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  Famille : Révèlations poètiques.


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Auteur

Sujet : Sept poèmes de wislawa szymborska .

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 10, 2011  11:54

Traduits du polonais par Aaron de Najran, merci à lui pour cette traduction ainsi que la
présentation de cette poètesse polonaise qui suit ces beaux poèmes!


LA GARE

Ma non-arrivée dans la ville N
s'est passée à l'heure ponctuelle

Je te l’avais annoncé
par une lettre non envoyée.

Tu as eu tout le temps
de ne pas arriver à l'heure

Le train est arrivé quai trois
un flot de gens est descendu.

La foule en sortant emporta
l’absence de ma personne

Quelques femmes s’empressèrent
de prendre ma place dans la foule

Quelqu'un que je ne connaissais pas
courut vers une d'entre elles
qui la reconnut immédiatement.

Ils échangèrent un baiser
qui n’était pas pour nos lèvres.
Entre temps une valise disparut
qui n'était pas la mienne

La gare de la ville N a passé
son examen d’existence objective

Tout était parfaitement en place
et chaque détail avancait
sur des rails infiniment bien tracés.

Même le rendez-vous a eu lieu.

Mais sans notre présence.

Au paradis perdu
de la probabilité

Ailleurs
ailleurs.
Combien résonnent ces mots.

.....

VIETNAM


Femme comment tu t’appelles ? – je ne sais pas

Où et quand es-tu née ? – je ne sais pas

Pourquoi as-tu creusé ce trou ? – je ne sais pas

Combien de temps tu t’es cachée ? – je ne sais pas

Pourquoi tu as mordu la main que je te tendais ? – je ne sais pas

Sais-tu que nous sommes là pour t’aider ? – je ne sais pas

De quel côté es-tu ? – je ne sais pas

Dans une guerre il faut être d’un côté ou de l’autre. – je ne sais pas

Est-ce que ton village existe encore ? – je ne sais pas

Ce sont tes enfants ? – Oui.

.....

LES AVEUGLES


Un poète lit ses poèmes à des aveugles.
Il ne pensait pas que ce serait si difficile.
Sa voix se trouble.
Ses mains tremblent.

Il ressent comment chaque phrase
est soumise à l’épreuve des ténèbres.
Le poème doit se débrouiller tout seul,
sans lumières, sans couleurs.

Dangereuse expérience pour les étoiles du poème,
l’aube, l’arc-en-ciel, l’inconsistance des nuages,
la lumière des néons, le clair de lune
le scintillement argenté du poisson dans l’eau.
le vol silencieux de l’aigle dans ses hauteurs.

Le poète lit - il est trop tard pour ne pas lire -
un enfant au pull jaune dans une prairie verte,
les innombrales toits rouges au fond de la vallée
le tourbillon des numéros sur le maillot des joueurs
une femme infiniment nue par la fente d’un porte.

Il voudrait bien taire - mais c’est impossible -
la saints alignés sur le porche de la cathédrale,
les gestes d’adieu échangés par la fenêtre d’un train,
les verres du microscope, le chatoiement d’une bague
le cinéma, les miroirs, les portraits dans l’album.

Mais les aveugles ont beaucoup de gentillesse,
de tact et d’indulgence.
Ils écoutent, sourient, et applaudissent.

Il y en a même un qui vient trouver le poète
une livre à la main ouvert à l’envers
pour lui demander un autographe invisible.

.....

ADMIRABLE NOMBRE PI


trois virgule un quatre un.
Chaque décimale est à la fois la suivante et la première
cinq neuf deux, puisqu’il est un chiffre sans fin.
Trop vaste six cinq trois cinq pour le saisir d’un seul regard
huit neuf, d’un simple calcul
sept neuf, avec l’imagination
trois deux trois huit, ou d’un jeu de mots
Trop vaste pour le comparer quatre six à quoiqu’il soit dans le monde.
Le plus long serpent terrestre cesse d’exister au bout de quarante mètres.
De même, mais légèment plus loin, les serpents de légendes.

Pi, avec son cortège de décimales
ne s’arrête pas à la bordure de la page,
il continue sur la table, traverse l’air
le mur, la feuille, le nid d’oiseau, les nuages, le ciel
jusqu’à un paradis flou et sans fond.
A côté de lui, la queue d’une comète n’est qu’une queue de souris
Même un rayon d’étoile plie sous le poids de l’espace.
Mais lui, deux, trois, quinze, trois cent dix-neuf,
mon numéro de téléphone, votre encolure,
l’année mil neuf cent soixante treize, sixième étage,
soixante cinq centimes, nombre d’habitants,
tour de taille, deux doigts, une charade, un code,
chant du rossignol, promesses d’amour
pour toujours...

