Amicalien - Pour créer des liens et des amitiés

Présentement sur Amicalien
Les membres en ligne : 71
Les nouveaux membres : 14
Anniversaires aujourd'hui : 29


Le forum des familles Amicaliennes



  Famille : Révèlations poètiques.


Ce sujet fait partie de la famille Révèlations poètiques.. Cette famille est semi-privée. Vous pouvez lire le contenu de cette famille mais vous devez vous y inscrire pour échanger.



Auteur

Sujet : Jamais encore pareille fatigue de sergueï a. esssenine

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : novembre 21, 2011  04:39

Jamais encore pareille fatigue



Jamais encore pareille fatigue
Dans ce gel, dans cette brouillasse,
J'ai vu en rêve le ciel de Riazan
Et mon existence de propre-à-rien.


Pas mal de femmes m'ont aimé,
Et moi-même, plus d'une aussi,
N'est-ce pas pour ça qu'une force obscure
M'a envoyé rouler dans le vin.


Nuits saoules à n'en plus finir,
Et dans la débauche, le cafard, toujours,
Si mes yeux s'irritent, n'est-ce pas pour cela,
Feuilles bleues que le ver attaque ?


De trahison qui m'ait fait mal, aucune,
Pas de victoire non plus qui m'emballe,
Ces cheveux-ci, du foin tout doré,
C'est devenu comme une fleur grise,


Toujours changée en cendres et pluies
Au filtre des boues de l'automne,
Je ne vous regrette pas, les années passées,
J'ai perdu l'envie de rien retrouver.

...

J'en ai assez de m'échiner sans but,
Et sur les lèvres un bizarre sourire,
J'aime porter maintenant dans un corps léger
La lumière muette et la paix d'un mort...


Et maintenant ça ne me gêne même pas
De clopiner de bouge en bouiboui,
Comme dans une camisole de force
Nous enfermons la nature dans le béton.


Et voilà qu'en moi, par les mêmes lois,
La force enragée commence à se calmer.
Mais, comme avant, je vénère, adore,
Ces champs là-bas qu'un jour j'ai aimés.


Au pays où sous l'érable j'ai grandi
Où j'ai gambadé dans l'herbe jaune
J'envoie mon salut aux moineaux, aux corbeaux,
Et au hibou qui se plaint la nuit.


Et je leur crie, aux lointains du printemps,
« Mes petits oiseaux, dans le bleu tremblant,
Dites la nouvelle : “Fini les scandales !
Que seul le vent là-bas commence
À cogner les seigles en passant !” »


Sergueï A. Essenine traduit par Henri Thomas



....


L'argile se dessèche aux creux des ravins

L'argile se dessèche aux creux des ravins,
Les champignons pourrissent sous les talus,
Le vent chante au fil des plaines,
Un petit âne roux s'en va tranquille,


Ça sent le saule et la résine,
Le bleu du ciel rêve, puis soupire,
Sur le lutrin des forêts
Un moineau lit le psautier.


Une feuille de l'année dernière, dans le ravin,
Fait une tâche enivrée dans les buissons,
Quelqu'un en loque blanche de soleil
S'en va sur l'ânon bien tranquille,


Cheveux en mèche, douce filasse,
Mais son visage est tout obscur,
Pins s'inclinent, sapins se penchent,
Et lui crient, à lui, « hosanna ! »

Sergueï A. Esssenine traduit par Henri Thomas






*Ce message a été édité le Feb 2, 2008 2:30 AM par Epsilon*




-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : février 2, 2008  03:13

Encore un grand poète qui s'est donné la mort...

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : février 2, 2008  03:36

Oui Grim, certains sont pressés de vivre soit à cause des évènements politiques, soit à cause
des difficultés matérielles, soit à cause de l'amour ou de la difficulté de vivre?
Petite présentation complémentaire par un bloguiste trouvée sur Poèzibao, site poètique
formidable , avec la traduction des poèmes d'Armand Robin, merci à eux!

