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  Famille : Révèlations poètiques.


Ce sujet fait partie de la famille Révèlations poètiques.. Cette famille est semi-privée. Vous pouvez lire le contenu de cette famille mais vous devez vous y inscrire pour échanger.



Auteur

Sujet : Jacques prévert

Ambroise
France
Messages : 4133

Date du message : novembre 7, 2011  04:23

Barbara -

Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là
Et tu marchais souriante
Épanouie ravie ruisselante
Sous la pluie
Rappelle-toi Barbara
Il pleuvait sans cesse sur Brest
Et je t'ai croisée rue de Siam
Tu souriais
Et moi je souriais de même
Rappelle-toi Barbara
Toi que je ne connaissais pas
Toi qui ne me connaissais pas
Rappelle-toi
Rappelle-toi quand même jour-là
N'oublie pas
Un homme sous un porche s'abritait
Et il a crié ton nom
Barbara
Et tu as couru vers lui sous la pluie
Ruisselante ravie épanouie
Et tu t'es jetée dans ses bras
Rappelle-toi cela Barbara
Et ne m'en veux pas si je te tutoie
Je dis tu à tous ceux que j'aime
Même si je ne les ai vus qu'une seule fois
Je dis tu à tous ceux qui s'aiment
Même si je ne les connais pas
Rappelle-toi Barbara
N'oublie pas
Cette pluie sage et heureuse
Sur ton visage heureux
Sur cette ville heureuse
Cette pluie sur la mer
Sur l'arsenal
Sur le bateau d'Ouessant
Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu'es-tu devenue maintenant
Sous cette pluie de fer
De feu d'acier de sang
Et celui qui te serrait dans ses bras
Amoureusement
Est-il mort disparu ou bien encore vivant
Oh Barbara
Il pleut sans cesse sur Brest
Comme il pleuvait avant
Mais ce n'est plus pareil et tout est abimé
C'est une pluie de deuil terrible et désolée
Ce n'est même plus l'orage
De fer d'acier de sang
Tout simplement des nuages
Qui crèvent comme des chiens
Des chiens qui disparaissent
Au fil de l'eau sur Brest
Et vont pourrir au loin
Au loin très loin de Brest
Dont il ne reste rien

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : aout 17, 2007  16:17

Quelle belle et triste histoire vécue ce poème de Prévert ,et on a tous des souvenirs de
ce genre, moi c'est mon institutrice au chignon qui courait à la gare sans doute pour
aller rencontrer son amoureux et qui sur le chemin m'a croisée, moi allant chercher
l'Intrépide un journal pour enfants, pour mon frère et elle qui m'a serré chaudement
dans ses bras et m'a fait la bise à moi l'enfant de sept ou huit ans! Un beau souvenir
pour moi ! Prévert est le poète de la vie de tous les jours , de ses misères, de ses joies
et aussi de ses peines et surtout de ses merveilles !
Et aussi un magnifique jongleur de mots et de cocasseries.Merci Ambroise!

Ambroise
France
Messages : 4133

Date du message : aout 17, 2007  16:34

C'est sa façon de jongler avec les mots que j'aime beaucoup chez lui.

Ambroise
France
Messages : 4133

Date du message : aout 17, 2007  16:55

LE CANCRE

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu'il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur

LE JARDIN

Des milliers et des milliers d'années
Ne sauraient suffire
Pour dire
La petite seconde d'éternité
Où tu m'as embrassé
Où je t'ai embrassée
Un matin dans la lumière de l'hiver
Au parc Montsouris à Paris
À Paris
Sur la terre
La terre qui est un astre

LE MIROIR BRISÉ

Le petit homme qui chantait sans cesse
le petit homme qui dansait dans ma tête
le petit homme de la jeunesse
a cassé son lacet de soulier
et toutes les baraques de la fête
tout d'un coup se sont écroulées
et dans le silence de cette fête
j'ai entendu ta voix heureuse
ta voix déchirée et fragile
enfantine et désolée
venant de loin et qui m'appelait
et j'ai mis ma main sur mon coeur
où remuaient
ensanglantés
les sept éclats de glace de ton rire étoilé.