Inutile de vous presser avec lui, vous n’y arriverez pas au bout.
La terre et le paradis, eux-même, sont temporels
mais pas notre Pi:
avec son cinq toujours parfaitement droit
son huit remarquablement beau
et son sept qui ne sera jamais le dernier
à pousser du coude cette flemmarde d’éternité
pour l’obliger à continuer.

......

DANS LE FLEUVE D’HÉRACLITE   



Dans le fleuve d’Héraclite
poisson pêche poisson
poisson écaille poisson avec poisson tranchant
poisson construit poisson, poisson habite poisson
poisson s’enfuit de poisson assiégé

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson aime poisson
tes yeux, lui dit-il, brillent comme poissons dans le ciel
voudrais-tu partager la mer avec moi
Ô toi la plus belle du ban

Dans le fleuve d’Héraclite
poisson vient d’inventer le poisson des poissons
poisson s’agenouille devant poisson, chante poisson
poisson prie poisson de lui rendre la vie plus facile

Dans le fleuve d’Héraclite
moi poisson solitaire, poisson différent
(tout au moins du poisson arbre et du poisson rocher)
j’écris petit poisson d’argent
couvert d’écailles scintillantes
Serait-ce les étoiles qui clignent des yeux devant la nuit étonnée ?






CONVERSATION AVEC LA PIERRE


Je frappe à la porte de la pierre
”C’est moi, laisse-moi entrer.
je viens te voir, te visiter
sentir ton souffle”

”Va-t-en, dit la pierre
Je suis fermée à clé.
Même brisée en morceaux
nous resterons toujours fermés,
même réduite en sable
nous ne laisserons entrer personne.”

Je frappe à la porte de la pierre.
”C’est moi, laisse-moi entrer.
Je viens par simple curiosité
et la vie est l’unique occasion.
Je voudrais seulement me promener dans ton palais
avant d’aller visiter la feuille et la goutte d’eau.
Je n’ai pas beaucoup de temps
car je n’ai qu’une vie.

- Je suis faite de pierre, dit la pierre.
Je dois rester sérieuse. Va-t-en,
tu vois bien que je n’ai pas les muscles du rire.

Je frappe à la porte de la pierre
- C’est moi, laisse-moi entrer.
On dit qu’il y a chez toi des grandes salles vides
majestueuses et sans bruit de pas
que personne n’a jamais vu.
Avoue que tu ne les connais pas toi-même.

-De grandes salles vides c’est vrai
mais il n’y a pas de place, dit la pierre.
Belles, peut-être
mais pas d’une beauté perceptible à tes sens.
Tu peux me savoir, mais jamais me connaître.
Tu me vois en apparence mais pas dans mon essence
Je frappe à la porte de la pierre
- C’est moi, laisse-moi entrer.
Je te promets de ne pas m’éterniser pas chez toi
ni prendre refuge
Je ne suis pas malheureuse et j’ai un domicile.
Et puis le monde vaut la peine qu’on y retourne.
J’entrerai chez toi et ressortirai les mains vides
sans toucher à rien.

Comme preuve de ma visite
j’écrirai seulement quelques mots
et d’ailleurs personne ne me croira.

- Tu n’entreras pas, dit la pierre.
Tu n’as pas le sens du partage
et aucun autre sens ne peut le remplacer
pas même la clairvoyance de l’au-delà.
Tu n’entreras pas,
tu ne connais pas le partage
tu n’en a qu’une image lointaine.

Je frappe à la porte de la pierre
- C’est moi, laisse-moi entrer.
Je ne peux pas attendre deux mille siècles
pour venir chez toi.

- Si tu ne me crois pas, dit la pierre
demande à la feuille, elle te dira la même chose,
et la goutte d’eau te dira comme la feuille.
Tu peux même demander à un cheveu de ta tête, si tu veux.
Tu me fais rire, tiens. D’un immense éclat de rire
comme si j’avais appris à rire.

Je frappe à la porte de la pierre
- C’est moi, laisse-moi entrer.

- Je n’ai pas de porte, dit la pierre.


....