"Il aima les femmes, il aima les alcools, il aima la révolution, il aima les voyages et il eut
autant de haine à l’égard des voyages, de la révolution, des alcools et des femmes.

Cinq mariages dans sa courte vie, sans parler de ses autres rencontres :
en 1914, avec Anna Izriadnova, dont il aura un fils, Iouri ; en 1917, avec Zinaida Raikh, dont il
aura une fille, Tatiana, et un fils, Constantin ; en 1922, avec Isadora Duncan ; en 1924, avec
Galina Benislavskaya, celle qui publiera ses œuvres complètes ; en 1925, avec Sophie Tolstoï, la
petite-fille de Léon Tolstoï.

Il aima sa langue, son pays natal, les bêtes, les arbres."


Je suis le dernier poète des villages,
Nul pont de bois dans les chants ne dit mot.
Seul je viens voir l'encensoir des feuillages
A la messe d'adieu des bouleaux.

Il brûle et croule en flammes d'or,
Le cierge dont mon corps est la cire.
Et la lune sur le cadran des arbres
Va me râler ma douzième heure.

Sur le sentier du champ bleu-ciel
Bientôt surgira l'hôte de fer.
L'avoine rouge où l'aube ruisselle,
Sa main noire va la saisir.

Paumes étrangères, paumes sans vie,
En votre ère mon chant ne peut naître!
Ils restent seuls, les coursiers-épis,
Pour regretter leur ancien maître.

Le vent sucera leur hennissement
En déployant la danse funéraire.
Bientôt, bientôt les bois sur leur cadran
Me râleront ma douzième heure.


Nous saurons tout, et plus encore, des origines populaires de Éssénine, de l’influence qu’auront
sur lui des poètes, comme Alexandre Blok, comme les hommes du mouvement populiste Koltzov,
Gorodetzki, Kliouev, où se mêlent les influences symbolistes, paysannes, folkloriques,
religieuses, dans un brassage mystique et révolutionnaire.

Terrible aboiement des cloches de la Russie —
C’est que pleurent les murs du Kremlin.
À présent sur les pics des étoiles,
Je te soulève, terre!

Je n’aurai pas peur de la mort
Ni des lances, ni de pluies de flèches,
C’est ainsi que d’après la Bible
Parle Serge Essénine le prophète.

Mon temps est venu
Je ne crains pas le sifflement du fouet,
Et le corps, le corps du Christ
Je le recrache de ma bouche

Je ne veux pas devoir le salut
À ses souffrances et à sa croix...

J’ai vu un nouvel avènement
Où la mort ne danse pas au-dessus de la foi...

Je m’étendrai jusqu’à l’invisible cité,
Je déchirerai le drap de la Voie Lactée,
Même à Dieu j’arracherai la barbe
Avec les dents de mon rictus.

J’empoignerai sa blanche crinière
Et lui crierai d’une voix de tempête :
Je ferai de toi un autre, Seigneur,
Pour que mûrisse le champ de mon verbe!

Je maudis le souffle de Kitèje
Et tous les vallons de ses routes.
Et je veux que sur des gouffres
Nous érigions un palais.

Je lècherai toutes les icônes,
Les faces de martyrs et de saints,
Je vous promets la cité d’Inone
Où vit le dieu même des vivants.

Réjouis-toi, Sion
Déverse ta lumière !
A mûri à l’horizon
Un nouveau Nazareth.
Un nouveau Sauveur
Vient vers nous sur sa jument.
Notre foi est dans la force,
Notre vérité est en nous.

L’Inonie, fragments
1918

Il y sera beaucoup question, au hasard des pages, de son enfance paysanne , de la campagne.


J’aime immensément ma Russie.
Bien qu’en elle la rouille de la tristesse se penche en saule
Elles me sont douceur, la gueule sale des cochons
Et dans la paix des nuits la voix sonore des crapauds.
Je suis tendrement malade de souvenirs d’enfance.
La torpeur, la moiteur des soirs d’avril hantent mes songes.