Ambroise
France
Messages : 4133

Date du message : aout 17, 2007  17:14

LE CHAT ET L'OISEAU

Un village écoute désolé
Le chant d'un oiseau blessé
C'est le seul oiseau du village
Et c'est le seul chat du village
Qui l'a à moitié dévoré
Et l'oiseau cesse de chanter
Le chat cesse de ronronner
Et de se lécher le museau
Et le village fait à l'oiseau
De merveilleuses funérailles
Et le chat qui est invité
Marche derrière le petit cercueil de paille
Où l'oiseau mort est allongé

PAGE D'ÉCRITURE

Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize...
Répétez! dit le maître
Deux et deux quatre
quatre et quatre huit
huit et huit font seize.
Mais voilà l'oiseau-lyre
qui passe dans le ciel
l'enfant le voit
l'enfant l'entend
l'enfant l'appelle:
Sauve-moi
Joue avec moi
oiseau!
Alors l'oiseau descend
et joue avec l'enfant
Deux et deux quatre...
Répétez! dit le maître
et l'enfant joue
l'oiseau joue avec lui...
Quatre et quatre huit
huit et huit font seize
et seize et seize qu'est-ce qu'ils font ?
Ils ne font rien seize et seize
et surtout pas trente deux
de toute façon
et ils s'en vont.
Et l'enfant a caché l'oiseau
dans son pupitre
et tous les enfants
entendent sa chanson
et tous les enfants
entendent la musique
et huit et huit à leur tour s'en vont
et quatre et quatre et deux et deux
à leur tour fiche le camp
et un et un ne font ni une ni deux
un à un s'en vont également.
Et l'oiseau-lyre joue
et l'enfant chante
et le professeur crie:
Quand vous aurez fini de faire le pitre !

Mais tous les autres enfants
écoutent la musique
et les murs de la classe
s'écoulent tranquillement.
Et les vitres redeviennent sable
L'encre redevient eau
Les pupitres redeviennent arbres
La craie redevient falaise
Le porte-plume redevient oiseau




Porté par une petite fille
Qui n'arrête pas de pleurer
Si j'avais su que cela te fasse tant de peine
Lui dit le chat
Je l'aurais mangé tout entier
Et puis je t'aurais raconté
Que je l'avais vu s'envoler
S'envoler jusqu'au bout du monde
Là-bas où c'est tellement loin
Que jamais on en revient
Tu aurais eu moins de chagrin
Simplement de la tristesse et des regrets

Il ne faut jamais faire les choses à moitié.

_
PROMENADE DE PICASSO

Sur une assiette bien ronde en porcelaine réelle
une pomme pose
Face à face avec elle
un peintre de la réalité
essaie vainement de peindre
la pomme telle qu'elle est
mais
elle ne se laisse pas faire
la pomme
elle a son mot à dire
et plusieurs tours dans son sac de pomme
la pomme
et la voilà qui tourne
dans une assiette réelle
sournoisement sur elle-même
doucement sans bouger
et comme un duc de Guise qui se déguise en bec de gaz
parce qu'on veut malgré lui lui tirer le portrait
la pomme se déguise en beau bruit déguisé
et c'est alors
que le peintre de la réalité
commence à réaliser
que toutes les apparences de la pomme sont contre lui
et
comme le malheureux indigent
comme le pauvre nécessiteux qui se trouve soudain à la merci de n'importe quelle
association bienfaisante et charitable et redoutable de bienfaisance de charité et de
redoutabilité
le malheureux peintre de la réalité
se trouve soudain alors être la triste proie
d'une innombrable foule d'associations d'idées
Et la pomme en tournant évoque le pommier
le Paradis terrestre et Ève et puis Adam
l'arrosoir l'espalier Parmentier l'escalier
le Canada les Hespérides la Normandie la Reinette et l'Api
le serpent du Jeu de Paume le serment du Jus de Pomme
et le péché originel
et les origines de l'art
et la Suisse avec Guillaume Tell
et même Isaac Newton
plusieurs fois primé à l'Exposition de la Gravitation Universelle
et le peintre étourdi perd de vue son modèle
et s'endort
C'est alors que Picasso
qui passait par là comme il passe partout
chaque jour comme chez lui
voit la pomme et l'assiette et le peintre endormi
Quelle idée de peindre une pomme
dit Picasso
et Picasso mange la pomme
et la pomme lui dit Merci
et Picasso casse l'assiette
et s'en va en souriant
et le peintre arraché à ses songes
comme une dent
se retrouve tout seul devant sa toile inachevée
avec au beau milieu de sa vaisselle brisée
les terrifiants pépins de la réalité