UN CHAT DANS UN APPARTEMENT VIDE



Mourir. Il ne faut pas faire cela à un chat.
Que peut-il faire dans un appartement vide ?
Grimper aux murs ?
Se frotter contre les meubles?

Apparement rien n’a changé
et pourtant rien n’est pareil.
Rien n’a été déplacé
et pourtant rien n’est en place.
Et le soir, pas de lampe allumée.

Un bruit de pas dans l’escalier
mais ce n’est pas le bon.
Une main met le poisson dans l’assiette
mais ce n’est pas la bonne.

Quelque chose ne commence pas
à l’heure habituelle,
quelque chose ne se passe pas
comme cela devrait.
Quelqu’un était là depuis toujours
et soudain n’est plus
s’obstinant à rester disparu.

On a fureté dans les armoires
fouillé les étagères
on s’est faufilé sous le tapis pour vérifier.
On a même bravé l’interdit en allant au bureau
et en mettant les papiers en désordre

Que faire maintenant ?
Dormir et attendre.

Attendre qu’il revienne
s’il ose.
Et lui faire savoir qu’on ne fait pas ça à un chat.

On avancera vers lui
l’air détaché, un peu hautain
en faisant semblant de ne pas le voir.
On marchera très lentement
la patte boudeuse
et surtout, pas un bond, pas un ronron,
du moins au début.

Wislawa Szymborska
...
Wislawa Szymborska, polonaise, poétesse, née en 1923. Cette génération sacrifiée: jeunesse dans
les ténèbres hitlériennes, puis sous la patte bourrue du grand frère socialiste. Elle a peu
publié. Environ 300 poèmes. Un seul défaut : le Prix Nobel en 1996.

En écrivant, Wislawa n'appuie pas sur les mots, n'ébourriffe pas le papier. Sa plume ne laisse
qu'une ombre douce, un peu sépia. Avec sa plume, elle cherche des questions.
-Furète dans le fond des tiroirs.
-Sous l'écorce des arbres.
-Sous la peinture d'un tableau.
Elle cherche les questions dans les petites choses de l'existence. Dans toutes ces choses
quotidiennes qui trottent sans chemin, sans maître. Toutes ces choses saugrenues et dérisoires
qui mortifient l'existence ou l'égaye.
Pourquoi les pierres ne nous répondent pas quand on leur parle ? Pourquoi faut-il rembourser la
vie jusqu'au dernier sou ?
Qui mettra le lait dans la jatte du chat aprés ma mort ?
Pourquoi le personnage d'un tableau antique vous regarde-t-il d'un air vivant ?
Toutes ces questions libres de réponses. Toutes ces questions qu'on ne pose jamais parce qu’il
est plus facile de vivre avec des réponses qu’avec des questions.
De ces choses, Wislawa nous en parle avec tendresse et modestie, douceur et ironie. Tellement
qu'en la lisant on a presque le sentiment (très fugace bien sûr) d'être intelligent et de
comprendre, ne serait-ce qu'un moment qu’un fragment d'éternité, pourquoi la terre est ronde.

Je vous présente 7 poèmes de Szymborska parmi mes préférés. Ils nous montrent les facettes de la
poésie de cette auteure, son humanisme, son ironie, et la profondeur de sa réflexion. On peut
lire ces poèmes et les interpréter comme on veut. Mon opinion ne serait qu'une opinion parmi les
autres. Mais j'avoue avoir un penchant pour Conversation avec la pierre, petite autoroute
satirique de réflexion philosophique et Dans le fleuve d'Héraclite, léger comme un cachet
effervescent qu'on jette à la mer

Il est évident que toute traduction n’est qu’approximation. La subtilité du langage original
disparait. Le poids des mots, l’atmosphère, la résonance, l’histoire du pays, la culture.... Cela
est inévitable. Il faut donc lire en utilisant sa propre vision poétique et la projeter au delà.
Sans oublier que la poésie elle-même, dans sa langue mère, sous la plume de son poète n’est qu’un
traduction de choses elles-même difficilement intraduisibles....

Je remercie Mary Telus pour les corrections et commentaires. Mary elle aussi est une fervente de
Wislawa.

* A la mémoire de Eva Sadowska, une collègue et amie. C'est elle qui m'a fait connaître W.
Szymborska, juste avant qu'elle ait eu le Nobel, en me donnant le livre de sa poésie en polonais-
anglais. Plus tard on s'est mis à traduire quelque uns de ces poèmes en passant par notre langue
commune, le finnois. Ces traductions ont été interrompues brutalement.