On dirait que notre érable pour se chauffer
S’accroupit devant le brasier de l’aube.
O quantes fois aux branches grimpé j’ai
Pour dénicher ou la pie ou le geai !
Est-il toujours le même, le chef tout en verdure ?
Et son écorce comme jadis est-elle dure ?

Et toi, mon ami,
Mon fidèle chien tacheté ?
La vieillesse t’a fait glapissant, aveugle,
Et tu traînes par la cour, tirant ta queue pendante
Et le flair oublieux des portes et de l’étable.
Oh ! qu’ils me sont chers tous nos jeux de gamins :
À ma mère je volais un quignon de pain
Et nous y mordions tous les deux tour à tour
Sans jamais nous dégoûter l’un de l’autre !

Je n’ai pas changé.
Comme cœur je n’ai pas changé.
En bleuets dans les blés mes yeux fleurissent dans mon visage
Étalant, paille dorée, la natte de mes poèmes...

La Confession d’un voyou, Extraits
1920



Très vite, dès ses premiers textes, affleure le tragique à venir


Le retour à la maison du père,
histoire de me consoler,
par une verte soirée, à ma manche,
sous la fenêtre je me pendrai.

Lors, attendris, les rameaux gris
pencheront la tête à la haie.
Tandis que sans eau lustrale
on m’enterrera au cri d’un chien.


Son exil moscovite, parce que pour être célèbre - et il le désirait avec fureur - il faut bien
vivre dans la capitale, ne fera qu’aggraver et sa nostalgie et le pressentiment d’une mort proche.


J'ai quitté mes steppes natales ;
C'est fini, fini sans retour,
Les feuilles des grands tilleuls pâles
Ne tinteront plus sur mes jours.

Oui, la maison sans moi se tasse,
Depuis longtemps, mon vieux chien dort ;
Dans les rues de Moscou, la mort,
Je le sais, me suit à la trace.

J'aime cette ville pourtant,
Si décrépite, s'embourbant,
Ville où l'antique Asie somnole
Comme étalée sur ses coupoles.

Quand le croissant me paraît trop
Lumineux, et qu'il m'ensorcelle,
Mes pas s'en vont vers mon bistrot
Toujours par la même ruelle.

Dans ce repaire, quel fracas !
Je bois, la nuit, dans les buées,
Avec des bandits la vodka,
Lis mes vers aux prostituées.

Mon cœur bat fort, mon mal s'aggrave...
M'oubliant, je dis pour finir :
"Comme vous, je suis une épave,
Sur mes pas pourquoi revenir !"

Oui, la maison sans moi se tasse,
Depuis longtemps mon vieux chien dort ;
Dans les rues de Moscou, la mort,
Je le sais, me suit à la trace...


Son périple à travers l’Europe et l’Amérique en compagnie d’Isidora Duncan l’enfonce dans
l’alcoolisme, le désespoir.



À son retour, il pense être oublié,


La langue de mes concitoyens n’est plus la mienne,
Dans mon pays, je suis un étranger


Il tente de reprend pied dans le mouvement révolutionnaire, il craint de ne plus être à la
hauteur.


Fleurissez, jeunes hommes ! Devenez forts !
Vous avez une autre vie, vous avez d’autres refrains.
Et moi j’irai tout seul vers des confins inconnus
Ayant dompté pour toujours mon âme rebelle.

Mais alors même,
Quand sur toute la planète
La haine sera révolue,
Disparus mensonges et tristesses,
Je continuerai de chanter
De toutes mes forces de poète
Cette sixième partie du monde
Qui porte le bref nom de Russ’.

La Russie des Soviets, fragments
1924


Il revient à sa terre, à sa mère


Tu vis encore, ma vieille mère ?
Moi aussi. Salut, salut à toi !
Pourvu que coule sur ton isba
Cette lueur du soir que nul n'a pu décrire !

