:36

Le vent a pleuré cette nuit
Comme mon cœur qui n’est pas sage
Et se languit

Le vent a chanté cette nuit
Tout doucement comme en un songe
Pour mon amie

Le vent a semé cette nuit
Des papillons de satin pâle
Dans la prairie

La brume bleue s’envole
Au fond de ses yeux pers
Et le matin se lève
Arrachant le soleil à la mer

Le vent qui pleurait cette nuit
Ne savait pas qu’il n’est pas sage
De tant aimer

Le vent qui chantait cette nuit
Ne savait pas que fille honnête
N’entend jamais

Comme les papillons qu’il sème
Les baisers de celle que j’aime
Au matin se sont envolés

Boris Vian (poètes d’aujourd’hui, chez Pierre Seghers)

****         
Comme le fou est couronné d'enfants
Jouant symphoniquement autour de lui
Riant de sa tête bizarre qu'ils adorent
Ainsi mon âme est une déité applaudie
Par presque touts les étoiles de l'espace

Je hais la vie, je la tiens pour un mal
Mais je suis amoureux de votre vie
Je pouffe littéralement rien qu'à vous voir
Enfants de moins de dix années

J'essaie de vous répondre de bonnes choses
Claires, propres, éducatives
Mais ne pouvant faire partie de votre ronde
je demeure au milieu comme un arbre renversé.

Ca veut dire que je me demande
Ces racines offertes aux astres,
S'il ne faut pas que je me désiste
Et que je m'en aille d'avance où meurent les étoiles.

Adrian Miatlev , Bleury, 22 septembre 1956
Poètes d'aujourd'hui chez Seghers

merci Adrian, d'avoir si bien décrit ce que j'éprouve (Merci Grimalkin pour ces deux poèmes
différents mais formidables tous les deux!)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 26, 2008  02:11

Soleil oblique sur Bagdad.

Dans le verger où sont les arbres de lumière,
La pulpe des fruits lourds pleure ses larmes d'or,
Et l'immense Bagdad s'alanguit et s'endort
Sous le ciel étouffant qui bleuit la rivière.

Il est deux heures. le palais silencieux
Ont des repas au fond des grandes salles froides
Et Sindbad le marin, sous les tentures roides,
Passe l'alcarazas d'un air sentencieux.

Mangeant l'agneau rôti, puis les pâtes d'amandes,
Tous laissent fuir la vie en écoutant pleuvoir
Les seaux d'eau qu'au seuil blanc jette un esclave noir.
Les passants curieux lui posent des demandes.

C'est Sindbad le marin qui donne un grand repas ;
C'est Sindbad, l'avisé marin dont l'opulence
Est renommée et que l'on écoute en silence.
La galère était belle et s'en allait là-bas !

Il sent bon le camphre et les rares aômes.
Sa tête est parfumée et son nez aquilin
Tombe railleusement sur sa barbe de lin :
Il a la connaissance et le savoir des hommes.

Il parle, et le soleil oblique sur bagdad
Jette une braise immense où s'endorment les palmes
Et les convives, tous judicieux et calmes
Ecoutent gravement ce que leur dit Sindbad.

Francis Jammes "de l'angélus de l'aube à l'angélus du soir " (Merci Marie-Elisabeth pour ce très
beau poème et d'autres aussi sur ton post "ma poèsie du bonheur" par Marie-Elisabeth!)

         

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 27, 2008  01:23

Aube (Arthur Rimbaud)

J'ai embrassé l'aube d'été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombre ne quittaient
pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries
regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui
me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus
la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai
dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme
un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et
j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.


Arthur Rimbaud

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 28, 2008  01:02

DANSEUSE PERSANE (extraits)

Dame persane, en robe rose,
Qui dansez dans le frais vallon,
Tournez vers mon âme morose
Votre oeil de biche, sombre et long.

Veuillez écouter ma complainte:
J'étais faite aussi pour danser
Sur la tulipe et la jacinthe
Que vos pieds viennent caresser.

Un bas en or sur votre jambe
Luit comme un réseau de soleil,
Et tout votre jeune être flambe
Auprès d'un branchage vermeil.

Ce bel arbuste solitaire,
Où vous enroulez votre bras,
Est en feu comme un lampadaire,
Et parfume comme un cédrat.

Indiquez-moi la douce allée
Qui mène à ce pays charmant;
Quel est le nom de la vallée
Où vous dansez éperdument?