Bilba
Modérateur
France

Date du message : aout 18, 2007  05:14


Ambroise merci il y avait bien bien longtemps que je n'avais pas relu Prévert...
tous ces poèmes me disent d'anciennes jolies choses... Mais je ne connaissais pas
ou je ne me rappelais plus du tout la "promenade de Picasso"... pauvre peintre de
la réalité par précaution, restons dans l'imaginaire...










Summertime
Suisse
Messages : 4692

Date du message : aout 18, 2007  06:54

Prévert mon poète à penser...Ambroise tu m'as devancée !
J'allais prochainement initier un post sur lui..sourire...
Mais je suis ravie, la porte de l'imaginaire portée à son plus hautsommet
est grande ouverte maintenant et je vais la pousser très souvent je le sens !!!

Pour aujourd'hui quelques petites pépites :

La vie est une cerise
La mort est un noyau
L'amour un cerisier
__________

LE STRICT SUPERFLU

Un beau jour
Les hommes qui fabriquent mangerons à leur faim
Et ce qu'ils mangeront sera bon
très bon
pas bon comme la romaine
ou bon pour le service
mais simplement bon
comme le bon pain
Un beau jour
Les hommes qui fabriquent dormiront leur content
et ils auront de beaux rêves
de belles amours
et des draps blancs
et de grandes orgues de Barbarie
qui marcheront au quart de tour
et qui joueront tous les jours
les plus beaux airs du monde
et
les plus difficiles
Parce qu'un jour
les hommes qui fabriquent
connaîtront enfin la musique
__________

Couleurs de Paris...

Dans un chantier désert, une pauvre plante verte
dans une pauvre caisse éventrée jette un cri de détresse,
de soif.
Surgit alors la vieille femme à l'arrosoir, soeur de la
vieille aux chats et du vieil homme aux moineaux. Et la
plante reprend ses couleurs et lui crie un vert merci.
____________

Dieu a créé l'éléphant pour que l'homme puisse sculpter
des crucifix d'ivoire....

Le désordre des êtres est dans l'ordre des choses

________________

RENCARD DES MOMIES

Rencard des momies
mots mis au rencart
Le mot coeur moqueur
le mot tête moqué
le mot numental
mot-mot révolté
Le mot viscéral
enfin libéré
Plus bas que la ceinture
plus haut que la sainteté
Femme
le mot nu vrai
Fleur
le mot mû gai.



JUBILATOIRE !!!

Epsilon
Modérateur
France

Date du message : janvier 9, 2008  01:52

Toujours à découvrir!

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 24, 2008  11:21

oui, à découvrir et à relire...ceux-là, ça fait un bout de temps qu'ils n'ont pas été remontés..