On m'écrit que, cachant ton angoisse,
Tu t'es grossi le cœur très fort à mon sujet,
Que tu t'en vas sur la route bien des fois
Dans ton vieux caraco démodé

Et que souvent dans les premières ténèbres bleues
Tu vois une seule chose, toujours la même:
C'est comme si quelqu'un me poignardait au cœur
Au fond d'un cabaret dans une querelle.

Ce n'est rien, petite mère. Calme-toi.
Ce n'est rien qu'un pénible délire.
Je ne suis pas encore un pochard assez dur
Pour me laisser mourir sans te revoir.

Je suis resté, comme autrefois, pas méchant
Et ne rêve jamais qu'une seule chose:
Au plus vite quitter cette révolte, ce tourment,
Pour retourner dans notre maison basse.

Je reviendrai le jour où docile au printemps
Notre jardin candide aura tendu ses branches.
Seulement ne me réveille plus à l'aube blanche,
Ne me réveille plus comme il y a huit ans.

N'éveille pas ce qu'un rêve m'a pris !
Ne touche pas ce qui n'a pas réussi !
Elles sont trop précoces la perte et la fatigue
Qu'il m'est échu d'éprouver en ma vie.

Et ne m'apprends pas à prier. Pas la peine !
Il n'y a plus pour moi de retour au passé;
Toi seule es pour moi aide et fête,
Toi seule es la lueur dont nul n'a su parler.

Il te faut donc oublier ton angoisse;
Ne grossis plus ton cœur si fort à mon sujet
Et ne va plus sur la route tant de fois
Dans ton vieux caraco démodé.

Lettre à sa mère, 1924


Mais il a tant flambé sa vie, la maladie le mine, il hallucine.


Mon ami, mon ami,
Je suis malade à en crever.
Mais cette douleur d’où me vient-elle ?
Est-ce le vent qui siffle
Sur les champs déserts, désolés,
Ou bien, comme les bois en septembre,
C’est l’alcool qui effeuille ma cervelle...

Ma tête agite ses oreilles,
Tel un oiseau ses ailes,
Elle n’a plus la force de se balancer
Sur le coût trépied.
Un homme noir,
Un homme noir, tout noir,
Au pied de mon lit
Vient s’asseoir,
Un homme noir
M’empêche de dormir la nuit.

Et l’homme noir
Glisse son doigt sur un livre infâme ;
Nasillant au-dessus de moi,
Comme sur un mort un moine,
L’homme noir me lit la vie
D’une fripouille et d’un pochard,
En m’imbibant de peur et d’angoisse
Jusqu’au fond de l’âme,
Cet homme noir, tout noir !

La lune est morte,
L’aube bleuit la fenêtre.
O nuit, Nuit, que m’as-tu donc conté ?
Je suis là, en haut-de-forme,
Et à part moi, personne,
je suis seul.
Et mon miroir est brisé.

L’Homme noir, extrait
novembre 1925


Derniers sursauts de doux lyrisme végétal :


Mon érable sans feuille, érable au dos de glace,
Que fais-tu là, voûté, sous la blanche bourrasque ?

Que viens-tu donc de voir ? Que viens-tu d'écouter ?
Tu m'as l'air d'être allé courir bien loin des haies.

Et, comme un gardien saoul, glissant hors de la route,
Tu t'es pris dans un trou laissant geler ta patte.

Hélas ! moi-même aussi je ne vais plus très ferme.
J'ai trop bu pour savoir retourner à ma ferme.

Vers moi s'avance un saule, je viens de voir un pin ;
Sous la bourrasque blanche je leur chante juin.

Moi-même il m'a semblé que j'étais cet érable,
Seulement jeune encore, avec tout mon feuillage ;

Et, perdant ma pudeur, devenu bois sauvage,
Pour lui faire l'amour j'ai pressé ses branchages.



On raconte, que dans la chambre d’hôtel de Léningrad, où il s’était isolé, il écrivit son ultime
texte avec son sang :


Au revoir, mon ami, au revoir,
Mon cher ami, tu es là dans ma poitrine.
Cette séparation prédestinée
Nous promet de futures retrouvailles.