Comme je vois à tous vos gestes,
à vos secrets qu'on peut saisir,
A toutes vos mines célestes,
Que vous n'aimiez que le plaisir! ...

Anna de Noailles "les éblouissements"

******

Paysage persan.

Un jet d'eau, parmi le tulipes,
Tremble come un arbuste frais ;
Un derviche fume sa pipe
Près d'un mur jaune et d'un cyprès.

Sous un dôme d'un blanc de camphre
Une dame, que fond l'été,
Avec un éventail de chanvre
Rafraîchit son sein exalté.

Dans une douce frénésie,
Une adolescente, en turban ;
Sur une tour rose d'Asie
Jette du blé vert à des paons.

Le monde est une vasque tiède,
Bain de lait, bain de volupté !
Le poids brulant du lilas cède
Aux caresses du vent d'été.

Sur l'indigo des nuits persanes
Le croissant de lune apparaît.
L'air a des parfums de tisanes
Et des empressements secrets.

Un homme accorde une guitare
Près du jet d'eau bas, argentin,
Tandis qu'un femme prépare
un lit charmant dans un jardin...

Anna de Noailles " les Eblouissements ". Merci Marie-elisabeth pour ces deux beaux poèmes!
      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 29, 2008  00:59

Lorsque l’enfant était enfant, il marchait les bras ballants,
voulait que le ruisseau soit rivière et la rivière fleuve, que cette flaque soit la mer …
Lorsque l’enfant était enfant, il ne savait pas qu’il était enfant,
tout pour lui avait une âme et toutes les âmes étaient une …
Lorsque l’enfant était enfant, il n’avait d’opinion sur rien, il n’avait pas d’habitudes,
il s’asseyait en tailleur, démarrait en courant,
avait une mèche rebelle et ne faisait pas de mines quand on le photographiait …
Lorsque l’enfant était enfant, ce fut le temps des questions suivantes :
pourquoi suis-je moi, et pourquoi pas toi ?
Pourquoi suis-je ici et pourquoi pas là ?
Quand commence le temps et où finit l’espace ?
La vie sous le soleil n’est-elle pas un rêve ?
Ce que je vois, entend, sens,
n’est-ce pas simplement l’apparence d’un monde devant le monde ?
Le mal existe-t-il vraiment et des gens qui sont vraiment les mauvais ?
Comment se fait-il que moi, qui suis moi, avant de devenir,
je n’étais pas, et qu’un jour moi, qui suis moi,
je ne serai plus ce moi que je suis ?

PETER HANDKE

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 30, 2008  00:20

Hier la transparence

Pour Sylvie

Paume contre paume
Mais entre elles l’inaccessible transparence
Il y a la mer certes il y a la mer
Mais les navires du retour se sont ensablés
Et les genêts battent l’étrave
L’absence est à la proue
Au-delà de ce soleil-lune la nuit que je cherche
Et qui n’est pas la nuit
Plus loin que cette voix qui tremble et qui se brise
Mon itinéraire ne passe pas nécessairement par ces sommets que vous inventez chaque jour
Je marche tout simplement
Il fut ce temps
Où chaque brin d’herbe me protégeait
Je recomposais les visages dans l’argile des jours
L’écume grise des mains battait en vain aux fenêtres
J’étais
J’avançais sur les berges et au soir je savais que mes dérives me porteraient jusqu’à l’estuaire
du plein jour
Aujourd’hui je ne sais plus le sens des fleuves
Loin de la mer j’expédie les affaires courantes
L’herbe
Le scintillement d’étoile d’une seule fleur par-delà les années lumière
Le vent qui se lève et couche les blés de la moisson proche
Le paysage hier lisible avec des doigts d’aveugle
Dans quelle closerie oubliée ai-je remisé tant de trésors
Dis mon enfant de quatre ans au bord du même fleuve

JEAN FANCHETTE
         
Vous viendrez…
****
A la mémoire de Nadia Vebov

Vous viendrez, le temps défaisant le chant des coqs rouges,
Vous viendrez.
Dans l’ombre vieille ensemble nous épellerons
Les dures syllabes de mourir.
Le bruit de nos pas s’éteindra doucement
Et la roue des saisons sur la lande mauvaise ;
Loin sous le ciel un grand vol d’oiseaux blancs
S’abîmera encore sur le malheur habituel
Comme dans cette vie ancienne.