* On peut lire Wislawa Szymborska en francais, traduction de Kaminski, dans deux receuils:
De la mort sans exagérer et Je ne sais quelles gens, Poésie Fayard.

Aaron de Najran, article de 2003 trouvé sur francopcom..;; merci a eux et aller voir leur site
qui est fait avec passion par des spécialistes amoureux de ce qu'ils font!












Epsilon
Modérateur
France

Date du message : décembre 31, 2007  02:41

Je continue ma petite croisade pour Wislawa Szymborska , bon elle n'est pas bien cruelle ma
croisade, c'est simplement de vous faire mieux connaître cette poètesse, moi j'aime bien ce
mélange d'absurde et de réel, vous avez pas remarqué que les anciens pays malmenés par l'URRS ou
par d'autres , leurs auteurs ils s'en sortaient avec une bonne dose d'humour et d'absurde , bon
maintenant l'humour et le comique il sont au pouvoir, alors ? hum

Oignon

L'oignon c'est pas pareil.
Il n'a pas d'intestins.
L'oignon n'est que lui-même
foncièrement oignonien.
Oignonesque dehors,
oignoniste jusqu'au coeur
il peut se regarder,
notre oignon, sans frayeur.

Nous : étranges et sauvages
à peine de peau couverts,
enfer tout enfermé,
anatomie ardente,
et l'oignon n'est qu'oignon,
sans serpentins viscères.
Nudité multitude,
toute en "et caetera".

Entité souveraine
et chef-d'oeuvre fini.
L'un mène toujours à l'autre
le grand au plus petit,
celui-ci au prochain,
et puis à l'ultérieur.
C'est une fugue concentrique
L'écho plié en choeur.

L'oignon, ça s'applaudit :
le plus beau ventre à terre
s'enveloppant lui-même
d'auréoles altières;
En nous : nerfs, graisses et veines
mucus et sécrétions.
On nous a refusé
l'abrutie perfection.


Wislawa Szymborska , De la mort sans exagérer, 1957


....

Utopie

L'île où tout trouve enfin une bonne explication.
Ici on peut se fonder sur des preuves solides.
Point de chemin autres que ceux qui touchent au but.
Les buissons plient sous le poids des réponses.

C'est ici que pousse l'arbre de la Juste Hypothèse
aux branches démêlées depuis l'éternité.
L'arbre de Compréhension, lumineusement simple
s'élève près d'une source nommée Alors C'est ça.
Plus on avance, et plus vaste s'ouvre
la Vallée de l'Evidence.

Si un doute subsiste, le vent le chasse tout de suite.
L'écho prend la parole sans qu'on le lui demande
livrant avec ferveur les arcanes du monde.
A droite, la caverne où se reflète le sens.
A gauche, le lagon de Conviction Profonde.
La vérité remonte sans peine à la surface.
Au dessus du vallon, le Mont des Certitudes.
De son sommet s'étend la vue du Fond des Choses.

En dépit de ses charmes, l'île est toujours déserte,
et les traces des pas qu'on trouve sur le rivage
se dirigent toutes, sans exception, vers le large.

Comme si l'on ne faisait que repartir d'ici
pour plonger sans retour dans les abysses marins.

Dans la vie inconcevable.

Wislawa Szymborska , De la mort sans exagérer, 1957
.....


Découverte

Je crois en une grande découverte.
Je crois en l'homme qui fera la découverte.
Je crois en l'effroi de l'homme qui fera la découverte.

Je crois en son visage livide,
en sa nausée, en la sueur sur sa lèvre.

Je crois en notes brûlées,
brûlées jusqu'aux cendres,
brûlées jusqu'à la dernière.

Je crois en la dispersion des chiffres,
leur dispersion sans regrets.

Je crois en la hâte de l'homme,
en la précision de ses gestes,
en son libre arbitre.

Je crois en la destruction des tables,
le déversement des liquides,
l'extinction du rayon.

J'affirme qu'on y parviendra,
qu'il ne sera pas trop tard,
et que la chose se fera sans témoins.

Personne n'en saura rien, j'en suis sûre,
ni la femme, ni le mur,
ni l'oiseau : sait-on jamais ce qu'il chante.

Je crois en la main suspendue,
je crois en la carrière brisée,
en des années de travail pour rien.
Je crois en un secret emporté dans la tombe.