Au revoir, mon ami, sans poignées de main, ni paroles,
ne t’attriste pas, ne fronce pas les sourcils,
Dans cette vie, il n’est guère nouveau de mourir.
mais vivre n’est certes pas plus nouveau !

le 27 décembre 1925




.......Mon Serge Essénine
ce voyou qui s’assassina

René Guy Cadou



Livres disponibles :
Journal d'un poète, édtion La Différence.
ll semble qu'il n'y ait guère de livres disponibles actuellement en France.
Traductions :
Je n'ai pas hésité, la plupart des textes cités ont été traduits par Armand Robin.
À écouter

Article trouvé sur Poèzibao que je remercie!

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 16, 2008  04:37






Ne cirez pas (?) ! La belle affaire !
Je ne vends plus de mots, c'est dit !
Je sens, rejetée en arrière,
Ma tête en or qui s'alourdit...


N'aimant plus village, ni ville,
Comment la porter jusqu'au bout ?
Que ma barbe pousse tranquille,
Je me fais vagabond, c'est tout !


Adieu les livres, les poèmes !
Je vais partir, le sac au dos...
Les vagabonds, le vent les aime,
Et de ses chants leur fait cadeau.

Sergueï Essenine


(traduit du russe par Katia Granoff

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 16, 2008  07:26

Cette nuit !
Cette nuit ! Trop, c’est trop !
Haute lune et haute clarté !
Jeunesse, elle, elle qui s’en va, je le sens,
celle qui est perdue, au travers de l’âme.

Toi qui vins, que j’ai glacé là
ne nomme pas amour, ce que nous avons tenté
allez laisse – ce qui brille là-bas si blanc,
doit demeurer auprès de moi nuit après nuit.

Lune, quand elle souffle au travers, et réveille
les traits, qui s’enfuient -
Toi, tu n’as rien appris, comment l’on va,
et ce qui vient tu ne l’apprends jamais.

Un amour cela existe une fois, pas deux,
et toi l’étrangère demeure l’étrangère :
crie ici sur nous le tilleul,
et mon pied reste enclos dans le gel de la neige.

Toi, tu le sais, comme je le sais aussi :
reflet de la lune, ce qui est incandescence...
Chaque tilleul, chaque branche
ne brille que de givre, pas de fleur.
Tu le sais, où le cœur m’entraîna -,
et ce n’est pas seulement maintenant que cela est enfui.
Et avec moi, celui qui t’entoure,
tu le désignes comme faux-semblant : enserré...

Laisse les baisers devenir baisers,
tes doigts, laisse-les s’égarer,
que je puisse rêver, que Mai est encore là
et que je me souvienne de tous les autres.

30 novembre 1925
Poème trouvé sur espritsnomades!

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 17, 2008  01:29

Visage rêvé. Obscurités.
Blanc - en cheval. Je vois qu’il galope.
Et celle qui chevauche, elle sera bientôt ici,
Et elle vient, elle vient vers moi.
Vient, elle est belle, elle est comme la lumière
et je l’aime, je ne l’aime pas.Oh toi bouleau, arbre des Russes,
tu te tiens sur le chemin, sur l’orée des chemins,
pourrais-tu m’exaucer un vœu :
au nom de l’Unique, du Protecteur
laisse tes mains de branches se déployer
et quand elle viendra, ne la laisse pas s’en aller. Lune te clair de lune. Rêves, Bleus.
Sabot et fer sont accordés aujourd’hui.
O la lumière, si secrète -
ainsi, lui rayonne, l’Unique !
Lui, qui illumine de cette lumière,
lui, qui ne la donne pas sur le monde.Moi mauvais sujet du destin et canaille,
fou de vers et ivre de vers.
Maintenant, elle arrive, sortant du palefroi,
Cœur, tu ne dois pas te refroidir -
Bouleau de la terre russe, pour te célébrer pieusement
que les flambeaux soient les bienvenus.