JEAN FANCHETTE
      

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : décembre 31, 2008  02:29

PRIERE D'UN ENFANT NEGRE ! Extrait de “Balles d’or” de Guy Tirolien

Seigneur
je suis très fatigué
je suis né fatigué
et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq
et le morne est bien haut qui mène à leur école
Seigneur je ne veux plus aller à leur école ,
faites je vous en prie que je n’y aille plus
Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches
quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois
où glissent les esprits que l’aube vient chasser
Je veux aller pieds nus par les sentiers brûlés
qui longent vers midi les mares assoiffées
je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers
je veux me réveiller
lorsque là bas mugit la sirène des blancs
et que l’usine
ancrée sur l’océan des cannes
vomit dans la campagne son équipage nègre
Seigneur je ne veux plus aller à leur école
faites je vous en prie que je n’y aille plus
Ils racontent qu ‘il faut qu’un petit nègre y aille
pour qu’il devienne pareil
aux messieurs de la ville
aux messieurs comme il faut;
Mais moi je ne veux pas
devenir comme ils disent
un monsieur de la ville
un monsieur comme il faut
Je préfère flâner le long des sucreries
où sont les sacs repus
que gonfle un sucre brun
autant que ma peau brune
Je préfère
vers l’heure où la lune amoureuse
parle bas à l’oreille
des cocotiers penchés
écouter ce que dit
dans la nuit
la voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant
les histoires de Zamba
et de compère Lapin
et bien d’autres choses encore
qui ne sont pas dans leur livre .
Les nègres vous le savez n’ont que trop travaillé
pourquoi faut il de plus
apprendre dans des livres
qui nous parlent de choses
qui ne sont point d’ici .
Et puis
elle est vraiment trop triste leur école
triste comme
ces messieurs de la ville
ces messieurs comme il faut
qui ne savent plus danser le soir au clair de lune
qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds
qui ne savent plus conter de contes aux veillées
Seigneur je ne veux plus aller à leur école.

*Balles d’Or a été publié par Présence Africaine en 1961 rédition en 1982
( Merci Pèma pour ce poème!)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 1, 2009  00:44

EN FORET VERS LE NORD

Hors du temps
sous les ramures d'ombre
nous marchons
dévorés de sangsues
saturés de portages
vers les confins de la fatigue.

Dans la clairière du désir
et du sommeil
cloué
sur la carcasse d'une hutte,
le portrait maculé
de Rimbaud
nu
brûlé
debout dans le soleil.


Frédéric Jacques TEMPLE.Un émoi sans frontières.Le Lézard amoureux.

******
LA CHASSE INFINIE

à Brigitte

C'est par les veines de la terre
que vient Dieu,
par les pieds qui sont racines
dans l'humus et la pierre,
vers les cuisses, l'aine humide
et douce
comme un herbage de varaigne,
et non du ciel
virginal
où il ne trône pas.
Sur un lit de faînes rousses
je le contemple
par les pores de l'inconscience
et j'adore la senteur fauve
qui transsude
de sa présence abyssale.
Érigé dans la folle avoine
je le traque,
l'aurochs éternel
hérissé d'angons,
dont l'œil béant m'invite
à la chasse infinie.

La Chasse infinie, Granit, 1995.

Frédéric Jacques TEMPLE. (Merci à Doublesix et à Grimalkin pour ces deux poèmes!)

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 2, 2009  01:24

Le feu du feu

Vos péchés, bonnes-soeurs, j’en ferais bien ma neige,
Alors le cri du Christ comment le mangerai-je ?
Car vos soldats, Seigneur, le mangent votre cri
Plutôt que de livrer sa preuve par écrit.

Ginifert aux yeux bleus porte longue tunique,
L’ange n’est pas ainsi, jurant comme un bouvier ;
Domrémy ta fontaine a son parler rustique
Mais point Jeannette-George on ne doit envier.
Le Diable lui criait : « Monte ! monte à l’échelle ! »
Il ne faut la confondre, debout, décoiffée,
Se jetant de la tour et se croyant des ailes
Avec Jeanne écoutant rire les saintes fées.

Brûlez-moi tribunal, Dieu me parle souvent.
Je ne le puis prouver par des expériences,
Trop indocte je suis et de coeur peu savant ;
Les anges pour paraître ont une autre science.

Jadis, jeune poète, à Rome, sur le Tibre,
Naïf, très ridicule et bavard comme pie,
Je regardais le pont Saint-Ange aux anges tigres,
Anges zèbres, anges tachés du Pape Pie.