Ces mots planent très haut au-dessus des formules.
Ne cherchent nul appui sur quelque exemple que ce soit.
Ma foi est forte, aveugle, et sans aucun fondement.


Wislawa Szymborska in De la mort sans exagérer, 1957
....

Quatre heures du matin


Quatre heures du matin
Heure de la nuit au jour
Heure du flanc droit au gauche
Heure pour avant la trentaine.

Heure balayée sous le chant des coqs.
Heure où la terre semble nous chasser.
Heure où nous glace le souffle des étoiles éteintes.
Heure de qu'est-ce qui restera-bien-de-nous.

Heure vide,
sourde, aride.
Fond du fond de toutes les autres heures.

Personne n'est vraiment bien à quatre heures du matin.
Si les fourmis sont bien à quatre heures du matin
Bravo les fourmis. Mais que viennent vite cinq heures
Si tant est que nous devons survivre.


Wislawa Szymborska , De la mort sans exagérer, 1957

...

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 2, 2008  06:34

J'espère que vous vous êtes habitués à cette poèsie de l'absurde, de l'absence et de la présence,
ce mélange curieux entre les intentions et la réalité? En voilà un autre à tout hasard!

TOUT HASARD

Cela a pu arriver.
Cela a dû arriver.
Cela est arrivé plus tôt. Plus tard.
Plus près. Plus loin.
Pas à toi.

Tu as survécu, car tu étais le premier.
Tu as survécu, car tu étais le dernier.
Car tu étais seul. Car il y avait des gens.
Car c'était à gauche. Car c'était à droite.
Car tombait la pluie. Car tombait l'ombre.
Car le temps était ensoleillé.

Par bonheur il y avait une forêt.
Par bonheur il n'y avait pas d'arbres.
Par bonheur un rail, un crochet, une poutre, un frein,
un chambranle, un tournant, un millimètre, une seconde.
Par bonheur le rasoir flottait sur l'eau.

Parce que, car, pourtant, malgré.
Que se serait-il passé si la main, le pied,
à un pas, un cheveu
du concours de circonstances.

Tu es encore là? Sorti d'un instant encore entrouvert?
Le filet n'avait qu'une maille et toi tu es passé au travers?
Je ne puis assez m'étonner, me taire.
Ecoute

comme ton coeur me bat vite.

Wislawa Szymborska
(traduction Christophe Jezewski)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : janvier 2, 2008  06:40

tempêtes de mots : je ne suis pas faite pour ces orages là




Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 2, 2008  10:53

Une réponse Grim par la poètesse elle-même,lol!

Certains aiment la poésie

Certains,
Pas tout le monde.
Pas la majorité, mais une minorité.
Hormis les écoliers qui le doivent, et les poètes eux-mêmes.
Ca doit faire dans les deux sur mille.
Certains aiment.
Mais on aime aussi le potage aux vermicelles.
On aime les compliments et la couleur bleu clair.
On aime un vieux foulard.
On aime avoir raison.
On aime flatter un chien.
La poésie, mais qu’est-donc que la poésie ?
Plus d’une réponse brûlante a déjà été donnée.
Et moi je n’en sais rien.
Je n’en sais rien et je m’y accroche comme à une rampe de salut.

Wyslawa Szymborska
(prix Nobel de littérature, 1996)



-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : septembre 17, 2009  13:28



LE VIN





D’un regard il me fit plus belle,
et je pris cette beauté sans remords.
Heureuse, j’avalai une étoile.

Qu’il me réinvente maintenant
à l’image de mon reflet
dans ses yeux. Je danse, je danse
dans les flots de mes ailes soudaines.





Extrait du recueil « Le sel »



Wislawa SZYMBORSKA

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : septembre 19, 2009  03:51




Sur la mort, sans exagération
Il ne peut prendre une blague,
trouver une étoile, faire un pont.
Il ne sait rien sur le tissage, l'exploitation minière, l'agriculture,
construction des navires, ou des gâteaux au four.

Dans notre planification pour demain,
il a le dernier mot,
qui est toujours à côté de la pointe.

Il ne peut même pas les choses faites
qui font partie de son commerce:
creuser une fosse,
faire un cercueil,
nettoyer après lui-même.

Préoccupé de meurtre,
il fait le travail maladroitement,
sans système ou de qualification.
Comme si chacun d'entre nous étaient de sa première victime.

Oh, elle a ses triomphes,
mais regardez ses défaites innombrables,
manqué des coups,
et les tentatives de répéter!