Sergueï Essénine, 1922

******

L’Inonie
traduit par Christian Mouze, Alidades 1998


Terrible aboiement des cloches de la Russie —
C’est que pleurent les murs du Kremlin.
À présent sur les pics des étoiles,
Je te soulève, terre!

Je m’étendrai jusqu’à l’invisible cité,
Je déchirerai le drap de la Voie Lactée,
Même à Dieu j’arracherai la barbe
Avec les dents de mon rictus.

J’empoignerai sa blanche crinière
Et lui crierai d’une voix de tempête :
Je ferai de toi un autre, Seigneur,
Pour que mûrisse le champ de mon verbe!

Je maudis le souffle de Kitèje
Et tous les vallons de ses routes.
Et je veux que sur des gouffres
Nous érigions un palais.

Je lècherai toutes les icônes,
Les faces de martyrs et de saints,
Je vous promets la cité d’Inone
Où vit le dieu même des vivants.

(L’Inonie, 2, extrait)

****
Ce qui distingue Essénine, c’est une force de rupture spirituelle et sociale qui se traduit dans
une parole écartelée entre l’imprécation et le blasphème et la nostalgie de la sérénité perdue
liée aux origines rurales du poète. L’écriture est extrêmement tendue, la langue violentée
parfois et si le souci de l’image demeure, c’est celui d’une image pervertie, retournée jusque
contre elle-même. D’où une tonalité très dramatique et révélatrice d’un profond désespoir. L’
Inonie, précédée de Octoèque et suivie de L’homme noir, est ici donnée dans son intégralité.
ExtraitL’Inonie bilingue, traduit du russe par Christian Mouze
alidades 1998, collection ’Petite Bibliothèque Russe’,

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : septembre 4, 2009  04:17



Réveille-moi tôt, demain

Réveille-moi tôt, demain,
Ô mère si pleine de patience.
J’irai sur la route, derrière la colline,
À la rencontre de l’hôte bienvenu.

J’ai vu aujourd’hui les traces
Des larges roues dans la clairière,
Dans la forêt épaisse des nuages
Le vent agite son harnais d’or.

Demain, à l’aube, il passera au galop,
Baissant le chapeau-lune aux buissons,
Et la cavale, dans la vallée,
En jouant agitera sa queue rouge.

Réveille-moi tôt, demain.
Allume la lampe dans notre chambre ;
On dit que bientôt je serai
Un célèbre poète russe.

Je te chanterai alors, et l’hôte
Et le foyer, le coq et la maison,
Et dans mes chansons se répandra
Le lait de tes vaches rousses.

Sergueï Essenine

Traduit par Franz Helens et Marie Miloslawsky

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : juin 1, 2010  13:25

    Au petit matin..

Au petit matin, protégée
Par les tas de nattes rangées,
La chienne avait mis bas ses chiots,
Sept chiens roux et tout petiots.

Jusqu'au soir, elle n'a cessé
De les coiffer et caresser ;
Et de son ventre chaud le lait
En neige tiède ruisselait.

Mais lorsque les poules le soir
A leur place vinrent s'asseoir,
Maussade, le maître sortit
Et mit dans un sac ses petits

Inquiète, allant à sa suite,
La chienne avait couru bien vite ;
Longtemps frissonna la surface
Des eaux dont fut brisée la glace..

Elle revenait , se traînant,
Et se lèchait encor les flancs
Lorsque, derrière la"hata"
Un croissant de lune monta.

Alors elle vit, glapissant
L'un de ses chiots dans le croissant.

Elle geignait, fixant le ciel
D'un bleu profond originel...
Mais le croissant en serpe fine
Glissait derrière les collines.

Comme poursuivant une pierre
Qu'on lance pour jouer, alors
Sur la neige ses yeux roulèrent,
Semblables à des boules d'or.

Serge Essénine (1915).

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : juin 1, 2010  13:49

    Batoum

Des bateaux vont aux Dardanelles,
Vers Moscou se hâtent les trains,
Et chaque jour se renouvelle
Une tristesse qui m'étreint.