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 24, 2008  11:26

ce merveilleux inventaire dont je ne me lasse pas

Inventaire

Une pierre
deux maisons
trois ruines
quatres fossoyeurs
un jardin
des fleurs

un raton laveur

une douzaine d'huîtres un citron un pain
un rayon de soleil
une lame de fond
six musiciens
une porte avec son paillasson
un monsieur décoré de la légion d'honneur

un autre raton laveur

un sculpteur qui sculpte des Napoléon
la fleur qu'on appelle souci
deux amoureux sur un grand lit
un receveur des contributions une chaise trois dindons
un ecclésiastique un furoncle
une guêpe
un rein flottant
une écurie de courses
un fils indigne deux frères dominicains trois sauterelles un strapontin
deux filles de joie un oncle Cyprien
une Mater dolorosa trois papas gâteau deux chèvres de Monsieur Seguin
un talon Louis XV
un fauteuil Louis XVI
un buffet Henri II deux buffets Henri III trois buffets Henri IV
un tiroir dépareillé
une pelote de ficelle deux épingles de sûreté un monsieur âgé
une Victoire de Samothrace un comptable deux aides-comptables un homme du monde
deux chirurgiens trois végétariens
un cannibale
une expédition coloniale un cheval entier une demi-pinte de bon sang une mouche tsé-
tsé
un homard à l'américaine un jardin à la française
deux pommes à l'anglaise
un face-à-main un valet de pied un orphelin un poumon d'acier
un jour de gloire
une semaine de bonté
un mois de Marie
une année terrible
une minute de silence
une seconde d'inattention
et...

cinq ou six ratons laveurs

un petit garçon qui entre à l'école en pleurant
un petit garçon qui sort de l'école en riant
une fourmi
deux pierres à briquet
dix-sept éléphants un juge d'instruction en vacances assis sur un pliant
un paysage avec beaucoup d'herbe verte dedans
une vache
un taureau
deux belles amours trois grandes orgues un veau marengo
un soleil d'Austerlitz
un siphon d'eau de Seltz
un vin blanc citron
un Petit Poucet un grand pardon un calvaire de pierre une échelle de corde
deux sœurs latines trois dimensions douze apôtres mille et une nuits trente-deux
positions six parties du monde cinq points cardinaux dix ans de bons et loyaux services
sept péchés capitaux deux doigts de la main dix gouttes avant chaque repas trente jours
de prison dont quinze de cellule cinq minutes d'entracte.

et...

plusieurs ratons laveurs.

Jcques Prévert (sur le site qui lui est consacré.)

                                                                ***

Il ne faut pas...

Il ne faut pas laisser les intellectuels jouer avec les allumettes
Parce que Messieurs quand on le laisse seul
Le monde mental Messieurs
N'est pas du tout brillant
Et sitôt qu'il est seul
Travaille arbitrairement
S'érigeant pour soi-même
Et soi-disant généreusement en l'honneur des travailleurs du bâtiment
Un auto-monument
Répétons-le Messssssieurs
Quand on le laisse seul
Le monde mental
Ment
Monumentalement.


*Ce message a été édité le Nov 24, 2008 11:28 AM par -grimalkin-*

Summertime
Suisse
Messages : 4692

Date du message : novembre 24, 2008  12:01

Quelle bonne idée de "remonter" mon poète à penser !

CHANSON POUR CHANTER À TUE-TÊTE
ET À CLOCHE-PIED


Un immense brin d'herbe
Une toute petite forêt
Un ciel tout à fait vert
Et des nuages en osier
Une église dans une malle
La malle dans un grenier
Le grenier dans une cave
Sur la tour d'un château
Le château à cheval
A cheval sur un jet d'eau
Le jet d'eau dans un sac
A côté d'une rose
La rose d'un fraisier
Planté dans une armoire
Ouverte sur un champ de blé
Un champ de blé couché
Dans les plis d'un miroir
Sous les ailes d'un tonneau
Le tonneau dans un verre
Dans un verre à Bordeaux
Bordeaux sur une falaise
Où rêve un vieux corbeau
Dans le tiroir d'une chaise
D'une chaise en papier
En beau papier de pierre
Soigneusement taillé
Par un tailleur de verre
Dans un petit gravier
Tout au fond d'une mare
Sous les plumes d'un mouton
Nageant dans un lavoir
A la lueur d'un lampion
Éclairant une mine
Une mine de crayons
Derrière une colline
Gardée par un dindon
Un gros dindon assis
Sur la tête d'un jambon
Un jambon de faïence
Et puis de porcelaine
Qui fait le tour de France
A pied sur une baleine
Au milieu de la lune
Dans un quartier perdu
Perdu dans une carafe
Une carafe d'eau rougie
D'eau rougie à la flamme
A la flamme d'une bougie
Sous la queue d'une horloge
Tendue de velours rouge
Dans la cour d'une école
Au milieu d'un désert
Où de grandes girafes
Et des enfants trouvés
Chantent chantent sans cesse
A tue-tête à cloche-pied
Histoire de s'amuser
Les mots sans queue ni tête
Qui dansent dans leur tête
Sans jamais s'arrêter