Parfois, il n'est pas assez forte
d'écraser une mouche de l'air.
Nombreux sont les chenilles
qui l'ont outcrawled.

Tous ces bulbes, des gousses,
tentacules, les nageoires, trachées,
plumage nuptial, et l'hiver en fourrure
montrer qu'il a pris du retard
à ses travaux sans enthousiasme.

La mauvaise volonté n'aidera pas
et même notre tendre la main avec les guerres et les coups d'État
est à ce jour ne suffit pas.

Cœurs battent à l'intérieur des œufs.
Squelettes Babies 'croître.
Graines, durs au travail, poussent leur paire de minuscules premières feuilles
et parfois même de grands arbres tombent.

Quiconque prétend que c'est tout-puissant
est lui-même la preuve vivante
qu'il n'est pas.

Il n'y a pas de vie
qui ne pouvaient pas être immortelle
si ce n'est que pour un moment.

Mort
arrive toujours en ce moment même trop tard.

En vain, il tire sur le bouton
de la porte invisible.
Pour autant que vous êtes
ne peut pas être annulée.



De Wislawa Szymborska
D'après "The People on the Bridge", 1986
Traduit par S. & C. Baranczak Cavanagh


-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : octobre 3, 2009  05:22



ENCORE

Dans les wagons plombés
des noms traversent le pays,
mais où s'en vont-ils ainsi
et quand descendront-ils enfin,
cela ne me le demandez point,
je ne le dirai pas, n'en sais rien.

Le nom Nathan frappe sur la portière,
le nom Isaac, dément, se met à chanter,
le nom Sarah implore de l'eau pour le nom
Aaron qui dès lors à la soif succombe.

Ne saute pas du train en marche, nom David,
nom qui con*****e à être vaincu
et que nul ne veut plus donner, nom sans abri,
trop lourd à porter dans ce pays.

Que mon fils ait un nom bien slave
car ici on compte chaque cheveu,
car ici on distingue le bien du mal
suivant le nom et la coupe des yeux.

Ne saute pas du train. Miroslaw sera le fils.
Ne saute pas. Il n'est pas encore temps.
Ne saute pas. La nuit retentit comme le rire
et singe le grincement des roues sur les rails.

Un nuage d'hommes a couvert le pays,
du grand nuage une petite pluie,
une petite pluie, une larme, un temps sec.
Les rails mènent dans un bois noir.

C'est comme ça, crie la roue. Le bois est sans clairières.
Comme ça, comme ça. Un transport d'appels s'en va.
Comme ça, comme ça. Réveillée la nuit, j'entends
les coups sourds du silence dans le silence.

Traduction. Lucienne Rey
Wislawa Szymborska, Dans le fleuve d’Héraclite

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : décembre 4, 2011  11:00


Ciel (Fin et début, 1993)

Voilà par quoi on aurait dû commencer: le ciel.
Fenêtre sans rebord, sans feuillure, sans vitres.
Ouverture et rien d'autre,
mais ouverte largement.

Nul besoin d'attendre une nuit sans nuages,
ni de lever la tête
pour regarder le ciel.
Je l'ai derrière mon dos, sous ma main, sur mes paupières.
Le ciel m'enveloppe fermement,
me soulève.

Les montagnes les plus hautes
ne sont pas plus près du ciel
que les vallées les plus profondes.
Pas un endroit où il y en aurait davantage
que dans un autre endroit.
Un nuage est aussi lourdement
écrasé par le ciel qu'une tombe.
Une tombe n'est pas plus au septième
qu'un hibou qui agite ses ailes.
Une chose qui tombe dans le vide
tombe du ciel dans le ciel.

Fluides, liquides, rocheuses,
enflammées et aériennes
étendues du ciel, miettes du ciel
ciel qui souffle et ciel qui s'entasse.
Le ciel est partout
jusqu'aux ténèbres sous la peau.
Je mange du ciel, j'évacue du ciel.
Je suis piège piégé,
habitant habité,
embrasseur embrassé,
question en réponse à question.

Le diviser en Ciel et terre
n'est pas la façon idoine
d'appréhender ce Tout.
Ça permet juste de survivre
à une adresse plus précise,
plus facile à trouver,
si jamais on me recherche.
Mes traits particuliers:
admiration et désespoir.

Wislawa Szymborska
(site : Parfums de livres parfums d'ailleurs)