En cette contrée éloignée,
La lune s'incline vers moi;
La mer Noire, à pleines poignées,
Me jette ses liquides pois.

Chaque jour, au débarcadère
J'accompagne, triste esseulé,
N'importe qui, pourvu que j'erre
En des lointains ensorcelés...

Est-ce du Havre ou de Marseille
Que Jeannette ou Lise viendront ?
Leur souvenir en moi s'éveille,
Mais les ai-je connues ou non ?

Qui sait, peut-être, à New York même,
Miss Mitchell pense à moi en lisant,
Traduit, cet étrange poème...
Ô Mer aux appels languissants !

Ainsi sur d'invisibles traces,
Nous errons dans l'obscurité...
Comme une lampe, dans l'eau passe
La méduse aux reflets bleutés.

Qu'une étrangère me sourie,
Que grincent les bateaux, les trains !
J'entends l'orgue de barbarie,
Le cri des cigognes, lointain.

Est-ce que c'est elle, bien elle ?
Comment pourrais-je le savoir ?
Son compagnon déjà l'appelle,
Vite elle échappe à mon regard..

Chaque jour, au débarcadère
J'accompagne, triste, esseulé,
N'importe qui, pourvu que j'erre
En des lointains ensorcelés....

Serge Essénine (1925 ) extraits.



Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : juin 1, 2010  13:59

Les feuilles tombent ...

Les feuilles tombent, tombent, tombent...
Le vent gémit, mais assourdi ;
Ranimant mon coeur qui succombe,
Qui donc va l'apaiser ? Oh ! dis !

Relevant mes lourdes paupières,
Je regarde un pâle croissant ;
Dans cette accalmie singulière,
Déjà les coqs jettent leur chant.

Dans le bleu pur de l'aube proche
Les étoiles filent tout près ;
Faut-il donc que vite j'ébauche
Un souhait, mais que désirer ?

Que désirer dans cette vie ?
Je maudis la maison, le sort,
Sous ma fenêtre ayant envie
De voir une fillette alors...

Afin que ses yeux bleus me plaisent,
Qu'elle pense à moi simplement,
Que mon pauvre coeur elle apaise
De mots neufs, de frais sentiments,

Et que, dans la blancheur lunaire
Saisissant mon bonheur tout près,
Avec sa gaie jeunesse claire
De la mienne je n'aie de regret.

Serge Essénine . (1925)


Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : juin 1, 2010  14:09

Entends-tu le traineau..

Entends-tu le traîneau qui vole à perdre haleine,
Il fait bon, tous les deux, courir la vaste plaine !

Ce vent gai, mais timide, est un peu hésitant;
Et dans la steppe roule un clocheton d'argent.

Mon beau traineau, mon cheval isabelle ! En transe,
Là-bas, dans la clairière, ivre, un érable danse.

Allons lui demander :"Qu'est-ce donc qui te prend ?"
Et puis nous danserons tous les trois dans le champ.

Serge Essénine. octobre 1925
Anthologie de la poésie russe. édition Katia Granoff



Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : mars 2, 2011  11:41

Moi, je suis las de vivre..

Moi, je suis las de vivre en mon pays natal,
Dans la tristesse du blé noir, à l'infini.
Je quitterai bientôt cette chaumière
Comme un voleur et comme un vagabond.

Revenu dans la maison paternelle,
Je connaîtrai la joie d'autrui ;
Par un soir vert, sous la fenêtre,
Je me pendrai à ma chemise.

Les saules argentés, près de l'enclos,
S'inclineront avec plus de douceur.
Sans me laver et sans cérémonie,
On ira m'enterrer sous les chiens qui aboient.

La lune poursuivra son long voyage,
Perdant ses rames dans les eaux des lacs;
Et la Russie sera toujours la même,
A danser et pleurer autour des palissades.

Serge Essénine.   Adaptation d'Alain Bosquet.