Et on recommence
Un immense brin d'herbe
Une toute petite forêt...
................................

etc., etc., etc.

Jacques Prévert (Oeuvres complètes, La Pléiade Gallimard)

-grimalkin-
Admin famille
France

Date du message : novembre 24, 2008  12:16

moi aussi, je ne m'en lasse pas ...Parfois une indigestion de tous les poètes...sauf lui...

Summertime
Suisse
Messages : 4692

Date du message : novembre 24, 2008  14:48

Grim...Même poids que toi sur le plexus solaire parfois...
mais Prévert me rends plutôt légère, avec comme une envie de voler...sourire...


CONVERSATION

Le porte-monnaie :
         Je suis d'une incontestable utilité c'est un fait
Le porte-parapluie:
          D'accord mais tout de même il faut bien reconnaître
          Que si je n'existais pas il faudrait m'inventer
Le porte-drapeau:
          Moi je me passe de commentaires
          Je suis modeste et je me tais
            D'ailleurs je n'ai pas le droit de parler
Le porte-bonheur:
            Moi je porte bonheur parce que c'est mon métier
Les trois autres (hochant la tête) :
             Jolie mentalité !

Summertime
Suisse
Messages : 4692

Date du message : décembre 4, 2008  13:07

Même si nous connaissons bien cette petite merveille poétique
de Prévert, je la récite à haute voix avec bonheur en l'écrivant à nouveau ici....

SABLES MOUVANTS

Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Et toi
Comme une algue doucement caressée par le vent
Dans les sables du lit tu remues en rêvant
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s'est retirée
Mais dans tes yeux entrouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer
____________


LE DROIT CHEMIN

À chaque kilomètre
chaque année
des vieillards au front borné
indiquent aux enfants la route
d'un geste de ciment armé.
______________

DES BÊTES... (extraits). Dans l'édition originale de 1950,
les photographies de bêtes ont été faites par Ylla.

Ylla fait le portrait des bêtes
le portrait d'autres êtres
qui vivent et meurent sur la même planète
que ceux qui se nomment eux-mêmes les hommes
les hommes
les plus grands paraît-il sont connus
comme le loup blanc

Il n'y a pas de loup blanc
dans cet album

On n'y voit pas non plus
l'Aigle de Meaux ni le Cygne de Cambrai
ni l'Âne de Buridan
ni le Tigre de Vendée
ni le Lion de Belfort superbe et général
aucun Mouton de Panurge
aucun Agneau Pascal
pas une grue métaphysique
Beaucoup d'oiseaux sont musiciens
mais il n'y a pas chez les bêtes de bétaphysiciens
Chez eux le chien de l'Ecriture
s'appelle en réalité
Toutou Rien

Des bêtes
seulement des bêtes de tous les jours
et de toutes les contrées

Des bêtes de la Terre
qui aurait pu s'appeler la Mer
si c'était un poisson
qui avait trouvé le nom

Des bêtes
comme des choses qui arrivent
comme des choses qui s'en vont...
...............

A la salle des Ventres un pied de porc adjugé huit cent mille...
l'acheteur un cul-de-jatte triste est porté en triomphe par une foule
de pieds-bots et des phoques jonglent aux Invalides avec des drapeaux
des flambeaux....