Que me fait maintenant la grâce Italienne !
Des anges, ces Romains sales et soucieux ?
Entre la Vierge et moi les anges vont et viennent,
Je ne leur fais pas peur et ne m’effraye d’eux.
Vous me dites : Le diable en anges se déguise,
Qu’il est anges menteurs, anges magiciens,
Ces rameurs remuant l’eau pure de l’Église
Pour qu’on ne puisse voir où le mal et le bien.

Dieu vous étonnera, princes de la Sorbonne,
Et les anges surtout, mon extrême souci ;
Car, sachez-le : chose qu’un ange trouve bonne
N’est jamais celle-là qu’on trouve bonne ici.

Les vrais anges du ciel ont des amis au bagne
Et pour sauver Jeannette ils la laissent tuer ;
Ils survolent sans choix la France, l’Allemagne ;
À leur langage dur je suis habitué.

Inculpez-moi de présomption, de malice ;
Les anges que je sers sont ma seule police.

Jean COCTEAU.Paru en 1925 dans Le Roseau d’or.

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 3, 2009  13:42

DANSEURS DE PARADIS

jusqu'à la fin des temps
et plus loin encore
dans tout ce bleu
qui n'est que toi
jusqu'à la fin des mondes
et plus loin encore
bien plus loin
sans jamais rien comprendre
dans tout ce bleu
qui n'est que toi
je remonte
vers la source
des hommes-questions
vers tous ceux
qui interrogent
la source sans source
je remonte
vers l'intérieur de tout
mille astres noirs
au fond de mes poches
je me mets lentement au jour
cette force de l'éden
de coeur en coeur
de lèvre en lèvre
de vie en vie
l'univers tout entier
suspendu
au visage d'une femme
je mets du baume
au monde
je marche l'immensité
je glisse et je reglisse
le long des désolations
je remonte
vers les cendres fertiles
au jour le jour
a la nuit la nuit
j'écoute sans relâche
cette voix qui, parle en moi
je l'écoute
aimanté par l'impossible
aimanté
par le fond des mondes
ou je dérive
vers la nuit de la nuit
je m'abandonne
aux avant-postes
de grands effondrements
je remonte
en fièvre pétrifiée
en étincelante déploration
mon âge se compte
en milliers d'étoiles
dans tout ce bleu
qui n'est que toi
j'accueille le jamais plus
comme si l'inquiétude
na pouvait plus neiger en moi
dans tout ce bleu
qui n'est que toi
comme au premier jour
et les villes basculent
et les fleuves rebroussent
chemin
dans la profondeur
des profondeurs
la sève circule
chez les danseurs de paradis;

ZENO BIANU dans "N4728 N°12 " (Merci Doublesix pour ce très beau poème)   

Epsilon
Admin famille
France

Date du message : janvier 4, 2009  13:15

Cantique des horizons
(sur un ton faussement valéryen)

Ne vois-tu pas ma blonde
quelque petit bateau
courir les hautes eaux
les légendes du monde

quelque petit bateau
qui nargue les ondines
dans le vent de matines
sur la ligne des eaux

et que n'as-tu ô chère
la vive déraison
de créer ta vision
d'en humer les chimères

la vive déraison
de tendre ta chair nue
aux lunes inconnues
du seuil de ta vision

ô berceuse ma mie
avec moi t'accordant
dans l'haleine du temps
et d'espace magie

que ne souffres-tu pas
aux souffles des partances
d'échapper loin là-bas
le poids de ta naissance

Gaston Miron ( merci Tinourson pour ce beau poème)
-
****      

LE PAYSAGE

J'avais rêvé d'aimer. J'aime encor mais l'amour
Ce n'est plus ce bouquet de lilas et de roses
Chargeant de leurs parfums la forêt où repose
Une flamme à l'issue de sentiers sans détour.

J'avais rêvé d'aimer. J'aime encor mais l'amour
Ce n'est plus cet orage où l'éclair superpose
Ses bûchers aux châteaux, déroute, décompose,
Illumine en fuyant l'adieu au carrefour.

C'est le silex en feu sous mon pas dans la nuit,
Le mot qu'aucun lexique au monde n'a traduit
L'écume sur la mer, dans le ciel ce nuage.

A vieillir tout devient rigide et lumineux,
Des boulevards sans noms et des cordes sans noeuds.
Je me sens me roidir avec le paysage.

Robert Desnos, Contrée.
         

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