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Auteur

Sujet : Poemes sur la mer et les marins

Summertime
Suisse
Messages : 4692

Date du message : avril 12, 2011  04:21

La Jetée

Depuis un mois que j’habitais Honfleur, je n’avais pas
Encore vu la mer, car le médecin me faisait garder la chambre.
Mais hier soir, lassé d’un tel isolement, je construisis,
Profitant du brouillard, une jetée jusqu’à la mer.
Puis, tout au bout, laissant pendre mes jambes, je regardai
La mer, sous moi, qui respirait profondément.
Un murmure vint de droite. C’était un homme assis
Comme moi les jambes ballantes et qui regardait la mer.
« À présent, dit-il, que je suis vieux, je vais en retirer tout ce que
J’y ai mis depuis des années. » Il se mit à tirer en se servant de poulies.
Et il sortit des richesses en abondance. Il en tirait des
Capitaines d’autres âges en grand uniforme, des caisses cloutées
De toutes sortes de choses précieuses et des femmes
Habillées richement mais comme elles ne s’habillent plus.
Et chaque être ou chose qu’il amenait à la surface, il le regardait attentivement
Avec grand espoir, puis sans mot dire, tandis que son regard s’éteignait,
Il poussait ça derrière lui. Nous remplîmes ainsi toute l’estacade.
Ce qu’il y avait, je ne m’en souviens pas au juste, car je n’ai pas de mémoire,
Mais visiblement ce n’était pas satisfaisant, quelque chose en tout était perdu,
Qu’il espérait retrouver et qui s’était fané,
Alors il se mit à rejeter tout à la mer.
Un long ruban ce qui tomba et qui, vous mouillant, vous glaçait.
Un dernier débris qu’il poussait l’entraîna lui-même.
Quant à moi, grelottant de fièvre, comment je pus regagner mon lit, je me le demande.

Henri Michaux (L’espace du dedans)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : avril 12, 2011  04:56

beau poème mille fois vécu...face à la mer, on en prend on en jette des souvenirs
éternellement, sans être jamais satisfait , ni de soi, ni des autres....Merci Summertime. je
vais bientôt la retrouver cette mer là...éternelle tentatrice...

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 21, 2011  03:41



Petit Poème des poissons de la mer

Je me suis penché sur la mer
Pour communiquer mon message
Aux poissons :
« Voilà ce que je cherche et que je veux savoir. »

Les petits poissons argentés
Du fond des mers sont remontés
Répondre à ce que je voulais.

La réponse des petits poissons était :
« Nous ne pouvons pas vous le dire
Monsieur
PARCE QUE »
Là la mer les a arrêtés.

Alors j’ai écarté la mer
Pour les mieux fixer au visage
Et leur ai redit mon message :
« Vaut-il mieux être que d’obéir ? »

Je le leur redis une fois, je leur dis une seconde
Mais j’eus beau crier à la ronde
Ils n’ont pas voulu entendre raison !

Je pris une bouilloire neuve
Excellente pour cette épreuve
Où la mer allait obéir.

Mon cœur fit hamp, mon cœur fit hump
Pendant que j’actionnais la pompe
À eau douce, pour les punir.

Un, qui mit la tête dehors
Me dit : « Les petits poissons sont tous morts. »

« C’est pour voir si tu les réveilles,
Lui criai-je en plein dans l’oreille,
Va rejoindre le fond de la mer. »

Dodu Mafflu haussa la voix jusqu’à hurler en déclamant ces trois derniers vers,
et Alice pensa avec un frisson : « Pour rien au monde je n’aurai voulu être ce
messager ! »

Celui qui n’est pas ne sait pas
L’obéissant ne souffre pas.

C’est à celui qui est à savoir

Pourquoi l’obéissance entière
Est ce qui n’a jamais souffert

Lorsque l’être est ce qui s’effrite
Comme la masse de la mer.

Jamais plus tu ne seras quitte,
Ils vont au but et tu t’agites.
Ton destin est le plus amer.

Les poissons de la mer sont morts
Parce qu’ils ont préféré à être
D’aller au but sans rien connaître
De ce que tu appelles obéir.

Dieu seul est ce qui n’obéit pas,
Tous les autres êtres ne sont pas
Encore, et ils souffrent.

Ils souffrent ni vivants ni morts.
Pourquoi ?

Mais enfin les obéissants vivent,
On ne peut pas dire qu’ils ne sont pas.

Ils vivent et n’existent pas.
Pourquoi ?

Pourquoi ? Il faut faire tomber la porte
Qui sépare l’Être d’obéir !

L’Être est celui qui s’imagine être
Être assez pour se dispenser
D’apprendre ce que veut la mer...

Mais tout petit poisson le sait !
Il y eut une longue pause.
« Est-ce là tout ? demanda Alice timidement. »


Antonin Artaud

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