Participons à la fête
Colombes de Saint-Paul
chevaux de Vaugirard
lamas gris du Pérou
moutons de Domrémy
Chantons en leur honneur la chanson d'Alfred Jarry
"Décochons, décochons, décochons,
Des traits
Et détrui, et détrui,
Détruisons l'ennemi.
C'est pour sau, c'est pour sau,
C'est pour sau-ver la pa pa-tri-e !"

Brave cochon
l'homme de bien
l'homme qui a des lettres
l'homme qui a de la religion
l'homme qui ne manque de rien
et qui comprend tout
ne t'a jamais oublié dans ses rêves
ni dans ses prières et dévotions
et
mêlant le cri du coeur à la reconnaissance du ventre
et confondant astucieusement la clef des songes avec
le verrou du frigidaire et le passe-partout discret de
son petit boudoir intime et primesautier
depuis longtemps il t'a nommé
spirituellement
bouc émissaire posthume de sa concupiscence.

Tout homme a dans son coeur....

Et le voilà qui recommence à se citer

Mais un cheval calculateur invité bien malgré lui à
participer aux réjouissances pour gagner son avoine
du soir pousse un dérisoire hennissement
Concupiscence
Décidément l'homme est le roi des abîme-mots
dit un chien savant invité lui aussi et de force à la fête
Et ils s'en vont avec leurs maîtres l'un en hochant
la tête en secouant tristement sa crinière et l'autre
sans donner la patte à personne

Brave cochon
bonne bête
Ainsi tu sommeilles dans le coeur de l'homme
et tu te permets
familièrement
de grogner en sommeillant
et tu te prélasses en chair et en os
et en eau de boudin
rétrospectivement et fantomatiquement
dans la lamentable foire aux jambons
dans la fausse fête à Neuilly
de sa pitoyable insomnie érotique
sans musique et sans chansons
                     
                            Oh !
Echevelée libido
milieu des tempêtes
voilà bien de tes tours
C'est comme le chat qui dort
et qu'il ne faut pas réveiller

Le proverbe n'a pas tort
parce que
si on le réveille ce chat qui dort
pas très loin d'où le cochon sommeille
dans les greniers de la tête à l'homme fort
il se met à ronronner
et berce son réveil de sa berceuse d'autrefois
que lui miaulait sa mère
souriant à sa manière
il n'y a pas tellement longtemps....
..................

Jacques Prévert
   

Summertime
Suisse
Messages : 4692

Date du message : décembre 4, 2008  13:35

LES QUATRE CENTS COUPS DU DIABLE

Le rideau est baissé
L'orchestre joue une musique maléfique
Un grand air de Démonologie
On entend frapper les trois coups
Puis le quatrième coup
Puis le cinquième coup
Puis le sixième coup
Puis le septième coup
Puis le huitième coup
Puis le neuvième coup
Puis....le dixième coup.....
....................................................................
....................................................................
....................................................................
etc.etc.etc.etc.etc.
Au quatre centième coup
le diable apparait
et salue.

                                                 Le rideau tombe

Jacques Prévert (Bruits de coulisse)
___________________

ETEIGNEZ LES LUMIERES

Deux hirondelles dans la lumière
au-dessus de la porte et debout dans leur nid
remuent à peine la tête
en écoutant la nuit
Et la nuit est toute blanche
Et la lune noire de monde
grouillante de sélénites
Un bonhomme de neige
affolé
frappe à la porte de cette lune
Eteignez les lumières
deux amants font l'amour
sur la place des Victoires
Eteignez les lumières
ou le monde va les voir
Je marchais au hasard
je suis tombé sur eux
elle a baissé sa jupe
il a fermé les yeux
mais ses deux yeux à elle
c'étaient deux pierres à feu

Deux hirondelles dans la lumière
au-dessus de leur porte et debout dans leur nid
remuent à peine la tête
en écoutant la nuit.

Jacques Prévert (Spectacles)

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